LA VIE INTELLECTUELLE : UN COURS SUR DANTE
Jeudi, ? avril
J'assiste à une leçon de M. le professeur Courtney-Langdon, A. B., sur la « Divina Commedia ».
Monsieur Langdon est né, et a été élevé, en partie à Rome, où son père exerçait les fonctions pastorales à l'église épiscopalienne d'Amérique, puis à Florence. C'est dans cette dernière ville surtout, je crois, qu'il s'initia vraiment au culte de la Beauté. La « ville des fleurs » semble être sa patrie idéale,
L'on me présente à lui juste au moment où il va entrer dans la salle de cours, Il est d’un abord sympathique. Une grande bonté rayonne à travers sa physionomie, Il s'exprime en français avec une parfaite correction ; et c’est à peine si l'accent étranger perce dans sa prononciation. Environ cinquante étudiants sont déjà rendus à leur place. Je suis très agréablement surpris de voir cette jeunesse américaine impressionnable au charme de leçons sur Dante et s’y porter en si bon nombre. Je sais que M. Langdon est personnellement en grande faveur auprès des universitaires, par sa bonhomic ct sa simplicité. Mais enfin, si cela peut être pour beaucoup dans l'empressement que l'on met à venir l'écouter, je veux croire, d'autre part, que le sujet même qu'il traite n'y est pas étranger non plus, et que c'en est même la meilleure explication.
La leçon commence. Chacun a son exemplaire de la Divine Comédie. Mais je ne vois personne se disposer à prendre des notes. Le profes-
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seur litle texte en version anglaise. Il se tient debout, il déclame, il «joue » son cours. Voici exactement sa manière de procéder : on en est au canto XXVII du Purgatorio. — Et certes, ce chant n'est pas le moins beau ni le moins suggestif de tout ce poème. — Donc, d'assez longs passages en sont cités, — et alors viennent les développements ou commentaires. Et ces commentaires ont un tour très particulier. Ils ne serrent pas de près le texte ; ils n'ont rien de purement littéral ni littéraire; ils n'ont nullement le caractère d'une discussion philologique, destinée à mettre en relief les détails et les finesses de la langue dont s'est servi l'auteur. Je dirais que ce sont plutôt des çonsidérations, d'une nature surtout oratoire, à propos de Dante, — considérations qui parfois sortent vraiment de son poème, s’en sont inspirées, mais qui, parfois aussi, ne s'y rapportent que de très loin, ne peuvent, { certes, être données comme en étant l'interprétation directe et obvie. | Que l'on me permette d'offrir quelques exemples de cette manière. Ainsi, Dante, apercevant la flamme inextinguible allumée dans les régions purifiantes, et entendant l’Ange du Seigneur dire à son guide et à lui :
« Pià non si va, se pria non morde, Anime sante, il fuoco »
« Ames saintes, on ne va pas plus loin, sans passer par la morsure du feu »,
Dante est pris d'une frayeur telle qu'elle fait se tordre lout son corps. Et Virgile alors, comme pour le rassurer :
« Figliuol mio »,
( Qui pu esser lormento, ma non morte ».
« Mon fils, ici tu peux trouver la douleur, non la mort ».…
— Or, M. le Professeur prend occasion de ce texte pour lancer une tirade contre la peine de mort (1) ct contre le système pénitentiaire, en vigueur dans les société modernes. 11 dit à ses jeunes disciples qu'il espère qu'ils vivront assez vieux Pour voir tout le monde civilisé rayer de son code un tel châtiment, e: les gedles se transformer en des asilee de moralisatior. et de perfectionnement.
Il n'est pas du tout dans mon intention de discuter si la peine capitale, qui est encore presque universellement appliquée, est, oui ou non, un reliquat des âges barbares, qui jure avec nos lumières, Et la question de l'évolution du r gime pénitentiel ne relève
pas non plus de ma compétence.
Ce que je désire seulement faire remarquer en tout respect, c'est que rien, dans le contexte, n'autorisait une pareille interprétation. Donner la parole de Virgile comme une condamnation de la peine de mort, c'est vraiment joucr sur les mots. Que l'on se rappelle, en effet, que l'on est dans un autre monde, que l'auteur, comme d'ailleurs lout au long de son œuvre divine, parle ici selon la conception catholique, qui enseigne que, après la mort, les âmes, déjà saintes, mais non encore pleinement clarifiées de leurs terrestres souillures, entrent dans un licu d'expiation suprême Par les flammes, où elles achèvent de revêtir la robe «| Innocence, qui leur ouvrira les portes du ciel.
Pas n'est besoin d'être grand clerc pour découvrir que c'est là le sens naturel ct obvie de ce Passage. En tirer une déduction en faveur
de l'abolition de la peine de mort, dans le temps et dans l'espace, je
le répète, c'est prendre occasion de la matérialité d'un texte pour exposer une thèse favorite, et c'est aussi aller contre la pensée de l'auteur.
M. Langdon est beaucoup plus heureux dans l'exposition de ce qui
G) Je note que le Rhode Island est l’un des états de l'union américaine où la peine capitale soit abolie.
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suit, C'est toujours Virgile qui parle, et qui dit au flcrentin, pour le décider à braver les flammes :
Or, vedi, figlio », « Trà Beatrice e te à questo muro ».
« Vois donc, mon fils, entre Béatrix et toi, il n'ya plus que ce mur». Et Dante alors, de nous expliquer délicatement, à l'aide d'un sou. venir classique (1). — Pyrame mourant qui ouvre les yeux à la voix de Thisbé, ct expire après avoir reconnu sa douce amie, — l'effet
merveilleux que ce seul nom de Béatrix eut sur lui :
« Lo dolce Paitre mio, per confortarmi », « Pur di Beatrice ragionando andava »,
« Direnilo : Gli occhi suoi già veder parmi ».
« Mon doux Père, pour m'encourager, a!lait parlant toujours de Béatrix, et disant : 11 me semble déjà voir ses veux ».
Ce texte très beau, inspire au maître la plus fine théorie psychologique sur ce sentiment idéal et chrétien, — l'amour platonique, — qui a joué un si grand rôle, en particulier au Moyen Age. Il a des termes exquis pour signaler la part de la Madone dans l'œuvre de la Rédemption de l'humanité, il dit que le culte de la Vierge répond aux aspirations les plus pures et les plus naturelles de notre âme, et passe à des considérations lrès élevées et très ju.ies sur les « Muses » célèbres, créatures de rêve, historiques sans doute, mais poétisées par le génie, portées par lui à la hauteur de symboles, excitatrices de tant d'immor-
telles réalisations (2).
(1) Ovide (Métam IV, à).
(2) On consultera avec profit, sur cette même thèse, le commentaire général des huit derniers chants du Purgatoire, par Ozanam.
« Le Purgatoire de Dante », traduction ct commenlaire, par À. F. Ozauam, 4° édit. p. 635.
L'on nous fait remarquer également tout ce qu'a de savoureux,
d'idyllique, la comparaison qui commence par ces mots
( Quali si fanno ruminando manse »
« Le capre, state rapide e proterve »
« Sopra le cime » …
« Comme on voit les chèvres, qui couraient rapides et hardies sur les cimes des rochers, avant d'être repucs, ruminer maintenant paisibles ».…,
Délicieuse pastorale, fleurant l'herbe tendre qui duvète les collines ombriennes, coin de nature où les oliviers alanguis épandent de larges taches d'ombres fraiches sur le sol tout chaud d'une lumière d'or :
« Tacite all ombra, mente il sol Jerve »,
Cette élégante notation de Paysage italien, familier au poète, s'enlève en touches si pures et si claires, respire un arôme si sain, se salure tellement de gai soleil, ct se nuance si délicatement de feuillages ombreux, qu'elle nous repose de la vive peinture des flammes, au milieu desquelles s'acheminaient nos pèlerins de l'infini.
Mais, où M. Langdon devient vraiment superbe, et empoigne son jeune auditoire, c’est dans l'exposition de la merveilleuse finale de ce canlo ;
Figlio Tratto l'ho qui con ingegno à con arte o Lo tuo piacere omai prendi Der duce.…
Vedi là il Sol, ehè in fronte ti riluce ;
hi
Non aspellar mio dir pit, nè mio cenno :
Libero, dritto, sano à tuo arbitrio,
E allo fora non fare a suo senno :
Perch' io te sopr te corono à mitrio.
« Mon fils…., je l'ai mené jusqu'ici par l'effort de l'art et du génie.
Prends désormais ta volonté pour guide. Voici le soleil qui luit devant
toi... N'attends plus de moi ni parole, ni signe ; ton arbitre est main-
tenant libre, droit et sain, et ce serait mal fait de ne point agir selon
0 son jugement, C'est pourquoi, le faisant maître de toi-même, je te
donne la couronne et la miître ».
Cette déclaration, par laquelle le cygne de Mantoue, renonçant à sa
mission directrice sur son élève, ou plutôt la trouvant finie, remet
| celui-ci « aux mains de son propre conseil », et le revêt comme de la
| loge virile, — permet au commentateur de développer toute sa pensée,
au sujet du rôle prépondérant qu'il faut donner à la raison, dans la
conduite de la vie, et de l'initiative personnelle que chacun doit
déployer pour assurer son avenir.
Les phrases concises et lapidaires de la « Divine Comédie », ces
quelques +entences, coulées en un style si sobre et si énergique, la
majesté grave avec laquelle elles tombent, une à une, de la bouche
d'un poète, que l'on aurait à peine cru capable de mouler des maximes
empreintes d'une énergie si mâle, tout cela est bien fait pour plaire à
cette jeunesse américaine, exercée de bonne heure au rude appren-
tissage de la vie, naturellement éprise de tâches qui sollicitent l'énergie.
Aussi, le professeur a-t-il beau jeu pour faire ressortir tout le relief
de ce texte.
On l'écoute, jusqu'à la fin, avec une attention très soutenue. Je
devine, rien qu'à voir la tension de ces physionomies, neuves, et
déjà si sérieuses, que ses paroles ne frappent pas en vain l'air, et que
c'est, pourtant, moins leur esprit, qui s’en repaît, que leur volonté,
qui y trouve une règle d'action. Un travail s'élabore au sein de ces