LA SCIENCE DE UAMOUR
rês jeune, j'eus une belle fortune et le goût de la science. Non de cette science en l'air qui, prétentieuse, croit pouvoir créer le monde de toutes pièces et voltige dans l'atmosphère bleue de l'imagination. J'ai pensé toujours, d'accord
1. La Science de l'Amour, la seule nouvelle un peu lon^ Que qu'ait écrite Charles C7^os, parut en 1874 dans la Revue du Monde Nouveau qui îi'eut que trois numéros. Depuis elle n'a jamais été réimprimée ; elle est donc à peu prés inconnue.
G. Ch. C.
l60 LE COLLIER DE GRIFFES
avec la cohorte serrée des savants modernes que, l'homme n'est qu'un sténographe des faits brutaux, qu'un secrétaire de la nature palpable; que la vérité conçue non dans quelques vaÎJies universalités, mais dans un volume immense et confus, n'est abordable partiellement qu'aux gratteurs, royneurs, fureteurs, cominissionnaires et emmagasineurs de faits réels, constatables, indéniables ; en un mot qu'il faut être fourmi, qu'il faut être ciron, rotifèrc, vibrion, qu'il faut n'être rien! pour apporter son atome dans l'infinité des atomes qui composent la majestueuse pyramide des vérités scientifiques. Observer, observer, surtout ne jainais penser, rêver, imaginer : voilà les splendeurs de la méthode actuelle.
C'est avec ces saines doctrines que je suis entré dans la vie ; et, dés mes premiers pas, un projet merveilleux, une vraie aubaine scientifique m'est venue à l'esprit.
Quand j'apprenais la physique, je me suis dit :
On a étudié la pesanteur, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, la lumière. L'équivalent mécanique de ces forces est ou sera sans conteste déterminé d'une façonrigourcuse. Mais tous ceuxqui travaillent à l'expression de ces éléments du savoir futur n'ont dans le monde qu'un piètre rôle.
Il est d'autres forces que l'observation sagace et patiente doit soumettre à l'esprit du sava)it. Je ne ferai pas de classifications générales, parce que je les considère comme funestes à l'étude et que je n'y entends
LA SCIENCE DE l'a.MOUR l6l
rien. Bref, j'ai été amené (comment et pourquoi, je ne mis pas) à entreprendre l'étude scientifique de l'amour.
Je n'ai pas un pinjsique absolument désagréable, je ne suis ni trop grand ni trop petit, et personne n'a jamais affirmé que je fusse brun ou blond. J'ai seulement les jjeux un peu petits, pas assez brillants, ce qui me donne un aspect d'hébétude utile dans les sociétés savantes, mais nuisible dans le monde.
De ce monde, d'ailleurs, malgré tant d'efforts méthodiques, je n'ai pas une connaissance bien nette, et c'est un vrai chef-d'œuvre de sang-froid que d'y avoir pu, sans attirer l'attention, poursuivre mon but austère.
Je m'étais dit: Je veux étudier l'amour, non comme les Don Juan, qui s'amusent sans écrire, non comme les littérateurs qui sentimentalisent nuageusement, mais comme les savants sérieux. Pour constater l'effet de la chaleur sur le zinc, on prend une barre de zinc, on la chauffe dans l'eau à une, température rigoureusement déterminée au moyen du meilleur thermomètre possible ; on mesure avec précision la longueur de la barre, sa ténacité, sa sonorité, sa capacité calorique, et on en fait autant à une autre température non moins rigoureusement déterminée.
C'est par des procédés aussi exacts que je me proposai (projet remarquable à un âge si tendre — vingtcinq ans à peine) d'étudier l'amour. Difficile entreprise.
Généralement, je ne sais par quelle répugnance gênante et même coupable les gens amoureux se soustraient obstinément à tout examen scientifique ; et cela particulièrement dans les instants oii l'examen serait fructueux. Ceci acquis, mon plan fut bien vite arrêté.
Pour étudier l'amour, me dis-je, il faut prendre le meilleur poste d'observation. Le confident le plus intime est congédié lors des minutes caractéristiques. Il n'y a que les yneubles, quelquefois un chien, un chat, qui assistent à ces mystères qu'une inexplicable fatalité a dérobés jusqu'ici à l'analyse. Je n'ai donc qu'une ressource, c'est de jouer personnellement le rôle d'amoureux.
N'ayant guère de charmes, vu que le peu qui m'en avait été accordé par la nature s'était étiolé à l'ombre des bibliothèques et aux odeurs des laboratoires, j'eus recours à mon profond savoir pour me rendre digne des rêves féminins.
Oh ! les merveilleux cosmétiques, rouge puéril insoluble, noir bleuâtre des yeiix sans sommeil, huiles pour rendre la peau diaphane, galvanisations pour me donner du galbe aux jambes, que j'ai inventés, à cette époque ! Mais je n'étais pas assez naïf pour compter seulement sur l'aspect de ma physionomie, sur l'allure de ma personne. Il me fallait apprendre à fond ces riens charmants qui séduisent les jeunes filles, ces futilités ridicules qui 7wus soumettent le beau sexe.
LA SCIENCE DE l'aMOUR i63
J'allai trouver C/topin et lui demandai :
« Vous avez beaucoup joué dupiano dans le monde.
Quelle est la musique qui plait le plus aux femmes? « Il me répondit sans hésiter : « La Rêverie de Ro-
sellen. »
— Quarante mille francs, si vous voulez m'enseigner à jouer parfaitement cette rêverie. »
Chopin, ridiculement impratique, se récusa et me recommanda M. K''', un de ses élèves, comme plus fort que lui-même (ce qui était du reste vrai). M. K*" accepta les quarante mille francs, et, probe, m'apprit uniquement à jouer la Rêverie de Rosellen,
J'étais armé de ce côté.
J'allai trouver Musset et lui demandai: « Quelle est la poésie qui plait le plus aux femmes ? »
Musset posa l'index sur le sourcil et me dit: « L'Acrostiche. »
— Voici cinquante mille francs, apprenez-moi l'Acrostiche.
Musset, bohème indécrottable, ne comprit pas que j'étais sa providence et me renvoya à M. W" (je ne veux pas révéler son nom), élév^ que je trouve bien plus fort que son maître.
TV'" prit les cinquante mille francs et me fit une exquise collection d'acrostiches, sur tous les noms du martyrologe féminin. Chaque nom avait trois versions, blonde, brune et châtaine. Il y eut en outre promesse
104 LE COLLIER DE GRIFl ES
écrite de livraison pour les cas imprévus. Ainsi muni, j'entrai résolument dans le monde.
Après de nombreux insuccès (tant il est vrai qu'on n'apprend rien que par expérience), insuccès inutiles à raconter, je trouvai enfin mon affaire. Ce fut dans une famille habitant le Marais, dans un de ces vieux hôtels de président du Parlement.
Tout le premier étage servait de magasin de papier, et par le grand escalier de pierre à rampe patiemment forgée on montait d'interminables marches jusqu'à l'étage supérieur, où. habitait M. D"* et sa famille. L'aspect honnête, oublié, de cette maison me plut tout d'abord la première fois que j'y vins.
M. D"' avait cédé au mari de sa fille aînée le magasin de papier d'au-dessous. Autrefois, la plume à l'oreille et l'œil aux ballots, il y avait acquis une fortune assez ronde pour assurer une dot raisonnable à sa fille cadette, tout en se gardant de quoi irriter les espérances de ses gendres.
On recevait tous les samedis. De toutes petites réceptions, thé, petits gâteaux, etc. C'était pour marier la fille qu'on se livrait à ces joies simples, et qu'en outre, les autres soirs de la semaine, on promenait ladite fille dans toutes lesmaisons du même monde. J'avais parcouru un nombre immense de ces intérieurs, sautant consciencieusement au bruit des polkas et des quadrilles que les mamans complaisantes font suinter de leurs doigts mous. Comme on me rencontrait par-
LA SCIENCE DE l'amOL R l65
tout, je sus nw faire inviter chez M. D'". J'avais déterminé, par une suite d'examens comparatifs, que la complexion de Mlle /)"' était, plus que celle de toute autre jeune fille proposée, convenable à mes projets.
La position était excellente. On me recevait en vue d'un mariage possible ; on faisait donc attention à moi, on me mettait en relief, adroitement, de manière à ne pas rebuter le caractère peut-être fantasque de la jeune personne.
Mais j'avais mon plan arrêté. Comme il est de notoriété ancienne que le mariage n'a aucun rapport avec l'amour, il fallait manœuvrer pour éviter cette conclusion désastreuse qui m'avait déjà été offerte souvent et que j'avais fuie, non sans me compromettre un peu.
Je commençai donc à donner quelques conseils à la mère au sujet de son embonpoint exagéré, cela dans les limites de la politesse la plus exquise et même de ta plus candide bienveillance, bien entendu.
Ces conseils lui firent prendre une voix aigre-douce et ^provoquèrent une profession de foi politique pour laquelle je pris quelques réserves. Je m'en tins là cependant, ne voulant pas hâter les choses, et je me mis à causer, l'air un peu triste et préoccupé, avec la demoiselle. Je m'arrêtais au milieu de phrases dont le diable, pas plus que moi, n'eût trouvé la suite:
i(. Il y a des cas où l'âme doit planer au-dessus des complexités... »
Ou bien :
l66 LE COLLIER DE GRIFFES
« Le cœur est un esclave dont la chaîne... Le cœur est un esclave qui ne saurait obéir.. .j etc. »
Puis, après un soupir, j'allais m' asseoir au piano et l'irrésistible Rêverie de Rosellen me valait de délicieux regards de soumission par-dessus l'épaule de la jeune personne versant le thé.
Elle s'appelait Virginie et était châtaine. Ma collection d'acrostiches contenait ce cas particulier sous la forme qu'on va lire :
t; ous ne connaissez pas tous nos rêves de fièvre ■-1 ndomptable, où le feu qui brûle notre lèvre So end la vie impossible en ces salons railleurs. Çi race pourtant à vos regards {j'en suis comme ivre, », vre d'azur profond), je me reprends à vivre, ^ aïf, aimant les bois. Si nous étions ailleurs, ►>- l faudrait oublier, famille, honneur, patrie, Cq t penser que je suis tout cela, ma chérie.
Ces vers, corrigés par mon ami le poète W" d'après la situation, se prêtaient merveilleusement à mes projets de détournement. Dès que je les eus adroitement glissés dans la main moite de Virginie, la pauvrette fut désormais soumise à ma puissance.
Un soir, en prenant ma tasse de thé, je pressai ses petits doigts par-dessous la soucoupe. Émot'ion, ou peut-être intention de ma part, la tasse tomba, se cassa sur le coin du piano, et le thé, bouillant, sucré.
LA SCIENCE DE l'amOUR 167
avec son nuayc de lait, inoiida mon superbe pantalon gris perle.
« Maladroit ijue je suis ! dis-je en pâlissant sous la brûlure, insignifiante du reste. Je vous ai perdu votre robe, mademoiselle.
— Tu n'en fais jamais d'autres, Virginie, dit la mère.
— Madame, je vous assure que c'est moi, en posant la tasse sur le bord du piano...
— D'ailleurs, la bonne peut offrir le thé et les sirops. »
La jeune ftlle disparut. Oh ! si j'avais pu assister à la nuit qu'elle dut passer !
Bref, je pondérai si bien mes faits et gestes que la froideur des parents crût exactement comme l'amour de la fille. Subséquemment j'eus des mots à voix basse avec celle-ci : elle était malheureuse, ses parents me détestaient... il fallait les ménager, etc..
J'ai l'air de faire du roman, mais on se tromperait en me croyant une pareille légèreté d'esprit. Ce que j'ai dit, aussi brièvement que possible, était nécessaire. Maintenant la science proprement dite commence.
Nous échangeâmes nos portraits. Le mien était photographié sur émail, encadré d'or, avec une chaînette minuscule, pour être porté sous les vêtements.
Ce portrait contenait, caché entre une plaque d'i-
l68 LE COLLIER DE GRIFFES
voire et l'email, deux thermomclres à luaxima et à minimaj deux chefs-d'œuvre de précision sous des dimensions si petites.
Ainsi je pouvais vérifier les modifications à In température normale d'un orijanisme affecté d'amour.
Sous des prétextes souvent difficiles à inventer, je me faisais rendre pour quelques heures le portrait, je prenais note des nombres à leur date et j'amorçais de nouveau les thermomètres.
Un soir que j'avais dansé deux fois avec une petite dame brune, je me rappelle avoir constaté un abaissement de température de quatre dixièmes, suivi ou précédé (rien ne m'a fait connaître l'ordre des phénomènes) d'une élévation de sept dixièmes. Voilà des faits.
Quoi qu'il en soit, tout étant préparé, je pris les mesures suivantes. Je dis à M. D'" : « La propriété, c'est le vol » (ce n'est pas de moi, ce n'est pas neuf, mais ça porte toujours); à Mme K'" qui avait fait une fausse couche dont elle parlait trop souvent: « La femme, au point de vue économique et social, peut et doit être considérée comme une usine à fœtus »; et je fredonnai, sur l'air Près d'un herceau^ quelques vers d'une chanson de W*", intitulée : Prés d'un bocal :
... Je le voyais en blanc faux-col Frais. substitut aux dignes poses...
S'il n'était pas dans l'alcool.
Comme il eût fait de grandes choses !
LA SCIENCE DE l'aMOUR I ÔQ
Puis j'insinuai dans la main de Vinjinic ce billet : u Je tous expliquerai tout, après. Brouille absolue entre vos parents et moi. L'idéal, le rêve, le prisme de l'impossible, voilà ce qui nous attend. Pour vivre il faut aimer... Il y a une berline en bas: viens, ou je me tue et tu es damnée. »
C'est ainsi que je l'enlevai.
Les facilités que j'avais trouvées dans cette entre' prise me stupéfiaient, lorsc/u'en chemin de fer je regardai cette jeune fille, élevée tranquillement, destinée peut-être à quelque employé médiocre, et qui me suivait à la faveur d'une série de formules sentimentales, que je n'avais pas inventées, du reste, et que vraiment j'expliquerais insuffisamment.
Nous allions quelque part, on le suppose.
J'avais en effet depuis longtemps préparé, avec ma sagacité personnelle, une délicieuse et méthodique installation dont le but apparaîtra ci-dessous.
Il y avait trois heures de chemin de fer, beaucoup de temps pour l'effarement, les sanglots, les palpitations. Heureusement que nous n'étions pas seuls dans le compartiment.
J'avais préalablement étudié, autant qu'il se peut, la situation dans les romans :
« Tu... Vous me sacrifiez tout... Comment reconnaître... » Puis après un silence : « Je t'aime, je vous aime... Oh ! les voyages avec labien-aimée ! L'horizon rougit le soir, ou le matin s'emperle à l'aurore, et l'on
est tous deux face à face, après la distraction ou le sommeil, dans des jjays à parfums nouveaux. >■>
Je m'étais fait faire la phrase par mon ami le poète
iVous arrivons, clic comme un oiseau mouille, moi ravi du succès initial de mes recherches. Car, sans me laisser entraîner à la vanité romanesque de cet enlèvement, j'avais durant tout le voyage, en rassii- Xant la pauvre jeune fille effarouchée, adroitement appliqué entre sa dixième et sa onzième côte un cardiographe à fonctionnement prolongé, si exact que M- le D' Marcy, à qui j'en dois la description idéale, se l'était refusé par économie.
Puis, une voiture nous prit à la gare. Terreur, embarras, ivresse inquiète de la demoiselle. Faiblement repoussés, mes embrassements permettaient au cardiographe d'enregistrer les expressions viscérales de la situation.
Et dans le délicieux boudoir où, mettant ses rnains sur ses yeux, elle se reprochait sa rupture définitive avec les exigences de la morale et de l'opinion, je pus heureusement procéder à la détermination exacte (le moment était d'absolue importance) du poids de son corps. Voici comment :
Elle s'était laissée aller sur un sofa, perdue en ses pensées. M'arrétant, ému, ravi de la contempler, je pressai du talon un bouton de sonnerie électrique ménagé sous le tapis, et, à côté, dans un cabinet secret.