LA SCIENCE DE L AMOUR
au bout (lu Irrier de buxculc dont le !<ofa occupait l'autre bout, Jean {doincstique dévoué et prévenu) put constater le poiils de la demoiselle habillée.
Je me jetai à côté d'elle et je lui prodiguai toutes les consolations possibles, caresses, baisers, massage, hypnotisme, etc., consolations pourtant non définitives, vu mon plan de recherches.
Je passe sur les transitions cjui m'amenèrent à faire tomber ses derniers vêtements, toujours sur le sofa, et à l'emporter dans l'alcôve où elle oublia famille, opinion, société.
Pendant ce temps-là, Jean pesait les habits laissés, bas et bottines compris, sur ledit sofa, de manière à obtenir par soustraction, le poids net du corps de la femme.
D'ailleurs, dans la chambre où, ivre d'amour, elle s'abandonnait à mes transports fictifs (car je n'avais pas à perdre mon temps), nous étions comme dans iine cornue. Les murs doublés de cuivre empêchaient tout rapport avec l'atmosphère ; et l'air, à son entrée d'abord, à sa sortie ensuite, était analysé d'une manière rigoureuse. Les solutions de potasse des appareils à boule révélaient, heure par heure, à d'habiles chimistes la présence quantitative de l'acide carbonique. Je me souviens de nombres curieux à ce sujet, mais ils manquent de la précision justement exigée dans les tables, puisque ma respiration à moi, non amoureux, était mêlée à la respiration de Virginie,
vraie amoureuse. Qu'il me suffise de mentionner en gros l'excès d'acide carbonique lors des nuits tumultueuses ail la passion atteignait ses ninxima d' intensité et d'expression numérique.
Des bandes de papier de tournesol habilement distribuées dans les doublures de ses vêtements m'ont révélé la réaction constamment très acide de la sueur. Puis les jours suivants, puis les nuits suivantes, que de nombres à enregistrer sur l'équivalent mécayiique des contractions nerveuses, sur la quantité de larmes sécrétées, sur la composition de la salive, sur l'hygroscopie variable des cheveux, sur la tension des sanglots inquiets et des soupirs de volupté!
Les résultats du compteur pour baisers sont particulièrement curieux. L'instrument, qui est de mon invention, n'est pas plus gros que ces appareils que les bateleurs se mettent dans la bouche pour faire parler Polichinelle, et qu'on désigne sous le nom de pratique. Dès que le dialogue devenait tendre et que la situation s'annonçait comme opportune, je mettais, en cachette, bien entendu, l'appareil monté entre mes dents.
J'avais eu jusque-là assez de dédain pour ces expressions de « nulle baisers » qu'on met à la fin des billets amoureux. Ce sont, me disais-jc, des hyperboles passées dans la langue vulgaire, d'après certains poètes de mauvais goût, comme Jean Second, par exemple. Ehbien, je suis heureux d'apporter une vérification expérimentale à ces formules instinctives que
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bien des savants avaient, avant moi, considérées comme absolument chimériques. Dans l'espace d'une heure et demie à peu près, mon compteur avait enregistré neuf cent quarante-quatre baisers.
L'instrument placé dans ma bouche me gênait; j'étais préoccupe de mes recherches, et d'ailleurs les activités feintes n'égalent jamais les réelles. Si l'on tient compte de tout cela, on verra que ce nombre de neuf cent quarante-quatre peut-être souvent dépassé par les gens violemment amoureux.
Cette exquise période de bonheur pour elle et de fnictueuses études pour moi dura quatre-vingtsept jours. J'avais établi la série de faits décisifs sur lesquels la science de l'amour doit nécessairement se fonder, sauf la neuvième et dernière partie dans ma subdivision. Cette neuvième partie a pour titre : Les efifets de l'absence et du regret.
L'étude devenait délicate; heureusement que je pouvais compter sur Jean (domestique dévoué) et sur mes fidèles préparateurs, physiciens, chimistes, naturalistes.
« Virginie, dis-je donc un matin, rêve bleu de ma vie, étoile de mon avenir blafard, j'ai oublié dans tes bras quelques billets à ordre qu'on a protestés. Je dois donc momentanément me soustraire aux lueurs de tes yeux, au magnétisme de tes baisers, à iéblouissement de tes étreintes, et aller laver cette tache de ma vie commerciale. »
La scène qu'elle me fit compléta ce que j'avais déterminé dans quelques scènes précédentes relativement au Mécanisme du dépit.
Et je partis, inflexible, non sans laisser des instructions précises à tous mes préparateurs pour qu'ils jirissent les dernières notes nécessaires à monmémoire, dont l'effet académique s'annonçait désormais comme devant être foudroyant.
A dire vrai pourtant, j'étais fatigué de ces recherches si patientes. Quand un chimiste étudie avec la plus grande ferveur un genre de réactions, une théorie générale, il peut du moins, aux heures de repas ainsi que pendant la nuit, quitter son laboratoire et abandonner son esprit aux faits ordinaires de la vie. Le problème que je poursuivais ne m'avait pas donné de ces congés. Il fallait être toujours prêt aux expériences; il fallait, fuyant toute distraction, se tenir constamment à l'affût des phénomènes innombrables et compliqués qui surgissent dans ce qu'on appelle une intrigue amoureuse.
Aussi je profitai de ce répit au travail ardu. Sûr de mes subordonnés, j'oubliai un instant, dans les bals de barrières, dans les maisons de j^laisir recommandées, cette tension intellectuelle ininterrompue que j'avais religieusement subie pour la plus grande gloire de la science.
En revenant, dans le tcagon, je me félicitais intérieurement de mon œuvre colossale accomplie. Je me
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disaift, justement, que mon mémoire serait un coloasal coup de tamtam dans le monde savant, rjuciquc chose comme les Principes de Newton ou toute autre révélation analogue.
Une si louable opiniâtreté, pensais-je, en me reposant sur les coussins de la voiture qui de la gare me conduisait à la villa, et le désintéressement de frais si considérables va enfin trouver sa récompense !
« Madame est sortie depuis trois jours, me dit-on, quand je fus chez moi.
— Sortie depuis trois jours ! Ce n'est pas possible...
— Elle a laissé une lettre pour monsieur. »
Voici la lettre :
« Vous seriez un misérable, monsieur, si vous n'étiez pas si béte.
« Oh! comme je m'ennuyais chez 7nes parents depuis mes études au Conservatoire ! Vous n'avez pas compris que j'ai été bien heureuse de vous trouver pour sortir de la baraque paternelle. Merci tout de même, cher ami.
« Jules ^S"', votre ami, m'avait expliqué vos projets.
« Il faut que vous soyez bien jeune, sans en avoir l'air, pour croire que c'est là ce qu'on apprend avec les femmes.
« A propos, j'ai trouvé tous vos instruments, tous
VOS registres. J'étais nerveuse (pourtant vous m'êtes bien indifférent !) et j'ai tout cassé, tout brûlé.
<( J'ai même découvert le mystère du scapulaire que vous m'aviez laissé. Vos thermomètres, vos hygromètres (c'est le mot, je crois), autant de mouchards, sont en miettes.
« Et puis, quels renseignements auriez-vous eus d'après moi sur l'amour ? Vous m'avez toujours ennuyée au possible... Votre ami Jules m'avait amusée et peutêtre émue, avec ses audaces bohémiennes. Vous, jamais...
« Il faisait trop triste dans vos boudoirs à trucs.
« Adieu, mon petit savant. Je vais me dégourdir sur les planches, à l'étranger, lin grand seigneur russe, moins sérieux et plus sensible que vous m'emporte dans sa malle.
« Virginie. »
Tous mes espoirs de gloire anéantis, six cent mille francs (les trois quarts de ma fortune) dépensés en pure perte, la science retardée, en cette question, de plusieurs siècles : tel est le tableau qui me passa devant l'esprit à la lecture de cette lettre. N'en voulant rien croire, je parcourus la villa de la cave au grenier.
Désastre effroyable ! tout en effet était brisé, pilé sous les talons de ses bottines; les documents brûlés voltigeaient çà et là comme un essaim de papillons noirs.
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Et, (Icrnicic raillerie de la fatalité, je sentis en marchant dans ces chambres vides, parmi les ruines de mon acenir, je sentis le reyret de la fuite de Yir- (jinie ! Oui, je regrettais cette femme plus que mes meilleurs travaux perdus! Et j'allai m'évanouir, ô honte ! en m'enfouissant dans l'oreiller pour y retrouver l'odeur des cheveux que je ne devais plus toucher.
Pour comble, perdant l'occasion d'enregistrer les cléments analytiques d'un si profond déch'irement, d'un ensemble si particulier de sensations violentes, je ne pensai pas à m'appliqucr le cardiographe ! .