ACTE DEUXIÈME
CAGLIOSTRO
Vous qui êtes allé en Amérique défendre la république!
CHARNY
Eh bien! je défends la reine, la reine qu'on calomnie! Je défends mon pays dont vous êtes le mauvais génie.
CAGLIOSTRO, avec une solennelle autorité.
Qui vous le dit?... Et d'où vient cette témérité de penser que vous avez raison, que moi j'ai tort? Vous défendez la royauté? Eh bien! si je défendais l'humanité, moi? Vous dites : Rendez à César ce qui appartient à César ! Je dis : Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu! Républicain de l'Amérique, je vous rappelle à l'amour des hommes, à l'amour de l'égalité. Vous marchez sur les peuples pour baiser les mains des reines; moi, je foule aux pieds les reines pour élever les peuples ! Je ne vous trouble pas dans vos adorations, ne me troublez pas dans mon travail. Je vous laisse le grand jour, le soleil des cieux et le soleil des cours; laissez-moi l'ombre et la solitude. Vous me disiez : « Meurs, toi qui as offensé l'objet de mon culte » ; je vous dis : « Vis, toi qui combats le mien » ; et si je vous dis cela, c'est que je me sens tellement fort, moi et les miens, que ni vous, ni les vôtres, ne retarderez notre marche d'une minute!
CHARNY, teiriûé.
Monsieur, vous m'épouvantez... Le premier peut-être, dans ce pays, j'entrevois, grâce à vous, un terrifiant avenir...
CAGLIOSTRO
Soyez prudent alors, si vous avez vu le précipice !
CHARNY
Ah ! je me jetterai dans le gouffre avant d'y voir tomber ceux que je défends.
Eh bien, je vous aurai prévenu : et comme le préfet de Tibère, je me laverai les mains, monsieur de Charny.
CHARNY, saisissant les mains de Cagliostro, et avec une chaleur fébrile.
Eh bien! moi, moi, moi qui ne suis qu'un homme faible et inférieur a vous, j'userai avec vous des armes du faible ; je vous aborderai la voix tremblante, les mains jointes ; et je vous attendrirai... j'obtiendrai que vous détruisiez ce pamphlet qui fera pleurer une femme, ou sur mon honneur, sur ce culte auquel vous faisiez allusion et que vous me savez plus sacré que tout au monde, avec cette épée impuissante contre vous, je me perce le cœur à vos pieds.
CAGLIOSTRO, yaineu.
Monsieur de Charny, voici la clef du meuble où sont les mille exemplaires que vous voulez f ... Venez avec moi !... Vous les brûlerez vous-même!...
CHARNY
Oh ! merci ! Cent fois merci !
CAGLIOSTRO, très ému.
Ah ! que ne sont-ils tous comme vous êtes !... Je serais à eux, et ils ne périraient pas!...
Rideau.