NOS MAITRES
L'Océan du passé se peuple de cadavres, la vae^ue qui déferle en roule des milliers... ils envahissent tout, les lointains et les havres où nous menons l'essor des rêves familiers.
Chaque face qui monte aux blancheurs de l'écume offense nos espoirs d'un rictus odieux, et les gestes hautains qui déchirent la brume sont les g"estes de leurs désirs impérieux.
i50 LE COLLIER DES HEURES
Le nocturne océan, redoutable et sublime où se corrompt l'esprit, où pourrissent les corps dans son immensité n'a pas assez d'abîmes pour g-arder à jamais tout le peuple des morts.
Il les rejette un jour aux rives de la vie ; et les spectres prennent leur place à nos côtés, pour mêler sur la terre à leur joug" asservie l'humanité de l'ombre à notre humanité.
Ils sont les maîtres de nos sens et de nos âmes, nous les sentons autour de nous affreusement, nous leur donnons toujours le baiser qu'ils réclament nul ne désobéit à leur commandement.
L'un dit « Je suis ton geste » et l'autre, « ta pensée », l'un nous montre la route et cet autre, en fuyant dans un halo d'azur, de pourpre et de fumée, nous découvre son front lauré d'or et de sang.
Quand nous croyons agir, quand notre esprit s'affole à creuser la pensée, à poursuivre un désir, les morts ont déjà dit avant nous nos paroles et cueilli le laurier que nous voulions cueillir.
Et même dans les yeux divins de nos amantes quand nous cherchons l'oubli du monde en un regard, nous voyons quelquefois les prunelles changeantes refléter une flamme allumée autre part.
Oh ! tous ces morts, savants, orateurs et poètes, dont la foule toujours se presse autour de nous, pourquoi reviennent-ils se mêler à nos fêtes, pourquoi U ur chaîne entrave-t-elle nos genoux ?
Si chacun de nos pas ne foulait une tombe
le monde serait vierge, éblouissant et pur,
et nos rêves, heureux, comme un vol de colombes,
connaîtraient le mystère infini de l'azur.
l52 LE COLMER DES HEURES
OÙ pourrions-nous les fuir tous ces fantômes blêmes dont le destin nous rend les esclaves soumis, tous ces spectres qui sont plus vivants que nous-mêmes ces morts que le tombeau n'a jamais endormis?
Oh! quels Himalayas aux cimes éclatantes, quelles Thulés en deuil, quels Saharas lointains irons-nous fatig'uer de nos courses errantes pour trouver une route neuve à nos destins ?
Il n'est pas une place où l'écho ne confonde le cri des vieux espoirs et des jeunes remords, et la voix des vivants n'étonne plus un monde trop petit désormais pour le peuple des morts.
AU JARDIf* De MÉMOIRE 1 5.5
LES DEUX xMUSES
à Jean- Jacques Rousseau.
LA PENSEE
Pourquoi soulèves-tu le linceul du sommeil que te tissait le silence des âmes ?. .. quel doux matin fleuri de claires flammes
au vieux monde attentif annonce ton réveil?
LA POESIE
Pourquoi plus larg-ement écartes-tu les voiles où tu rêvais au jeu de nos destins ?
as-tu senti qu'à des appels soudains
ton âme heureuse appareillait vers les étoiles?
LE COLLIEn DES HEURES
LA PENSEE
Hélas ! depuis les anciens jours où tous les sag-es de l'Attique, venaient implorer mon secours en devisant sous le Portique,
J'avais vu long-temps les mortels indifférents ou trop incultes, ne plus offrir à mes autels qu'un vain simulacre de culte ;
Et les esprits encor baignés par mes clartés toujours offertes comme des phares dédaignés brûlaient sur des routes désertes!,
Mais enfin tout change!... Une voix où Técho de la raiennne reste va monter vers nous, et je vois un geste répondre à mon geste!...
AU JARDIN Dt MEMOIRE
LA POESIE
Comme toi, j'attendais, ma sœur, celui qu'annonce ta parole et je pleurais, dans la douceur où mon rôve tremble et s'isole,
L'époque où me prenant la main, quelque poète à l'âme pure me conduisait par les chemins où chante et sourit la nature î
LA PENSEE
Réjouis-toi.... Bientôt sous les cieux révélés
tu reprendras ta course au pays des merveilles
par les vais, les coteaux lourds de grappes vermeilles
et les champs frissonnants i^ous la toison des blés!...
Et moi je sentirai mon âme s'ouvrir toute au souffle ardent et fort d'un nouvel idéal, et ma pensée enfin debout, comme un fanal, au bord de l'avenir mettra l'ombre en déroute!...
LA POÉSIE
Le jour est le fils de la nuit, et plus l'ombre pèse aux abîmes, plus la lumière sur les cimes soudain rayonne, éclate et luit.
Ainsi, la destinée humaine veut que la claire vérité, de l'erreur et la fausseté naisse plus belle et plus sereine î
Et si rhomme frémit parfois quand l'erreur de partout l'enserre dans la vérité qu'il espère il ne doit pas perdre sa foi !
LA PENSÉE
Le temps passe... Et soudain sous la splendeur du signe
que le génie humain impose à ses élus,
le héros attendu marque d'un geste insigne
l'aube des temps futurs sur les temps révolus.
Son âme est le miroir profond des autres âmes, son cœur rythme le battement des autres cœurs, son esprit lumineux unit toutes les flammes, sa douleur est Técho de toutes les douleurs.
A l'avenir obscur il indique sa voie, et, seul, quand près de lui les pilotes craintifs n'osent plus secourir la barque qui se noie, il domine les flots tout griffus de récifs!
LÀ POÉSIE
Dans la ville fièrement triste qui découpe ses horizons sur la cime blanche des monts, dans Genève la calviniste,
Où l'âme de notre univers vint plusieurs fois puiser sa sève, dans la cité qui pense et rêve assise au bord du fleuve vert.
j^g LE COLLIER DKS HEURES
Quand le vieux monde se détraque et, chancelant de toutes parts, hésite entre tous les hasards, voici Rousseau, voici Jean-Jacques !
LA PENSÉE
11 pense ! . . . Comme un fleuve à qui tout se soumet quand, dans sa force heureuse, il descend des sommeU
où bouillonne et jaillit sa source, puis asservit, maîtrise et règle ses efforts pour s'élargir et s'amuser entre les bords
que féconde et fleurit sa course,
Sa pensée où frémit tout le sang de son cœur, où, dans un élan fier, tumultueux, vamqueur,
une âme neuve souffre et gronde, quitte enfin les sentiers parcourus trop de fois, et dans sa jeune ardeur brisant les vieilles lois
vient s'épanouir sur le monde I
AU JARDIN DE MEMOIRE lOQ
LA. POESIE
Je veux le prendre par la main ainsi qu'une sœur attentive, pour le g-uider vers les chemins où dans l'oubli qui les captive,
S'ouvrent les plus humbles des tleurs et quand au bord de ses paupières il sentira sourdre des pleurs, je veux que l'âme printanière
L'enveloppe assez doucement pour lui faire oublier l'envie et mépriser tous les tourments que lui réservera la vie!...
LA PENSÉE
Le génie est toujours sacré par la douleur, et, bien souvent, la griffe lourde du malheur
va s'abattre au front de Jean- Jacques !.,. Sa franchise faite d'espoir et de pitié, changeant chaque ignorance en une inimitié,
subira toutes les attaques ! . . .
l60 LE COLLIKU DES HEURES
Toujours dans sa croyance inquiet et tourmenté, aimant et détestant la vieille humanité,
la voulant meilleure et plus belle, incompris, décrié, sublime, ardent et fou, sur les chemins du monde il traînera partout
une âme attristée et rebelle !. . .
Qu'importe !.. Si son rêve abolit sa prison, et pour mieux s'éployer au bord de l'horizon
sort triomphant de ces épreuves ; qu'importe si le sang* de son cœur entr 'ouvert devant les pas obscurs de l'antique univers
trace encore des routes neuves!...
LA POESIE
Je resterai toujours fidèle à ses côtés,
et quand il souffrira, pour calmer sa torture ,
je saurai lui montrer de nouvelles clartés
et j'ouvrirai son âme aux voix de la naturel..
Je lui réserverai d'éloquents souvenirs :
les premiers battements de son cœur, ses surprises,
les cris insouciants jetés vers l'avenir,
tous les jeux de Bossej, Toune avec ses cerises ;
Je lui rappellerai le clair enchantement
de l'heure qui s'envole au jardin des Charmettes,
la prière au matin, le baiser de maman,
les courses dans les bois tout fleuris de violettes ;
J'évoquerai l'Ermitage et Montmorency, la solitude heureuse en sa mélancolie, je lui désignerai la place où s'est assis le sensible Saint- Preux pour rêver à Julie.
Et je rendrai son cœur si limpide, si frais
et si naïvement ouvert à la tendresse
que même ses erreurs garderont des attraits
et qu'on voudra l'aimer jusque dans ses faiblesses !
LA PENSEE
Et dans les temps futurs les hommes qui naîtront voudront réaliser sa pensée immortelle ; les savants, les penseurs doucement sur leur front la sentiront passer et battre comme une aile...
Les poètes diront qu'il a su retrouver le chemin de silence et la route fleurie où leur geste pensif apprend à soulever le voile parfumé des belles rêveries! . ..
Depuis qu'à son chevet vint s incliner la mort, Jean-Jacques fièrement a dominé l'histoire ; il trace encor la route où peine notre effort, le temps en reculant nous découvre sa gloire,
Comme le flot qui meurt découvre le rocher battu de tous côtés par les vents de tempête, mais au sommet duquel le monde va chercher à voir bientôt flotter son drapeau de conquête ! .
AU JARDIN DE MÉMOIRE l63
)eux siècles ont passé. Jean-Jacquos règ-ne encor ur tout esprit qui cherche et qui rêve et qui pense !.. âme humaine évolue au milieu du décor ù l'âme de Rousseau promena sa souffrance.
It l'on nous voit toujours, moi, la raison, l'ardeur le la pensée en marche et toi, la poésie, .vec la même joie et la même ferveur resser une couronne à son double génie î
l64 LE COLLIER DES HEL'IVES
UN REVE LNACHEVÉ...
à Charles Guérin.
Un rêve inachevé tremble au bord des corolles, l'écho lassé d'un pas s'imprécise au jardin et sur la douceur g*rave et triste des paroles le silence éternel s'épanouit soudain.
Voici qu'avec des mains, funèbres et charmantes, au-dessus des taillis et des lacs empourprés, comme une impérieuse et fatidique amante l'ombre prématurée enlace les cyprès.
AU JARDIN DE MKMOIHB 1 6c
^s marbres abattus ne sont plus que débris ; ans les bosquets déserts et sous leurs voiles gris s pleureuses du soir passent dans la vallée.
ais plus haut que leurs chants, ton rêve patient, poète, dans les fastes de l'orient, onte divinement vers la nuitétoilée.
LE COLLIEI\ DKS liEUKES