PASSE-PIED
Si votre éventail à dessein cache les lys de votre teint ; sur le bord fleuri de la bouche, — puisqu'on m'interdit le baiser ma main légère veut poser une mouche.
Si votre cœur n'écoute pas ce que le mien rêve tout bas ; pour dire ma tendresse éclose, — puisqu'on m'interdit les aveux je mettrai parmi vos cheveux une rose.
AU JARDIN DB MEMOIRE iS'
Si je soupire à vos genoux, Eres qui sourit près de nous, devinant mon épithalarne, — puisqu'ainsi le veut son désir dans l'ombre saura réunir nos deux âmes.
[86 LE COLLIER OKS IIKL RKS
DES AILES (i)
A Barlet.
Un jour, l'homme arrêté dans sa course infinie, comme le laboureur qui pose Taiguillon pour asseoir sa fatig-ue à la fin d'un sillon, mesurait en rêvant l'essor de son génie.
Il voyait peu à peu sur la trame des temps naître et se préciser de lointaines images, et lui-même agissait dans la brume des âges où rayonnait Teffort de ses jeunes printemps!
(i) Prologue à l'Opéra : Icare.
AU JAHUIN DE MEMOIRE 187
Ancêtre, lentement il soumet la nature où seule, devant lui, la force triomphait, débrouille le ciiaos de ce monde imparfait et désig-ne sa place à chaque créature.
Dans le cercle agrandi des horizons domptés, l'homme voit refleurir les siècles héroïques quand les vierges sentaient sous leurs molles tuniques battre le cœur ardent des premières cités.
La mer mystérieuse ouvre ses plaines nues sous l'éperon massif des caravelles d'or qui mènent les savants et les conquistadors vers l'émerveillement des terres inconnues.
Et chaque siècle ajoute une pierre à l'autel, dresse vers l'avenir la ferveur d'un exemple, embellit en passant le portique du temple où le génie humain se révèle immortel.
Alors, debout dans son org-ueil, rhomme s'écrie î (( Pour jamais sous ma main le monde est asservi, ses forces devant moi s'inclinent à l'envi, du drame des destins j'ai fait une féerie.
Tout m'obéit : le vent et la flamme et la mer !... Mes moulins ont donné des ailes aux collines, et, tandis que le feu rug'it dans mes usines, à mon gré dans un fil j'emprisonne l'éclair 1...
Bientôt le monde entier n'aura plus de mystère pour irriter ma crainte ou mes étonnements; je sais quand une étoile éclot au firmament, j'arrache leurs trésors aux veines de la terre!. . .
J'ai partout imprimé le sceau de mon labeur, je lance ma pensée à travers l'étendue, ma voix, quand je le veux, au loin est entendue, ma science demain va vaincre la douleur !...
AU JARDIN DB MÉMOIRE I Sq
Il n'est rien qui m'échappe et que je ne féconde, je domine le temps et je règ-ne en tous lieux, je suis grand, je suis fort, je suis i'ég-al des Uieiix, et par ma volonté j'ai recréé le monde ! »
Ainsi l'homme dans sa fierté, i/Te de puissance et de gloire, voit éclorc de tous côtés les cortèges de ses victoires!.,
Mais, à leurs pieds, quittant le sol et la tige qui le balance, un oiseau fouille de son vol la profondeur du ciel immense ;
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l.E COLLIER I>KS UECRFS
Et l'homme, en le suivant des yeux, sent que son âme révoltée réveille un rêve audacieux dont tous les siècles l'ont hantée!...
Dans un fier et suprême effort devenir maître de l'espace!...
Jusqu'à la fin de son essor suivre le nuag-e qui passe ! . . .
Poser un baiser plus hardi
au front de l'aube ouvrant ses voiles
et voir dans le soir attiédi,
le premier, naître les étoiles ;
Dans les plaines de l'infini, délivrés des anciennes règles qui nous liaient au bord du nid, aller ravir leur place aux aigles !...
AL JVKOIN DE MEMOIUK I9I
Ce rêve est accompli !... L'homme a conquis l'azur I Entre le ciel et lui les fossés et les murs
soudain croulent et disparaissent ; chaque tour de l'hélice élargit l'horizon et, dans le cœur lassé de la vieille raison,
jette de nouvelles ivresses!. .
Au-dessus de la terre où les peuples béants, quand sur leur front levé passe l'oiseau géant,
partout se dressent et l'acclament, guidé par la chanson active du moteur l'homme, éperdu d'espoir, vole vers les hauteurs
dans une auréole de flammes!...
II va plus haut, plus loin, sous les regards sereins de tous ceux dont la foi rohusfe a ceint les reins
dans leur marche jamais lassée, de ceux que l'ignorance a jadis poursuivis et qui, dans la douleur et la honte, ont gravi
quelque sommet de la pensée!...
Icare, précurseur fabuleux et charmant,
de nouveau, sur la route ouverte au firmament,
s'offre aux baisers de la lumière, cherche en bas sa prison et, l'œil émerveillé, voit, parmi les rubans des flots ensoleillés,
s'épanouir la Grèce entière!...
Hélas !... Tous les autels réclament des martyrs, et parfois des hauteurs où frémit l'avenir
où s'abolissent les frontières, Comme Icare, puni de vouloir s'affranchir, l'homme, sentant soudain sa grande aile fléchir,
vient s'abîmer dans la poussière!...
AfJ JARDIN DE MEMOIRE I qS
Qu'importe !...
Lo Progrès redouble ses etTorts!...
Son audace, comme l'azur, est sans limite ; dans les cieux étonnés Icare ressuscite, son exemple fameux surgit des siècles morts ! . . .
Son rêve chaque jour devient moins illusoire; l'homme triomphe enfin de ce qu'il ig-norait, demain l'éther vaincu n'aura plus de secret et l'heure sonnera les suprêmes victoires!...
Pleine d'un juste orgueil, déjà l'humanité sent frissonner son âme au souffle ardent des cimes, et fait graver les noms de ses enfants sublimes sur les tables d'airain de l'immortalité!...
LK COLMER DES lIEriVES