‹ Le Collier des heuresChapitre 5 sur 57 · DANS LA LUMIÈRE · texte numérisé non relu

DANS LA LUMIÈRE

Dans la lumière irréelle qui la farde étranglement et la dessine plus frêle, elle danse éperdument.

Elle est souple, aérienne et rythmique, et l'on dirait qu'elle est ]a magicienne dans les mains de qui paraît,

Fleurit, s'exalte et s'avive, ainsi qu'elle l'exig-ea, la grâce, hélas ! fugitive de riostant qui meurt déjà !

Frémissante. . . elle est la joie aux yeux noirs de volupté, elle veut comme une proie sentir toute la beauté

Terrestre, humaine et divine, dans un fol embrassement, s'écraser sur sa poitrine !..

Elle danse éperdument ! . ..

Elle cueille ici la brise, et là le parfum des fleurs ; dans son geste qui se brise elle emporte les couleurs

a8 LE COLLIER DES HEURES

De la clarté qui l'effleure, et sous son baiser hardi, l'âme chang-eante de l'heure tour à tour rêve et bondit! . ..

Elle danse, danse, danse, la danseuse aux pieds lég-ers, et, plus vive, la cadence semble encor plus exiger,

Quand soudain, frag^ile amante de bonheur et de tourment, sur le sol, ivre ou mourante, elle tombe brusquement!...

0 mon âme, fais comme elle, éveille-toi, va danser; quand le désir bat de l'aile crains de le laisser passer

Sans essayer de le suivre, à travers le frais matin, vers l'heure d'or et de cuivre où naît le soir incertain.

Le jet d'eau rit dans la vasque — est-ce du rire ou des pleurs?

la nature a mis son masque brodé d'or, bordé de fleurs.

3o LE COLLIER DKS HEURES

Tout t'appelle, tout t'invite, là-bas l'espace est charmant, ô mon âme, va plus vite, danse, danse éperdument;

Au clair jardin de la vie, cueille la fleur que tu vois ; laisse toujours ton envie s'exalter sur un pavois.

Puis à la suite des rêves dont tu peuples ton décor, sans lassitude et sans trêve, danse, danse, danse encor!.

JEU iMAGABRE

Salle de restaurant banale, avec des airs de vouloir repousser hostilement le rêve, où, dans le brouhaha du banquet qui s'achève, les garçons pommadés apportent le dessert,

II y a là des jeunes gens, de jeunes femmes... quelques vieilles, qui leur servent de repoussoir, et l'on feint d'être heureux, et l'on feint de surseoir aux soucis qui toujours chuchotent dans les âmes...

Soudain un violon prélude... Au piano une accompag'natrice en minaudant se voûte., l'artiste a repoussé sa crinière... on écoute... chacun reste immobile... et le rire et le mot

Expirent lentement au bord de chaque lèvre... L'air vag-uement poli, les yeux demi-voilés, la face détendue un peu, regardons-les suspendre leur silence à l'archet qui s'enfièvre...

Quelqu'un fait doucement décroître la clarté des lampes, et voici que l'ombre à son passag-e vient indiscrètement mordre chaque visage pour le montrer dans sa cruelle vérité...

Les dents sont tout à coup sans lèvres, les orbites sans yeux, je vois la chair s'en aller en lambeaux ; et, comme il le sera dans la paix du tombeau, chaque crâne vidé des pensées qui l'habitent...

...Si je g"oûte ce jeu cruel et captivant d'imag-iner ainsi dans leur forme future ceux qui frôlent ma vie avant que la nature les endorme à jamais entre ses bras fervents,

S'il me plaît d'effacer vos vaines apparences, ô visag-es vivants de ceux qui me sont chers, si mon œil curieux peu à peu sous la chair note implacablement toutes vos différences,

C'est afin de pouvoir, sans trouble et sans efforts, dans l'infini du temps où se mêlent les êtres vous suivre pas à pas, vous voir, vous reconnaître et me mêler à vous quand nous serons des morts 1

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