‹ Le colonel Dambourgès [microforme] (volume 2)Chapitre 2 sur 6 · EE · texte numérisé non relu

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bon cœur, il n'hésila pas à confier ses destinées à la mer, Se recommandant à la protection de la Providence, notre futur négociant dit adieu à sa famille, à sa chaumière, au ciel de sa patrie, emportant vers un autre monde les projets, les espérances, et les rûves de sa jeunesse.

La traversée fut facile et agréable, et, sur la fin de l'été de 1763, Dambourgès arriva en Canada. Il avait été détenu pendant assez longtemps dans le golfe, attendant le départ de jeunes canadiens de la côte du Sud, qui avaient de Pemploi dans ces parages pendant la saison, pour remonter avec eux. Il s’achemiua immédiatement vers Saint-Thomas, aujourd’hui, grande et belle paroisse, chef-lieu de comté, centre d’un populeux district Judiciaire, mais alors humble canton, plus souvent désigné sous le nom de Pointe-à-la-Caille, de nom de la pointe de rochers sur laquelle avait été construite, vers 1670, la première église de cette importante localité.

M. Maison-Basse, qui, depuis environ vingt ans, desservait Saint-Thomas, accueiilit bien le jeune et entreprenant gaulois, qui venait demander place dans son troupeau el se ranger sous sa houlette. Dambourgès répondit généreusement à cette marque de bienveillance du vieux curé, et il s’efforça toujours de mériter davantage, par sa conduite et ses exemples, la confiance que le saint prêtre lui avait témoignée. Sans perdre un instant, il se mit à l’œuvre et coin-

mença l'établissement qu'il avait projeté. Il éleva un modeste comptoir, où tous les objets de première nécessité étaient offerts en vente, à des prix modérés, et avec celte franchisse et cette honnêteté qui attirent et captivent la bonne foi des acheteurs. Son commerce d’abord restreint, prit bientôt un assez grand développement et lui permit de se livrer à des opérations plus considérables, Le succès couronnait toutes ses entreprises ; et, voyant tous les jours s’élargir le cercle de ses affaires, 1l comprit que l’aide et le concours d’une personne habile et intéressée lui seraient d’une grande utilité, et contribueraient à donner à son négoce une vigueur et une étendue qui multiplieraient bientôt ses profits.

Il résolut donc de repasser en France et d’en ramener ses vieux parents. Après avoir réalisé un assez joli pécule, et s'être muni d’un grand nombre de produits d'industrie canadienne et indigène, M. Dambourgès se sépara de ses nouveaux amis, et s’embarqua, en 1766, pour sa vieille patrie, accompagné de leu’: vaux et de leurs regrets. La navigation fut n; + et orageuse, mais enfin, après bien des jours attente, il put fouler une fois encore le sol de ceite France aimée, où s’élait écoulée sa paisible jeunesse. Le cœur gros de joie, et savourant d'avance le plaisir que son arrivée imprévue allait causer à sa famille, il s'achemina de suite vers la vieille résidence paternelle. Il pensait déter-

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miner sans trop d'efforts sa bonne mère à le suivre en Canada. Il préparait et repassait en lui-même les principaux traits du tableau qu’il allait lui faire de cette terre presqu'inconnue, où les habitants étaient français de mœurs, de nom, de langage et surtout de cœur ; de ce pays, où elle retrouverait le même culte et les mêmes pratiques religieuses que celles qui avaient accueilli son berceau et consolé ses jours d’angoisses ; et il était persuadé qu’elle consentirait volontiers à le suivre dans un lieu où elle trouverait, en échange d'une vie pauvre et laborieuse, l’aisance et le confort.

Cest en repassant ces pensées dans son imagination, que ce bon fils, résolu qu'il était de ne plus se séparer des auteurs de ses jours, s’avançait vers le toit paternel, dans l’obseurité d’une nuit d'automne. Il s'attendait de causer une grande surprise à sa famille, qui ignorait complètement son retour. Mais quel ne fut pas son étonnement, en approchant de humble demeure, de voir de la lumière à l’une des fentes. Il crut d’abord qu’on avait annoncé son retour et qu’on veillait pour l’âttendre. Mais, dans cette maison, où l’ange de la mort avait passé, ce n’était pas pour attendre un vivant que l’humble bougie du foyer avait été allumée, c'était pour veiller la couche funèbre d’une morte. Sa mère, sa bonne vieille mère, qu’il était si impatient de revoir, était morte !... morte la veille de son arrivée et de-

vait être inhumée le lendemain. Elle était partie, elle aussi, pour le grand voyage, celui de Péternité, avant que son fils eut pu lui dire combien il était heureux de la revoir, lui raconter ses travaux et ses peines, lui faire part de ses projets et de ses espérances ; elle s'était hâtée de quitter la terre avant qu'il put lui dire une dernière parole, un dernier adieu ; ce touchant embrassement de deux âmes qui se séparent ici-bas pour se retrouver un jour dans un monde meilleur. Elle n’avait cependant pas été délaissée dans ses derniers moments ; elle avait trouvé, à son lit funèbre, un époux dévoué, une famille sensible et bonne, dont les soins et le dévouement adoucirent beaucoup ses souffrances ; elle avait passé ses derniers moments au milieu des consolations et des secours de la religion qu’elle avait pratiquée avec ferveur pendant sa vie, et rien n’avait manqué à cette mort chrétienne, que la présence et les larmes d’un fils absent.

Plein de courage et de résignation, M. Dambourgès se soumit, en enfant docile, au décrète la Providence. S’élevant encore une fois au-dessus de lui-même, il voulut subir cette épreuve avec la force d’un homme qui croit aux promesses et aux béatitudes d’une autre vie. Il n’apprit pas sans émotions que sa bonne et pieuse mère s’était occupée, depuis plusieurs semaines, à sanctifier les derniers moments qui lui restaient à passer sur la terre, et

à offrir à Dieu le sacrifice d’une existence employée à le servir. Cette pensée le pénétrait d’un amour plus vif, et de regrets plus poignants pour celle qui était ainsi ravie à son affection. Malgré ses bonnes dispositions, 1l se surprenait parfois à reprocher à la mort ce coup funeste qui ne lui avait pas permis d'entendre les dernières paroles de sa mère mourante et qui lui avait dérobé ses avis et ses adieux. Plusieurs années après, il se rappelait encore les circonstances de ce douloureux événement, et avec une telle intensité que cette pensée réveillait en lui toute l’acuité de sa douleur.

En 1767, M. Dambourgès se rembarqua pour le Canada, bien disposé à y finir ses jours. Il avait décidé son père à l'accompagner, ainsi que son jeune frère, Pierre, qui n'avait que dix-sept ans. Ce frère unique épousa plus tard, à Saint-Thomas, D" Catherine Couillard. Il y mourut, à l’âge de trentedeux ans, des suites d’une chute qu’il fit en dansant; sa veuve épousa quelques années après le Docteur Oliva, médecin originaire d'Espagne.

De retour à son comptoir, M. Dambourgès reprit, avec une nouvelle énergie, ses entreprises et son commerce un peu négligé pendant son absence. Son

père et son frère y prirent une part active, et, grâce à leur zôle et à leur dévouement, ses affaires progressèrent rapidement : l'aisance la plus complète vint bientôt couronner ses travaux. Mais, au milieu de sa prospérité toujours croissante, 1} n’oublia jamais les parents et les amis qu’il avait laissés au village natal. {1 correspondait régulièrement avec eux, s’informait de tout ce qui pouvait les intéresser, s’attristant des revers des uns, et s’associant avec intérêt et de gaielé de cœur aux prospérités des autres, Cette marque de sollicitude et d’intérèt témoignait d'autant plus de la bonté de son cœur, qu’à cette époque les correspondances avec l’Europe étaient plus difficiles. (C'était par l’entremise des pêcheurs du Golfe, ses vieux amis d'autrefois, qu'il faisait arriver ses missives au lieu natal, donnant à ses amis et à ses proches des détails et des notions sur ses propres affaires, et sur les produits et les ressources que présentaient, au travailleur actif et intelligent, les régions encore neuves de sa patrie adoptive. C’est ainsi qu’il consacrait ses'rares loisirs à ce mutuel échange d’amiliés et de sympathies ; douces et agréables heures employées à parler des choses de la patrie, à des hommes qui regreltaient, eux aussi, non pas une patrie absente, mais un ami sincère, un parent dévoué, éloigné d’eux, peut-être pour toujours.

Bientôt la guerre se déclara entre l'Angleterre et

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les colonies de PAmérique, Un antagonisme conüinuel d'idées et de principes, et la froide tyrannie de la métropole, avaient précipité les événements et amené cette lutte où devait se briser le lien qui les unissait, Les colons revendiquaient leur salaire, en retour des expéditions faites à leurs frais contre les colonies françaises, et, de son côté, l'Angleterre exigeait avec hauteur ce qu’elle appelait ses droits. Ne pouvant réussir à régler pacifiquement les difficultés surverues entre elles, on résolut, de part et d'autre, de s’en remettre à Dieu et à son épée, sur la justice de ses prétentions et la valeur de ses droits. L’Angleterre, repoussée et battue sur tous les points, dut cesser la lutte et reconnaître l'indépendance de ce jeune peuple destiné à fonder le plus grand empire du Nouveau-Monde,

Les populations canadiennes étaient divisées d'opinion sur la guerre américaine, et un grand nombre n'osaient sortir de cette indécision, en présence de linertie du pouvoir. Le gouvernement eût désiré armer les Canadiens et les appeler tous à la défense de la Province ; mais les hommes à qui il avait donné sa confiance trouvaient leur intérêt à tenir les Canadiens dans l'ombre. On sait qu’à cette époque bon nombre firent et renouvelèrent des offres de service qui ne furent regardés qu'avec froideur ; encore se dispensa-t-on de les accepter. Tout contribuait à exciter l'enthousiasme

des Canadiens ; 1ls i’avaient, en effet, qu'à gagner à Ja lutte.

Leurs ennemis lesconnaissaient déjà, etles Anglais à côté desquels ils auraient dù ètre admis à combattre auraient été forcés de reconnaitre leur mérite, Ils n'avaient pas dérogé de la valeur des héros des journées de Carillon, de Sainte-Foye, de Monongahéla, ete. Ils avaient à cœur, ces bons et braves enfants du sol, de démontrer que leur.vaillance ne s'était pas ralentie, et les preux qui s'étaient autrefois, signalés en plusieurs rencontres, tenaient à faire voir que les ans n'avaient pas refroidi leur courage. Héros de ces glorieuses époques, ou fils de héros, tous avaient les mêmes droits à l'admiration des enfants de la superbe Albion, tous étaient mus par la passion de la gloire, tous voulaient dissiper des préjugés injustes qui naissaient dans les esprits de leurs nouveaux concitoyens et que des esprits jaloux et menteurs fomentaient dans tous les rangs ; et, d’ailleurs, ils se seraient vus conduits au champ d'honneur par des chefs éminents dont les noms étaient chers à la patrie.

Cependant, à désolante déception ! le zèle des valeureux descendants des Français est méconnu. Bon nombre de nobles, de seigneurs et de braves, qui avaient pris part aux guerres antérieures, se sentaient disposés à soutenir le drapeau du souverain qui protégeait leurs droits. Ils se rendirent spon-

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tanément sur le champ de mars, à Montréal, sous l'impression qu’on utiliserait leur zèle. Munis de provisions et des effets que les circonstances rendaient nécessaires, ils attendirent, à leurs frais, pendant quinze jours, qu'on mit leurs bras en réquisition ; mais ce fut er vain, ces loyaux sujets durent se disperser, emportant dans leurs foyers la désolante pensée qu'on se privait de leur concours volontaire et spontané, parce qu’on nourrissait contre eux une défiance que rien ne pouvait justifier. Dispersés de nouveau au sein des campagnes, les milices canadiennes, dont les sentiments n'étaient pas douteux, se trouvèrent exposées aux intrigues et aux cabales des émissaires américains, chargés d'exploiter les préjugés du peuple contre le nouveau gouvernement, et de raviver les vieilles haines d'autrefois. Si on eüt montré, comme ils le méritaient, une confiance généreuse dans le bon vouloir des Canadiens, l'influence de ces envoyés eût été paralysée ; mais la politique aveugle de l’oligarchie, qui avisait le représentant du souverain, avait tout fait pour rendre plus facile leurs manœuvres et leurs projets séditieux. Ce qui contribuait surtout à fomenter la division, c’était la manière habile dont l'Américain exploitait l’amour des Canadiens pour la vieille France. Ils savaient que nos pères tenaient au pays de leurs aïeux par leur langage, leur caractère, leurs habitudes, etc. Aussi ne manquaient-ils pas de faire sonner bien

haut les offres de service que le monarque français faisait à leur cause. On mettait encore en œuvre bien d’autres arguments, beaucoup d’autres moyens ; mais chez le bon peuple de nos campagnes que plus d’un lien retenait à la France, la conscience parlait plus haut que les intérêts politiques. La religion lui dictait d’autres idées. Le clergé, la noblesse, comme les autres habitants du pays, avaient le cœur français ; ils aimaient la France, mais la voix du devoir et celle du serment l’emportaient chez eux sur toutes les considérations du moment.

Il est faux que l’or américain soit venu fomenter l'excitation dans nos campagnes. Jamais le sentiment ne fut stipendié, et la preuve, on la trouve dans le pêtit nombre d’ahdérents que les principes des rebelles trouvèrent en cette Province, et dans les sacrifice que firent, à la cause américaine, les Frémont, les Laterrière, les Cazeau et autres qui mirent leur fortune au service des Yankees. Ce n'est pas que le génie américain ait répugné à employer des promesses de sommes assez rondes, de terres élendues, d'emplois lucratifs à ceux qu’ils voulaient enrôler sous ses bannières, on alla mème jusqu’à offrir une part du pillage de la ville de Québec, aux habitants des campagnes qui se laissaient tromper ; mais les provinces révoltées avaient un si grand besoin de leur numéraire pour elles-mêmes, et leur papier était tellement déprécié, qu'il leur état im-

possible de répandre, dans le pays, des sommes suffisantes pour séduire les populations qui ne les aimaient pas.

Le joug de l'Angleterre n’était cependant pas porté sans impatience par les Canadiens ; il était même rendu fatigant par la suprème arrogance et le despotisme des Anglais. Mais l’idée de se jeter dans les bras de ces colons révoltés, qui, à une époque encore récente, avaient si perfidement tramé et accompli la destruction des Acadiens, et qui avaient dans tous les temps poussé l'Angleterre à anéantir toute trace de domination française en Amérique, révoltait les cœurs honnêtes, Leurs protestations hypocrites de dévouement et d'intérêt, touchèrent peu les Canadiens, et ils se contentèrent de profiter de l’occasion pour demander à la mère-patrie une constitution qui leur permettrait de régler eux-mêmes leurs propres affaires, et de se soustraire aux manipulations arbitraires de cette foule d’ambitieux despotes qui faisaient peser sur eux leur sceptre de fer. Tant de loyauté et de générosité devaient néanmoins rester longtemps encore sans récompense.

M. Dambourgès, qui était déjà bien connu et trèspopulaire dans les campagnes de la rive sud du fleuve, usa de son influence pour calmer les troubles et leffervescence qui se manifestaient quelquefois au

sein des campagnes. Ii voulut donner à la cause

canadienne un cordial appui, Pour vaquer plus facilement aux nouveaux devoirs que son patriotisme lui imposait, il laissa à des mains dévouces le soin de ses intérêts privés. Cette circonstance lui ouvrit bientôt la carrière militaire, dans laquelle il se distingua par son grand courage et ses hauts faits d'armes. Les bandes américaines avaient pénétré dans le pays, et désolaient nos campagnes. Aidées de quelques traitres, que l’appât des récompenses et du pillage entrainaient à leur suite, elles en profilaient pour porter çà et là leurs ravages, afin d'engager les populations à embrasser leur cause. Partout. où elles passaient, elles pillaient, saccageaienttout, et laissaient ceux qui leur résistaient en proie à la misère et à la famine, M. Dambourgès s’offrit pour attaquer et chasser ces brigands, Sa demande fut acceptée ; et, se mettant de suite à l’œuvre, aidé du concours des citoyens les plus zélés et les plus dévoués, il parvint à protéger les endroits les plus exposés, contre les attaques de ces maraudeurs audacieux, à ramener la tranquillité et la sûreté partout où il se dirigeait, et à maintenir la paix et l’union au sein des paroisses, où les émissaires de la République voisine avaient jeté leurs germes de discorde et de rébellion. Mais il serait trop long de suivre notre généreux concitoyen dans toutes ses actions de dévouement, et de dire tout le bien qu'il fit au sein de ces populations rurales, qui avaient pour lui un respect et une

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