EUG. SUE
sa culotte de daim et ses bottes fortes étaient souillées de boue et ruisselaient de pluie. Il arrivait de Vienne à franc étrier.
Les ordres que le ministre de la police avait donnés aux barrières de Paris d'arrêter M. de Surville avaient été ainsi éludés !
On prit Raoul pour un courrier de cabinet : il passa.
Il se rendit d'abord chez lui.
Apprenant la disparition de Boisseau, un secret instinct lui dit qu'Herman n'était peut-être pas étranger à cet événement.
Pouvant avoir besoin d'aide , il ordonna à Glapisson de monter le cheval du postillon, et arriva bientôt , ainsi que nous l'avons dit , dans la demeure d'Herman.
Pour que la conduite du colonel de Surville soit appréciée dans toute sa valeur, nous devons répéter que tout en ayant pour madame de Bracciano le plus tendre attachement , il ne l'aimait plus d'amour ; une affection passionnément partagée le rendait fort heureux depuis quelque temps.
Son dévouement tout fraternel pour Jeanne
était donc d'autant plus noble qu'il était complètement désintéressé.
— Glapisson... ferme la porte... dit M. de Suivillc... Puis, s'adressant à Herman :
— Maintenant, monsieur, écoulez-moi...
A Tordre du colonel , Glapisson se plaça près de la porte d'entrée.
Herman, debout, les bras croisés, adossé au mur, regardait impudemment Raoul.
Pierre Herbin , assis sur un angle de la table, essuyait avec son mouchoir le sang qui couvrait ses mains.
M. de Surville , pâle et visiblement ému , dit à Herman : Il y a deux, jours , un de mes amis ,
M. Boisseau , est venu vous donner connaissance d'une lellre de moi... depuis il n'a plus reparu chez moi... qu'est-il devenu ? Répondez... mon inquiétude ne me permet pas d'attendre que la justice informe...
— Rassurez-vous, monsieur, dit Pierre Herbin, votre ami ne court aucun danger sérieux... je vous en donne ma parole...
— Votre parole , monsieur ? répondit Raoul avec hésitation.
— Aussi vrai que mon sang coule , monsieur ; vous pouvez me croire.
— Mais enfin , où est-il ?
— Vous savez le sujet de la lettre dont il venait nous donner connaissance... Colonel , vous comprendrez donc combien il était important pour Herman d'empêcher votre émissaire d'agir ; mais nous nous sommes bornés à prendre cette précaution... Vous en aurez la preuve... tout à l'heure peut-être, dit Pierre Herbin.
Herman fit un mouvement. Pierre Herbin le regarda , et lui dit : — Ne m'interromps [>as... j'arrangerai tout pour le mieux...
— Ces réponses ne me satisfont qu'à demi ,
dit Raoul. Plus tard , il fnudra bien qu'elles soient moins obscures... Mais terminons, car j'ai hâte d'en finir... Jacques Butler , vous avez été condamné à dix ans pour vol ! dit Raoul en montrant quelques papiers à Herman.
— Je ne m'appelle pas Jacques Butler... je me nomme Ilcrman Forster, dit Ilerman.
— Je vous dis que vous êtes Jacques Bu lier... En arrivant à Vienne , j'ai conçu des soupçons contre vous. M. de Bracciano , vous croyant bamii , ainsi que vous le lui avez dit, pour un crime politique, m'avait chargé de faire quelques réclamations auprès de la chancellerie de l'empire ; voulant savoir si la défiance que vous m'inspiriez était fondée sur autre chose que sur un éloignement instinctif, je mis la plus grande activité dans mes démarches. Vous vous étiez dit condamné politique , on ne trouva aucun condamné
-politique du nom d'Herman Forster... Je donnai votre signalement pour aider aux recherches... Sachant l'intérêt que je portais aux renseignements , on alla plus loin ; on descendit dans la catégorie des crimes... Votre signalement se rap porta si cxactemcnl à celui de Jacques Butler ,
condamné pour vol , que je ne doutai plus que vous ne fussiez ce Jacques Butler. Malgré ma répugnance pour les ignobles détails dans lesquels il fallait entrer, afin de pénétrer la vérité , une fois votre véritable nom connu , j'arrivai bientôt jusqu'à votre mère, Wilhelmine Butler, retirée dans un des plus obscurs faubourgs de Vienne.
Je trouvai cette malheureuse femme pleurant sur votre infamie ; son chagrin me toucha tellement , elle me parut si honnête , que je m'ouvris à elle... Je lui dis une partie de ce qui vous concernait , que vous aviez trouvé une place honorable que vous remplissiez sous le nom d'Herman Forster , mais qu'un grave abus de confiance pouvait vous la faire perdre ; qu'il fallait que vous quittassiez la France à l'heure même , que je me chargerais de tout... et que, si elle avait conservé quelque influence sur vous , je l'engageais , dans votre intérêt , à vous enjoindre de suivre mes ordres... Elle me remercia en versant des larmes de reconnaissance, me montra plusieurs lettres de vous. J'en ai une ici.
Dans la dernière , sans vous expliquer , vous lui faisiez part de magnifiques espérances qui
devaient, disiez-vous, se prochainement réaliser... Je frémis en songeant au malheur irréparable que votre fourberie pouvait causer... J'écrivis à mon ami de venir vous trouver à Tinstanl... pensant qu'il suffirait de prononcer le nom de votre mère pour vous prouver que tout était découvert , et que vous n'hésiteriez pas à abandonner Paris et la France...
Ma lettre partie... mon inquiétude ne fut pas calmée... Je savais tout ce que vous osiez prétendre ; je savais votre audace hypocrite ; ce que je venais d'apprendre sur vous , changeant mes soupçons en certitude , rendait mes craintes plus imminentes encore. . . Quoique chargé d'une grave mission, je partis... J'arrive à l'instant... Maintenant écoutez mon dernier mot... J'ai en mon pouvoir de quoi obtenir votre extradition... Si vous hésitez à exécuter mes ordres , vous êtes immédiatement arrêté ; si , au contraire , ainsi que je l'ai promis à votre malheureuse mère , vous consentez à partir, je me tairai ; on pourvoira à tous vos besoins... et la personne que vous savez ne sera pas même instruite de votre infamie... 11 est quatre heures du matin ; il faut qu'à six heures
je sois parfaitement rassuré sur le sort de M. Boisseau , et que vous soyez en route pour l'Espagne sous la conduite de ce brave homme. Il montra Giapisson.
A ces conditions, je vous le répèle, je consens à me taire... non pour vous... mais pour le bonheur, mais pour la tranquiUité de la personne que je révère le plus au monde... Elle ne saura pas même mon voyage à Paris... Vous lui écrirez ici devant moi une lettre dans laquelle vous lui annoncerez que des avis d'Allemagne vous faisant craindre d'être inquiété ici par suite du complot auquel vous avez pris part , vous prenez le parti d'abandonner la France. Une fois à Madrid , si vous vous y conduisez honorablement , votre avenir sera assuré.. . et je saurai prendre des mesures telles que vous ne quitterez pas cette ville... Voici mes dernières intentions... Répondez à l'instant... Je ne puis rester que deux heures à Paris... et je veux vous voir partir devant moi... Si vous refusez. . . les pièces seront dans une heure adressées à qui de droit , et vous êtes arrêté !
Une pensée détestable passa par l'esprit d'IIernian ; il répondit avec un inq^erlurbable sang-
froid : — Je comprends, monsieur, TinU'rêtqne vous portez à la personne dont vous parlez... mais je désirerais savoir dans quel but vous voulez l'éclairer sur mon compte.
— Je vous dis que le rôle de délateur n'est })as le mien ; je respecte trop la femme dont je rougirais de prononcer ici le nom, pour lui porter un coup si terrible... Vous partirez... etelle ignorera toujours quel est Tbomme qui , un moment , a surpris sa confiance...
— Vous agissez en ami fidèle , monsieur , pour ne pas dire en amant évincé... qui veut à tout prix rentrer en grâce , et qui pour cela fait le métier d'homme de police.
Raoul devint pourpre de colère , fit un mouvement menaçant... puis reprenant son calme, il dit à Glapisson : — A la première insolence de cet homme, tu le soufilelleras... et encore... non , mon brave , laisse-le , je ne veux pas souiller tes mains...
— C'est égal , mon colonel , je ne suis pas dégoûté , j'ai des gants et je fermerai le poing ! Faut-il lui payer quelque chose d'avance?
— Non , tiens-toi tranquille...
— Si j'avais pu hésiter un moment à suivre ma pensée, cette dernière injure me déciderait , dit Herraan avec impudence. Je ne puis rien opposer à la force brutale... mais vous vous repentirez tout à Theure de m'avoir poussé à bout. Ah ! vous prenez assez d'intérêt à madame de Bracciano pour venir de Vienne à franc étrier, pour venir, malgré le courroux de l'empereur, déjouer mes projets; eh bien! vous n'apprendrez pas, sans un mortel chagrin, j'espère... que celte femme est perdue.
— Que dit-il ? s'écria Raoul.
— Ah ! je suis Jacques Butler, le voleur, soit. Eh bien ! demain tout Paris saura que madame la duchesse de Bracciano a passé la nuit chez Jacques Butler, le voleur.
— Misérable , tu mens !
— Vous verrez si je mens... Pour vous prouver que je dis vrai , je vous déclare que je ne quitterai pas Paris... entendez-vous?... Vous me ferez arrêter... c'est tout ce que je veux... Au moins , elle sera déshonorée , et l'éclat sera tel, que , malgré votre amour, malgré la reconnaissance que lui inspirera peut-être votre conduite.
VOUS n'oserez pas Tépouser, entendez -vous? Quoiqu'elle soit libre , vous n'oserez pas vous marier à celle qui passera pour avoir été la maîtresse de Jacques Butler, le voleur... Ainsi je serai vengé d'elle et de vous ! s'écria Herman avec un éclat de rire cruel, et en jetant un regard d'intelligence à Pierre llerbin.
— La rage fait délirer ce misérable , dit Raoul stupéfait.
— Eh bien ! reprit celui-ci , vous hésitez maintenant , noble colonel. Votre sort et le sien sont entre mes mains... Je me perdrai avec joie... mais elle sera perdue aussi.. . mais vous ne jouirez pas de votre insolent triomphe...; oui, vous me regardez d\in air efîrayé , incrédule... Je vous répète , moi , qu'elle a passé la nuit chez Butler , le voleur, votre vertueuse duchesse... et demain au grand jour sa honte éclatera.
L'assurance de ce misérable atterrait Raoul.
Il connaissait la vertu de Jeanne , mais il connaissait aussi son exaltation romanesque; il frémit en songeant que sa tête avait peut-être pu s'égarer au point de lui faire commettre une faute irréparable.
Ses nobles iraits exprimèrent un aballeraent si douloureux , que Pierre Heibin en fut touché.
— C'est impossible... impossible... s'écria Raoul en parcourant involontairement la chambre du regard , comme pour s'assurer qu'il n'y avait pas d'autre issue; remarquant le cabinet de l'alcove , il s'y précipita , l'ouvrit , et n'y vit rien...
Herman resta impassible.
— C'est une ruse dont je ne suis pas dupe! dit le colonel ; vous voulez m'effrayer par cet ignoble mensonge et m'empêcher d'agir...
— C'est vrai, dit Herman , voyant qu'il avait été trop loin, et sur le point de compromettre le succ-ès de sa vengeance... C'était une ruse... Mais quoi qu'il en soit, je suis décidé à ne quitter Paris que par force... Faites-moi arrêter, si vous le voulez.
— C'est votre dernier mot?
— C'est mon dernier mot.
— Monsieur ! s'écria Piaoul en s'adressant à Pierre Herbin, mais dites-lui donc qu'il se perd... et qu'il va peut-être porter une mortelle atteinte à la meilleure, à la plus noble des femmes, lors-
qu'elle apprendra quel était riioinmc pour qui elle voulait tout sacrifier.
Pierre Herbin fit un mouvement qui témoignait de son impuissance sur la volonté d'Herman.
Raoul était accablé; il éprouvait une si profonde affection pour Jeanne, il connaissait tellement la noblesse de son cœur, qu'il eût donné tout au monde pour lui éviter le coup aflVeux qu'elle allait ressentir.
L'implacable cruauté d'Ucrman l'exaspérait ; cet homme se trouvait placé si bas qu'il ne pouvait même lui faire ressentir les effets de son indignation. Pourtant, surmontant sa répugnance à entrer avec lui dans de certains détails confidentiels , il tenta un dernier effort et dit d'une voix émue :
— Vous vous montrez si implacable dans votre vengeance , parce que vous croyez peut-éire que j'aime madame de Bracciano... Eh bien!... dit le colonel , qui devint pourpre de honte en songeant qu'il parlait ainsi a un repris de justice. Eh bien! je vous.... Puis, ne pouvant se résoudre à faire un serment d'honneur à un tel homme , il se retourna vers son ancien brigadier et dit :
— Eh bien ! devant vous , je jure à ce vieux soldat... qu'il n'en est rien, que je n'ai et que je n'aurai jamais pour madame de Bracciano que les sentiments d'un frère !...
Cette marque de mépris écrasant, donnée d'une manière si noble , redoubla la rage d'Herman. Il s'écria : Âh ! vous ne l'aimez plus , tant mieux... je me vengerai d'elle... et elle n'aura pas même de consolation.
]Ne se possédant plus , Raoul fit un mouvement pour se jeter sur Herman... Puis se contenant à peine, et voyant par les atroces paroles d'Herman tout espoir perdu , il fit un signe à Glapisson et se précipita vers la porte.
— Au moins , le destin qui me poursuit ne me frappera pas seul ! s'écria Herman dans un accès de farouche triomphe.
— Colonel, rassurez-vous; rien n'est désespéré , dit tout à coup Pierre Herbin en arrêtant Raoul au moment où celui-ci franchissait le seuil de la porte.
Herman regarda Pierre Herbin avec crainte.
— Colonel ! reprit Herbin avec une sorte de dignité , c'est à moi de réparer une partie du mal
que j'ai l'ail... Jacques Buller, dil-il d'une voix éclatante, tu es un infâme... Les larmes de la plus vertueuse , de la plus malheureuse des femmes, ne t'ont pas louclié... Le plus loyal des hommes s'est , par dévouement pour elle, abaissé jusqu'à le prier, jusqu'à donner devant toi sa parole qu'elle était pour lui une sœur... Tu n'as pas eu pitié de la rougeur , de la honte de cet homme... Ta vengeance n'a plus même le hideux prétexte de la jalousie... elle n"a plus de but, tu es cruel pour le plaisir d'être cruel. J'ai été ton complice; ton malheureux père avait été mon ami... J'ai voulu, par des moyens indignes, élever la fortune aux dépens de celui dont il avait été la victime. J'ai voulu satisf^ure à la fois ma haine et ma cupidité... J'ai eu des torts... de grands torts... Je ferai tout au monde pour les réparer... Il se dirigea vers l'alcôve.
— Pierre Herbin ! s'écria Hcrman , en le saisissant au collet pour l'empêcher de faire un pas.
— Colonel, faites tenir ce furieux...
Glapisson, doué d'une force peu commune,
étreignit Herman dans ses deux brasmusculeux, cl paralysa ses efl'orls.
Raoul, surpris, regardait Pierre Herbin... entrer dans le cabinet...
Au bout d'un instant, Herbin Tappela.
Il courut...
Que vit-il dans la cachette dont nous avons parlé?... Madame de Bracciano évanouie.
Boisseau et Pierre Herbin tâchèrent de la rappeler à la vie...
Un quart d'heure après celle scène , Jeanne se dirigeait vers riiôtel de Bracciano , soutenue par Raoul et par Boisseau , qui , malgré sa faiblesse , avait voulu accompagner M. de Surville.
Il était quatre heures et demie environ.
La [)luie tombait à lorrents, la nuit était pioiondément noire.
— Du courage, Jeanne. .. Dans un (juart d'heure vous serez sauvée. . . On n'a pu s'apercevoir encore
de votre absence, lui dit tendremeni Raoul. Jeanne remercia Raoul par un serrement de main convulsif , et lui dit :
— Je crains que mes forces ne soient épuisées...
— Par grâce... Jeanne, encore un effort...
— Je tâcherai, mais je me sens mourir...
— Et moi aussi , pensa Roisseau ; depuis vingtquatre heures sans manger... et avoir une telle algarade pour se restaurer... Où diable les aventures viennent-elles me chercher ?
Raoul , Jeanne et Roisseau arrivèrent devant rhôtel de Rracciano.
— Mon ami , dit Raoul à Roisseau pendant que Jeanne s'appuyait sur un des bancs qui garnissaient la porte, écoule bien ... Je vais frapper. . . le portier viendra sans doute ouvrir avec sa lanterne ; tu réteindras. Pendant que je m'emparerai de lui, tu lui mettras la main sur la bouche pour l'empêcher de crier. A la faveur de l'obscurité , ma cousine pourra, sans être aperçue , regagner son appartement par l'escalier dérobé : on expliquera l'attaque du portier comme on voudra... comprends-tu bien ?
— Je comprends... si j'en ai la l'orce... et je la trouverai... D'un coup de poing j'éteins la lanterne , et après j'éloulïe les cris du portier.
— A merveille... Vous, Jeanne... du sangfroid... Dès que vous verrez la lumière éteinte, précipitez -vous dans la cour et montez chez vous.
— Je tâcherai , dit Jeanne.
— Cette expédition n'aurait-elle pas niieux convenu à cet enragé Boitot? dit tout bas Boisseau.
Raoul frappa.
Le coup retentit au cœur des trois acteurs de cette scène.
Raoul frappa une seconde fois et la porte s'eiitr'ouvrit.
On vit la figure du portier qui élevait sa lanterne pour voir qui frappait.
Boisseau donna résolument un grand coup de poing sur la vitre, et éteignit la lumière.
Le portier allait crier au secours, lorsqu'il se sentit saisir par deux bras vigoureux ; deux mains se croisèrent sur sa bouche et étouffèrent ses cris.
Jeanne, retrouvant celte énergie factice que donne le grand danger, traversa rapidement la cour, gagna l'escalier dérobé et arriva à la porte de son cabinet de toilette qu'elle trouva entr'ouverte, comme elle Tavait laissée.
Au bout de cinq minutes... supposant que Jeanne était enfermée chez elle... Piaoul et Boisseau abandonnèrent le portier, fermèrent la porte et se sauvèrent à toutes jambes.
— Raoul..., je te déclare que je vais mourir en arrivant chez toi... disait Boisseau tout essoufflé.
— Mon brave ami, arrivons seulement chez moi, et je réponds de toi, disait Raoul.
— Pourvu seulement que nous ne rencontrions pas de patrouilles... disait Anacharsis en faisant d'énormes enjambées : finir la nuit au violon, il ne me manquerait plus que cela...
Heureusement les deux amis arrivèrent, sans encombre, rue de la Victoire.
Raoul comptait en partir sur-le-champ, croyant son arrivée en France ignorée. La lettre de madame de Montlaur lui apprenant, au contraire, que l'empereur savait tout , et était très-irrité
contre lui, il résolut d'aller au château tout lui
dire
Vers les onze heures du malin, la princesse de Montlaur était au chevet du lit de Jeanne.
— Malheureuse enfant ! pourquoi n'avoir pas sonné vos femmes? Vous sentir souffrante et passer toute une nuit sans secours!... quelle imprudence ! Pauvre Jeanne , vous avez été si cruellement agitée hier... Comment vous trouvez-vous ?
— Mieux... ma tante, dit Jeanne d'une voix faible...
— Peut-être aussi avez-vous eu peur ; avezvous entendu cette nuit à quatre heures ?...
— Quoi? ma tante, demanda madame de Bracciano en frissonnant.
— La plus bizarre aventure du monde. A quatre heures , on a frappé à la porte assez vivement ; la nuit était très-obscure ; le portier s'est levé, et est venu ouvrir avec sa lanterne, croyant, ainsi que cela arrive souvent, que c'était quelque message du château... A peine la porte élait-elle ouverte... que deux hommes... le saisissent, éteignent sa lumière... lui mettent la main sur la
Zii !.E COLONEL DE SURVILLE.
bouche pour étouffer ses cris, et le tiennent ainsi pendant quelque temps... après quoi ils le laissent et se sauvent. Sans doute les misérables auront eu peur en entendant quelque bruit ; une fois délivré , le vieux Gilbert s'est mis à appeler au secours; comment n'avez-vous pas entendu ? Mais que je suis folle ! votre appartement donne sur le jardin... ces cris n'auront pas pu arriver jusqu'à vous. Mais, mon Dieu..., mon enfant. .. voici vos faiblesses qui vous reprennent... Jeanne... Jeanne.
En effet, madame de Bracciano n'avait pu braver son émotion , en se rappelant les dernières circonstances de cette nuit terrible.
Une des femmes de madame de Bracciano vint apporter une lettre à madame de Montlaur.
— Dieu soit loué ! dit la princesse à Jeanne , qui semblait plus calme : — Baoul est arrivé , il me dit qu'il se rend au château à l'instant même , il n'a sans doute maintenant plus rien à craindre et va tout expliquera l'empereur.
— Rien à craindre? demanda Jeanne.
— Je puis vous dire cela maintenant, ma chère enfant , puisque sa lettre me rassure. Chargé
(l'une mission de la plus haute importance. . . il avait, je ne sais pourquoi, quitté Vienne précipitamment; Tempereur, le sachant, était furieux contre lui , menaçait de le faire mettre à Vincennes ; prévenue de cela par un de mes amis , j'avais aussitôt écrit à Raoul , et envoyé la lettre chez lui , afin qu'à son arrivée à Paris , il fût averti du danger qu'il courait.
— Et celapour moi, pour moi.. Pauvre Raoul!., pensait Jeanne.
— A cette heure, je suis sans crainte, ma chère enfant , puisque Raoul se rend aux Tuileries, c'est qu'il peut expliquer sa conduite à l'empereur... D'ailleurs, il me dit dans sa lettre qu'il viendra tantôt lui-même me donner des nouvelles de son entrevue.
Le duc de Bracciano envoya savoir des nouvelles de sa femme.
Jeanne poussa un cri , et tomba dans une nouvelle crise nerveuse...
Le duc n'avait-il pas fait périr le marquis de Souvry sur l'échafaud?...
Instruite de ce terrible secret pendant la nuit fatale qu'elle avait passée chez Herman, la mal-
heureuse femme ne pouvait le révéler à sa tante, elle ne pouvait non plus laisser soupçonner à son mari qu'elle savait la part qu'il avait prise à cette sanglante exécution.
Madame de Montlaur ignorait même encore le divorce consenti par M. de Bracciano.
Après sa crise , Jeanne pleura abondamment et parut soulagée.
Elle voulut absolument se lever pour recevoir Raoul et savoir les suites de son entrevue avec l'empereur.
A une heure , il se fit annoncer.
Jeanne lui tendit la main avec effusion : le colonel la baisa respectueusement.
— Eh bien ! lui dit madame de Montlaur, votre empereur, qu'a-tril dit?
— 11 a été , comme toujours pour moi , d'une bonté parfaite, madame la maréchale... il m'a pardonné mon voyage incognito , et m'a permis de rentrer dans la vie civile.
— Il vous a retiré vos emplois. Votre carrière est brisée?... s'écria Jeanne.
— Non, ma cousine, dit en souriant Raoul. Mais l'empereur a trouvé sans doute que les non-
veaux mariés faisaient de mauvais soldats , et de non moins mauvais négociateurs.
— Les nouveaux mariés? s'écria madame de Monllaur. Que voulez-vous dire , Raoul ?
— Un grand secret... que je ne voulais vous confier qu'à mon retour d'Allemagne... Ce que vous appelez ma disgrâce, changeant mes projets, je puis maintenant tout vous dire. Depuis un an , je suis très-amoureux de madame de Formont.
— De la jeune et jolie veuve de ce nom , dit la princesse.
— D'elle-même , madame ; nous avions lixé notre union à une époque un peu plus éloignée. Mais les circonstances qui nous avaient fait reculer le terme, n'existant plus, je le hâterai de tout mon pouvoir et nous irons vivre dans mes terres de Lorraine. L'empereur a choisi pour moi cette province.
— Un exil!... dit Jeanne. Et c'est moi... moi...
— Il va épouser madame de Formont , répéta la maréchale avec les signes du plus grand étonnement.
Toutes ses idées sur les amours de sa nièce
et de Raoul étaient bouleversées. . ,
Herman , voyant ses infernales ruses découvertes , partit pour TEspagne , sous la conduite de Glapisson...
On n'entendit plus parler de lui.
Pierre Herbin ne poussa pas le désintéressement jusqu'à refuser une pension de 6,000 fr. que lui assura le duc de Bracciano , pour payer son silence et la destruction du dossier de Dijon.
Le divorce de M. et de madame Bracciano fut prononcé.
M. de Surville se maria.
Quelque temps après ce mariage , Jeanne quitta Paris avec sa tante et se retira en Bretagne, dans un vieux château où elle avait été élevée. Elle y languit longtemps et y mourut à vingt-cinq ans.
Les derniers mois de sa vie furent bien pénibles.
Son amour pour Herman avait été tué par la terrible révélation qu'elle avait due au hasard.
Frappée du dévouement... des nobles qualités dont Raoul avait fait preuve en la sauvant... sa
reconnaissance s'étail exaltée jus(|u'à Tamour le plus passionné...
Raoul était marié. Raoul était le plus heureux des hommes. Il ignora toujours ce sentiment.
Jeanne l'aima en secret, souffrit en silence... et mourut.