RÉFLEXIONS
rendre à rinstant au cliâleau, car M. le duc a aussitôt demandé ses chevaux.
En effet , peu de temps après , la voiture de M. de Bracciano sortit de l'hôtel.
Ce nouvel incident vint augmenter la perplexité de Jeanne et lui donner pourtant une lueur d'espoir.
L'empereur désirait de voir le duc ; sans doute il hésitait à se prononcer, mais quelle serait Tissue de cette entrevue ?
En réfléchissant à sa position , Jeanne s'avouait qu'elle n'avait aucun reproche grave et fondé à faire à M. de Bracciano.
Il était cupide , ambitieux ; il comptait sur la fortune et sur la naissance de sa femme pour servir ses projets ; mais ce n'est que poussé à bout par la demande du divorce qu'il avait révélé ses vues intéressées; et ces vues, les avouàt-il à l'empereur, ne suffiraient pas sans doute pour autoriser une séparation.
Alors, ainsi que cela arrive toujours , Jeanne se demanda, mais trop tard, comment elle n'avait pas songé à la possibilité d'un refus de la part de M. de Bracciano ! Elle avait trouvé dans cette
union si peu d'intérêt ; elle se croyait même si peu liée parla reconnaissance envers M. de Bracciano (puisqu'après tout les biens qu'on lui rendait avaient appartenu à sa famille, à elle), qu'elle avait jugé des sentiments de son mari d'après les siens propres.
Malgré la fermeté de son caractère, Jeanne osait à peine soulever cette terrible question : Si l'empereur refuse le divorce!...
Alors elle tombait dans des épouvantes sans fin... de quelque côté qu'elle jetât les yeux , elle ne voyait que des abîmes... Hermau , mourant... une vie entière passée avec un bomme qu'elle abhorrait...
Puis , par un douloureux contraste , des visions charmantes venaient traverser son esprit ; elle se voyait la femme d'Herman , vivant heureuse , ignorée, dans une douce obscurité... Alors elle maudissait, au milieu de sanglots désespérants , l'impitoyable méchanceté de M. le duc de Bracciano, qui d'un mot pouvait réaliser tant de rêves.
Ainsi que les gens absorbés par l'unique pensée qui les domine , elle ne pouvait comprendre le
IIEFLEXIONS. 191
refus de son mari , à qui elle avait pourtant offert sa fortune entière.
A ces violents déchirements de Tàme succédait un morne abattement ; ainsi , après avoir en vain tâché d'ébranler la grille de son cachot dans un accès de rage désespéré , le captif retombe anéanti sur le sol...
Telles étaient la candeur et la noblesse de son cœur, que jamais il ne vint à la pensée de Jeanne de faire un honteux compromis entre ses devoirs et son amour.
Ce qu'il y avait de plus horrible dans sa position , c'était cette affreuse pensée , qu'Herman allait mourir... Herman allait mourir! Après avoir été un instant bercée d'une mensongère espérance , idée fixe , incessante , qui surmontait toutes les autres comme le glas d'une cloche funèbre surmonte tous les autres bruits! ! !...
Jeanne interrogeait la pendule avec une anxiété dévorante... Ses yeux étaient secs , brûlants, ses lèvres décolorées, sa pâleur livide...
Tout à coup elle parut frappée d'une idée subile , elle écarta lentement les longues boucles de cheveux qui lui couvraient le front, puis, aita-
cliant sur le plancher un coup d'œil fixe , elle sembla réfléchir profondément.
Après quelques moments , elle se leva brusquement, croisa ses bras sur sa poitrine... Sa physionomie exprimait une résolution terrible!... ses yeux brillaient d'un feu sombre... Oh! que j'étais lâche !... s"écria-t-elleavec amertume !
A ce moment , une voiture entra dans la cour de rhôtel...
Jeanne se précipita à la fenêtre ; elle reconnut les gens de sa tante...
Si l'empereur refuse ! ! J'y suis décidée... ditelle d'une voix sourde...
Réparant à la hâte le désordre de sa toilette , tachant de comprimer tant de violentes émotions, elle attendit la princesse de Montlaur.
XHl
— Eh bien ! ma tante ! l'empereur?
— Du courage , mon enfant , ma fille... dit la princesse, en embrassant sa nièce avec effusion. ..
— Tout est fini , il n'y a plus d'espoir, s'écria madame de Bracciano î et elle se couvrit le visage de ses deux mains.
— Jeanne , du calme , de la résignation , ne vous désespérez pas ainsi... Hélas! je neveux pas vous faire des reproches, mais si vous m'aviez
consultée avant de faire celte fatale démarche, vous vous seriez épargné bien des chagrins... Vous le savez , je considère le divorce comme un acte réprouvé par la religion ; et d'ailleurs, votre mari vous avait dit sur quelles raisons, malheureusement trop vraies , Tempereur devait , dans les circonstances présentes , s'opposer à des actes de celte nature. Je ne pouvais donc avoir que bien ^^eu d'espoir. Il eût été indigne de vous et de moi d'abuser des confidences de M. de Bracciano , tout odieuses qu'elles étaient , sur ses projets à venir dans le cas où son maître serait renversé. . . J'ai dû me borner à peindre à l'empereur avec conviction , avec chaleur, les causes qui vous rendaient votre union pénible : la différence d'âge, de goûts , d'habitudes , qui existait entre vous et votre mari , et insister surtout sur le noble dévouement qui vous avait décidée à ce mariage , alors que vous étiez à peine capable de comprendre toute la portée de l'engagement que vous contractiez. Je le suppliai d'obtenir de M. de Bracciano qu'il vous laissât vous retirer dans une de vos terres et vivre avec moi , cela eût évité le scandale et l'éclat.
A ces mots , Tempereur me répondit d'un air sévère : « Madame , je déteste les mauvais mé- « nages ; je ne crois pas aux incompatibilités î d'humeur , ce sont là des visions de femmes a ennuyées , romanesques. Si madame de Brac- <t ciano a quelque faute grave à articuler contre a son mari, qu'elle parle, j'en ferai justice ; « sinon je laisserai à celui-ci le droit, le pouvoir « que la raison , que la loi lui donnent sur sa « femme. » Hélas ! mon enfant , je lui parlai en vain du caractère morose , atrabilaire de votre mari ; il me répondit , en me regardant fixement : « Madame la maréchale , vous êtes la plus hon- « nête femme que je connaisse ; je ne sais pas « de caractère plus noble et plus équitable que « le vôtre. Franchement , que penseriez-vous '( de moi si , pour satisfaire à un caprice de î votre nièce , j'abusais de mon pouvoir pour « l'enlever à son mari , en lui ordonnant de se « séparer d'elle ? î
Entre nous , Jeanne que pouvais-jc répondre ? il avait raison ; et je devins muette devant la justice et la vérité.
<i D'ailleurs , reprit l'empereur , il n'est pas
< dans mes habitudes de condamner les gens sans « les entendre, i II sonna en disant ces mots , et donna ordre d'aller sur-le-champ chercher M. deBracciano. « Devant vous, madame, reprit-il,
< je linierrogerai ; je lui ferai part des désirs « de madame votre nièce. Tout ce que je puis « faire, à votre seule considération , c'est de vous « promettre que si M. de Bracciano consent à « ce que sa femme vive loin de lui , j'y con-
< sentirai, quoique, je vous le répète, je trouve i ces sortes de séparations du plus mauvais , du « plus dangereux exemple, i Je ne pouvais, vous le sentez , m'opposer à la volonté de l'empereur. Votre mari vint. Son maître lui dit toute notre conversation ; quoiqu'il vît par là que j'avais eu la générosité de taire les seules circonstances qui auraient peut-être pu , en irritant l'empereur contre lui , le disposer à nous écouter favorablement , M. de Bracciano eut l'indignité de dire , en affectant une confiance et une résignation hypocrites , qu'il ne vous accusait pas de cette démarche si pénible pour lui , qu'il croyait votre conduite au-dessus de tout reproche, mais que vous aviez été sans doute poussée à cette fâcheuse
démarche par un de vos parents qui avait sur vous une dangereuse influence , en un mot , par M. de Survillc.
Jusqu'alors, Jeanne avait écouté sa tante avec une sorte de stupeur ; voyant tout espoir perdu pour elle, elle poursuivait , dans sa pensée, avec une douloureuse ténacité la résolution fatale qu'elle venait de prendre, mais au nom de M. de Surville , elle releva brusquement sa tête et s'écria... Raoul... il a accusé Raoul...
Hélas! oui , dit madame de Monllaurqui, sans regarder Raoul comme l'instigateur du divorce, croyait au moins sa nièce sérieusement occupée du colonel. Alors, mon enfant, je ne saurais vous dire la colère de l'empereur.
« Surville , s'est-il écrié. Surville, quejetrai- « tais comme mon fils... que j'ai comblé, lui « que je croyais un bomme d'honneur par excel- « lence... jouer un rôle si odieux... Abuser de
< sa parenté pour porter le trouble dans une
< union formée par mes soins; c'est indigne... « Me manquer à ce point.. . Quand, à cette heure « encore , je lui donne la plus grande marque de « confiance qu'on puisse donner à un homme, v
— Mais c'est infâme... s'écria Jeanne... Raoul est innocent de ce qu'on lui reproche !
— Et sans cloute, mon enfant, c'est ce que je me suis hâté de dire , d'affirmer à l'empereur.
— Sire , me suis-je écriée : vous m'avez dit tout à l'heure que vous croyiez à la sûrelé de ma parole... Eh bien ! je jure à Votre Majesté que M. de Surville est étranger à la détermination que madame de Bracciano veut prendre.
— <r Je ne doute pas que vous n'ayez la con-
< viction de ce que vous affirmez , madame , me « répondit l'empereur d'un ton sec ; mais il se I peut que votre conviction ait été surprise... « Vous avertirez votre nièce , madame , que , « loin d'encourager ses folles, pour ne pas dire I ses criminelles espérances, je prêterai à son « mari , que j'aime et que j'estime , tout l'appui
< qu'il peut attendre de moi... et que d'ailleurs « la loi lui garantit... Quant à M. de Surville, i je lui laverai la tête d'importance. * Et sans attendre ma réponse , il me salua de la main et rentra dans son cabinet , suivi de M. de Bracciano... Pour la première fois de ma vie, je regrettai presque de n'avoir pas commis une
méchante action... car si l'empereur n'avait pas disparu sitôt , peut-être aurais-je été capable de lui dévoiler Tabominable duplicité de M. de Bracciano.
— Pauvre Raoul , dit tristement Jeanne ; il est donc vrai que je serai fatale à tous ceux qui me porteront intérêt... Puis elle ajouta, en se parlant à elle-même : Ses pressentiments ne le trompaient pas... Cet amour devait être malheureux... oh! bien malheureux...
— Que dites-vous, mon enfant? dit madame de Montlaur.
— Rien... rien... ma tante, reprit Jeanne en sortant de sa rêverie. M. de Bracciano m'avait déjà parlé de ses soupçons sur Raoul ; je lui avais dit combien ils étaient peu fondés... il ne m'a pas cru... il l'a lâchement accusé auprès de l'empereur... et Dieu sait si j'ai été un moment guidée dans ma résolution par la pensée de Raoul.
Madame de IMontlaur regardait sa nièce avec un étonnement douloureux : elle voyait dans les paroles de Jeanne et un mensonge et un manque de confiance qui lui faisaient mal. Après quelques moments de silence, elle lui dit d'une voix émue :
Mon enfant , il est certains secrets qu'une mère seule aurait le droit de demander à sa fille... Je ne vous ferai pas de questions... quoique votre détermination de divorcer d'avec M. de Bracciano me donne lieu de croire que vous n'êtes si jalouse d'obtenir votre liberté que pour vous unir à une personne que vous aimez depuis longtemps.
— Et cela est vrai, ma tante , lui dit Jeanne d'une voix calme , mais affaiblie : il faut renoncer à cet espoir... j'y renonce.
— Vous souffrez affreusement... Malheureuse enfant, dit madame de Monllaur, sans s'arrêter à ce que les paroles de Jeanne devaient avoir d'inexplicable pour elle; puis, les yeux baignés de larmes, elle prit tendrement les mains de sa nièce dans les siennes.
— Moi..., non... non, ma tante ; je ne souffre plus... On ne souffre que du doute... l'agonie seule est douloureuse...
— De quel accent vous me dites cela, Jeanne! .. Jeanne , vous m'effrayez...
— Vous avez tort , ma tante... je suis calme. Je vois maintenant clairement l'avenir qui m'est réservé... Un sourire sardonique et froid vint
planer sur ses lèvres ; elle ajouta : Vivre... désormais avec M. de Bracciano... cire près de lui... vivre dans son intimité... échanger avec lui mes plus secrètes pensées...
— Mais Jeanne , je vous dis que vous m'épouvantez... s'écria la maréchale en se levant à demi et en saisissant la main de sa nièce qui la lui abandonna machinalement et continua d'un air égaré :
— Servir d'instrument à son ambition... à ses trahisons... partager avec lui le fruit de nos perfidies communes... Ah!... ah!... ah!... c'est un avenir digne de moi... C'est bien l'avenir que j'avais rêvé.
L'inquiétude de la princesse fut au comble , lorsqu'elle entendit l'éclat de rire étrange de sa nièce ; elle lâcha de la rappeler à elle-même, lui prodigua les plus tendres caresses , la serra plusieurs fois contre son cœur.
Au bout de quelques minutes , Jeanne sembla sortir d'un songe pénible , regarda fixement sa tante , passa ses mains sur ses yeux ; et se rappelant sans doute tout à coup ce qui s'élait passé : Ma tante... ma tante... Il est donc vrai, plus
d'espoir! s'écria- l-elle avec un douloureux gémissement.
— Si , mon enfant , il y a toujours de l'espoir, Dieu ne nous abandonne jamais , votre conduite a toujours été irréprochable, elle«vou8 sera comptée... Le temps... l'oubli... calmeront peuàpeu ces blessures aujourd'hui si cuisantes. La conscience de remplir noblement un devoir, vous aidera à supporter vos chagrins... vous regarderez autour de vous... et vous vous consolerez peut-être , en songeant à ceux qui sont plus à plaindre encore...
— Sans doute , ma tante , vous avez raison , dit Jeanne avec une apparente résolution... l'oubli . . . calme toutes les douleurs ; ne pensons plus à cela... comme dit l'empereur, ce sont des Mies de jeune femme... je reprendrai ma vie habituelle... que faire contre l'impossible?... se résigner, n'est-ce pas ? Eh bien !... je me résignerai.
— Vrai!... bien vrai, Jeanne... Hélas! mon enfant , celte louable résolution me parait bien prompte.
— Pourquoi , ma tante ? dit Jeanne en essuyant ses yeux et en tâchant de sourire. Vous savez que
j'ai du courage quand je le veuK... Eh bien ! je me dis... ce que je désirais de toutes les forces démon âme ne se peut réaliser... Que faire?... souffrir... Je souffrirai... je mettrai ma confiance en Dieu... Et peut-être aura-t-il pitié de moi!
Madame de Braccianio semblait si convaincue de ce qu'elle disait , que la princesse se sentit un peu rassurée.
— Sans doute, dit-elle, cet orage se calmera. Tel indigne que soit un homme , il rougit toujours de certains torts... En ne vous accablant pas de sa présence , M. de Bracciano voudra vous faire oublier les odieuses révélations qu'il vous a faites... Vous serez, sinon heureuse, du moins tranquille... libre à vous de chercher au fond de votre cœur de doux et consolants souvenirs.
— Cela est vrai, ma tante... maintenant j'envisage cela comme vous... Pardonnez-moi seulement la peine que j'ai pu vous causer... des démarches toujours pénibles pour vous... A celte heure je préfère presque qu'il en soit ainsi , comme je vous le disais... Mon- sort est fixé , je sais ce qu'il me reste. . . ce que je perds, . . ce qui m'attend.
90i LE COLONEL DE SURVILLE.
A ce moment , on frappa à la porte de la chambre de madame de Bracciano.
Elle ordonna d'entrer, et une de ses femmes remit une lettre à la princesse de Montlaur.
Cette lettre était d'un des amis très-intimes de la princesse , qui, par ses fonctions , étaient parfaitement instruit de ce qui se passait dans le cabinet de Tempereur.
Qu'on juge du chagrin , de l'effroi de madame de Montlaur, lorsqu'elle lut les lignes suivantes :
« Je vous écris un mot à la hâte , ma bonne
« et chère princesse , pour vous apprendre une
« triste nouvelle et vous mettre peut-être à même
t d'empêcher de grands malheurs. L'empereur
i apprend à l'instant que le colonel Raoul de
« Surville a quitté Vienne, et est rentré en
< France sans ordre et sans permission. Le co- « lonel était chargé d'une mission de la dernière
< importance , et l'empereur a su qu'il ne s'en t était pas occupé. J'ignore si le retour de
< M. de Surville a quelque rapport avec Tentret lien que vous avez eu ce matin avec l'empe-
< reur et M. de Bracciano ; mais Sa Majesté a
L ENTREVUE. 20fJ
« fait aussitôt appeler ce dernier; il est resté
x assez longtemps dans le cabinet de l'empereur,
* et des ordres ont été immédiatement envoyés
< au commandant de la place de Paris et au
« ministre de la police; Tempereur semble
«( furieux contre le colonel. Si vous avez quelques
« indices sur ce dernier, prévenez-le de se tenir
« caché pendant que ses amis agiront pour lui.
ï Brûlez celte lettre , chère princesse , vous
« comprenez tout le danger de cette incliscréiion,
« si elle était découverte. »
Après avoir lu cette lettre une seconde fois , la maréchale la brûla ; sa nièce était si absorbée dans ses rédexions, quelle ne s'aperçut pas de l'action de sa tante.
Madame de Monllaur , craignant de porter un nouveau coup à Jeanne , ne lui parla pas de ce nouvel incident, la conjura de se calmer, remonta chez elle, et, agitée de nouvelles inquiétudes, elle envoya à l'instant un homme de confiance chez le colonel de Surville, pour savoir s'il n'était pas arrivé.
KIV
Lo duc de Bracciano sortit des Tuileries tout à fait rassure.
Un moment il avait craint que sa femme ou la princesse de Monllaur n'eussent dévoilé à Tempereur les ténébreuses machinations auxquelles il voulait employer Jeanne. Mais , réfléchissant au noble caractère de celle-ci , il reconnut combien il avait eu tort de la soupçonner capable d'une telle lâcheté.
Désormais, sûr de Tappui de l'empereur , il ne douta pas qu'avec de la persévérance, et en menaçant sa femme d'une retraite dans une de ses terres, il ne la décidât à accepter la charge de surintendante , qui était , pour ainsi dire , la pierre angulaire de tous ses projets , de toutes les ressources de son ambition.
M. de Bracciano devait avoir le jour même un nouveau sujet de joie.
Il apprenait par l'empereur que Raoul avait quitté Vienne malgré les ordres , malgré la mission importante qui aurait dû l'y retenir; rapprochant ce départ si subit et si blâmable de la démarche de madame de Bracciano pour obtenir le divorce , l'empereur était furieux contre le colonel , et voulait le faire enfermer à Vincennes à son arrivée à Paris. Tout concourait à servir les desseinsdeM.deBraccianoetàcalmersescraintes.
Son àme était trop desséchée par l'ambition et par l'égoisme pour qu'il ressentit aucun amour pour sa femme. Mais glorieux, mais orgueilleux à l'excès , il eût été profondément blessé de jouer un rôle ridicule.
Il se demandait avec anxiété si les assiduités
de M. de Surville auprès de sa femme avaient été remarquées.
Tantôt il espérait que la parenté de Raoul suffirait pour les expliquer convenablement ; tantôt, au contraire, celte parenté lui semblait devoir servir de texte aux plus malins propos.
Il se reprochait amèrement d'avoir jusqu'alors reçu Raoul si intimement ; car, si le duc ne doutait pas de la vertu de sa femme, il redoutait beaucoup les médisances.
Jamais M. de Bracciano n'avait conçu le moindre soupçon contre Herman.
Comment imaginer qu'une femme puisse hésiter entre un malheureux enfant , pauvre , obscur , et un homme aussi séduisant et aussi brillant que le colonel ?
La princesse de Monllaur elle-même , bien qu'elle connût la générosité naturelle du caractère de sa nièce , n'avait pas songé un moment qu'elle pouvait être éprise d'Hcrman.
D'ailleurs , Jeanne , dans la scène du divorce , tout en affirmant qu'elle ne s'occupait pas de M. de Surville , n'avait pas dil prononcer le nom d'Herman ni devant sa tante , ni devant son mari,
aulaul par respect de soi que pour ne pas exposer celui qu'elle aimait au dangereux ressentiment de M. de Bracciano.
Dès que la princesse de Montlaur l'eut quittée , Jeanne écrivit à la hâte ce billet à Herman :
« Tout est iierdu... il ny a plus d'espoir... vous ne mourrez pas seul... On vous rappariera celle nuit la croix de votre mère.
Trois heures après qu'Herman Forster eut reçu cette lettre , Pierre Herbin frappait à la porte de rhôlel de Bracciano.
11 était dix heures du soir.
Malgré celle journée si agitée, si remplie d'événements, M. de Bracciano, doué d'une grande puissance de travail , terminait quelques rapports destinés à l'empereur.
Son valet de chambre entra, lui remit une lettre , et lui dit que la personne qui l'apportait, désirait être introduite sur-le-champ, ayant à communiquer à Son Excellence des choses du plus haut intérêt.
— Pierre Herbin , disait le duc en lisant la sicnature de celle leilrc , Pierre Herbin?... Je
connais ce nom , j'en ai un vague ressouvenir... cela doit dater de la révolution... à Dijon... Mais je ne me rappelle rien de particulier... Qu'importe !
Se tournant vers son valet de chambre : Faites entrer , dit M. de Bracciano.
Un moment après , Pierre Herbin parut.
Le cabinet de travail du duc était une grande bibliothèque. Sur la table il n'y avait qu'une lampe.
Le duc voulant , sans doute , aider à ses souvenirs , en voyant plus à son aise ce nouveau personnage , ôta précipitamment l'abat-jour.
Un moment il contempla les traits durs et prononcés de Pierre Herbin éclairés par cette vive lumière... Puis il fit un geste qui semblait indiquer qu'il ne reconnaissait pas cet homme.
— Eh bien î citoyen... m*as-tu assez envisagé ou plutôt assez dévisagé? dit Pierre Herbin avec un sourire sardonique.
Stupéfait de cette audace et de ces insolentes paroles , le duc se leva vivement , et dit : Qu'est-ce que cela signifie, monsieur?
— Cela signifie , répondit Pierre Herbin avec
'il'i LE COLONEL DE SURVILLE.
un imperturbable sang-froid, cela signifie que, pour que noire conversation ait du piquant , il faut que mon identité soit constatée comme tu disais quand tu étais accusateur public à Dijon.
— Savez-vous que je vais vous faire mettre à rinstant à la porte ! s'écria le duc en allant vers la sonneite.
Pierre Herbin ne sourcilla pas , et , montrant au duc une laisse de papiers , il lui dit :
— Prends bien garde , citoyen.. . avant que de faire un éclat , jette les yeux sur les dates de ces papiers. Vois J 792 — 1795. Tribunal révolutionnaire. — Dijon. Ces paperasses peuvent être comme la boîte de Pandore, te faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien. Ainsi, pas de bruit... pas d'imprudence, ne te fâches pas... Tu n'as pas la conscience fort nette à l'endroit de ces deux années sanglantes. Ce que tu as donc de mieux à faire , citoyen , c'est de m'écouter patiemment.
Soit qu'en effet M. de Bracciano eût quelque chose à se reprocher , soit que les papiers que Pierre Herbin possédait excitassent, sinon sa crainte, du moins sa curiosité, le duc alla s'assurer que personne ne pouvait entendre la con-
LA TERREUR. n^
versation qu'il allait avoir, revint auprès de Pierre Herbin , qui s'était commodément installé près de la cheminée , et lui dit :
— Maintenant, parlez... monsieur... Que signifient ces airs mystérieux? je vous avertis , ils ne m'imposent pas le moins du monde... mais dans ma position, je me suis fait une loi d'écouler tous ceux qui me demandent audience. Le bien du pays peut y gagner... Parlez donc, monsieur... et n'attribuez ma complaisance qu'aux motifs que je viens de vous signaler.
— Je ne suis pas la dupe, citoyen... Tu m'écoules parce que ta conscience fait lac. . tac... sans cela lu m'aurais déjà fait mettre dehors par tes gens... Avoue que c'est vrai, citoyen...
— Monsieur, cessez de vous servir de ces termes, ou je ne vous écoute pas, s'écria le duc.
— Comme lu voudras, ciloyen, dit Pierre Herbin en se levant et en remettant ses papiers dans une des vastes poches de son large habit carré .
M. de Bracciano haussa les épaules, et dit avec impatience : Allons, monsieur, parlez, mais soyez bref.
.ili LE COLONEL DE SURVILLE.
— C'est difficile, citoyen, car ce que j'ai à te dire est long en diable. Ah çà ! pourquoi le tutoiement et le titre de citoyen te sont-ils si désagréables?... Je t'ai vu dans ton bon temps, M. le duc , quand tu étais accusaleur public au tribunal révolutionnaire de Dijon , tutoyer et citoyenniser les plus gros bonnets de Tancien régime ; il est \Tai que c'était au moment où leurs bonnets n'allaient plus leur servir à grand' chose, vu que tu leur retranchais la tête.
— Monsieur... il ne s'agit pas de savoir ce que j'ai fait ou ce que j'ai dû faire dans ces terribles circonstances , mais du sujet qui vous amène chez moi à une heure aussi indue...
— Tu as raison, citoyen... Encore une fois, me reconnais-tu?
— Votre nom , votre figure , ne me sont pas inconnus ; autant que je puis m'en souvenir, j'ai eu à Dijon quelques rapports avec vous pendant la révolution , mais ces rapports n'ont pas été de longue durée.
— C'est ça... c'est ça... tu y arrives, citoyen, et pour te mettre tout à fait sur la voie, je te dirai que j'ai été pendant un mois, pas plus. . .
LA TERKEUR. 2«rî
— Greffier du tribunal révolutionnaire ! s'écria le duc. Je me le rappelle maintenant.
— Allons donc... allons donc, citoyen... lu as la mémoire diablement paresseuse, il paraît. Mais est-ce là tout ce dont tu te souviens?
— Voilà tout... S'il existe d'aulres circonstances , elles m'échappent, dit le duc en paraissant chercher dans sa mémoire.
— Vraiment, citoyen?
— Eh sans doute, vons dis-je...
— Tu ne te souviens pas d'un nommé Jacques Briot... que tu fis condamner à mort et à qui tu coupas vingt fois la parole, au lieu de le laisser se défendre.
— Non , monsieur, je ne me rappelle pas cela ?. . .
— Tu as raison... Quand on peut oublier ses crimes... ça vaut mieux...
— Un jugement , tel... sévère qu'il soit, n'est jamais un crime, monsieur.
— Jacques Briot n'a pas été jugé... il a été assassiné, s'écria Pierre Ilerbin dont la physionomie, changeant tout à coup d'expression, prit un air sinistre, qui remplaça l'ironie brutale qu'il avait jusqu'alors alTeclée. — Jacques Briot
était mon ami, il était pour moi un frère... Tu cédais à une haine infernale en le poursuivant avec tant d'acharnement, car jamais homme plus loyal, plus pur n'avait embrassé la cause du peuple... Le crime de ce malheureux avait été de favoriser la fuite de deux royalistes... Pour cet acte de générosité, digne de l'admiration de tous les partis, lu demandas et tu obtins sa tête... pour satisfaire ta vengeance.
— Je ne me souviens pas de ces circonstances, dit M. de Bracciano, évidemment troublé.
— Tu ne te souviens pas... je vais te mettre sur la voie... Les deux royalistes que Jacques Briot fit évader, étaient le comte de Grandpré e* le baron de Nérolles... avec eux se trouvait un nommé Montbard, ancien soldat aux gardes; ils s'étaient échappés de Lyon lors du massacre des prisons et étaient arrivés aux portes de Dijon après des dangers sans nombre ; mourants de fatigue et de faim, ils s'arrêtèrent chez Jacques Briot, et eurent l'heureuse idée de se contier à sa générosité... En effet, il les sauva. Montbard, épuisé par les privations, ne put les suivre... on
le découvrit caché chez Jacques Briot pour avoir le droit d'accuser mon malheureux ami, tu requis la peine de mort contre Monlbard... sa tête tomba... trois jours après, sur un nouveau réquisitoire de toi, Jacques Briot périt surl'échafaud.
— C'est possible, je ne me souviens de rien... s'écria le duc... mais encore une fois pourquoi évoquer ce funeste passé ?
— Tu vas le savoir tout à l'heure... J'étais greffier du tribunal, je résignai mes fonctions après cette exécution d'une si épouvantable injustice... car je savais la cause de ta haine contre Jacques Briot...
— La loi voulait que tous ceux qui donnaient asile aux ennemis de la nation fussent punis de mort... je n'ai été, dans cette occasion, guidé par aucun motif de haine. . .
— Par aucun motif de haine ? et wilhelmine BUTLER... s'écria Pierre Herbin d'une voix terrible... Le duc baissa la tête sans répondre... Pierre Herbin continua. — En sortant du greffe, par une sorte de pieuse vénération pour la mémoire de Jacques Briot, j'emportai les pièces de son procès... je fis mal, sans doute, mais je tenais à
avoir en main de quoi réhabiliter un jour sa mémoire... Dans le procès se trouvaient jointes les pièces du procès de Monlbard, cet ancien soldat aux gardes. ..Au milieu de Tencombrement des dossiers, on ne s'aperçut pas de cette soustraction... Pendant plusieurs années je voyageai. Lors de ta récente élévation, je pensai que le moment était venu de flétrir ta conduite d'autrefois, je parcourus de. nouveau les pièces du procès... mais que devins-jô en y trouvant plusieurs papiers qui, sans importance pour toi en 92, pourraient à cette heure te porter le coup le plus douloureux, et renverser toute ta fortune?
Par un mouvement machinal , le duc avança la main vers les papiers que Pierre Herbin lui montrait.
Celui-ci les retira vivement , les cacha en disant : Patience... et sache que tu les prendrais, que tu ne tiendrais rien encore. Tu comprends bien que je ne me suis pas aventuré sans précaution chez unseigneurde ta trempe, qui n'a qu'un mot à dire au grand Napoléon pour envoyer les gens à Vincennes. Ces papiers sont des copies des originaux déposés en lieu sûr... Ainsi, Iran-
qiiillise-loi... Lors même qu'à l'instant tu expédierais un messager à ton maître pour lui demander contre moi , comme qui dirait une lettre de cachet de Tancien régime» un ami que j'ai , a Tordre , s'il ne me revoit pas demain matin, d'agir contre toi avec les originaux.
— Mais, me direz-vous à propos de quoi vous voulez agir ? s'écria M. de Bracciano , troublé malgré lui.
— A' propos de quoi!... lu vas le savoir, dit Pierre Herbin , en cherchant une pièce dans la liasse de papiers...
L'assurance de cet homme confondait M. de Bracciano.
11 se rappelait, en effet, que de honteux motifs , une rivalité d'amour auprès d'une femme étrangère, avaient causé sa haine et ensuite excité ses sentiments de vengeance contre Jacques Briot ; mais il ne concevait pas quelle inllucnce pouvaient avoir sur son sort actuel ces l'ails depuis si longtemps passés.
Reprenant courage, le due dit à Pierre Herhin avec hauteur : Finissons, monsieur... il est tard...
— Il est tard ? Tu trouveras tout à Theure qu'il est trop tôt!... répondit Pierre Herbin d'un air sombre. — Procédons par ordre. Te souvienstu... d'un officier autrichien prisonnier à Dijon, en 92 , nommé Butler...?
— Je m'en souviens vaguement, dit le duc en pâlissant.
— Vaguement? Et Pierre Herbin sourit d'un air sardonique ; et de sa fille Wilhelmine... t'en souviens-tu ?
— Oui , dit le duc , d'une voix brève et émue.
— Jacques Briot était passionnément aimé de Wilhelmine Butler, reprit Herbin, il l'aimait tendrement... Tu vis cette belle lille, tu en devins épris; elle te repoussa avec dédain... en te disant qu'elle aimait Jacques Briot... Tu juras la mort de ce malheureux.,. Tu as attendu l'occasion... tu as tenu ton serment.
— Ah! cet homme... toujours cet homme!
s'écria le duc avec une sorte d'épouvante...
— Oui , toujours cet homme , répéta Pierre
MONTBARU , LE SOLDAI AUX GAIIUES. 22">
llerbin , et il ajouta d'une voix presque solennelle :
— Écoute, Jérôme Morisson... ni toi ni moi nous ne croyons à rien... tu es un ambitieux effréné. Tous les moyens le sont bons pour parvenir , lu as le cœur desséché par légoisme. . . lu as été un meurtrier juridique, la pire espèce de toutes , parce qu'elle est la plus làclie. Sans être à la hauteur... je suis plutôt méchant que bon... La pauvreté m'a dépravé... Quoique nous méprisions tous deux ce que les autres craignent et révèrent, tout scélérats que nous sommes , prosternons-nous devant certaines fatalités providentielles. Tu as fait tuer Jacques Briot... Eh bien ! par un concours de circonstances inouïes, c'est de la tombe de Jacques Briot que vont sortir tous les malheurs qui vont fondre sur loi... Tu as donc raison de dire avec effroi : Toujours cet homme!...
M. de Bracciano fut frappé par ces paroles de Pierre Herbin. Un pressentiment ravertissaitque quelque vérité terrible allait se dégager de ce chaos inextricable.
Les événements de la journée, Theure avancée
(le la nuit, la figure sinistre de Pierre Herbin , les souvenirs sanglants qu'il évoquait , tout concourait à augmenter la terreur involontaire du duc.
Pierre Herbin reprit d'une voix grave :
— Jacques Briot était pauvre. Le capitaine Butler , quoique pauvre aussi , lui avait refusé la main de ^Yilhelmine ; la malheureuse fille n'avait écouté que son cœur. Trois mois après la mort de son amant, elle mit au monde un fils. Ce fils a aujourd'hui dix-huit ans, ce fils... est Herman Forster, ton secrétaire.
— Herman ! le fils de Jacques Briot ! s'écria le duc avec épouvante ; Herman !
— Lorsque tu eus quitté Dijon pour devenir accusateur public à Lyon... Wilhelmine Butler retourna à Vienne... Son père y mourut... Elle éleva son fils sous le nom de Butler jusqu'au moment où un événement que tu n'as pas d'intérêt à connaître la força d'envoyer ce fils en France sous le nom d'Herman Forster... Il y a de cela six mois environ... Je fis tant de manœuvres souterraines que je parvins à faire admettre Herman Forster chez toi , sans que tu te sois un
instant douté que ce beau cadeau te venait de ma main.
— Misérable!... s'écria le duc, vous agissiez ainsi dans Tespérance de me surprendre quelque secret d'État ! Introduire dans mon intérieur un homme qui se croit sans doute le droit de me haïr , d'être mon ennemi mortel , sans doute , disait le duc en marchant à grands pas ; empoisonner Tàme de cet enfant par vos abominables calomnies...
— Des calomnies ! . . . Il te savait le meurtrier de son père... Je n'avais pas besoin de te calomnier.
— Mais c'est un tissu d'infamies... de ruses infernales ! . . .
— Ah ! tu vois bien que tu avais raison de dire : Toujours cet homme!... Écoute encore, Jérôme Morisson... tu n'es pas au bout... maintenant , laissons Herman Forster établi chez toi. .. comme ton secrétaire. . . Revenons à Montbard, que tu as fait aussi guillotiner , et qui a été la cause involontaire de la mort de Jacques Briot... Saistu qui était ce Montbard , M. le duc ?
— Un ancien soldat aux gardes. . . Vous l'avez
dit vous-même... Mais, terminons celte scène, monsieur, . . Je suis fatigué. . . Demain , je pourrai vous entendre...
— Demain... s'écria Pierre Herbin , avec un éclat de rire sauvage. Demain ! et tu ne sais rien encore... Tu connais la cause, et tu ne connais pas encore Teffet... Toujours cet homme, te dis-je; Montbard est la clef de Ténigme... Montbard n'était pas ce qu'il paraissait être... Montbard était un noble , un émigré rentrant sous un faux nom...
— Eh! que m'importe ! s'écria le duc.
— Que t'importe?. .. que t'importe? J'aime à te voir dans cette sécurité... Tout à l'heure, ton réveil sera plus terrible...
M. de Bracciano regarda Pierre Herbin d'un air stupéfait ; celui-ci continua :
— Montbard était un noble , un grand seigneur déguisé sous un nom de soldat... Dans la précipitation à le faire condamner à mort, pour asseoir ton accusation capitale contre Jacques Briot , tu ne t'es pas donné la peine d'examiner le dossier que voici... (Et Pierre Herbin montra les papiers qu'il lenait à la main.) Pourtant ces actes prou-
vent quel était ce Montbard... Et maintenant, vois-tu, peut-être donnerais-tu ta fortune... pour anéantir ce document...
— Eh mon Dieu! dit le duc , avec plus d'impatience et de colère que de crainte ; finissez , monsieur, et dites quel est cet homme... Tout ceci a déjà trop dure.
— Vois s'il n'y a pas une providence ! répondit Pierre Herbin. Ce prétendu Montbard, qui a servi de prétexte à la mort du père d'Herman... est...
— Parlerez-vous ! s'écria le duc hors de lui.
— Montbard... c'était le marquis de Souvry... c'était le père de la femme ! ! . . .
En entendant ces mots, le duc recula de deu\ pas, en attachant sur Tami de Jacques Briot des yeux fixes, égarés. 11 ne put résister à cette secousse, et tomba assis dans un fauteuil.
Celui-ci, jetant un regard triomphant sur M. de Bracciano, reprit : — Eh bien ! . . . avais-tu raison de dire... en parlant de Jacques Briot... Toujours cet homme? Tu vois, la Providence féconde le sang de les victimes !
Après quelques moments de silence, M. de Bracciano répéta sourdement : Lui... lui... Monlbard, c'était le marquis de Souvry! Puis il ajouta : Mais non, non, c'est... impossible... Le marquis est mort dans le massacre des prisons de Lyon. Tu mens, misérable... tu mens avec Taudace la plus inouïe...
Pierre Herbin répondit avec un imperturbable sang-froid , en montrant au duc une des pièces du dossier : Tu verras par cette copie d'une lettre originale du marquis de Souvry, que pendant la nuit du massacre des prisons il parvint à s'échapper de la geôle de Lyon , où il avait été incarcéré sous son véritable nom. Après celte nuit terrible, on le crut mort et jeté au Rhône avec les autres victimes. Dans sa fuite il prit le nom de Montbard ; arrivant chez Jacques Briot, il s'était donné pour ex-soldat aux gardes, déserteur, afin d'inspirer moins de défiance par son obscurité. Lors de son arrestation il se garda bien , par le même motif, de révéler au tribunal son véritable nom. Ce fut après sa condamnation à mort qu'il écrivit cette lettre à un de ses amis; il y racontait son évasion de Lyon. I^e geôlier de la prison do
Dijon, à qui Souvry avait donné tout Tor qui lui restait , pour faire parvenir sûrement et secrètement cette lettre à Tétranger, me l'apporta. J'étais encore greffier, elle fut jointe aux pièces du procès... dans la hàle d'en finir, et cette circonstance étant d'ailleurs pour loi très-indifférente, tu paraphas cette lettre comme les autres pièces, sans la lire, sans doute.
— Serait-il vrai? s'écria le duc en saisissant avidement la lettre que lui montrait Pierre Herbin.
Il la lut, et s'écria en la déchirant et en la foulant aux pieds avec rage : Malédiction!... malédiction !
— J'ai eu , comme tu vois , raison de ne pas l'apporter l'original qui est en ma possession avec ton paraphe..., dit Pierre Herbin. Maintenant jette un coup d'œil sur les pièces du procès... et déchire-les ensuite» si tu veux. J'aurai cela de moins à remporter chez moi...
Le duc, sans répondre à Pierre Herbin , parcourut la liasse de papiers avec attention ; il ne put conserver aucun doute sur cette effrayante découverte ; il repoussa les papiiMS ^ cacha sa
tête dans ses mains, et dit avec accablement : Quelle fatalité , mon Dieu ! quelle fatalité !
Après quelques moments de silence , il reprit d'une voix plus ferme :
— Maintenant, monsieur, je comprends tout. Vous voulez sans doute mettre un prix à votre silence.. . Herman est pauvre , sans appui. .. Vous voulez que j'assure sa position... son avenir... Je regrette amèrement le passé , bien assurément , croyez-le... mais du moins je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous contenter ; les pièces que vous conservez entre vos mains , vous garantiront de mon exactitude à remplir mes promesses...
Voyant le calme de Pierre Herbin , M. de Bracciano s'enhardit davantage , et crut sortir de cette terrible position par quelques légers sacrifices. Je comprends , ajoula-t-il d'un air hypocrite et pénétré , les devoirs que j'ai à remplir avec le fils du malheureux Jacques Briot , M. Herbin ; mais , quoique les apparences déposent contre moi, croyez bien que, dans cette déplorable affaire, je n'ai été que .l'organe sévère mais impartial de la loi. J'aurai donc soin d'Herman Forster... sa
vue me serait trop douloureuse pour que je songe à le garder près de moi... Mais, par mon crédit je puis assurer son sort ; il pourra compter sur une place d'abord , et ensuite sur une pension })roportionnée à ses besoins... deux cents napoléons , je suppose.. . Ne trouvez-vous pas la somme suffisante? dites-le franchement, M. Herbin, aucun sacrifice ne me coûtera.
Pierre Herbin sourit d'une manière étrange et ne répondit rien. Prenant ce silence pour un consentement tacite, M. de Bracciano continua :
— Quant à vous, mon bon M. Herbin, je ne pense pas qu'à votre âge des fonctions quelconques puissent vous convenir beaucoup. Vous m'avez dit, je crois , que vous étiez pauvre. Eh bien! trouvez- vous... qu'une pension égale .à celle d'Herman Forster puisse vous suffire? Je vous répéterai ce que je vous ai dit au sujet de ce malheureux enfant. Si celle pension de deux cents napoléons ne vous satisfait pas . . . j'irai jusqu'à trois cents... quoique j'aie des charges bien lourdes... Eh bien! qu'en dites-vous? Hein! mais, pour l'amour du ciel, répondez- moi donc, s'écria M. de Bracciano, in<|ui<'l du silence de Pierre
2li LE COLONEL DE SURVILLE.
Herbin , qui continuait à le considérer avec son sourire étrange , si vous avez d'autres prétentions , exposez-les...
Pierre Herbin haussa les épaules. — Ab ! tu crois , citoyen , dit-il au duc... que pour quelques misérables milliers de livres tu achèteras notre silence... Mais songe donc que demain je puis dire : « Vous voyez cet homme , il a osé épouser « la fille de celui qu'il avait fait périr sur Técha- « faud ! Dans son insatiable ambittion , dans son i insatiable cupidité. . . il a recherché celte union, i sachant que mademoiselle de Souvry était la « tille de sa victime. ^
— Infamie ! s'écria vivement le duc de Bracciano , ne savez-vous pas qu'il n'en est rien ? que j'ignorais celle épouvantable circonstance?
— Et qui croira que tu l'ignorais? Les pièces originales , la lettre même du marquis n'a-l-elle pas été paraphée par toi , Jérôme Morisson , accusaleur public... Croira-t-on, enfin, que tu aies paraphé une pièce sans la lire?
— Mais c'est infâme, s'écria le duc; mais dites donc alors, dites donc alors quel prix vous mettez à votre silence !...
— Quel prix!... quel prix!... Mais c'est loi qui es un infâme de me croire capable de vendre mon silence pour or ou pour ari^ent. Non... ajouta Pierre Herbin d'un ton d'emphase ironique, non : je viens ici , seulement poussé par Tamour de la vertu... Ni moi, ni Herman , nous n'accepterons rien de toi... meurtrier du père de ta femme !
— Malheur!... malheur !... s'écria M. de Bracciano avec un gémissement douloureux!
— Ce que je veux , continua Pierre Herbin... ce que je veux dans mon désintéressement , c'est de rompre une union sacrilège , impie , qui outrage la nature...
— Que dit-il? mon Dieu ! que dit-il? s'écria M. de Bracciano , craignant de comprendre le sens des paroles de Pierre Herbin.
— Je dis que Dieu et les hommes réprouvent ton union avec Jeanne de Souvry , fille de celui que tu as fait périr. Je dis que si à l'heure même... tu ne rédiges pas une demande de divorce... basée sur... n'importe quelle raison, demain je livre ces pièces à la publicité... Eh bien ! maintenant crois-tu que la loi hésite un moment à arracher
la ferame à ton odieux pouvoir ? Te vois-tu couvert d'opprobre... objet de Thorreur générale... privé de tes emplois, de tes honneurs... car on ne doutera pas un moment que tu n aies su que Monlbard était le marquis de Souvry... Sa lettre n'était-elle pas paraphée de ta main?... Comment alors concevoir que , lorsque lu as entendu pour la première fois le nom de mademoiselle de Souvry , cette circonstance ne se soit pas rappelée à ton esprit ? L'empereur enfin. . . ne te traitera-t-il pas sans la moindre pitié , de peur qu'on ne le croie complice de ton infamie !
M. de Bracciano resta un moment accablé.
Puis il s'écria , dans sa rage et dans son désespoir :
— Je vois tout maintenant. . . C'est le colonel qui a découvert ces papiers... Tu es son intrument... Il n'a quitté Vienne si précipitamment , malgré les ordres et en bravant toute la colère de l'empereur , que pour venir jouir du résultat de cette infernale machination...
— Le colonel arrive !.. . c'est bon à savoir, dit tout bas Pierre Herbin.. . Il ne soupçonne pas Herman... Tant mieux encore!... f-aissons-lc
ùans cette erreur , elle peut nous servir ; mais faisons d'une pierre deux coups, et employons le duc à Tarrestation de Surville, si celui-ci venait trop tôt pour nos projets. Écoute, Jérôme Morisson , reprit-il , la preuve que je ne suis pas dans les intérêts du colonel , c'est que je puis te donner un bon conseil... que je changerai en ordre... si tune Texécutes pas... Le ministre de la police est de tes amis ; écris-lui à Tinstant de i'aire , au nom de l'empereur , arrêter le colonel à son entrée à Paris; des avis donnés aux barrières suffiront pour cela.
— Vous m'engagez à cela, vous? Comment savez-vous que l'empereur a en etfet donné ordre d'arrêter le colonel et de le conduire à Vincennes, et de l'y tenir au secret? dit le duc étonné.
— Je ne me croyais pas si bon prophète , l)ensa Pierre Herbin , voilà qui va le mieux du monde, je demandais au duc une chose très-délicate , l'empereur fait nos affaires; le colonel une fois au secret , nous sommes tranquilles.
— Vous n'êtes donc pas l'instrument du colonel? répéta le duc.
— Aucunement; lu le vois bien... citoyen.
M. deBraccianose promenait à grands pas dans sa bibliolèque , il ne savait que résoudre , il voyait les effroyables conséquences qui pouvaient résulter de la publicité des pièces du procès du marquis de Souvry... il voyait renverser d'un souffle Téchafaudage de sa brillante fortune , si laborieusement élevée. 11 n'y avait pas à hésiter. 11 lui fallait solliciter lui-même le divorce, et obtenir ainsi la destruction des papiers que possédait Pierre Herbin ; alors il pouvait espérer encore de garder ses places, ses honneurs... Si, au contrîtire , ces papiers devenaient publics, il connaissait assez Tempereur pour être certain que , dans le doute, il le sacrifierait mille fois , plutôt que de garder près de lui un homme coupable d'une action aussi noire que celle qui serait alors reprochée à M. de Bracciano.
Ne pouvant hésiter entre ces deux alternatives, il dit à Pierre Herbin :
— Je suis en votre pouvoir , monsieur , je dois me fier à votre parole... Je vais provoquer moi- môme le divorce... Aussitôt qu'il sera prononcé , vous brûlerez devant moi les papiers que vous possédez , cela vous convient-il ?
— Parfaitement , dit Pierre Herbin , je n'en voulais pas davantage; seulement il faut que la demande soit formellement déposée demain chez qui de droit avant sept heures. J\ai des raisons pour vouloir cela. Tu passeras la nuit, s'il le faut ; allègue rincompatibililé d'humeur et le consentement mutuel ; car j'ai toujours lieu de croire que ta femme ne refusera pas son adhésion. Adieu, songe que si la demande n'est pas notifiée demain, je me crois libre d'agir , et les papiers sont entre les mains de qui de droit.
— C'est convenu , monsieur.
— Alors , monsieur le duc , dit Pierre Herbin en saluant M. de Bracciano , je vous baise les mains , et vous prie de jeter encore un coup d'œil sur les pièces que je vous laisse pour vous convaincre que je vous tiens pieds et poings liés.
Pierre Herbin sortit.
M. de Bracciano se rendit dans l'appartement de sa femme.
Lorsque la princesse de Montlaur l'eut quittée, nous Tavons dit , Jeanne avait écrit ces mots à Ilennan :
Tout est perdu. Il n'y a plus d'espoir... vous ne mourrez pas seul. On vous rapportera cette nuit la croix de votre mère.
Désespérant de lavcnir, la malheureuse femme était décidée à partager le sort d'Herman , à mourir avec lui , pure et sans tache.
Les événements s'élaient tellement pressés dans celte faiale journée , que madame de Braceiano se trouvait sous Tinfluence d'une sorte d'ivresse fiévreuse.
Tantôt elle marchait avec agitation , tantôt ell<' retombait accablée...
Elle attendait avec anxiété que la nuit fût assez avancée pour pouvoir sortir de chez elle par un petit escalier dérobé qui, de son cabinet de toilette, descendait dans la cour des remises.
Par un hasard qui servait ses desseins , une de ses femmes , récemment mariée , recevait quelques personnes , et donnait une sorte de petite fête aux communs. Jeanne pensa qu'à l'aide d'une mante et d'un chapeau , elle pourrait être prise par le portier pour une des personnes qui avaient assisté à la réunion dont on a parlé.
Il était près d'une heure du matin. ..
Jeanne souleva le rideau de sa fenêtre pour voir si la loge du concierge était encore éclairée.
Elle avait hâte de partir.
Après avoir éveillé toutes les espérances d'Herman par sa première lettre, elle venait de le replonger dans un abîme de douleur.
Elle regardait romine un devoir d'aller mourir avec lui.
Une heure sonna... une faible lumière éclairait la cour... Jeanne crut le moment favorable pour son départ.
Dans sa chambre, il y avait deux portraits, celui de sa lante , celui de sa mère , qu'elle avait à peine connue.
Avant de partir, Jeanne s'agenouilla devant ces portraits. Ses larmes , depuis longtemps comprimées, coulèrent abondamment. Elle se sentit soulagée.
— Ma mère , pardon ! et à vous , ma seconde mère , pardon ! disait-elle à voix basse , à travers les sanglots qui la suffoquaient. Votre lille va commettre une grande faute... Vous prierez pour elle... et peut-être Dieu me pardonnera-t-il d'avoir attenté à mes jours...
Puis Jeanne brûla les pages d'un album où elle avait écrit quelques-unes de ses rêveries de jeune fille... elle posa sur son secrétaire une lettre pour la princesse de Montlaur. Cette lettre renlèrmait ses dernières volontés.
Celte chambre ne rap[>clait à Jeanne aucun
doux souvenir, et pourtant elle éprouvait une émotion navrante en la quittant.
Jeanne allait prendre sa mante , lorsqu'on frappa à la porte de sa chambre ; elle entendit la vuix de son mari qui demandait si on pouvait entrer.
Immobile... croyant M. de Bracciano instruit de son dessein , elle n'eut pas la force de faire un pas...
Le duc , pensant qu'elle était couchée et endormie, ouvrit la porte...
Frappé de la pâleur, de l'altération des traits de sa femme... il ne put s'empêcher de s'écrier : Qu'avez-vous , madame?
Jeanne sentant , à la vue de son mari , tous ses ressentiments se soulever, s'écria : — Que voulez-vous, monsieur? Nepuis-je, mon Dieu î rester au moins seule chez moi?
— Madame , dit M. de Bracciano , pardonnezmoi mon indiscrétion, mais ce que j'ai à vous dire est tellement grave. . .
— Monsieur, s'écria Jeanne, je suis souffrante... j'ai besoin de repos... je vous prie, je vous supplie de vous retirer...
— Quand vous m'aurez entendu, madame, vous ne regretterez pas les moments que vous nraccorderez.
— Mais au nom du ciel, monsieur, que voulezvous donc encore de moi! C'est une torture odieuse...
— Depuis notre dernière entrevue , madame, j'ai réfléchi à la demande de divorce que vous m'avez faite... La franchise de vos aveux m'a prouvé que notre union ne pourrait être désormais que très-malheureuse. Mon premier mouvement avait été de m'opposer à toute séparation... Je savais le prix du trésor que j'aurais perdu... Maintenant plus cahne, je pense en effet, madame, <iue j'avais tort d'abuser du pouvoir que me donne la loi pour vous obliger à vivre auprès de moi...
Jeanne croyait rêver ; elle contemplait son mari avec ébahissemenl. Par deux fois elle passa .sa main sur son front , regarda autour d'elle , et ses yeux revinrent encore s'attacher avec stupéfaction sur M. de Bracciano , qui semblait proiondément réfléchir.
Jeanne avait déjà si cruellement expérimenté le danger de se laisser allci' à une espérance mal
fondée , que , comprimant pour ainsi dire les battements de son cœur, elle dit à son mari :
— Monsieur... pardon... je crains de vous avoir mal compris... Ayez la bonté de me répéter...
Le duc la regarda quelques moments en silence; puis, se levant brusquement, il lui dit :
— Eh bien !... j'accepte le divorce, madame... il m'en coûterait trop de vous voir malheureuse...
— Vous acceptez le divorce î ! ! . . répéta madame de Bracciano enjoignant les mains... Vous Tacceptez !...
— Oui, madame, je vous le répète... le sacrifice est immense ; mais je n'ai pas le triste courage de vouloir votre malheur...
— Ah! tenez, monsieur... ce serait affreux à vous de me tromper... Mais non , non... je suis folle., celte journée a été si cruelle... je rêve... je rêve... je n'ai plus la tête à moi !
A ce moment la pendule sonna une heure et demie.
— Ah! s'écria Jeanne, en se levant brusquement , et en courant vers la porte d'un air égaré.
II n'y a pas un moment à perdre ! il sera trop lard.
— Madame... vous me fuyez,... quand je viens vous donner la preuve la plus complète de ma résignation à vos vœux ! s'écria le duc.
Jeanne le regarda fixement. — Mais cela est donc vrai? reprit-elle. Ce n'est donc pas une cruelle raillerie?...
— Lisez , madame , et veuillez signer , lui dit M. de Bracciano en lui mettant sous les yeux la demande de divorce qu'il venait de préparer.
Il alla chercher une plume pour Jeanne.
Jeanne lut attentivement , puis, tombant aux ])ieds de son mari , elle s'écria les mains jointes ; AhJ monsieur... monsieur... vous êtes le plus généreux des hommes ! Combien je vous ai méconnu jusqu'ici...
— Madame... madame... relevez-vous, je ne mérite pas ces éloges... J'ai fait tout ce qu'un honnête homme doit faire. Je regrette seulement d'avoir hésité... Veuillez signer... il est lard... vous êtes fatiguée , je le suis aussi. Demain nous causerons de vos intentions.. . bonsoir , madame.
— Bonsoir, monsieui-, dit Jeanne en prenant
la main de son mari et la serrant avec effusion dans les siennes. Je sais tout ce que ce sacrifice vous coûte... Ah! croyez qu'il sera compté... croyez que ma reconnaissance , que mon éternelle amitié. . .
— Cette dernière me suffirait , madame... Je serais trop heureux de la mériter et de l'obtenir. .
M. de Bracciano sortit.
XViïI
Il est impossible de peindre le bouleversement des idées de madame de Bracciano.
Il aurait fallu à Jeaime une force d'esprit peu commune pour résister au contraste qui la lit passer si brusquement des angoisses les plus douloureuses à la joie la plus délirante.
Tout à coup une effroyable crainte vint à la pensée de Jeanne.
Si Herman, en recevant sa dernière lettre, n'a-
vait pu résister à ce nouveau coup qui renversait toutes ses folles espérances , si imprudemment éveillées par son premier billet !
A cette idée , Jeanne , dont la tête était déjà affaiblie par tant de secousses , eut , sinon un moment de folie , du moins d'égarement complet.
Elle se figura Herman mourant... mourant peut-être alors qu'elle voyait réaliser ses vœux les plus ardents.
A cette heure , qui lui envoyer pour lui apprendre ce bonheur inespéré? Et puis aurait-il encore foi à une nouvelle promesse ? La première n'avait-elle pas été trop cruellement déçue?
Jeanne n'hésita pas : oubliant sa réserve , sa timidité habituelle , ne réfléchissant ni à l'imprudence , ni à la gravité de sa démarche, se croyant d'ailleurs presque le droit de veiller sur les jours de celui qu'elle regardait déjà comme son époux, elle résolut d'aller elle-même tout apprendre à Herman.
J'aurais eu le courage d'aller lui dire de mou rir... et de mourir avec lui , s'écria-t-elle... Pourquoi n'aurais-je pas le courage d'aller lui dire de vivre!
Elle prit à la hâte sa mante , son chapeau , descendit par le petit escalier qui donnait dans son cabinet de toilette, passa devant la loge du portier encore faiblement éclairée , frappa aux carreaux. La porte s'ouvrit.
Jeanne sortit de l'hôtel de Bracciano.
La nuit était pluvieuse et froide.
L'hôtel de Bracciano, situé rue du Faubourg- Saint-IIonoré , n'était pas très-éloigné de la demeure d'Herman.
Quelquefois Jeanne, passant en voiture devant cette humble retraite , avait jeté sur cette maison si pauvre un regard mélancolique.
Dans son exaltation, Jeanne oublia, la nuit, les craintes qu'elle devait avoir, et s'aventura seule dans ces rues sombres et désertes.
Elle marchait d'un pas rapide, songeant à la ravissante suprise qu'elle allait causer à Herman. Craignant d'arriver trop lard, elle maudissait sa faiblesse , sou émotion , qui l'empêchait d'avancer aussi vile qu'elle aurait voulu.
Au bout d'un (juart d'heure , elle se Irouva en face du terrain isolé au milieu duquel était bàlie la maison occupée par Herman.
Elle vit une lumière à travers les vitres de sa chambre.
Son cœur battait à se rompre ; elle entra.
Par hasard elle trouva la porte de l'allée entr'ouverte.
La maison n'avait que trois étages et était sans profondeur. On ne pouvait se tromper.
Jeanne monta rapidement les escaliers. Le portier , qui dormait sans doute , ne lui parla pas.
Arrivée au palier du second étage , elle ouvrit brusquement la porte en s'écriant : Herman, nous sommes sauvés !
Quelle fut sa surprise... il n'y avait personne dans cette chambre
Une lampe brûlait sur une table.
Qu était devenu Herman !
Jeanne frémit d'épouvante. Peut-être était-il sorti pour mettre fin à ses jours...
Où devait-elle aller ? que devait-elle faire ?
Bientôt une secrète et involontaire espérance se glissa dans son cœur.. . Dans la naïve et ardente superstition de son amour, elle ne crut pas possible que la Providence eût laissé Herman atten-
ter à SCS jours, au moment où elle venait lui annoncer leur bonheur commun.
Ramenée par ces pensées aux sentiments religieux , elle se jeia à genoux, et pria avec feiveur.
Elle demandait pardon à Dieu des pensées de suicide qui l'avaient un moment égarée. Elle lui rendait grâce d'avoir suggéré à M. de BracciaiK» la résolution qu'il avait prise.
Rassurée et calmée par la prière , elle se releva.
En jetant les yeux autour d'elle , elle aperçut un papier placé sur la cheminée où fumaient des tisons à demi éteints.
C'était l'écriture d'Herman ; elle lut ces mots :
— Je vais rentrer à Vinslard... Une heure du malin.
— Merci... merci... ômon Dieu ! il est sauvé, dit Jeanne en tombant 5 genoux. Sans doute, s'écria-t-elle , ces mots m'étaient destinés... Le malheureux m'attendait!... ol» ! le noble cœur qui n'a pas douté de moi... de mon courage, de ma résolution !...
Complètement rassurée par ces mois tracés i:ur,. SUR. 'j'2
sur ce papier, qu'elle baisa pieusement , elle examina avec une louchante curiosité Vinlérieur de cette demeure si pauvre ; les livres d'Herman , un portrait de femme d'une rare beauté , vêtue d'un costume étranger, et dont les traits offraient une ressemblance si frappante avec ceuxd'Herman que Jeanne reconnut sa mère.
Ses yeux se mouillèrent de larmes en songeant à ce qu'Herman lui avait raconté de son enfance ; et de Tamour de cette pauvre mère , qui avait si longtemps veillé près de lui en habit de deuil.
Jeanne fut tirée de ces réflexions à la fois douces et mélancoliques par un bruit de voix qu'elle entendait sur l'escalier.
Elle tressaillit , ce n'était pas la voix d'Herman.
On prononça le nom de ce dernier, elle écouta.
— Tu dors, vieil ivrogne i... Je te demande si Herman est rentré , disait une voix rauque et enrouée.
— Voyez-y voir, reprit le portier d'un ton bourru.
— Que mille millions de tonnerres t'enlèvent et te crèvent!... dit la voix.
Jeanne entendit un pas lourd dans l'escalier.
LA FUITK. 255
Épouvantée, ne sachant quel parti prendre, elle hésita un moment.
L'homme qui montait toujours arrive sur le carré.
Éperdue , Jeanne regarda autour d'elle , vit la porte vitrée d'un cabinet d'alcôve recouverte d'un rideau.
Elle ouvrit cette porte , entra dans ce réduit.
Se soutenant à peine, elle s'appuya sur la porte qui masquait la cachette où Boisseau était enfermé depuis la veille.
Soulevant avec effroi un coin du rideau , Jeanne regarda dans la chambre et vit entrer Pierre Herbin.
La figure repoussante de cet homme causa une nouvelle frayeur à la malheureuse femme ; elle ne pouvait concevoir quels rapports Herman pouvait avoir avec un pareil personnage.
Pierre Herbin s'approcha de la table , vit le papier qu'IIerman avait laissé et le lut...
— Où diable peut-il être allé à une heure du matin? dit-il, en réfléchissant. Il en est bientôt deux, comment n'est-il pas encore rentré?... Ça m'inquiète, moi qui ai tant de choses à lui
dire... mais j'entends des pas dans rescalier... c'est lui...
Herman Forster parut.
Un (les carreaux de la porte vitrée était cassé et recouvert par un rideau.
Jeanne entendit Tenlretien suivant :
— Eh bien ! le duc ? dit Herman avec inquiétude, consent-il au divorce maintenant?
— Enfoncé , le duc ! une peur de chien ! s'écria Pierre llerbin , avec un éclat de rire brutal.
— Que le disais-je ? que l'effet du dossier de Dijon serait immense... Pourquoi aussi t'obsli-
nais-tu à ne produire ces pièces que dans un cas désespéré? dit Herman. Pour le décider à t'en servir , il a fallu la lettre de tantôt où la duchesse me menaçait de venir mourir avec moi , et du diable si j'en avais envie , de mourir î
— Tu n'en avais pas plus envie que moi , je le sais bien ; mais quant à ces pièces , sans doute j'hésitais à m'en servir contre le duc... Écoute donc , lu m'as promis une honnête aisance , si l'affaire réussit... Soit, mais un homme , dans la position de ce traître de Bracciano , est toujours un ennemi très-dangereux ; tôt ou lard , il vous rattrape ! Pourtant le cas était pressant ; tu ne voulais pas faire ta partie dans le duo mortuaire que te proposait la belle aux yeux doux ; il fallait donc agir sur-le-champ , et j'ai agi... Ah çà ! d'où diable viens-tu ?
— De l'hôtel de Bracciano; après ton départ, j'ai réfléchi au sens de la lettre de la duchesse ; il m'a paru assez ambigu... Ces mots : Tous ne mourrez pas seul , ne m'ont pas semblé clairs. J'ai craint que, dans son désespoir,, il ne lui prît la fantaisie de venir ici mourir avec moi d'un peu trop bonne heure... et qu'elle ne partît de chez
CONFlDt.NCES. V,0
elle » avant que le dossier de Dijon n'eût fait sou effet sur son mari... je lui ai écrit un mot à la hâte pour la supplier d'attendre jusqu'à demain. — J'ai couru à son hôlel pour lui faire tenir ce mot , mais il était trop tard. En vain j'ai frappé... personne ne m'a ouvert , et je reviens avec ma lettre.
— Ah! bah... dit Pierre Herbin , il n'y a pas de risque que ta belle aux yeux doux fasse un coup pareil ; c'est une mijaurée , une vertu à trente-deux carats ; ça veut , comme^dit cet autre, avoir les plaisirs du fruit défendu et les honneurs de la morale ; ça veut épouser son amant à la barbe de son mari , mais ça ne viendrait pas ciiez un monsieur, même pour y décéder... Quand elle t'a écrit cela... elle pensait peut-être à fari-e son solo funèbre de son côté , croyant bonnement que tu ferais le tien...
— Tu as peut-être raison ; le fait est qu'elle n'est pas venue. Voici trois heures du matin ; il n'y a pas d'apparence qu'elle arrive à cette heure. Ah çà ! raconte-moi donc ton entrevue avec le duc, et dis-moi aussi pourquoi tu reviens si tard.
— Pardicu! est-oo que, en sortant de l'hôtel.
2C0 LE COLONEL DE StIRVILLE.
je n'ai pas été faire le pied de grue aux environs de la maison de cet infernal colonel pour savoir si par hasard il n'était pas arrivé... cette nuit!
— Lui ! mais il est en mission à Vienne.
— Mais il a quitté sa mission malgré tout ce qui peut lui arriver. L'empereur est furieux et veut le faire enfermer à Vincennes.
— Et pourquoi revient M. de Surville?
— Tu ne devines pas ça?... Pour enlever la belle aux yeux doux à tes machmations diaboliques, comme il disait dans sa lettre à cet imbécile que nous avons coffré.
— Malédiction ! s'écria Herman en se levant : Cet homme reviendrait ! Mais tout serait perdu !
— C'est pour cela qu'il faut agir promptement et sans délai'.... Leduc consent au divorce... Ah!... ah!... ah!... ajouta Pierre Herbin, avec un éclat de rire cynique. — Si tu avais vu sa figure, quand je lui ai prouvé clair comme le jour que Montbard , le soi-disant soldat aux gardes , qu'il avait fait guillotiner , était le marquis de Souvry , le père de sa femme... et qu'il Kc trouvait tout bonnement avoir fait couper le
COU à son beau-père !! Celait à payer sa place, rien que pour voir son air consterné... Une seule chose m'a été pénible dans tout ça , c'a été de parler de ton père, démon pauvre Jacques Briot. Ah ! alors , je valais mieux que je ne vaux mainlenant!! Après un moment de silence, Pierre Herbin reprit :
— Eh bien ! tu me croiras si lu veux , mais ça me retournait le cœur de parler de ce tempslà... Je ne veux pas me faire meilleur que je ne le suis ; mais vrai , le sang me bouillait dans les veines , en me retrouvant face à face avec ce misérable, qui avait poursuivi mon pauvre ami jusqu'à sa mort avec tant d'acharnement.
— Nous aurons vengé mon père, en frappant le duc dansée qu'il a de plus cher , dans son ambition et dans sa fortune !
— Ou plutôt dans la fortune de sa femme , dit Pierre Herbin. Puis, comme s'il eût voulu échapper aux sombres pensées (pii l'agitaient, il s'écria avec une gaieté factice :
— Ah! scélérat que tu es... une fois riche , vas-tu t'en donner du luxe, de la splendeur, et tout le tremblement! Et puis les demoiselles...
26i LE COLONEL DE SURVILLE.
hem ! Je te connais , beau masque. Les coups de canif dans le contrat iront un fameux train...
— Vous êtes un vieux médisant, monsieur Pierre Herbin ; voulez-vous bien vous taire, dit Hermau en souriant , el en frappant gaiement son camarade sur Tépaule.
Puis , il ajouta avec un soupir : Ah ! mon Dieu! ne vendons pas la peau de Tours avant de...
— Ah ! pardieut la jolie petite oursonne est dans nosfdels. Demain, la demande en séparation est signée...
— Et si après-demain cet infernal colonel arrivait î dit Herman d'une voix sourde.
— Sois tranquille , après-demain cet infernal colonel n'arrivera pas. . . ne peut pas arriver... toute ma crainte était qu'il ne fût venu aujourd'hui . Maintenant je suis tranquille.
— Comment cela ?
— Dans mon entretien avec le duc, il lui est échappé de me dire qu'il croyait que tout ce tapage matrimonial était causé par le colonel. La preuve que le duc en donnait, c'était que M. de Surville quittait précipitamment sa mission pour
Tenir à Paris jouir sans cloute (.les bénéfices du divorce ; il ajouta que j'étais son instrument. Alors il me vint une idée lumineuse , c'était le moyen tout trouvé d'empêcher le colonel d'agir, dans le cas où il serait arrivé à Paris. « Pour te « prouver, citoyen, lui dis-je, que je ne suis pas « l'instrument du colonel , je te prie, et même 9 je l'enjoins, de par le pouvoir que j'ai sur toi, « de t'entendre avec le ministre de la police « (avec l'agrément du grand Napoléon, qui ne « le refusera pas) pour faire arrêter et coffrer « Surville dès son arrivée à Paris. Son signale- « ment, donné aux barrières, suffira pour cela. » — C'est vrai, me dit duc. Bravo! dis-je... Tu vois donc bien que, dès que Surville mettra le pied à Paris, il sera coffré, ce qui nous rassure complètement et nous donne toute latitude.
— Eh bien! que dis-tu de cela? Est-ce bien joué?
— A merveille, je n'aurais pas mieux fait.
— Voyez-vous ça, le blanc-bec. Mais il faut maintenant, par tous les moyens possibles, engager ta belle à quitter Paris pour attendre le moment du divorce... à aller à la campagne, où lu la suivras , et surtout obtenir d'elle que le
lieu de votre résidence soit gardé secret... Do cette façon, lors même que le colonel sortirait de Vinccnnes avant ton mariage, il ne pourra pas te nuire... La duchesse doit consentir à ce départ... Je sais bien que tu m'as dit qu'elle était un peu bégueule ; mais une fois le divorce demandé et accordé par son mari, que pourraitelle objecter? quand tu lui diras surtout, comme nous en sommes convenus, que ta vie est menacée par les membres du tribunal secret de la jeune Allemagne. .. et qu'il faut pendant quelque temps qu'on ne sache pas où tu es. Ah î ah î ah 1 la bonne histoire... elle vaut tous les autres contes. As-tu au moins préparé cette bourde dans le roman que tu lui as fait sur tes jeunes années? sur ton intéressante enfance? Ah! ah!... en voilà, une bonne!... Quelle imagination !... Ce vieux ministre î sa femme jalouse de tes succès dans les études... Ah ! scélérat! tu étais né pour être poëte et comédien... Mais que diable as-tu? réponds donc, à quoi réfléchis-tu ainsi?
— Je pense qu'après tant de peines, tant de soins, au moment de toucher au'port, nous y ferons peut-être naufrage... celle damnée
femme refuse d'aller à la campagne, de s'y tenir secrètement el s'entête à attendre à Paris la fm légale du divorce. Piien ne pourra la faire changer d'avis, car c'est en tout et pour tout madame Prudence, madame Convenance. Dans ce cas, que ferai-je? tôt ou tard le colonel parlera... Ah ! être si près de saisir la fortune, et la voir peut-être vous échapper !
— Allons donc! tu es un enfant... elle ne t'échappera pas, si tu sais mener ta barque. Voyons, il faut toujours supposer le pis... eh bien ! j'admets que le colonel échappe aux pièges que nous lui avons tendus, qu'ilarrive demain... qu'il parle...
• — Tu me h\s frémir ! ! !
— Eh bien!... voyons... après tout, quetlirat-il?... Ce qu'il a appris à Vienne par un incroyable hasard... que tu as été condamné à 10 ans de prison pour...
— Pierre, s'écria Herman en interrompant ïlerbin.
— Allons, allons... que tu as été condamné à dix ans de prison pour abus de confiance, c'est plus honnête. Qui prouvera ce qu'il avance?... Qui constatera Tidentilé? Tu as été condamné
SOUS le nom de Jacques Butler. Mais tu as des papiers en règle sous le nom d'Herman Forster. . . mais tu as un front d'airain... mais tu soutiendras mordieu que Surville ment comme un laquais, et que c'est la jalousie qui le fait parler... Tu as le cœur de la dame... il n'aura que son oreille... Or donc, tu seras cru ; il ne le sera pas...
■ — Tu as peut-être raison... tu me rassures... Mais comment le colonel a-t-il découvert ma mère à Vienne?...
— Est-ce que les amoureux ne sont pas capables de tout? Et le diable sait si Surville est amoureux de ta future femme ! Je suis sure qu'il Test autant que tu Tes peu... mais c'est toujours comme ça. On n'aime que ceux qui ne vous aiment pas : et vice versa; est-ce vrai ?
Vous me calomniez, M. Herbin... Madame de Bracciano m'apportera une fortune immense en biens-fonds, sans compter les espérances ; je lui en serai toujours reconnaissant ,. profondément reconnaissant.
— Et tu garderas ton cœur et ton amour pour cette drôlesse de Juliette, qui te trompe ! c'en est une bénédiction...
CONFIDENCES. 'iGT
— Je VOUS prie de ne pas parler ainsi de Juliette, Pierre Herbin, vous savez que je n'aime pas^ cela , dit Herman d'un ton sérieux.
— Ah !... ah ! reprit Pierre Herbin... Voilà dit nouveau... Je donnerais quelque chose pour que quelqu'nn nous entendît !... Quel magnifique trait de caractère!... Il me laisse me moquer tout à mon aise... d'une duchesse, la vertu même, qui voulait mourir pour lui , qui va lui apporter une fortune immense ; et il me fait les grosses dents, parce que j'appelle dràlesse une sauteuse de petit théâtre dont il est affolé.
— Pierre... Pierre... vous abusez cruellement des obligations que je vous ai, dit Herman d'un ton sérieux et véritablement pénétré.
Pierre Herbin se croisa les bras, et s'écria : Mais c'est superbe, ma parole d'honneur... C'est magnitique : c'est qu'il croit véritablement ce qu'il dit... c'est qu'il l'éprouve... Puis il ajouta, avec une emphase comique : 0 humanité!... humanité! tes secrets sont impénétiables!... La duchesse a deux soupirants. Herman et Surville ; l'un , grand seigneur , beau , brillant , spirituel, loyal , brave , généreux, et par-dessus tout, amoureux ! l'autre,
aussi, beau comme un ange, c'est vrai, mais méchant comme un démon , mais mauvais sujet, mais pauvre, mais avide , mais rusé ( et qui, pardessus tout, n'aime pas la dame, et ne songe qu'à sa fortune)... eh bien! qui choisit-elle, cette sentimentale duchesse ? HermanForster î ... Et voyez comme tout se tient ! Herman Forster, à son tour, peut choisir entre deux femmes , Tune belle, vertueuse , dévouée , grande dame qui Tadore ; l'autre , petite malheureuse, au minois chiffonné, à rœil libertin, à la conduite perdue... Que fait-il? 11 épouse la grande dame, parce qu'elle est riche ; mais c'est le minois chiffonné qu'il aime à la rage !... Enfin , dis... est-ce vrai?
— Vous êtes un grand philosophe, Pierre Herbin ; mais vous ne dites là rien de nouveau... il en est ainsi depuis que le monde est monde. Ea faute en est à la nature.
— Bonne excuse , sur ma parole. . . Mais sais-tu que tu fais quelquefois trembler, avec ton air doux et patelin ?... A propos de cela, sais-tu aussi que je crains souvent que tu ne refuses de me payer l'obligation de cent mille écus que tu m'as souscrite lorsque lu seras en possession des biens de
la belle aux yeux. doux?... Tu es mineur, et ce litre peut être récusé par toi.
— Peux-tu penser cela , Pierre !
— Certainement, je le pense. Mais je n'avais aucun moyen de l'engager autrement, et puis, après tout , lu es le fils d'un honnête homme que j'aimais quand j'étais honnête homme moi-même... En admettant que tu pousses l'ingratitude jusqu'à nier tes promesses , je me consolerais en pensant que j'ai fait ce que j'ai fait pour la mémoire de ton père ; entends-tu , diabolique personnage?.,.
— Diabolique personnage ? dit Ilerman en haussant les épaules : Et en quoi suis-je si diabolique? Ai-je pu empêcher cette femme de se jeter à ma tête ? Ne m'a-t-elle pas fait toutes les avances? avances les plus vertueuses du monde, je me plais à lui rendre celte justice, avances que ma réserve, habilement calculée , avait provoquées sans doute... Eh bien soit!... mais c'est de bonne guerre... L'affiure était assez grave... ( quatre millions de fortune , sans compter la tante ) pour que je jouasse serré, comme on dit. . . Maintenant la loi autorise la duchesse à m'offrir sa main et son immense fortune... En tout bien
270 LE COLONi:L DE SURVILLE.
tout honneur, j'accepte... morbleu... j'accepte de grand cœur! Où est le mal? Est-ce ma liaison avec Juliette que vous me reprochez, ^I. Herbin?... Eh bien! après tout... quand je donnerais un millier de louis par an à cette gentille fille , qui m'aidera à supporter les ennuis du mariage comme elle m'a aidé à supporter les ennuis de ma vie de garçon , où serait encore le mal? Est-ce que cela ne se fait pas tous les jours ? Pourvu qu'on y mette des égards, du mystère... une femme qui sait vivre... et je vous réponds que madame Herman saura vivre... je le lui apprendrai ; une femme qui sait vivre , ferme les yeux sur ces choses-là.. .
Pierre Herbin resta stupéfait ; malgré sa grossièreté , cet homme semblait effrayé de ce froid cynisme d'Herman.
— Ah çà î lui-dil-il , vraiment , lu n'aimes pas du tout d'amour cette jolie femme !
— C'est bizarre, si vous voulez... mais on n'est pas maître de cela... L'amour ne se commande pas... Je l'estime , si vous voulez... quoiqu'avec elle je ressente toujours une sorte de gêne dont je lui en veux presque... car celte gêne me fait sentir la distance qui nous sépare... Et pui.s
elle me donne tant... qu'au bout de quelques mois de mariage, les premières illusions passées, elle me reprochera , j'en suis sûr , la fortune qu'elle m'aura apportée... Sa fortune... je suis sur que ce sera son grand mol! . . .son grand cheval de bataille!
— Bravo. . . mon garçon . . . parcelle prévision... lu atteins le sublime de Tingratilude... Quand on prend du galon , on n'en saurait trop prendre. Ainsi donc , c'est celle coquine de Juliette qui possédera seule ton noble cœur?
— Est-ce ma faute, à moi... si elle m'a ensorcelé? Elle a quelque chose de si piquant! ! !... Allons... allons, M. Pierre Herbin, ne songeons pas à cela... songeons à mon mariage d'abord , puisque, par un bienheureux hasard, M. le duc de Bracciano, élanl accusateur public... a fait...
Herman fut interrompu.
La porte du cabinet où était Jeanne s'ouvrit.
La malheureuse femme sortit.
Elle était pâle comme un spectre... et pouvait à peine se soutenir.
Sans prononcer un seul mol , sans jeter un regard sur Herman et sur Herbin , qui restaient pétrifiés , elle se dirigea lenlement vers la porte. . .
27i LE COLONEL DE SL'RVILLE.
Elle en louchait le seuil... lorsqu'Herniaii , sortant de sa stupeur , se précipita vers elle , la saisit rudement par le bras , ferma la porte et s'écria : Vous ne sortirez pas...
IIERMAN FORSTEIl.
Pendant quelques moments, les trois acteurs de cette scène gardèrent un profond silence.
La lampe jetait une clarté faible et vacillante ; le vent nnigissait au dehors ; la pluie fouettait les vitres.
Saisie d'épouvante , brisée par cette dernière et horrible secousse, Jeanne était tombée à genoux. Elle portait une robe de soie brune , qui rendait sa pâleur plus effrayante encore...
iTi LE COLONEL DE SIHVILLE.
Hermau , debout , la tenait toujours par le poignet; le bras de la malbeureuse femme élait inerte ; elle semblait mourante.
Les traits d'Herman se bouleversèrent ; cette ligure , d'une beauté accomplie , devint repoussante ; sa lèvre supérieure se retroussa par une sorte de convulsion hideuse ; Ton vit ses dents serrées par la rage, souillées d'écume... ses yeux ronds s'ouvrirent démesurément ; leur pupille , en se contractant , laissa voir autour d'elle un orbe blanc injecté de sang.
Herman serrait si violemment le frêle poignet de Jeanne dans ses mains courtes et rouges , aux ongles livides , que la main de la jeune femme , de blanche qu'elle élait , devint d'un rose vif.
L'expression des sentiments les plus détestables s'amoncelait sur le front d'Herman... comme les sombres nuées d'orage sur un ciel d'abord pur^ et serein.
La haine... la vengeance... la fureur s'y lisaient en traits épouvantables...
Muet... il regarda fixement Jeanne...
Celle-ci , agenouillée , à moitié pliée sur ellemême , la tête renversée en arrière, la bouche
entr'ouverle, ne le quittait pas non plus des yeux.
Elle senmblait fascinée par Thorrible regard de cet homme , dont elle ne pouvait détacher la vue.
Pierre Herbin , assis auprès de la table , tenait de la main droite une plume qu'il avait machinalement prise pendant son entretien avec Herman ; sa main gauche , ouverte et levée , exprimait un étonnement profond; le cou avancée, les yeux fixes , il contemplait la duchesse avec une stupeur incroyable.
La physionomie de cet homme, quoique sinistre et repoussante, semblait douloureusement émue... Ses traits se contractèrent plusieurs fois... comme s'il eût éprouvé une violente lutte intérieure...
Herman rompit le premier le sdence en disant à Jeanne d'une voix terrible. „. Que veniez-vous faire ici?... nous espionner?...
Madame de Bracciano ne répondit pas... Thorreur la strangulait... elle ne put que faire un mouvement négatif et suppliant... Deux larmes coulèrent le long de ses joues marbrées.
Herman frappa du pied avec rage, et, secouant rudement le poignet de Jeanne , il ajouta : Vous voilà bien avancée, n'est-ce pas?
~ Grâce !... grâce ! murmura l-elle , eu lâchant de dégager son poignet de la douloureuse étreinte d'Herman.
— Allons... allons... Herman , du calme, de la modération, dit brusquement Pierre Herbin, qui , malgré son cynisme , n'approuvait pas la brutalité de son compagnon.
— Asseyez-vous ! dit durement Herman , en abandonnant la main de Jeanne.
Pierre Herbin, plus pitoyable , aida la pauvre femme à s'asseoir, pendant qu'Herman marchait à grands pas dans la chambre.
Il ne savait que résoudre.
Un moment il eut la pensée d'essayer de tromper encore Jeanne , de lui dire quil la savait là ; que sa conversation avec Pierre Herbin n'avait été qu'un jeu cruel ; mais cette fable était inadmissible.
Voyant ses projets désespérés... Les ferments les plus horribles commençaient à bouillonner en lui.
De même que les natures généreuses ne se développent dans toute leur splendeur que lors des circonstances extrêmes , de même aussi les na-
t lires perverses iratteignont les derniers degrés du crime que lors des événements décisifs...
Mille projets confus se heurtaient dans sa tête.
— Que faire... maintenant? que faire? s'écria-t-il, en s'arrêlant brusquement devant Pierre Herbin.
M'"'^ de Bracciano , incapable de direune parole, la figure cachée dans ses deux mains, faisait entendre de temps à autre un sanglot convulsif.
— Que faire? dit Pierre Herbin, le diable le sait. Ah ! maudit soit cet ivrogne de portier, qui ne m'a pas dit qu'il y avait quelqu'un; nous n'aurions pas parlé comme nous l'avons fait... Madame n'aurait rien su. Ce qu'on ignore, est comme non avenu , et si lu avais mis des formes, elle aurait longtemps conservé son illusion ! Maintenant , je conçois qu'elle hésite et qu'elle n'ait pas de loi la meilleure opinion du monde.
— 11 ne sera pourtant pas dit (pie je renoncerai à tout... au moment où tout allait réussir, s'écria Ilerman en frappant du pied avec rage , ou si je suis forcé d'y renoncer , je me vengerai du sort... n'importe sur (pii !
— Mais que veux-tu faire, encore une fois? dit Pierre Herbin...
— Je n'en sais rien... mais elle est en mon pouvoir ! et par Tenfer , puisque sa démarche renverse toutes mes espérances, il faudra que j'en tire un avantage... je ne sais lequel. Si je ni' puis y parvenir..., eh bien ! au moins, je le répète, je me vengerai !
— Te venger? te venger?... sur elle! dit Pierre Herbin, révolté de cette cruauté stupide et aveugle.
— D'abord , elle ne sortira pas d'ici... on s'apercevra demain matin de son absence... la voilà déjà compromise !
Pierre Herbin haussa les épaules.
— Tu seras bien avancé. D'ailleurs elle ne voudra pas rester ici... et si on la cherche...
— Si on la cherche , on ne viendra pas la chercher ici... puisqu'on la croit amoureuse de ce colonel , que Dieu confonde î
En entendant ces deux hommes disposer ainsi de son sort , Jeanne écouta leurs paroles , malgré son effroi.
— Mais elle criera , reprit Herbin.
HERMAN FORSTEK. 279
— Une fois renfermée dans la cachette que, nous avions préparée dans le temps pour la recevoir et la soustraire à tous les yeux , dans le cas où elle aurait consenti à abandonner son mari , ses cris seront inutiles.
— Malédiction !... et l'autre !... s'écria Pierre Herbin en frappant dans ses mains.
— Quel autre?
— L'émissaire du colonel !
— C'est vrai... je l'avais oublié...
— Et moi aussi... depuis la nuit d'avant-hier il n'a pas mangé ! s'écria Pierre Herbin , en se précipitant vers le cabinet dans lequel s'ouvrait la cachette où était renfermé le malheureux Boisseau.
— Un instant... dit Herman , qu'en feronsnous? Il dira tout...
— Le malheureux , il doit être épuisé par la faim !
— Eh ! tant mieux , qu'il meure , nous en serons débarrassés.
— Imprudent!...
— Tiens , vois-tu , s'écria Herman dans un accès de fureur épouvantable , je sens , à la soif
de vengeance qui me dévore , que je suis né dans un temps de crime et de massacre. Oui , je suis né sous une sanglante et fatale influencei le sang de mon père a arrosé mon berceau... je suis capable de tout... de la tuer... de me tuer moimême... si je vois mes projets renversés...
— Herman, lu me fais peur... dit Pierre Herbin , qui malgré lui pâlit , en voyant l'expression de rage et de férocité qui contractait les traits d'Herman.
Puis , cédant à un sentiment de pitié qui prouvait que tout bon sentiment n'était pas éteint en lui , il s'écria en se rapprochant de Jeanne , qui , aux menaces d'Herman avait relevé sa tête et le regardait d'un air égaré... : Tu me fais peur, c'est vrai, mais je te braverai... plutôt que de me rendre complice d'aucune méchante action... Je la prends sous ma protection , et nous verrons si, tout vieux que je suis, je ne saurai pas bien te mettre à la raison... >e craignez rien , madame... Pierre Herbin est un vieux misérable , mais il ne souffrira jamais qu'en sa présence on maltraite une femme. . . une femme comme vous. . . Malheureux , ajouta-t-il en se retournant vers
UERMAN FORSTER. 281
Henuaii , songe donc qu'elle venait mourir avec loi î ! î
— Et qu'avais-je besoin de sa mort ! ! ! c'est ce stupide empressement qui a tout perdu !
— Oh ! mon Dieu î ! ! s'écria Jeanne avec accablement.
— Infâme ! ! ! dit Pierre.
— Pierre Herbin , prends garde... j'ai un nuage rouge devant les yeux , dit sourdement Ilerman.
— Il serait vert , bleu ou jaune, que cela n'v ferait rien... Madame... ne craignez rien, vous dis-je; je suis là...
En entendant ces mots prononcés d'un accent pénétré , Jeanne eut une lueur d'espoir ; par un mouvement naturel à tout être qui trouve un secours inespéré dans un pressant danger, elle saisit la main de Pierre Herbin dans les siennes, en s'écriant : Sauvez-moi !... sauvez-moi !...
— N'ayez pas peur... vous dis-je... tant que je serai là...
— Et y resteras-tu, là? s'écria Ilerman en se précipitant sur son compagnon infirme et âgé , et en le repoussant si vigoureusement , qu'il alla trébucher près de l'alcôve.
— Au secours !... mon Dieu!... au secours!... s'écria madame de Bracciano.
— Tonnerre et sang!... s'écria Pierre Herbin en se relevant , tu as porté la main sur moi !
— Si tu approches, je te tue!... s'écria Herman en tirant de sa poche un poignard dont il le menaça.
A ce moment , le bruit lointain du galop de deux chevaux retentit sur le pavé de la rue...
Herman se précipita à la fenêtre, l'ouvrit, et tâcha de voir dehors.
Les chevaux approchaient de plus en plus.
Enfin ils arrivèrent près de la maison , s'arrêtèrent , et on entendit frapper à la porte à coups redoublés.
— La nuit est si noire que je ne distingue rien , dit Herman à voix basse.
Puis , refermant la fenêtre à la hâte , avec un mouvement plus rapide que la pensée , sans que Pierre Herbin put s'y opposer, occupé qu'il était aussi du bruit des chevaux , il prit violemment Jeanne par le bras, ouvrit le cabinet de l'alcôve, la porte secrète de la cachette où était enfermé Boisseau depuis la veille , et y poussa madame
de Bracciano , malgré ses faibles et impuissants efforts , malgré ses cris , qu'il étouffa en lui mettant la main sur la bouche.
XXÏ
On continuait toujours de frapper à la porte (le la rue.
— Remontez chez vous , Pierre Herbin , dit Herman à voîk basse. Je ne sais ce que c'est, je vais me coucher tout habillé pour ne pas donner de soupçons...
— Quoique tu m'aies frappe , et que tu sois rhonnne le plus méchant que je connaisse , dit Pierre Herbin , je ne te laisserai pas seul dans un moment pareil... Il y a peut-être du danger ; on
iSG LE COLONEL DE SURVILLE.
n'est peut-être aperçu de la fuite de la duchesse. . . Voyons... du sang-froid... du calme... vite... un fauteuil... assieds-toi... la table entre nous... mets-y ce pot à tabac... donne-moi une pipe... tisonne le feu... et ayons Tair de causer de la pluie et du beau temps au coin du feu... Écoute , écoute , on frappe toujours. Cet ivrogne de portier dort comme un sourd...
— Silence... dit Herman en avançant la tête, on a prononcé mon nom.
— Si Tordre n'avait pas été donné d'arrêter le colonel aux barrières, je croirais que c'est lui, dit Pierre Herbin.
— Lui... s'écria Herman, je le tuerais... maintenant qu'il pourrait épouser cette femme... Je te dis que je le tuerais...
— Fou que lu es î si on te laissait faire, ce serait bientôt la fin du monde , dit Herbin , en allumant sa pipe ; puis il ajouta : Il serait peutêtre plus prudent d'aller ouvrir nous-mêmes... ça éloignerait tout soupçon. Je vais toujours voir qui frappe.
Ce disant , pendant qu'Herman allait écouler sur le palier de l'escalier , afin d'entendre si le
portier se levait , Pierre Herbin ouvrit la fenêtre, avança la lampe au dehors , et à sa clarté vacillante aperçut deux hommes à cheval.
Les galons ou broderies dont était chargée la veste de l'un d'eux brillaient dans l'obscurité...
Que voulez-vous ? s'écria Pierre Herbin... on ne fait pas un tel bruit à celte heure dans une maison paisible... c'est indécent!
.le veux parler à M. Herman Forster à l'instant même, dit une voix qui arriva au troisième étage, affaiblie par les mugissements du vent.
— Revenez demain matin, dit Pierre Herbin. Au lieu de lui répondre , les deux hommes entrèrent précipitamment dans l'allée.
Le portier venait sans doute de leur ouvrir.
Les chevaux , fatigués , restèrent exposés à la pluie , qui tombait à torrents.
Pierre Herbin referma la fenêtre, se retourna, et vit Herman blotti en embuscade derrière la porte de la chambre , tenant , d'une main , le pêne de la serrure , et de l'autre , son poignard levé...
— Un assassinat, s'écria-t-il... diable! je n'en mange pas! 11 est donc enragé, ce malheureux-là.
A peine avait-il prononcé ces mots , en se jetant sur Hernian, que la porte s'ouvre brusquement, et le coup destiné à la personne qui entrait la première, atteignit Pierre Herbin au bras, et lui fit une légère blessure.
Tout ceci se passa en moins de temps qu'il n'en faut pour récrire.
La lutte d'Herman et de son compagnon dura à peine une seconde, pendant laquelle Herman, lâchant d'arracher son poignard des mains ensanglantées de Pierre Herbin , s'écriait : Laissemoi... je veux le tuer...
— Tu ne tueras rien du tout , dit une voix rude.
Et l'un des nouveaux arrivants , Tex-dragon Glapisson, rejoignant à Pierre Herbin , désarma Herman , après une vigoureuse résistance...
— Ménagez-le , dit l'autre personne.
— Oui , mon colonel, dit Glapisson, je veux seulement lui ôter cette épingle.
— M. de Surviile ! s'écria Pierre Herbin , en se retournant.
— Oui , misérable que vous êtes... et j'arrive à temps pour vous traiter comme vous le méritez. . .
— Monsieur, vous n'êtes pas juste, dit Pierre Herbin en montrant le sang qui couvrait sa main et coulait de la blessure de son bras. Je me suis jeté au-devant du coup qui vous était destiné.
— Il serait vrai!... dit Raoul d'un air étonné. Alors, pardon, monsieur... Mais vous sachant Tami de cet homme (et il montra Herman), je devais vous croire son complice.
Il était évident que le colonel ne savait pas que Madame de Bracciano était chez Herman.
Le premier mouvement du colonel eût été de la chercher.
Herman eut un moment de vague espoir ; si Pierre Herbin ne parlait pas , la cachette où était renfermée Jeanne n'était pas découverte , et , quoique les projets d'Herman ne fussent pas arrêtés, le gain de quelques heures importait beaucoup à sa vengeance.
S'ils n'eussent pas entendu la voix du colonel, Herman et Herbin auraient eu de la peine à le reconnaître.
Voulant voyager plus inconnu et surtout avec une plus grande rapidité, M. de Surville s'était vêtu en courrier ; sa veste verte galonnée d'or,