‹ Le colonel de SurvilleChapitre 2 sur 12 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

— Mais, vous-même , ma tante, dit madame de Bracciano , qui s'était remise de son émotion , et affectait de sourire.. . je vous ai vue aussi ensorcelée à votre retour des Tuileries , après votre entrevue avec l'empereur...

— Vous, madame? dit Raoul étoimé, je ne savais pas.

— Hélas ! on cache ses péchés le plus qu'on peut ; j'aime mieux vous conter cette belle équipée , car Jeanne , avec son charme de fée , finirait par vous persuader, et à moi aussi, que je suis bonapartiste ; voici comme cela s'est passé : Un matin , quelques jours avant le mariage de ma nièce, mon valet de chambre m'annonce un monsieur... je ne sais plus qui, aide de camp de l'empereur ; je vois entrer un très-beau jeune homme, qui, dans les meilleurs termes du monde, me vient prier , de la part de Sa Majesté V empereur cf roi, s'il vousplait, de vouloir bien me rendre le lendemain à midi aux Tuileries. Cet ordre, déguisé en prière, me parut assez peu rassurant; je ne m'étais jamais gênée pour dire ma pensée sur ce régime-ci , et je songeais , à part moi , à l'exil de cette spirituelle et charmante du-

cliesse de Chevreuse... Enfin, je répondis à cet aide de camp que je me rendrais aux ordres qu'il me transmettait. Le lendemain , je fis une prière à ma patronne , je pris mon grand courage , je m'enveloppai bien dans mon coqueluchon , et j'arrivai aux Tuileries. .. Ah! mon cœur se serra douloureusement en montant cet escalier où , pour la dernière fois , je vis cette belle et adorable reine... Enfin, ajouta la princesse, en surmontant son émotion , j'entrai dans la galerie de Diane, je ne sais pas comment ils rappellent maintenant ; j'étais attendue, car depuis les huissiers jusqu'aux gentilshommes de service...

— Jusqu'aux chambellans , madame la maréchale , dit en souriant le colonel.

— La p)incesse menaça Raoul du doigt , et reprit : Les chambellans de service furent pour moi de la plus respectueuse prévenance. On m'annonça, ce qui me parut d'une étiquette un peu sauvage , et je me trouvai face à face avec V Homme du Destin. Un moment, j'eus peur, mais mon vieux sang gaulois me monta au cœur, je lis bonne contenance, el, comme dit certaine nièce moqueuse , je pris mon air de prince , et

LES AblEdX,

je montai sur mon grand cheval d'Espagne et du saint-empire. Après m'avoir un instant examinée d'un œil perçant, Bonaparte me dit : — J'ai voulu vous voir, madame la maréchale.

Je fis une demi-révérence, et je répondis trèssèchement d'un ton de victime révoltée :

— J'ai dû obéir aux ordres de l'empereur. Il reprit :

— Votre mari était un excellent général. . . il a beaucoup fait pour l'armée, dans son temps; et puis il a été fidèle à son roi... cela est beau... sous tous les régimes , madame la maréchale.

Ces mots éveillèrent en moi un souvenir bien cruel... Les larmes sont rares chez les vieillards, pourtant je pleurai ; alors, Bonaparte , avec une expression de sollicitude exquise , avec une vénération toute filiale , me prit la main , et la baisa respectueusement , en me disant avec une douceur inexprimable :

— Pardon , ma bonne mère; je ne voulais pas vous attrister. Pauvre soldat! Il y avait dans ses traits , dans son accent , quelque chose de si bon , de si pénétré , que , je l'avoue , malgré la bizarre famiharité do cette expression : Ma bonne

mère! je lus tout émue , plus éraue cent fois que lorsqu'à la fin de notre entretien il m'annonça qu'il me rendait nos bois de l'Anjou et du Maine, en considération de la noblesse de mon caractère et du mérite de mon mari.

— Et du mariage de Jeanne avec le duc de Bracciano , quoique vous ne fussiez pas instruite de cette circonstance , ajouta mentalement Raoul.

— Eh bien ! ma lanle , pourquoi vous étonner de ce que Raoul ait été ensorcelé comme vous ?

— Mais qu'est-ce que cela prouve ? Que j'ai eu une surprise de sensibilité , voilà tout : et j'en suis d'autant plus désolée , que maintenant je ne puis dire tout le mal que je pense de son empereur (et elle montrait Raoul); il m'a comblée, je dois me taire malgré moi... Et puis il faut bien me résigner à admirer les victoires qui étonnent l'Europe entière...

— Quand je vous disais , ma tante , que vous étiez très-bonapartiste.

— Je ne suis pas bonapartiste du tout, madame la duchesse ; je suis reconnaissante , et il n'y a malheureusement pas beaucoup de gens de cette opinion-là. Mais dites-moi, Raoul , avant de nous

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