LES ADIEUX
quitter, sernionez donc bien Jeanne. Ah! ah! elle qui parle, je pourrais la traiter de républicaine , et Dieu sait qu'elle n'a pas d'excuse à invoquer en faveur de cette abominable opinion.
— Peut-être, dit tout bas le colonel en pensant à Herman.
— Moi, ma tante ! quelle folie. ..
— Triste folie, mon enfant; d'ailleurs, j'ai toujours jugé des avocats par les causes qu'ils défendaient et des partis par les hommes qui les embrassaient... Aussi, tenez, sans aller plus loin... comment pouvez-vous être d'une opinion qui est celle de ce petit Allemand , qui est domestique de votre mari...
— Ma tante , ÎM. Herman Forsier n'est pas un domestique...
— Ne reçoit-il pas des gages de M. de Bracciano ?
— Matante... quelles expressions, des gages... des gages !...
— Comment voulez-vous donc que je dise?... Nous appelions toujours domestique , et cela sans aucune intention blessante , je vous l'assure, nos gens d'intérieur, comme secrétaires , intendants.
écuvers... Mon frère a eu pour domestique iiii inlendant à 1 ,ôOO livres par an, l'avocat Duresnel , qui est aujourd'hui quelque chose , comme sénateur ou fournisseur , et comte , je crois , par-dessus le marché. Je ne vois donc pas en quoi cet Allemand serait humilié de recevoir des gages de M. de Bracciano. Mais il ne s'agit pas de ses gages , mais de lui... Eh bien! mon enfant , rien qu'en voyant un tel représentant de l'opinion que vous vous amusez à défendre , ne devriez-vous pas renoncer à un jeu d'esprit qui peut vous commettre avec de pareilles gens?
Le colonel ne disait pas un mot pendant celle scène : il se contentait de jeter un regard expressif sur madame de Bracciano. Celle-ci , impatiente des observations de la maréchale , lui répondit avec assez de vivacité :
— En vérité , madame , vous êtes aujourd'hui bien cruelle... Que vous a donc fait ce pauvre M. Herman ? Il est déjà si malheureux ! Pourquoi l'accabler encore ?
— Je ne vous comprends pas, Jeanne, dit madame de Montlaur avec une expression d'étonnement et de sévérité ; il ne peut y avoir rien
LES ADIEUX. Gl
de commun entre cet homme et moi. Je n'ai jamais manqué de pitié pour les malheureux , mais je trouverai toujours souverainement déplacé qu'un étranger oublie assez ce qu'il doit à ceux qui raccueillent avec bonté , pour exalter devant eux une révolution qui leur a coûté un père , un aïeul et tant de parents et d'amis...
— Ma tante... vos reproches m'atteignent aussi...
— Non, mon enfant, pourquoi vous atteindraient-ils? Bonne et généreuse à l'excès, vous vous intéressez aveuglément au malheur... Rien de mieux... Votre imagination romanesque et rêveuse se berce d'idées qui ont, si vous le voulez , quelque semblant de grandeur ; il n'y a pas trèsgrand mal à cela... Vos défauts ne sont que l'exagération naturelle de vos belles qualités... Ne parlons plus d'ailleurs de ces misères ; je trouve cet Allemand le plus ridicule du monde , avec ses airs d'apôtre et sa chevelure à l'enfant ; malgré son air doucereux et sa jolie figure, il m'a tout l'air d'un drôle fort madré. . . Et puis, avezvous remarqué ses mains?... des ongles pâles et livides... C'est une sottise, si vous voulez, mais