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nuit noire , le cocher de fiacre ne le reconnaîtra pas, et le prendra facilement pour toi. Herman se fait tout bonnement conduire sur un boulevard désert, donne un louis au cocher, et lui dit d'aller rue de la Victoire avertir tes gens de ne pas s'inquiéter de loi , si tu n'es pas rentré le lendemain , parce que tu es obligé d'aller à Versailles , pendant un ou deux jours , pour les affaires très-pressantes du colonel. Tes gens ont vu arriver le courrier , tu es paiti au milieu de la nuit , rien ne leur semblera plus naturel que celte petite absence dans de si graves circonstances.
Us resteront donc tranquilles pendant deux jours, ils commenceront à s'inquiéter le troisième et ne feront les recherches que le quatrième ; or nous sommes certains d'avoir exécuté nos projets, après -demain au plus tard; une fois cela fait, nous ne resterons pas une heure à Paris. Jusquelà , beau raisonneur , tu auras la bonté d'habiter un modeste logis situé ici près. Ne crie pas , ne te démène pas , cela ne te servirait de rien ; ce serait , comme tu le disais tout à l'hcuie , le pot de fer contre le pot de terre. Dans trois ou quatre jours lu seras libre ; lu vois que nous ne sommes
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pas si diables que nous en avons Tair. Je vois de Tor par lerre... Je devine... c'étaient les frais du voyage de Bayonne. Eh bien ! avec cet or , car nous n'en avons guère , je te ferai de bonnes provisions , tu auras des journaux, des livres, tout ce qui pourra rendre ta captivité supportable. C'est bien le moins que nous fassions pour toi , qui empêche la ruine de nos plus chers desseins, ajouta Pierre Herbin d'un air goguenard.
Le malheureux Boisseau ne trouva malheureusement rien à répondre à ces menaces.
Le danger n'étant plus exagéré ne lui en paraissait que plus réel. Il prévoyait avec douleur que, faute d'être avertie à temps peut-être par la lettre que Baoul avait adressée à la princesse de Monllaur, la duchesse de Bracciano allait être sans défense contre les mauvais desseins d'Herman Forster, qui avait ainsi un immense intérêt à obtenir le silence d'Anacharsis.
Le moyen auquel ces deux misérables avaient recours pour y parvenir était odieux, sans doute, et passible de peines sévères ; mais ils semblaient avoir assez d'intérêt à réussir dans leur projet pour braver ces punitions.
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Quant à résister par la force , il n'y pouvait pas songer; Pierre Herbin semblait très-vigoureux, malgré son âge, et cet homme, aidé (l'Herman , devait rendre inutiles tous les efforts du malheureux Boisseau.
Aj»rès avoir pesé toutes ces chances, Anacharsis accepta, en soupirani , le sort auquel il ne pouvait échapper.
— Eh bien ! tu es convaincu maintenant , j'espère , dit Pierre Herbin.
— Je suîà convaincu sans doute que vous êtes capables de cette violence. Pourtant si c'est la cupidité qui vous fait agir, je vous offre deux mille napoléons , à condition que vous me laisserez libre, et que vous partirez à l'instant de Paris.
— Ah çà ! tu nous prends donc décidément pour des misérables , dit Pierre Herbin.
— Allons, voyons... j'irai jusqu'à trois' mille napoléons... Mais le fds du concierge du colonel vous accompagnera pour s'assurer que vous parlez réellement , dit Boisseau , croyant apaiser ainsi les scrupules de ces hommes.
— Tu irais à quatre et à cinq mille napoléons, entends-tu , que tu n'obtiendras rien de nous ,
voilà comme nous sommes, dit Pierre Herbin. Ah çà ! ton cocher doit s'ennuyer ; il s'agit de le renvoyer avec toi ou ton manteau ; c'est tout un ; mais avant il faut le mettre en sûreté ; ne fais pas l'enfant, tu n'es pas capable de nous résister; et je te préviens qu'au lieu d'avoir des friandises, je te mettrais au pain et à l'ca^. Nous avons ici une excellente cachette. Tu n'as pas besoin de savoir à qui elle était destinée. Seulement je dois te prévenir que , pour plus de prudence , tu n'auras d'autre lumière que celle que \\i bon Dieu donne à la nature. Es -tu prêt?
— Jirai jusqu'à cinq mille napoléons; je vous donne ma parole d'honneur de rester muet sur tout ceci.
Pierre Herbin haussa les épaules et dit à Boisseau. — Voyons , veux-tu me suivre de gré ou de force?
— Vous êtes des infâmes!... Allons... marchez , je vous suis , dit Anacharsis , voyant tout espoir perdu.
Pierre Herbin prit la bougie, ouvrit la porte d'une sorte de petit cabinet situé d'un côlé de l'alcôve d'Herman. Le fond de ce cabinet
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était garni de porlemanleaux chargés (Vhabits. Pierre Herbin toucha , sans doute, une serrure cachée , car ce qu'on aurait pris pour la muraille s'ouvrit comme le ballant d'une large porte , et l'on put voir une petite chambre assez éléganinjciit meublée , seulement éclairée par un jour de souffrance très-étroit, solidement grillé et si élevé, qu'en mettant sur le lit le seul fauteuil qu'il y eût dans celte chambre , on n'aurait pu y atteindre.
— Tu vois , dit Pierre Herbin à Ânacharsis , qui entrait avec précaution dans ce réduit, lu vois que tu ne seras pas trop mal logé ; seulement il faudra te passer de feu... toujours pour plus de précaution. ïu auras la ressource de rester couché...
— Vous êtes donc sans aucune pitié?... dit le malheureux Anacharsis.
— Sans aucune pitié? répondit ironiquement Pierre Herbin ; peux-tu dire cela? Â quelle heure veux-tu déjeuner... à quelle heure veux-tu dîner?
— Je déjeune à onze heures , et je dîne a six , répond Anacharsis en soupirant profondément.
— Vous serez servi, monseigneur, et très-
exactement, dit Pierre Herbin en faisant un salut grotesque , et il referma la porte de cette cachette , formée d'une planche de chêne trèsépaisse , et renforcée de plusieurs barres de fer.
Ainsi que les deux complices en étaient convenus, Herman s'affubla du manteau d'Anacharsis, sortit de la maison , monta dans le fiacre , se fit descendre sur le boulevard des Invalides après avoir , au nom d'Anacharsis Boisseau , donné ordre au cocher d'aller , rue de la Victoire , prévenir ses gens de ne pas l'attendre avant deux ou trois jours.
Madame deBracciano n'avait pas senti s'élever dans son^cœur le moindre soupçon contre Herman, en suite de son entretien avec le colonel.
Douloureusement affectée de voir calomnier celui qu'elle croyait si digne de son amour, elle avait attribué les paroles de Raoul à la jalousie , à l'envie.
L'affection de Jeanne pour Herman avait , pour ainsi dire, atteint à son paroxysme depuis
qu'il lui avait raconté sa vie avec tant de candeur.
Depuis ce jour (la veille de celui où Boisseau avait été enfermé dans la maison du faubourg; du Roule), madame de Bracciano méditait une grande résolution.
Incapable de commettre une faute, le divorce lui parut le seul moyen d'arriver à ses fins et de concilier son amour et ses devoirs.
Elle ne voulait prévenir Herman d'aucun de ses projets; elle le croyait d'une délicatesse et d'une susceptibilité si grandes , qu'elle ne doutait pas qu'il ne s'opposât de tout son pouvoir à la détermination qu'elle voulait prendre.
Dans quelques circonstances où madame de Bracciano avait indirectement soulevé cette question , Herman s'était prononcé si formellement à ce sujet , qu'elle le savait capable de s'éloigner à jamais , plutôt que d'être la cause d'une démarche toujours extrêmement grave pour une femme.
Quant à l'amour d'Herman , elle y croyait sincèrement.
Lorsqu'on aime avec candeur, avec dévoue-
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ment , avec héroïsme , on est si heureux de ce sentiment , qu'on ne peut croire qu'il ne soit pas j)artagé. D'ailleurs, les regards furlifs , lesdeminiots , les soupirs, les distractions, les rêveries d'Herman n'avaient pas échappé à Jeanne , et puis , sans outrecuidance , la seule conscience (le ce qu'elle valait et de ce qu'elle était , lui suffisait pour être sûre de voir Herman accepter sa main avec ivresse , dès qu'elle la lui offrirait.
Madame de Bracciano n'avait aucun reproche à se faire , son mari vivait loin d'elle ; aucune sympathie, aucuns rapports d'âge et de caractère n'existaient entre eux. Elle l'avait épousé par dévouement pour sa famille ; le divorce était établi pour remédier à ces incompatibilités profondes qui succédaient au mariage. Quoi de plus loyal , (le plus rigoureusement juste , que de demander à jouir du bénéfice de celle loi?
Les femmes seules sont capables de cette persistance opiniâtre de volonté. Elles seules sont capables de s'aventurer si courageusement au milieu des événements les plus incertains , sans conseil, sans appui, avec l'unique espérance pour guide.
Madame de Bracciano était d'un caractère singulier. Elle n'avait pas d'amie intime, elle haïssait les confidences. Le véritable amour vit de lui , pour lui et par lui. Elle ne parlait donc de ses projets à personne , attendant avec calme le moment d'agir.
Le lendemain de l'incarcération de Boisseau par Herman et par Pierre Herbin , madame de Bracciano vit entrer chez elle d'assez bonne heure la princesse de Montlaur.
Celle-ci n'avait pas le moindre soupçon de l'amour de Jeanne pour Herman. Sûre de la solidité des principes de sa nièce , elle blâmait seulement chez elle un excès de pitié , qu'elle trouvait mal placée sur cet étranger.
Néanmoins depuis quelque temps madame de Montlaur avait remarqué un certain changement dans les habitudes de Jeanne ; ses accès de tristesse et de gaieté folle , ses mélancoliques rêveries , et surtout la continuelle préoccupation où elle semblait plongée depuis le départ du colonel de Surville.
Raoul n'avait jamais caché l'admiralion que lui inspirait madame de Bracciano; mais il s'était
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toujours montré si respectueux , si sincèrement dévoué pour elle , que la princesse de Monllaur ne doutait pas qu'il ne fût aussi épris de Jeanne que résolu à contenir son amour dans les bornes de la plus tendre amitié.
Madame de Montlaur connaissait trop le cœur humain pour ne pas avoir souvent songé aux difficultés, aux dangers de la position de sa nièce, belle , jeune , charmante et mariée à un homme qu'elle ne pouvait aimer.
On a dit comment, indiscrètement instruite, à l'insu de sa tante , que le mariage qu'on lui proposait , pouvait rappeler d'un cruel exil deux de ses vieux parents et faire rentrer la princesse de Montlaur dans ses grands biens , Jeanne avait formellement, impérieusement voulu cette union.
Ignorant la cause secrète de cette déterminalion , sa famille ne vit dans celte conduite que le vif désir, assez commun aux très-jeunes personnes, de se marier et d'avoir un grand état dans le monde ; et puis enfin, sans cette union, Jeanne restait très-pauvre , l'empereur ne consentant à rendre les biens immenses de la famille
de Soiivry qu'à la condition expresse que leur héritière épouserait le duc de Bracciano.
Plus tard la princesse de Montlaur apprit patquelle courageuse abnégation Jeanne avait sacrilié son avenir au bien-être de sa famille.
Son admiration et sa douleur furent extrêmes ; mais le malheur était irréparable ; ces circonstances rendaient donc la position de madame de Bracciano doublement intéressante aux yeux de sa tante.
Connaissant la noblesse du caractère de Baoul et Téminente vertu de Jeanne, la princesse de Montlaur vit donc presque sans crainte se développer chez M. de Surville un amour vif et pur qu'elle croyait partagé par madame de Bracciano.
Il faut prendre Thumanité pour ce qu'elle est et pour ce qu'elle peut, pensait la princesse. Jeanne remplit rigoureusement ses devoirs d'honnête femme ; elle a pour son mari les égards qu'elle lui doit ; sa conduite avec lui est irréprochable. Ce mari n'a ni ses goûts ni son âge; il ne peut exister entre eux aucune sympathie, combien déjeunes femmes à sa place auraient failli !
Qu'importe donc qu'elle ail le cœur lendie-
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ment occupé ! L'homme qu'elle aime esl en toul digne du sentiment délicat qu'il inspire. Poui* Jeanne , ce vertueux et touchant amour sera la sauvegarde la plus sûre contre les périls qui environnent une jeune femme.
Sans doute cette manière de pensers'éloignail un peu de Tauslère et rigide théorie du devoir ; mais les résultats que la princesse avait le droit d'en attendre assuraient le bonheur et la tranquillité de sa nièce.
Voyant donc Jeanne plus rêveuse , plus absorbée que d'habitude , depuis le départ du colonel, madame de Montlaur, sachant combien il y a de consolations dans une confidence même indirecte, venait tâcher d'enlever sa nièce à ses pensées mélancoliques, craignant aussi que M. de Bracciano ne s'aperçût de la tristesse de sa femme.
— Bonjour, mon enfant, dit aftectueusement la princesse , en baisant Jeanne sur le front. Je viens vous faire une guerre abominable sur l'engourdissement où vous seniblcz plongée depuis quelques jours... Je veu\ vous dire mille folies et vous rendre honteuse en voyant qu'une vieille grand'mère comme moi est plus gaie que vous.