TOME 1. Vi
— Mais , ma bonne tante... je suis loin d'être triste...
— Allons... allons... est-ce que je ne sais pas combien ces beaux grands veux-là sont animés et brillants quand ils veulent? Est-ce que j'ai oublié le fin et charmant sourire de cette petite bouche , maintenant si vilainement boudeuse ? Voyons , qu'avez-vous , madame la duchesse ? Êtes-vous jalouse des grandes manières de madame la baronne Merluchon , ou de madame la comtesse Bridou ? C'est qu'aussi ces belles dameslà ont éié joliment éduquées, et à la Jean-Jacques, encore , s'il vous plaît , ce qui leur était bien facile, puisque leur père était premier laquais de M. de Girardin d'Ermenonville , chez qui ce pauvre Rousseau recevait une hospitalité si délicate et si touchante.
— ISon , ma tante , je ne suis pas jalouse de ces dames , dit Jeanne en soupirant de la malignité de sa tante. J'ai la modestie de ne leur rien envier.
— Tenez , mon entant , je ne me contente pas de cette réponse ; vous avez quelque chose , il faut que je sache ce secret ; je suis d'ailleurs dans
un de mes jours de taquinerie et de méchanceté, qui faisaient si grand' peiir à ce pauvre maréchal de Richelieu. A/i / jarni, ma commère, me disait-il, dans son beau langage des Percherons , où il s'était perpétué depuis la régence : « Que « terrible femme vous faites ! v'ià q'vous allez < m'ruchonner? mVabrouer ? qu'èque vous avez t cont'moi? T'nez, j'ai loujoux eu du guignon « avé l's honnêtes femmes ! »
— Eh bien ! ma tante , dit en riant madame de Bracciano , je vous dirai comme M. de Richelieu : Qu'avez-vous donc contre mon secret?... en admettant que j'aie un secret ! et puis pourquoi êtes-vous dans un de vos jours de méchanceté?
— Pourquoi... pourquoi, dit la princesse de Montlaur, oubliant un moment le sujet qui l'amenait chez sa nièce , parce que l'impudence et la grossièreté me révoltent toujours , et que je viens ce matin de trouver l'occasion de beaucoup me révolter.
— Comment cela , ma tante ?
— Hier, mon homme d'affaires m'avait dit qu'il y aurait une démarche à Aiire auprès d'un
M. Bernard, propriétaire des bois qui longeot les noires, afin d'obtenir de lui le rachat de deux cents arpents qui nous avaient autrefois appartenu... Étant Yinipélrantc , m'avait dit Thoinme de loi , je devais rendre visite à ce monsieur qui tenait absolument et opiniâtrement à me voir , et avait des occupations trop conséquentes pour se déranger; je me résignai à aller chez ce M. Bern;»rd , pensant que je pouvais bien faire ce sacrifice pour vous laisser un jour votre belle forêt d'Ancenis bien complète et bien carrée.
— Ma tante ! dit Jeanne avec un accent de triste et touchant reproche.
— Que voulez-vous , mon enfant , mon ambition est là, pardonnez-la-raoi... Je me décide donc , et me voilà en roule pour me rendre chez ce banquier, riche à millions, m'avait-on dit. J'arrive, et pour premier chagrin, je le trouve installé rue Saint-Dominique , dans l'ancien hôtel de Clérembault, où j'avais autrefois passé ma vie ; les deux aîles étaient en pleine démolition
et on mettait la cognée dans les beaux arbres séculaires de ce magnifique jardin planté par i.enôtre. Hélas, mon enfant, je ne sais pourquoi
nous autres, vieillards , nous éprouvons toujours une émotion pénible, en voyant abattre de vieux arbres. C'est une puérilité... mais cela m'attriste et m'indigne ; enfin je traverse le grand vestibule désert et glacé ; en se refermant , la grande porte vitrée résonne dans cet immense escalier, sonore comme une cathédrale; encore une pauvreté, mais ce bruit me lit mal, me parut lugubre, personne n'était là pour me recevoir ; je montai au premier , je vis le mot caisse , écrit en grosses lettres sur la porte de l'antichambre de ce qui était autrefois les petits appartements de ma pauvre et excellente amie la duchesse de Clérembault. J'entre : quelques jeunes gens écrivaient dans une manière de cage grillée en fil de fer; aucun ne se lève; je ne suis guère d'un caractère ou d'un âge à être timide ; mais au premier abord , la grossièieté m'atterre, et en face de certaines gens, je me sens aussi dépaysée que le serait un Parisien chez les Hurons... Je demande M. Bernard. Tous ces jeunes gens me regardent, et ma tournure de Mère-Bobie ne leur paraissant pas digne dun grand respect, ils se mettent à me rire au noz pour toute réponse ; pourtant , le plus petit
de la bande , éveillé comme un singe , me répondit , en me montrant une porte :
— Là , en face , madame ; M. Bernard est dans son bureau ; et toutes ces jeunes têtes de se rabaisser sur leur pupitre. Vous allez rire, ma chère enfant , mais je vous assure qu'en tournant le bouton de cette porte dont les huissiers de la duchesse de Clérembault ouvraient autrefois les deux battants devant moi , je me sentais beaucoup plus embarrassée que lorsqu'il y a cinquante ans à peu près, à pareille époque , sortant du couvent , je me présentai dans le même salon pour faire mes visites de noces avec le prince de Montlaur. . .
Enfin j'entre et je vois un gros homme coiffé d'une casquette , et écrivant devant un bureau ; il me regarde sans se lever, sans se découvrir ; il me demande brusquement ce que je veux... Si la brutalité m'accable d'abord, je me révolte ensuite.
— Je veux d'abord une chaise , monsieur, car mon âge commande, je crois, quelques égards.
— Prenez-en une , et dites-moi vite ce que vous me voulez, car je n'ai pas de temps à perdre, me répond re maltotier. Je m'assis et lui dis :
— Je viens , monsieur, pour l'acquisition des bois voisins de la forêt d'Ancenis. — Vous êtes la princesse de Monllaur? dit M. Bernard , en levant vivement la tête , et sans me saluer davantage, car que peuvent respecter les gens qui ne respectent pas la vieillesse ? — Eh bien , madame , je suis enchanté de vous voir ; vous voulez donc racheter le bois de Saint-Surin? — Oui, monsieur. Et alors, mon enfant, voilà cet homme qui se met à me faire des contes inimaginables sur les convenances de ces bois pour moi. Vous pensez bien que je ne voulais pas entrer en discussion avec cette espèce, et je lui disais toujours : Monsieur, c'est très-bien ; mais le prix, le prix? Et M. Bernard de recommencer ses appréciations interminables. Nous en étions là lorsque la porte s'ouvrit brusquement , et je vois entrer un affreux boiteux, d'une figure repoussante, qui va droit au banquier et qui lui dit brusquement : — Mes papiers. — Tiens , c'est toi , Pierre Herbin (je ne sais comment j'ai retenu ce nom-là), dit le Bernard en lui tendant la main , et ces deux hommes commencent à s'entretenir à voix basse comme si je n'étais pas là. dos deux figures basses me
rappelaient, à en frémir, les citoyens de 93. Après quelques moments de conversation , le Bernard se leva et alla prendre dans une grande caisse en fer un volumineux paquet cacheté et le remit au vilain boiteux , en lui disant : — Ils sont tels que tu me les as confiés, il y a trois ans. — Au revoir, dit le boileux , et il sortit. — Je ne sais pourquoi, mon enfant, ces mots : lly a trois ans, en reporlant ma pensée vers le passé , me firent penser à voire mariage , qui eut lieu à cette époque , et ie ressouvenir de votre dévouement me jeta dans des pensées si mélancoliques , que j'oubliai de donner à cet impertinent banquier la leçon qu'il méritait, et je terminai facquisition du bois au prix qu'il voulut, et je sortis de chez lui sans qu'il se levât seulement.
— Quelle grossièreté ! dit Jeanne indignée.
— Ma moqueuse nièce me dira que je vante toujours l'ancien régime , dit en souriant la princesse. Eh bien ! autrefois... lorsque la femme de notre procureur, maître Dubois, venait nous quêter pour l'œuvre de Saint -Lazare , M. de Montlaur ne manquait jamais de la recon duire respectueusement jusqu'à son fiacre , et
UNE VISITt:. Ul
restait tète nue sur le perron jusqu'à ce que celte modeste voiture fût sortie de la cour d'honneur de riiôtel.
A ce moment un valet de chambre de madame de Bracciano lui remit une lettre.
Jeanne la lut... devint d'une pâleur effrayante, et avant que sa tante eût pu lui faire une question , elle entra promptement dans sa chambre à coucher, dont elle ferma vivement la porte.
La princesse de Montlaur était encore plongée dans l'étonnement que lui causait la disparition de sa nièce , lorsque M. de Bracciano parut dans le boudoir.
La lellre que madame de Bracciano venait de recevoir était d'Herman.
Elle contenait ces mots : '
Madame , • Voici les dernières paroles d'un homme qui a en vain lutté contrôla fatalité; la force lui manque, il avoue sa faiblesse, il se résigne, il meurt avec calme el sérénité.
Quand j'étais enfant, j'ai quitté le bon ministre qui m'avait élevé , sans lui dire le douloureux secret de mon cœur ; je ne veux pas quitter la vie sans vous dire le secret du seul bonheur que j'aie jamais ressenti...
Dans ce moment suprême ma timidité s'efface.
Ne pas vous avouer la vérité... toute la vérité... me semblerait un crime.
Peut-être ma sincérité me vaudra-t-elle la dernière grâce que j'ose espérer de vous.
Du moment où le hasard me conduisit près de vous, je vous ai aimée comme on aime Dieu, dès qu'il se révèle à vous.
Je vous ai pieusement aimée , vous sur votre trône resplendissant , moi à genoux , les mains jointes, perdu dans la foule.
Cet amour saint, ignoré, recueilli, avait pour moi des douceurs ineffables que la religion offre à ceux qui prient avec ferveur, avec conviction.
J'aimais pour le bonheur d'aimer, comme on croit pour le bonheur de croire, sans espérance, folle et impie.
Au moment de paraître devant Dieu , je ne fais pas de comparaison sacrilège.
Dans sa pitié , dans ses bontés infinies , il choisit les âmes les plus nobles parmi les plus nobles , les plus pures parmi les plus pures ; il leur donne l'angélique mission de consoler ceux qui souffrent et qui l'implorent.
Oh ! je ne me suis pas mépris, j'ai toujours vu en vous le saint archange qui , me montrant le ciel, me disait : — Tes maux finiront bientôt.
Dieu m'a béni... au lieu de quitter la vie avec douleur et regret... je la quitte avec ravissement.
Je me suis épuré par les pensées que j'ai puisées dans ma sainte adoration pour vous... pour vous... vivant symbole de la grandeur et de la rémunération divine !...
Il me semble qu'une intelligence élhérée m'emporte vers des régions inconnues... Amesure que j'écris ces lignes , dont chaque mot est un pas vers l'éternité , les nuages qui obscurcissaient mon esprit semblent se dissiper... Tout à l'heure... en commençant cette lettre , quelques faibles liens m'attachaient encore ici-bas. Maintenant ils se rompent... je suis dans un milieu qui n'est déjà plus la terre. .. qui n'est pas encore
iJUi LE COLONEL DE SURVILLE.
le ciel... au-dessous de moi..: la vie... Tliumanité, ses passions vagues, confuses, amoindries... Ainsi, quand on s'élève dans les airs... les grandes villes... les lacs... les forêts... les montagnes se confondent en taches obscures... à peine visibles dans l'immensité. . .
Mon esprit monte vers Dieu... votre voix m'appelle... je vois l'aurore de l'éternité... mes yeux se ferment... Je suis éblouis
Je sors d'un profond évanouissement.
Tout à l'heure je me suis demandé si j'existais. J'ai regardé autour de moi. j'ai passé mes mains sur mon front brûlant... j'ai relu le commencement de cette lettre.
Je me suis souvenu de tout.
J'ai en effet éprouvé une sensation étrange , profonde, indéfinissable.... Tout en moi tressaille encore...
H me semble que cela a été un rayonnement formidable. . . auquel a succédé une nuit d'abîme.. . une nuit épaisse et lourde qui m'oppressait. . .
L'esprit de l'homme est étrange.
Sa fantaisie le ramène du ciel à la terre... Tout à l'heure il m'a semblé entrevoir les perspectives sans fin de l'immensité... dans l'éternité... Maintenant je pense avec délices aux moindres réalités de la terre... réalités charmantes que votre présence embellirait encore, comme l'éclat du soleil embellit un site déjà merveilleux...
Vous ne savez pas les rêves enchanteurs qui m'ont conduit au terme où j'arrive.
Vous ne savez pas que vous m'avez rendu la vie impossible... par les songes d'or que votre pensée évoquait dans mon esprit.
Vous ne connaîtrez jamais, hélas ! le paradis dans lequel je vivais auprès de vous.
J'ai comme un pressentiment que ces visions m'apparaîtront de nouveau, quand je vais dormir du sommeil éternel.
J'ai toujours cru que, dans sa mansuétude, Dieu donnait à ceux qu'il voulait récompenser le rêve de leur vie pour l'éternilé...
Le songe d'or de ma vie, c'était une retraite cachée comme uu nid d'oiseau, au milieu de grands bois , de fraîches eaux, de solitudes pro-
fondes ; c'étaient de longues rêveries sur ces lacs que la lune argentait et où nous glissions dans un frêle esquif, comme deux ombres heureuses.
C'étaient les douces et riantes causeries des veillées d'hiver, quand la flamme du sarment pétille gaiement dans Tàtre, et que la bise mugit au dehors.
Dites... dites... la vie est-elle désormais possible, quand on a osé élever sa pensée jusqu'à ces enchantements ?
Pardon, me voici plus calme, j'ai prié.
Je ne me sens aucune amertune dans le cœur, aucun doute , aucune crainte... Dieu m'approuve...
Je n'attenterai pas à ma vie, et pourtant demain, à cette heure, je ne serai plus.
J'ai compris vos dernières paroles... lorsque je vous ai eu raconté ma triste enfance...
Jeanne... Vous m'aimez !... Oui, vous m'aimez... Je le sens aux aspirations qui, depuis deux jours, m'exaltent au-dessus de Ihumanilé.
LES LETTRES. ti\)
Jeanne... Rassurez-vous... Je vais mourir, mourir au nom de cet amour que votre bouche n'a jamais avoué, que vos yeux n'ont jamais trahi, et que pourtant Dieu m'a révélé...
On dit que certains élus... sont avertis du moment de leur mort par une harmonie invisible et surnaturelle... qui les plonge dans une extase infinie.
Il en est ainsi de moi, Jeanne.
Les félicités radieuses qui, depuis deux jours, s'éveillent dans mon âme, m'avertissent que mon heure est venue.
Le bonheur que je ressens agrandit tellement mon cœur, qu'ici-bas l'air me manque.
Pourquoi vivrais-je maintenant ?
Votre cœur généreux, votre âme noble et délicate comprendront les causes qui me rendent la mort si douce et qui désormais me rendront l'existence si amère.
Et puis, après une pareille lettre... oserais-jc jamais reparaître devant vous ?
Adieu... et pour toujours... adieu...
Une seule et dernière grâce...
Cette croix que je vous envoie a appartenu à ma mère . . . C'est ce que j'ai de plus cher au monde. . . baisez-la pieusement... Je vous en prie, et demain au point du jour renvoyez-la-moi... mes lèvres glacées la presseront une dernière fois... ; elle vous sera remise et vous la garderez en souvenir d'HERMAN...
Priez pour lui...
La tournure mystique de cette lettre devait taire une profonde impression sur madame de Bracciano, et la déterminer à la grave résolution qu'elle avait prise , si elle n'y eût pas été déjà décidée.
Au lieu de la jeter dans un douloureux accablement , cette lettre , qui révélait un amour si exalté, si religieux, lui causa les plus ravissantes émotions.
D'un regard triomphant, elle mesura la dislance énorme que d'un mot elle pouvait faire franchir à cette àme abîmée dans un bonheur si désespéré.
Elle avait elle-même des susceptibihtés trop
délicates pour ne pas comprendre le sentiment qui dictait la détermination d'Hcrnian.
Avec quel orgueilleux bonheur elle viendrait donc à lui pour lui offrir sa main , pour réaliser les rêves que ce malheureux enfant regardait comme impossibles !
La phrase qui peignait la jouissance d'un bonheur calme et pur , au milieu d'une retraite paisible, avait fait délicieusement tressaillir madame de Bracciano, qui délestait l'éclat, la vie brillante et tunmltueuse à laquelle elle était condamnée.
Les sentiments qui avaient dicté celte lettre devaient produire un effet puissant sur Jeanne.
Ce malheureux enfant se résignait à mourir avec tant de douceur ! il se faisait même la mort si belle, en la parant de ses plus chers souvenirs ! Il y avait dans ses phrases sans suite un tel mélange d'amour et de piété, de icspect et de [»assion contrainte , d'espérance immortelle et de regrets, de confiance et de crainle , que madame de Bracciano se décida sur riieure à avoir une (înlrevue décisive avec son mari.
Par une de ces présomptions inexplicables dans le ^succè8 de ce qu'on désire ardemment , il ne
15i LE COLONEL DE SURVILLE.
lui vint pas une seule fois à la pensée qu'Herman pouvait mourir avant qu'elle eût pris la détermination qui devait lui sauver la vie.
Elle lui écrivit cette lettre à la hàle :
i Vous ne mourrez pas... Vous vivrez heu-
« reux... Vous avez dit vrai... J'ai mission de
< vous combler de tout le bonheur que vous mé- « ritez... L'honneur , le devoir , me tracent une « ligne dont je ne dévierai pas. . . Dans une heure « vous recevrez un mot de moi... Tout sera dé-
< cidé... Espérez tout... >
Cette lettre envoyée, madame de Bracciano réfléchit quelques moments avant de se rendre auprès de son mari.
Dans son assurance aveugle , elle ne mettait pas en doute un instant que M. de Bracciano ne consentît seulement à un divorce ; vivant avec elle dans les termes les plus froids et lès plus polis, il ne devait, pensait-elle, attacher aucune importance à cette séparation.
Elle le savait fort intéressé ; elle était décidée d'avance à lever au besoin toute difficulté en lui
abandonnant ses grands biens, ne se réservant que la somme la plus modique, toujours suffisante pour vivre avec Herman dans quelque obscnre et douce retraite.
D'un caractère noble et loyal, elle eut un moment la pensée de tout avouer à son mari, de lui dire qu'elle voulait épouser Herman Forster... mais elle pensa que si M. de Bracciano voyait celle séparation à regret, Herman, étranger, proscrit, sans appui , pourrait peut-être éprouver les ressentiments de sa colère : elle se décida donc à ne pas parler de lui.
Pourquoi , au moment de prendre une détermination si importante, Jeanne ne consulta-t-elle pas la princesse de Monllaur?
Ce fut sans doute parce qu'elle savait Tanlipathie de la princesse pour Herman , et ses idées inébranlables sur le divorce , qu'elle regardait comme un monstruosité...
Comment Jeanne ne mil-elle pas un moment en question le consentement de son mari? C'est (pTà force de caresser dans le secret el dans la solitude une idée qui vous est chère, on prend le désir qu'on a pour la raison : on oublie peu à peu
r,.t LE COLONEL DE SIJRVILLE.
les impossibilités qui peuvent renverser ce projet chéri, et on prend enfin Tabsence de contradicteurs qu'on n'a point interrogés pour le manque de contradictions naturelles.
Madame de Bracciano ayant fait demander si son mari était chez lui, on lui répondit qu il était dans le boudoir avec la princesse de Montlaur.
Elle y rentra.
La princesse de Montlaur était très-inquiète de la subite disparition de sa nièce : elle ne put réprimer un mouvement de joie lorsqu'elle la vit reparaître dans le boudoir.
M. de Bracciano arrivait des Tuileries. Il était en habit de cour. La magnificence de son costume contrastait vivement avec Texiguïté de sa taille et avec lexpression rusée , sournoise , presque basse de sa physionomie.
Quoique la princesse ne fût pas instruite du grave sujet de conversation que sa nièce allait soulever , elle fut frappée de son air solennel ei décidé.
Les joues de Jeanne étaient plus colorées que de coutume : ses yeux brillaient d'unéclat extraordinaire ; elle se trouvait dans le paroxysme fiévreux de ses grandes résolutions.
M. de Bracciano s'approchantde sa femme avec une politesse cérémoniale, voulut lui prendre la main pour la baiser ; mais Jeanne , la retirant avec un mouvement plein de dignité , lui dit d'une voix dont elle ne pouvait maîtriser l'émotion :
— J'ai , monsieur , un très-sérieux entrelien à avoir avec vous. . . Vous permettrez que je donne des ordres pour que nous ne soyons pas interrompus. ,
M. de Bracciano s'inclina.
— Mon enfant , je me retire , dit la princesse de Montlaur.
Un moment Jeanne hésita avant de laisser sa tante s'éloigner. Pourtant elle s'y résolut , craignant queTétonnement, que la douleur que mani-
fesierait peut-être madame de Monllaur ne la fît faillir dans sa résolution.
— Ma tante , j'irai chez vous tout à l'heure , dit-elle à la princesse de Monllaur , qui la regardait avec une sorte d'inquiétude.
Jeanne la reconduisit jusqu'à la porte d'un premier salon.
— Qu'avez-vous donc, mon enfant? lui dit tout bas sa tante ; vous semblez agitée ! En vérité , vous m'effrayez presque !
— Rassurez-vous , ma bonne tante , ce n'est rien... Seulement , veuillez m'attendre chez vous...
— Soit... Mais venez le plus tôt possible , car je ne sais pourquoi je suis inquiète malgré moi , dit la princesse en s'en allant.
Madame de Bracciano alla retrouver son mari.
Lorsque Jeanne se trouva seule avec lui , cette pensée , rapide comme la foudre , traversa son esprit :
Si M. de Bracciano refusait le divorce!
— Et Herman était là , sur le point de mourir , et elle venait de lui donner un radieux espoir. . .
Il n\ avait pas à hésiter ; il lui fallait à tout prix obtenir ce qu'elle désirait.
La malheureuse femme sentit un moment son cœur se glacer à Taspect de son mari. Calme , impassible , il l'observait attentivement par-dessus ses besicles d'or, qu'il avait abaissées sur son nez droit et aigu comme le museau d'une belette.
— Je suis à vos ordres , madame ; seulement je vous demanderai la permission de m'asseoir... je suis longtemps resté debout aux Tuileries , et je me trouve très-fatigué... Ah ! j'oubliais de vous dire que l'empereur s'est plaint , d'ailleurs le plus gracieusement du monde , de ce qu'il ne vous avait pas vue depuis quelque temps... J'ai pris sur moi, et j'espère que vous m'approuverez... j'ai pris sur moi de lui promettre qu'à l'avenir vos absences de la cour seraient moins longues... je vous engage très-instamment à tenir celte promesse... Le plus grand emploi de la maison de l'impératrice n'est pas encore donné , et j'ai tout lieu de croire que vous l'obtiendriez facilement, en montrant un peu plus d'assiduité au château...
Madame de Bracciano fut atterrée. Le début de cet entrelien était si éloigné du sujet qu'elle
voulait amener que , rétlùchissant aux moyens d'y arriver , elle répondit presque machinalement : Oui , monsieur.
— Je n'attendais pas moins de vous, madame , dit M. de Bracciano d'un air très-satisfait ; et se rapprochant de sa femme, il lui dit confidemment :
— Vous ne sauriez croire l'immense intérêt que j'attache à la réussite de ce projet ; puisque vous êtes bien disposée à cet égard , je puis tout vous dire... Eh bien î d'après les questions et les gracieux reproches de l'empereur sur votre absence , je ne doute pas qu'il ne songe à vous pour la surintendance de la maison de l'impératrice... fonctions des plus importantes, que votre cousine madame la princesse de Guémenée remplissait, je crois, avant la révolution, auprès delà reine de France...
Jeanne voyait avec terreur la conversation prendre cette tournure confidentielle ; elle sentait qu'il lui faudrait presque arriver sans transition à la dangereuse question qu'elle voulait soulever ; pourtant elle espéra trouver un prétexte , sinon de rupture , du moins de discussion , dans le sujet même dont son mari l'entretenait alors.
160 LE COLUNEL DE iîLRVILLE.
Elle reprit donc : Je ne sais, monsieur, quel inlérèl vous avez à ce que j'accepte ces fonctions auprès de Timpéralrice , dans le cas où Tenipereur me les offrirait ; il me semble que votre position est faite pour satisfaire à Tambition la plus démesurée.
— Écoutez-moi... ma chère enfant, dit M. de Bracciano avec un accent de tendresse presque paternelle qui épouvanta Jeanne : < Je puis , je dois tout dire à la compagne de ma vie. > Jeanne fit un mouvement d'effroi. M. de Bracciano ajouta en souriant : Non pas peut-être à la compagne de ma vie actuelle , mais à celle qui sera la compagne de ma vie dans quelques années.
Quant au présent, je me rends justice... Vous êtes belle, jeune, charmante... Mes préoccupations politiques , mes lonctions , mes travaux , me rendent souvent sombre et morose ; je ne voudrais pour rien au monde venir attrister vos riantes années ; aveuglément confiant dans la loyauté de votre caractère , je vous laisse aussi libre que si vous étiez veuve... Vous avez vingt ans... c'est l'âge des galanteries, des doux propos, des coquetteries innocentes qui occupent l'esprit sans atieiu-
LE DIVORCE. lei
lire le cœur. Vous savez si j'ai jamais gêné, contrarié le moindre de vos désirs. Eh bien ! mon Dieu! pourquoi Taurais-je fait? Pouvais-je vous donner ce que je vous aurais défendu d'accepter des autres , petits soins , assiduités gracieuses ? Non , sans doute ; je vous le répète , je sais que mon heure à moi n'est pas venue... Mais dans douze ou quinze ans. . . lorsque vous aurez reconnu le vide... le néant de ces amusements d'aujourd'hui , lorsque vous chercherez le bonheur domestique, ah !.. . mon temps alors approchera. Croyezmoi , Jeanne , dès que , revenue de vos illusions de jeunesse , vous serez sur le seuil de l'âge mûr, c'^est avec plaisir que vous serrerez la main qu'un sincère et vieil ami vous offrira pour vous aider à traverser une longue et paisible vieillesse. »
Malgré l'expression de sécheresse et d'ironie habituelle à sa physionomie, M. de Bracciano semblait ému en prononçant ces paroles.
Jeanne, au comble de Tétonnement et de la douleur , car l'occasion qu'elle avait cru rencontrer lui échappait , Jeanne ne put s'empêcher de lui dire... Mais, monsieur... ce langage...
— Vous surprend, n'est-ce pas?... Eh! mon
f6> LE COLONEL DE SURVILLE.
Dieu !.. . vous êtes si entourée, je suis moi-même si occupé , que je n'ai guère le temps de vous parler... Et puis , je craindrais de me faire haïr, en vous importunant davantage... Je tiens tant à votre affection... Je bàlis tant de châteaux en Espagne , toujours pour nos vieux jours î car c'est à cette époqne que je vous attends , et que je veux vous séduire à tout prix , dit M. de Bracciano en souriant.
Puis prenant la stupeur de sa femme pour un acquiescement tacite , il reprit.
— Ce qui d'ailleurs m'enhardit aujourd'hui , c'est que j'ai à vous parler de ces fonctions de surintendante... Entre nous, je considère votre acceptation comme très-grave... moins pour le présent peut-être que pour l'avenir... Et, je vous le répète , ma chère amie , c'est surtout vers l'avenir que se tournent mes regards , puisque je dois partager cet avenir avec vous... ce que je \ais vous dire , ajouta M. de Bracciano, en baissant la voix, est du dernier secret : A cette heure l'empereur domine le monde. Sa puissance est à son apogée. 11 épouse la fille d'un grand monarque... mais les plus brillantes fortunes ont
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leurs revers. . . Qui sait si son étoile ne pâlira pas... qui sait si le tout-puissant vainqueur d'aujourd'hui ne sera pas un jour trahi par le sort des armes, auxquelles il demande trop peut-èlre?... Dans ce cas... (il faut tout prévoir ) l'inlluence que votre esprit , que votre charme , vous auront nécessairement acquise sur l'impératrice, auprès de laquelle vous seriez placée, nous deviendront d'un puissant secours... S il y a, par malheur, une réaction des souverains légitimes contre les souverains populaires, il se pourrait, comme le disait l'autre jour voire tante, que l'empereur d'Autriche fût obligé de faire cause commune avec eux ! ... Ce serait la cause de l'Europe contre la France... Alors l'impératrice serait peut-être appelée , sinon à devenir l'arbitre de ces grands démêlés... du moins à y prendre une large et glorieuse part...; placée entre un père et un époux , sa position, habilement ménagée, pourrait lui donner une double et puissante influence... surtout si elle agissait d'après les conseils sages, habiles, éclairés, d'une amie justement aimée et écoutée. Dans ce cas, quelle que soit l'issue de la lutte (pii s'engagerait entre l'empereur et l'Eu-
rope , Tamie , la confidente , pour ne pas dire la secrète directrice de la fille des Césars, serait assurée du sort le plus brillant , soit que Terapereur conservât son trône , soit que les Bourbons revinssent en prendre possession ; car , dans les avis que l'amie dont je parle donnerait à Timpératrice , les intérêts des princes légitimes seraient plus ou moins vivement plaides, selon les circonstances... Je n'ai pas besoin de vous dire que cette amie appartiendrait, par sa naissance , aux plus anciennes maisons de France... Eh bien! Jeanne , ajouta le duc d'un ton de voix insinuant et en contenant à peine les transports d'ambition qui s'élevaient en lui à cette pensée... Eh bien! ma chère Jeanne , vous devinez facilement que c'est cet admirable rôle iVamie éclairée que je désirerais vous voir jouer auprès de l'impératrice.
— A moi, monsieur! s'écria Jeanne.
— A vous, ma chère amie, n'en soyez pas étonnée ; vous le remplirez à merveille , grâce à votre séduction naturelle, et aux habiles conseils d'un homme rompu à la politique de l'Europe , et assez revenu des exagérations du devoir pour
LE DIVORCE. ICr,
savoir se plier aux circonstances , afin de les maîtriser à son profit.
La stupeur de Jeanne était si profonde, qu'elle ne pouvait répondre un mot. Son mari, la croyant très-attentive, continua : Si, au contraire, les fâcheux événements dont je vous parle n'arrivaient pas, si Tempire se consolidait, pour être plus restreinte , votre influence n'en serait pas moins grande, moins utile; l'empereur ne sera jamais dominé par un ministre... mais il peut l'être par sa femme, sans s'en apercevoir... Vous ne sauriez croire combien il était bon pour l'impératrice Joséphine , et puis , voyez-vous , avec l'âge, l'ambition s'éleint, on recherche davantage les jouissances de la famille ; si l'impératrice donnait un fils à l'empereur, et qu'elle fût habilement dirigée par une amie dévouée , peu à peu elle finirait par prendre un très-grand ascendant sur Napoléon. Or, avec de la séduction , vous eu avez , avec de Thabilcté , on m'en reconnaît , vous sentez que nous pourrions , vous et moi , diriger et utiliser cet ascendant à noire gré... et peut-être au profit de notre position...
Craignant d'avoir été trop crùnienl ambi-
lieux et d'avoir effarouché la délicatesse de sa femme, M. de Bracciano ajouta : Vous pourriez ainsi, par exemple, rendre de i^rands services au parti royaliste... obtenir bien des grâces, non pour vous, qui êtes la personne du monde la plus désintéressée , mais pour les vôtres... Vous comprenez, ma chère enfant, que tout ceci est fort grave... Je n'en ai jamais dit un mot à personne : je vous en parle , parce que je compte sur vous pour m'aidera obtenir cette place qui, par suite, comme je crois vous Tavoir démontré, assure notre avenir, en tout état de cause, d'une manière inébranlable.
A mesure que madame de Bracciano avait écouté son mari ; ses idées , d'abord confuses , s'étaient peu à peu éclaircies; elle avait clairement distingué , à travers les semblants dont il avait coloré son discours , que le duc ne songeait qu'à se faire de sa femme un instrument qui , dans toutes les chances données, pût servir à son ambition et à ses ténébreux desseins.
Madame de Bracciano crut trouver un excellent prétexte à une grave discussion dans la proposition formelle que son mari venait de lui faire.
Elle lui répondit, après un silence de quelques minutes :
— Je regrette beaucoup , monsieur, de venir contrarier vos projets ; mais je vous prie formellement de ne faire aucune démarche en mon nom ou au vôtre pour obtenir la place de surintendante de la maison de rimpcratrice.
— Et pourquoi cela , madame ?
— Parce que Tempereur me l'offrirait demain, monsieur, que je la refuserais.
— Vous la refuseriez! s'écria le duc stupéfait; vous la refuseriez! et tout à riieurc vous m'avez donné presque votre consentement ! vous m'avez encouragé à vous dévoiler tous mes plans , à vous dire mes plus secrètes pensées ! ajouta-t-il en la regardant d'un air soupçonneux.
— Je ne vous ai rien promis , monsieur. Si je ne vous ai pas interrompu , c'est que je voulais voir jusqu'où pourrait aller votre ignorance complète de mon caractère...
— Que voulez-vous dire , madame ?
— Franchement monsieur, me croyez-vous faite pour servir d'instrument à votre ambition ,
pour être la complice de vos menées souterraines ou de vos ingrates espérances?
— Madame... vous vous méprenez , vous ne m'avez, je le vois, pas compris , dit froidement le duc , contenant son regret de s'être presque dévoilé.
Les âmes basses et méchantes redoutent toujours les trahisons qu'elles sont capables de faire, etle duc méconnaissait assez Jeanne, pour craindre son indiscrétion au sujet de ce qu'il lui avait dit sur la chute possible de l'empereur.
— Je ne me méprends pas , monsieur ; vous m'avez positivement dit qu'une fois placée auprès de l'impératrice je pourrais , par mon habileté , acquérir assez d'influence sur elle pour diriger à mon gré et au vôtre l'ascendant qu'elle prendrait nécessairement sur l'empereur, et que dans le cas où Napoléon tomberait un jour sous les efforts des rois coalisés...
— Madame, s'écria le duc en devenant pâle de crainte , pas un mot de plus , ce serait indignement abuser d'un moment de confiance et d'abandon.
— Monsieur , vous vous oubliez ; je n'ai pas
sollicité votre confiance... vous m'avez dit vos secrets... parce que vous me croyiez capable de servir des projets que je ne veux pas qualifier... Mais vous pouvez être tranquille et compter sur ma discrétion.
— Je fais mieux , madame , je compte assez sur votre bonté , et , s'il faut le dire , sur votre intelligence de vos devoirs, pour être certain que vous accepterez les fonctions que je demanderai formellement à l'empereur en votre nom.
Madame de Bracciano regarda son mari avec étonnement , et lui dit :
— Monsieur, cette insistance est au moins bizarre... et vous avez trop de bon sens pour y persister.
— Madame , dit froidement le duc , j'ai l'honneur de vous dire que vous accepterez les fonctions.
— Mais, monsieur...
— Madame , j'ai l'honneur de vous répéter que vous les accepterez...
— Mais, monsieur !
— Mais, madame , je le veux.
— Vous le voulez, monsieur !.. . Et de quel
droit ? et quelle sera la puissance qui me forcera d'obéir?
— Ma volonté , madame.
— Votre volonté ! . . . Monsieur, Tambition vous rend insensé !
— Pas tant que vous croyez. . . et pour prouver que j'ai Tesprit très-sain , écoutez bien , madame, ce que je vais vous dire. Depuis trois ans je vous ai épousée.. ; grâce à moi, les grands biens de votre maison vous ont été rendus ; grâce à moi, vos parents dans Texil ont été rappelés... C'est peu... ce n'est rien, je le veux bien... Vous êtes d'une antique noblesse , je suis Jérôme Morisson , fils de mes œuvres. L'empereur , dans son système de fusion , a voulu rallier Tempire à l'ancien régime par quelques mariages comme le nôtre; c'est à ces vues toutes politiques que j'ai dû le bonheur d'être votre époux , je ne le nie pas ; à peine marié, je ne me suis pas dissimulé l'antipathie que je vous inspirais. Qu'ai-je fait? en ai-je montré le moindre ressentiment? Non ; discrètement je me suis éloigné , vous laissant votre liberté ; ce que j'ai souffert de cette aversion , je ne l'ai jamais trahi , vous ne l'avez
jamais su. Vous n'avez pas de vanité, madame , mais vous avez la conscience de ce que vous valez; vous croirez donc que je n'exagère rien en vous disant qu'il m'a été pénible , cruel , de vivre seul, isolé dans mon intérieur , lorsque j'avais une femme jeune et belle. Je sais qu'autrefois , et entre grands seigneurs , rien n'était plus commun que ces existences complètement séparées , et indifférentes l'une à l'autre...; mais moi, je vis de nos jours...; mais moi je suis du peuple, madame, et je pourrais à la fin trouver vos manières beaucoup trop aristocratiques pour moi...
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Vous allez le savoir, madame... Et puisqu'il faut vous l'apprendre... je me lasse à la fin d'être seul à faire des sacrifices , je me lasse d'être compté pour rien dans mon ménage , je me lasse de vivre dans l'isolement. De deux choses l'une, madame : ou vous partagerez mon existence à la cour de l'empereur, ou je donnerai ma démission de mes emplois , et nous irons vivre paisiblement dans une de vos terres , afin de ne pas compromettre l'avenir. En un mot , ou j'assurerai ma position par votre adhésion à ce que je vous pro-
pose, OU j'abandonnerai une carrière qui , malgré les plus ])ri liantes apparences , ne me paraît pas olïrir des garanties assez suffisantes pour y engager l'avenir,.. C'est mon dernier mot.
Madame de Bracciano vit avec une secrète espérance sa conversation avec son mari s'engager dans cette voie de contradiction.
Croyant le moment favorable pour parler d'un projet qui, pour ainsi dire, palpitait en elle, Jeanne dit au duc :
— Je vous remercie , monsieur , de poser les faits aussi nettement ; je ne serai pas moins franche. Je refuse absolument d'être attachée à l'impératrice en quelque qualité que ce soit.
— Vous refusez , madame... prenez bien garde...
— J'envisage parfaitement bien , monsieur , toutes les suites de mon refus.
— Allons, madame , dit le duc avec un sourire amer , soit... je n'ai pas le droit de me plaindre... je trouve de trop grandes compensations dans l'avenir qui me reste : passer tous les instants de ma vie près de vous , oublier les vanités de l'ambition pour le bonheur domestique , jouir
enfin , maintenant , dans votre intimité , de cet avenir paisible que je ne croyais réservé qu'à mes vieux jours...; c'est après tout, se vouer au vrai bonheur et renoncer à des félicités menteuses.
Le cœur de Jeanne battait à se rompre ; elle avait sur les lèvres le mot fatal de divorce; IVn- Iretien en était arrivé à ce point , qu'elle ne pouvait hésiter davantage, elle répondit d'une voix émue :
— L'intimité... la vie intérieure dont vous parlez, monsieur... est désormais impossible entre nous...
— Impossible... madame?
— Oui , monsieur. Pour vivre ainsi dans Tisolement et dans la retraite , il faut se trouver liés l'un à l'autre par de grands rapports de caractère, d'âge , d'esprit , d'habitudes...
— Ah çà , madame , parlez-vous sérieusement ? Suis-je ou non votre mari ?
— Je ne vous ai pas caché , monsieur , les causes qui m'ont fiiit consentir à notre union ; ma reconnaissance profonde pour une parente qui m'avait élevée , et dont j'assurais ainsi l'existence.
ili LE COLONEL DE SLRVILLE.
— Ceci est, en vérité , très-flatteur pour moi, mais je voudrais savoir le résultat de toutes les impossibilités que vous m'alléguez.
— L^ résultat , monsieur, est que je ne consentirai jamais à vivre avec vous dans une de nos terres.
— C'est fabuleux , dit le duc en passant la main sur son front comme s'il ne croyait pas à ce qu'il entendait. Ah çà ! madame , vous voulez plaisanter apparemment ? Vous me croyez donc bien stupide et bien aveugle ? Vous ne consentirez jamais à vivre avec moi dans une de nos terres ? dites-vous. Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que je n'ai pas mes droits? est-ce que je ne sais pas comment on vient à bout des femmes capricieuses et folles ? Est-ce que vous croyez que, parce qu'il vous plaira de dire non, je n'aurai pas le courage et la volonté de vous dire si?
En parlant ainsi , le duc , dont la colère s'était jusqu'alors contenue, et qu'il réprimait à peine , s'animait de plus en plus.
— Mais je suis absurde de vous répondre seulement... J'ai été trop faible jusqu'à présent: j'ai supplié au lieu d'ordonner ; j'ai subi mille ennuis
doiJt je devais me débarrasser, à commencer par voire tante qui, dès demain, puisqu'il en est ainsi, quittera cette maison. Ah ! madame, vous ne savez pas à qui vous avez affaire... je saurai vous réduire.
— Ces discussions sont indignes de vous et de moi , monsieur , elles prouvent seulement que désormais il nous serait impossible de vivre ensemble. 11 est un moyen de tout concilier ; l'empereur donne lui-même Texemple... du divorce !
Jeanne dit ces mots avec un calme , avec une assurance parfaite , quoique Témotion qu'elle comprimait fût terrible.
M. le duc de Bracciano fit entendre un bruyant éclat de rire sardonique.
— Ali ! ah ! ah... le divorce... c'est en vérité fort commode et parfaitement bien imaginé...
Deux larmes brûlantes brillèrent un instant dans les yeux de Jeanne ; elle reprit d'une voix altérée :
— Ce n'est pas d'aujourd'hui , monsieur, que j'ai songé à une séparation. Jamais je ne consentirai à ce que vous exigez de moi. Je vous dis que celle séparation est indispensable !
— Indispensable ! ah çà ! vous rêvez, madame. Est-ce que je consentirai jamais à un divorce , moi , Est-ce que vous savez seulement dans quelle condition le divorce est possible ? Est-ce que vous connaissez les entraves de toutes sortes dont l'empereur lui-même...; mais je suis fou de répondre sérieusement à une folie , à une boutade d'enfant gâté... Mille pardons , madame, voici Theure du conseil d'État... Réfléchissez à ce que je vous ai dit ; croyez-moi... ne me poussez pas à bout... faites ce que je vous demande dans votre intérêt et dans le mien... ou sinon , tenez... vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que c'est qi;e le pouvoir incessant d'un mari. . . résolu à être le maître... absolument le maiire chez lui... J'aurai pour moi la loi , le droit , l'opinion publique , l'appui de l'empereur, car on n'a pas le moindre reproche à faire à ma conduite envers vous... Adieu, madame, n'essayez pas une lutte dans laquelle vous n'auriez pas l'avantage , je vous en préviens.
Le duc lit un mouvement pour sortir. Jeanne, égarée par le désespoir, par la crainte, tomba à ses genoux, et s'écria en joignant les mains : —
LE bIVORCE. 177
Monsieur, par grâce... par pitié... ne me refusez pas...
— Vous refuser... mais quoi, madame?
dit le duc stupéfait, et tâcliant de relever sa femme.
— Consentez à ce que nous nous séparions , monsieur... Lorsque tout à Theure je vous ai demandé un moment d'entretien , c'était pour vous demander cela. Eh bien! oui... je vous Tavoue... il m'est impossible de continuer à vivre avec vous. Je ne vous accuse pas... c'est moi seule qui ai tort... Quand j'ai contracté cette union, j'étais si jeune, que je ne prévoyais pas l'avenir... Vous ne savez pas ce que je souffre , monsieur... Par pitié , ne me rendez pas à tout jamais malheureuse... ne me poussez pas au désespoir... 11 existe maintenant entre nous un abîme infranchissable... Soyez bon... soyez généreux... consentez à notre séparation.
— Mais vous êtes folle, madame... mais c'est impossible... mais pour quelle raison?
— Par pitié, monsieur... je vous dis que nous ne pouvons plus vivre ensemble... Je vous dis qu'il est des raisons qui rendent cette séparation
r,8 LE COLONEL DE SURVILLE.
intiispensable... je vous dis que je mourrai plutôt, voyez-vous, que de rester dans celte maison ! En entendant ces mots, prononcés avec l'accent de la vérité, envoyant la pâleur, les larmes, le bouleversement de la physionomie de Jeanne , M. de Bracciano resta stupéfait , croisa ses bras sur sa poitrine, et dit d'une voix sourde, pendant que sa femme , la tête cachée dans ses deux mains , éclatait en sanglots :
— Je comprends tout... maintenant! Il est donc vrai... Je ne m'étais pas trompé... j'avais été assez sot pour croire à l'honneur de cette femme... comme si, dans sa caste, on n'était pas corrompu en naissant !
A ces paroles outrageantes, madame de Bracciano se releva vivement , les joues colorées d'indignation , l'œil étincelant de fierté.
— Pas un mot de plus , monsieur, s'écriat-elle avec un geste de dignité sublime ; pas un mot de plus ! ne profanez pas , par vos odien\ soupçons, le sentiment le plus pur qu'il y ait au monde... Eh bien! oui... j'aime... j'aime avec passion... j'aime avec délire le plus noble des hommes !
LE DIVORCE. i'.9
— Elle Tavoue... Vit-on pareille impudence ! s'écria le duc avec rage !
— Oui, je l'avoue... parce que je serais morte mille fois plutôt que de flétrir le nom que vous m'avez donné et que j'ai librement accepté!... Oui , j'avoue cet amour parce qu'il honore celle qui le ressent autant que celui qui l'inspire... Oui , j'avoue cet amour, parce que vous comprendrez peut-être maintenant que nous devons être à jamais séparés.
— A jamais séparés ! s'écria le duc ; ah ! vous croyez cela , madame ? Ah ! vous croyez qu'il ne s'agit que d'aimer le premier muguet venu pour venir dire ensuite à l'honnête homme à qui vous appartenez devant Dieu et devant la loi : « Séparons-nous, monsieur, j'aime avec passion, j'airne avec délire ?» Ah ! vous donnez un crime pour excuse à une séparation sacrilège !... En effet, madame , il faut que vous aimiez jusqu'à la folie pour oser me tenir un tel langage , pour avoir cru que je serais assez misérable ou assez sot pour consentir à un divorce après un tel aveu...
— Mais que pouvez-vous prétendre, monsieur, d'une femme qui vient vous dire que son cœur
ne vous appartient plus, qu'il ne vous a jamais appartenu ! Après cette terrible explication , pouvons-nous rester sous le même toit. . . Eh bien i j'admets , monsieur, que vous vous refusiez à un divorce... demain, aujourd'hui même. . moi et ma tante, n'abandonnerons-nous pas celte maison pour n'y jamais rentrer ?
Le duc avait, peu à peu , repris l'empire qu'il avait toujours eu sur lui , il se calma, ses traits offrirent l'expression d'un sang-froid sardonique plus effrayant que la colère.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites, madame... Votre tante quittera cette maison ce soir; mais vous, jamais... Ah! nous en sommes aux aveux ! eh bien ! tant mieex, madame, vous me mettez à l'aise... Vous m'avez avoué votre criminel amour pour me prouver que nous devions nous séparer ; moi, je vais vous avouer toutes les causes honteuses qui m'empêchent de me séparer de vous.
— Vous m'épouvantez, monsieur...
— C'est un pressentiment, madame. Ecoutezmoi donc... Je suis fils d'un artisan... J'élais sans nom , sans fortune, lorsque la révolution éclata ;
je m'y jetai à corps perdu, je fis mon chemin ; Tempereur arriva , il acheva ma fortune. Mais cette fortune était précaire, je tenais tout de lui, je pouvais tout perdre avec lui. Vous avez le cœur tendre, madame; eh bien! moi, je suis cupide, je suis glorieux. Voilà pourquoi ma position ne me satisfaisait pas. J avais des places, et pas de patrimoine; j'étais duc de Bracciano, mais Jérôme Morisson n'avait aucune alliance; sa noblesse d'hier n'avait pas de racines...
L'empereur résolut de m'unira vous, madame. Ce mariage satisfaisait ma cupidité. L'empereur vous a rendu , à vous et à votre tante , pour plus de quatre millions de biens fonciers...; ce mal'iage satifaisail mon ambition et ma vanité , car il m'alliait à une des plus anciennes maisons de France , et dans le cas où l'empire ne durerait pas , dans le cas où les Bourbons reviendraient sur le trône (que vous m'aidiez ou non dans mes projets relatifs à l'avenir), je veux ménager nos parents , de telle sorte que je trouve en eux les auxiliaires les plus dévoués... si un jour ils m'étaient nécessaires. Voilà, madame, pour quelles raisons , tant que j'aurai un souille de vie , tant
EUG. SUE. iC>
182 LE COLOiNEL DE SURVILLE.
que j'aurai Tombre d'une volonté , je ne consentirai jamais à un divorce.
— Eh bien ! monsieur ! s'écrie Jeanne, je comprends tout... maintenant! Gardez mes biens , je vous les abandonne... Laissez -moi seulement la pension la plus modique... je ne prétends à rien de plus. . . A ce prix consentez à notre séparation.
— Si vous aviez la tête à vous, madame , je pourrais m'offenser de cette offre , qui est un nouvel outrage. En admettant même que je fusse assez misérable pour accepter ce que vous me proposez , le divorce me priverait d'une alliance à laquelle je tiens pour mille raisons que je vous ai suffisamment déduites.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! dit Jeanne en cachant sa figure dans ses mains.
— C'est vous , madame , qui m'avez donné l'exemple de la franchise. Tant pis si ce que je vous dis vous blesse. Quant à votre cœur, j'y ai peu compté... Je ne me fais pas illusion; mais je vous croyais des principes assez sûrs pour ne pas craindre de jouer le rôle d'un mari trompé... J'essayai pourtant de vous plaire... je n'y réussis
pas... Je me consolai en pensant aux avantages réels que m'offrait notre union... Quoique les airs dédaigneux et les sarcasmes de voire tante me fussent insupporlables , je consentis à liabiter avec elle ; quoique votre intimité avec votre cousin , le colonel de Surville, me déplût. Je vous répète que je vous croyais des principes assez sûrs pour' voir celte liaison avec impatience, mais sans crainte sérieuse... Je m'étais trompé... M. de Surville a indignement abusé de la facilité qu'il avait à vous voir.
— M. de Surville! s'écria Jeanne stupéfaite... M. de Surville !...
— Eh ! mon Dieu , madame , je vous crois ; cet amour a été tout platonique, tant mieux... Mes soupçons étaient faux , tant mieux encore... Vous aimeriez mieux mourir que de trahir vos devoirs... tant mieux encore ; je le crois fermement. Vous vivrez et vous ne les tsahirez pas , je vous en réponds , car maintenant je vous surveillerai... A son retour, M. de Surville ne mettra pas les pieds chez moi ; et dès demain , votre tante quittera cette maison... Maintenant, madame , j'espère que vous devez être désormais
convaincue qu'il est inutile de prononcer le mot de divorce ; vous me paraissez assez peu connaître les lois ; je vous apprendrai donc une fois pour toutes que le divorce ne peut avoir lieu que par consentement mutuel ou pour sévices graves , incompatibilité d'humeur ; quant au premier moyen , je n'y donnerai jamais mon consentement. Quant aux seconds , j'ai toujours eu pour vous les égards et le respect que votre position commandait. L'incompatibilité d'humeur se révèle par des violences , et je défie qu'on me cite un fait de celte nature.
Enfin , pour donner un dernier coup , un coup mortel à vos espérances , madame , je dois vous dire que, par cela même que l'empereur vient de divorcer et que cette mesure a été d'une extrême gravité , il est trop grand politique pour ne pas se montrer inexorable pour les abus qu'on voudrait tenteï* d'introduire en s'autorisant de son exemple ; je vous dirai qu'il a formellement refusé son adhésion à deux divorces, dont l'un était demandé par consentement mutuel , et dont l'autre semblait autorisé par la conduite scandaleuse de la femme et les plaintes fondées du mari...
Comme vous pourriez douter de ce que je vous dis, je vous apporterai, en revenant du conseil d'État , les notes écrites de la main même de Tempereur sur ces demandes... Mille pardons, madame , je me rends aux Tuileries.
— Je vous y accompagnerai , monsieur, dit tout à coup madame de Bracciano en essuyant ses larmes et en relevant la tête avec dignité. Je me jetterai aux genoux de Tempereur et je lui dirai tout.
— Ce n'est pas vous , mon enfant... c'est moi qui vais à l'instant parler à l'empereur , dit la princesse de Montlaur en ouvrant la porte de la chambre à coucher de madame de Bracciano.
— Ma tante! s'écria Jeanne en se précipitant dans les bras de la princesse.
— Vous nous écouliez , madame !... dit insolemment le duc de Bracciano.
— Dieu et une mère peuvent tout entendre , monsieur... répondit madame de Montlaur avec dignité ; puis elle dit à sa nièce en la reconduisant doucement jusqu'à la porte de sa chambre : Rentrez chez vous, mon enfant... Attendez-moi.
Jeanne , brisée par tant d'émotions , tomba
accablée sur un fauteuil ; sa tante ferma la porte, revint dans le boudoir, sonna, et dit à M. deBracciano , avec un sourire de mépris écrasant :
— M. Morisson , vous êtes bien lâche ; mais vous êtes bien cruel...
Un valet de chambre entre.
— Ma voiture , dit la princesse.
— Comment, madame ! s'écria M. de Bracciano, vous allez...
— Aux Tuileries... tout dire àrempereur.