‹ Le colporteurChapitre 1 sur 9 · Le colporteur · texte numérisé non relu

Le colporteur

Au plus fort de l'insurrection qui désola la partie ouest de la France vers la lin du siècle dernier, on voyait, à quelque distance des Herbiers, au centre de cette province si célèbre du Bocage, un petit château que sa situation inal)ordal)le dans des gorges profondes, des

l'orcls, des hiuvères, avait préservé jusque là des nmllieurs de la guerre civile. Cet humble manoir, qui était assez semblable du reste aux autres gentilhommières (jui couvraient toute la contrée, ne se composait que d'un corps de logis à deux étages, et de deux tours dont les girouettes rouillées avaient peine à s'élever au dessus des massifs d'arbres qui l'enveloppaient et le cachaient presque en entier. Il appartenait alors à un hobereau appelé le marquis de la Fougeraie, qui avait trouvé moyen de conserver intacte l'habitation de ses pères, lorsque tant d'autres édifices de ce genre avaient été détruits et renversés dans le voisinage. Il est vrai que le marquis, suivant l'exemple de quelques autres nobles du Bocage, n'avait pas émigré, confiant dans la position inaccessible de son donjon et dans le dévouement à toute épreuve des habitants du village qui en était la dépendance. On savait que tous se seraient fait tuer sans regret pour le défendre, et cet énergique attachement des

anciens vassaux ilc la Fougoraio, lo peu d'iiupoilaïKiî décolle liahilulioii, avaient l'ail aut.inl (Hie la iliflicuUc de ses abords et <jue la prudence dunianjuis pouren éloignei- les ilévaslatourfî.

M. de la Tougeraie en eflet, prenait bien unepart active à la guerre de partisans qui se laisait continuellement dans le Bocage, car il eût cru mancpier à ses préjugés et à ses devoirs de caste en abandonnant cette cause de la légitimité qui était aussi la sienne et celle de ses amis; mais il n'avait eu garde de se mêler, bannière au vent, à celle troupe bizarre de gardes-chasse et de paysans, qui, sous les ordres de Charelte, avait pris le litre iVarmin royale cl livrait des batailles rangées. Plus timide, il s'était mis, il est vrai, à la tète des liabitanls du village de la Fougeraie, mais il se contentait de se tenir sur la défensive contre les Bleus, ou, si les besoins du parti exigeaient quelques coups de main, il avait soin (|uc ces rares expéditions se lissent assez loin de son

manoir , et alors il portait, comme les autres chefs vendéens , un de ces noms d'emjjrunt qui étaient destinés à dépister la police républicaine.

Cependant il est probable que, malgré toutes ces précautions, le ci-devant marquis n'eût pu échapper long-temps aux soupçons, s'il n'avait eu, môme dansie parti contraire, des protecteurs puissants qui fermaient les yeux sur ses fautes et s'efforçaient de les laisser impunies. L'un de ces protecteurs n'était rien moins qu'un neveu du marquis, le jeune baron delà Fougeraie, ancien olïîcier aux gardes, et qui, peut-être dans le but de sauver sa vie, avait accepté du service dans l'armée de la Convention. Les officiers expérimentés étaient rares à celte époque et ils étaient d'une absolue nécessité pour l'instruction des recrues qui arrivaient sans cesse; aussi, malgré son titre de ci-devant, le commandant Fougeraie avait-il acquis une grande importance parmi les Bleus, et, bien qu'il désavouât bien haut

l'opinion arislocralique de son parent, bien que son parent manifestAt pour lui (l:ins toutes les occasions une haine véritable, on n'en disait pas moins que ce jeune lionime, par son crédit, avait préservé plus d'unefois son oncle d'une ruine compUHe. On ajoutait tout bas (jue s'il se compromettait si souvent au sujet de l'incorrigible marquis, c'était surtout dans le but de plaire à mademoiselle Amélie de la Fougeraie, fille uni(jue du chef vendéen et qu'il aimait depuis son enfance; maison ajoutait aussitôt que le ciel tomberait sur la terre avant que le vieil aristocrate consentît à donner sa fille à un ^ans-culotte, quels que fussent les services qu'il eût reçus de lui.

Le marquis était un homme fier, hautain, ([ui, n'ayant jamais quitté son petit manoir, n'avait pas été à mémede juger par comparaison de l'humilité réelle de son nom et de sa fortune. Il n'avait accepté la suprématie d'aucun des officiers supérieurs de l'armée catholique et royale; il faisait la guerre [)our son

compte, quaiul et coimnc il l'entendait. Cependant il n'avait garde de rompre avec les chefs d'une insurrection qni défendait la môme cause que lui; ne voulant pas être leur subordonné, il s'était feit leur allié et leur ami. Pendant les courts loisirs que celte guerre acharnée laissait à l'armée vendéenne, on donnait des fêtes à la Fougeraie. Plusieurs l'ois le marquis réunit secrètement chez lui les restes de cette noblesse mutilée, errante et sans asile, qui, en désespoir de cause, s'était jetée dans la guerre civile. Barons et comtesses venaient furtivement au manoir, en costumes (le paysans et de paysannes. Là, on parlait avec douleur du passé et avec espérance de l'avenir j on se parait de cocardes blanches, on distribuait des scapulaircs aux gars qui faisaient sentinelle autour du château, on criait Vive le roi quand môme ! Et ces conspirations au petit pied se terminaient d'ordinaire par d'excellents diners pour chacun desquels le marquis dépensait un vingtième de ses revenus de l'année.

La reine de ces fuies était la belle et gracieuse Amélie de la Fou^'eraie. Privée de; bonne heure d'une mère dont elle avait été l'idole, mademoiselle Amélie avait passé son enlimcedans ce vieux château, sans autre compagnie que celle du manjuis, qui avait dirigé lui-même son éducation. Son cousin qui, du temps de la royauté, était venu parfois passer ses congés de semestres au château, n'avaitosé ea franchir le seuil depuis qu'il s'était jeté dans le parti révolutionnaire, et la jeune (ille, quolcjuc douée d'un caractère gai, cxpansifet éminemment social , était arrivée à l'âge de vingt-deux ans sans savoir ce que c'était que le monde dans lequel elle était faite pour l)iiller. Aussi fut-ce pour elle une époque de bonheur et de triomphe que celle où une partie de cette foule bruyante échappée aux salons du faubourg Saint-Germain et de Versailles vint animer la solitude où elle était née. Oubliant les malheurs de la patrie, et les circonstances funestes ([ui avaient amené dans ce vieil édi-

iice, au Ibnd de la Vendée, tous ces malheureux restes d'une caste proscrite et persécutée, l'insouciante jeune fille n'osait en vouloir à cette révolution qui avait l'ait un séjour de plaisirs, d'enthousiasme et de bruit, d'une habitation silencieuse où sa vie s'était écoulée jusque là si monotone et si triste.

Cependant, avant le moment où commence cette histoire , cette phase brillante du château et de la famille de la Fougeraie semblait avoir cessé tout à fait. Sans qu'on en connût la véritable cause , le vieux manoir était redevenu tout à coup plus solitaire que jamais ; plus de nobles et nombreux visiteurs chantant des airs royalistes le soir sur la terrasse du château ; plus de distributions de cocardes blanches , de scapulaires et de bouteilles de vin aux paysans du village. Le marquis et sa fille ne sortaient plus et ne se montraient pas même le dimanche à la messe que disait furtivement au coin d'un bois un prêtre proscrit. Amélie n'allait plus comme autrefois visiter les

malades dans les chaumières voisines et portcides secours :uiv malliourcuK ruinés par la guerre. Quand les paysans parvenaient ;\ l'entrevoir à sa fenêtre , elle leur semblait de plus en plus pâle, comme si elle était en proie à quel«|ue douloureuse maladie; ses yeux étaient cernés, rouges de larmes, une maigreur cfl'ayantc avait remplacé sa l'raîcheurd'autrefois. La conduite du ci-dcvanl marcjuis n'était pas moins étrange. Les seules personnes qui pussent pénétrer au château étaient quelques chefs de partisans qui , relevant immédiatement de lui , venaient apporter des nouvelles et demander des ordres. Il est vrai que l'arrivée de Lechelle à l'armée de la république dans la '','endée venait de donner à la guerre une activité nouvelle et que le parti royaliste n'avait pas de trop de tous ses défenseurs pour faire face au danger', qui devenait chaque jour plus pressant. C'eût été peut-être un motif de plus pour M. de la Fougeraie decommencer ces diversions hardies qui

Page 1