‹ Le colporteurChapitre 2 sur 9 · IG · texte numérisé non relu

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lui avaient dOi-iné une c^ilaine impoitaiiec dans ic pays; mais il semblait frappé d'impuissance et d'indifférence depuis i'époquo dotit nous parlons. Il était devcTî'T presque invisible ; quelquefois seulement on le voyait rôder le soir autour du château, son fusil double sous le bras , regardant avec défiance tous ceux qu'il rencontrait, ne répondant à aucun des saints qu'il recevait. Ses traits, comme ceux de sa lille, semblaient avoir été bouleversés par la maladie ou par quel([ue grand chagrin dont le secret avait été étouffé tout entier sous les murs du vieux manoir. Les domestiques eux-mêmes ne savaient rien ou du moins feignaient de ne rien savoir, et d'ailleurs , tel était le respect qui s'attachait dans le pays au nom de la Fougeraie, que les habitants du village, devinant qu'il y avait là un mystère que voulait cacher leur seigneur,, n'osaient même désirer de le pénétrer.

Cet état de choses durait donc déjà depuis six mois environ lorsqu'un soir d'été, vers les

f|nalrt\ Iionros, une aj^'ilalion c\lraonlinaircs(î inanilV'Sla subilcincnt :"i la l'oiigoraic, < omniL* si une nouvelle iniporlarite venait de se répantlrc parmi les paysans. Ce village, hàlisiir une Iiauleur que dominait pourtant le manoir seigneurial , avait eel aspeet tout paitieulier qu'ont encore aujourd'hui les villages de la Vendée. Chaque habitation, isolée des autres, avee son toit bas et plat recouvert de tuiles bondR'es , était en partie cachée par les vignes et les lierres qui serpentaient le long des murailles et autour des fenêtres étroites et grillées. Une haie vive de groseillers sauvages et d'aubépine entourait les jardins derrière cha- (juc maison, et un grand chêne étendait ses rameaux épais au dessus de chacune d'elles , con)nie pour les cacher à la vue. Il en résultait que, de quelque coté que se portât le regard , il ne rencontrait qu'une verdure sombre sous laquelle il fallait de l'attention pour dérouvrir des habitations humaines La végétalion débordait partout sur les chaumières, eldu

point élevé où elles se trouvaient placées, on la voyait se répandre de tous cùtés comme une mer de verdure jus<prà l'extrémité de l'holizon, se déchirant à peine pour laisser passer çà et là un rocher aigu ou la flèche de quelque clocher paroissial.

Cependant, en ce moment, l'aspect solitaire que cette Inxuriante végétation donnait au hameau avait disparu. Les habitants couvraient la petite place communale autour de laquelle étaient disposées les habitations et se parlaient à voix basse et avec chaleur en désignant le château qui s'élevait au bout de l'esplanade, comme si de là fût venu quelque ordre important qu'il fallait exécuter au plus tôt. Les hommes avec leurs culottes rayées, leurs vestes rondes , leurs larges chapeaux de dessous lesquel s'échappaient de longs cheveux noirs , étaient debout sur leurs portes, surmontées d'une croix grossièrement tracée à l'eau de chaux, et nettoyaient de vieux fusils depuis long-temps suspendus à la cheminée de leurs

«-ihanes. l'ar (cs pui ti's cnti ounciIls ou pou vait apercevoir ces intérieurs vendéens si caractérisés avec leurs grands lits de six pieds de haut , leurs bahuts et leurs armoires de c^M'isier'poli , leurs bénitiers de faïence peintes et leurs images de saints. Quehiues femmes aux coillés de mousseline tombant sur les épaules, au fichu rouge coquettement drapé sur les épaules, au jupon rayé, aux petits sabots noirs, se mêlaient dans la foule et parlaient à voix basse, avec exaltation, comme pour exciter les maris à bien faire leur devoir. Tous semblaient se préparer énergiquement à ((uelque entreprise périlleuse où le fanatisme religieux avait sans doute une bonne part , car les conversations étaient souvent interrompues par des signes de croix.

Le personnage important de cette troupe était un paysan d'une cinquantaine d'années, à l'œil vif et alerte , à la tournure dégagée , pour lequel tous les autres semblaient avoir nne grande déférence. Il n'avait pourtant rien

(jui le (lislinguâl du commun du ses eamara- <les qu'un pclit cliapelel de bois suspendu à son cou 5 mais son air de supériorité, son ton péremploirc, le faisaient promptementreconnaître pour un favori du marquis de la Fougeraic , le dieu du pays.

Ge paysan était l'ancien sacristain de la paroisse, et le bruit courait que seul il partageait avec le marquis le secret de la retraite de l'ancien curé, dont il semblait avoir conservé toute l'influence sur les simples paysans. C'était à lui que le marquis avait confié la lieutenance de sa petite armée, et ilest juste de direque l'intelligence et l'aveugle dévoùment del'ex-sacristain avaient pleinementjustifié ce choix. L'humble dignité ecclésiastique dont il avait été décoré avant l'insurrection inspirait un respect que sa bravoure personnellen'avaitpasdiminué; d'ailleurs il avait cette éloquence rustique et ferme qui impose à des gens faibles et impressionnables, et on savait qu'il eût été dangereux de désobéir à monsieur le sacristain.

Cet homme, nprès avoir pairouru une à une toutes les maisons du village, adressant à chaque habitant une allocution particulière dont l'effet avait été les démonstrations hostiles dont nous avons parlé plus haut, se plaça au pied d'un des grands chênes qui se groupaient autourdu communal et fit un signe pour appeler autour de lui les habitants du village. En un instant , presque tous furent près de lui, les uns avec leurs fusils, d'autres avec de vieux sabres évidemment enlevés aux Bleus dans quelque escarmouche; d'autres enfin, armés seulement de faucilles et d'in struments de labourage. Les femmes et les enfants n'avaient pas osé approcher par respect et se tenaient à distance, quoique leurs mines attentives prouvassent sudisamment que ce n'était pas la curiosité qui manquait.

Lorsque le sacristain se vit entouré de tous les hommes valides du hameau , il leva la main comme pour réclamer le silence; puis , examinant tous les visages comme pour s'assurer (pi'il

n'y avait dans l'assemblée ni indiscrets ni traîtres, il ota son large chapeau et dit d'une voix rude et accentuée :

— Gars de la Fougeraie, monsieur le marquis vous fait savoir que vous soyez tous prêts à partir une heure après l'angélus. Tenez-vous en état de grâce et dites votre chapelet , parce que le bon Dieu et Notre-Dame d'Auray sont en colère contre vous. S'il y en a qui soient tués par les Bleus, monsieur le curé m'a dit qu'il leur donnait l'absolution et qu'ils iraient dans le saint paradis; s'il y en a qui trahissent, ils iront en enfer et ils brûleront avec les démons; s'il y en a qui s'égaillenl avant qu'on le leur aildit, ils auront à faire à moi., vous me connaissez... c'est entendu. Une heure après l'angélus...

Et il rompit l'assemblée par un geste impérieux. Quelques-uns s'éloignèrent, mais d'autres, plus curieux ou plus zélés, voulurent questionner l'orateur.

— Sacristain, demanda l'un d'eux que la

possession d'un véritable fusil de munition rendait plus important et pins hardi que les autres, savez-vous où nous devons ce soir faire la chasse aux Bleus, au moins ?

— Ou'esl-ce que ça lo l'ait à toi? répondit le chef en lui jetant un regard de travers j est-ce que M. le marquis a dos comptes à te rendre ?

Le malencontreux questionneur dispainl dans la foule. Cepeiulant un autre qui semblait être un gros bonnet de l'endroit ne se découragea pas.

— Dites donc, cousin sacristain, dit-il d'un ton flallenr, est-ce que M. le marquis ne viendra pas avec nous au moins?...

Sans doute un degrédeparentéoudeségards particuliers faisaient un devoir au Vendéen de répondre h celui-ci avec plus de politesse, car il répliqua en grimaçant un sourire :

— Si.

Le questionneur, tout fier de cette déférence (jui était pour lui un véritable triomphe en

présence de ses timides camarades, continua ses questions :

— Il n'est donc plus malade, M. le marquis?

— Non.

— Et notre demoiselle sa fdle ?

Le sacristain, impalienté^lui tourna le dos, et dit en élevant son chapeau au dessus de sa tête, comme pour prendre congé :

— Gars de la Fougeraie, vive le roi quand même, et M. le marquis!

— Vive le roi quand même I répétèrent quelques voix.

— Amen, ainsi soit-il, alléluia! dit une voix railleuse derrière eux ; criez bien haut, personne ne peut vous entendre. La plaine est libre et les Bleus sont bien loin.

Le sacristain se retourna vivement et il se trouva face à face avec un étranger qui sortait d'un chemin creux, encaissé dans des haies touffues, au moyen duquel il avait pu s'avancer sans être vu jusqu'au centre du village.

Ce ii(Uiv<';m poison nayo avail a peu |ti<'s le eostuniedes paysans t|ui I eiiMionnaionl, mais au premier coup d'œil on reconnaissait en lui un de ces colporteurs entre les mains descpiels était tout le commerce des provinces en insurrection. A celle épo(pie où les communications avec les villes n'étaient ni faciles ni sùreîi, nobles et paysans s'empressaient d'acheter à ces marchands ambulants qui, au péril de leur vie, couraient d'une bourgade à l'autre à travers les armées ennemies. Celui qui venait d'apparaître si inopinément sur la place de la Fougeraie, était un homme de petite taille, mais trapu, robuste, et à ([ui l'habitude de porter continuellement un énorme sac de peau de vache attaché sur les épaules par de solides courroies, avait légèrement dévié la taille; sa figure rouge et hàlée par le soleil avail un caractère de force qui n'excluait pourtant ni l'intelligence ni la gaîté; ses yeux gris pétillaient de cette finesse particulière aux petits marchands dont les pratiques se coiiiposenl

exclusivement de campagnards madrés et durs à la desserre, et il semblait porter assez joyeusement son lourd fardeau, sans autre appui que le bâton de néflier, renflé par le bout, qu'il tenait à la main.

Sans doute ce colporteur était bien connu à la FoUgeraie; car, au moment où il parut, tous les gens du village accoururent autour de lui avec des démontrations de joie. Plusieurs même vinrent lui serrer la main ; les femmes soutout ne pouvaient modérer leurs transports.

— C'est M. Courtin de Nantes! disait-onj bonjour, monsieur Courtin. Vous boirez bien un coup, monsieur Courtin. De quel côté venezvous? On dit que les gars deLoroux Boltereau ont joliment frotté les Bleus hier au soir ? Apportez-vous des nouvelles, monsieur Courtiiff

Mais le colporteur , sans s'émouvoir de toutes ces questions, appuya sa balle sur un tonneau vide qui se trouvait devant une maison, essuya tranquillement son front couvert

(le sik'iir cl r('|Ktmlil de »c Ion liàltlciir cl t riard i|iii apparlicnl au\ yi'iis elt; ^a proltissioii :

— J apporte des mouchoii's ileCliolIol, (.les bas (le laine, des bas de eotoii, des inbans, des aiguilles, des épin^des, uitieles paiTaileluenl établis des premières fabriques de Franc»,', tout ce (|ui se l'ail de utieux, an pins jnste prix...

Puis il ajouta de sa voix naturelle :

— Mais je ne puis marrèter ici (pie <in([ minutes... le temps de boire un coup...

Une ménagère s'empressa delui a[»poitei' un verre de vin «[u'il avala avec dextérité.

— Eb bien! eb bien! est-ce (juc vous allez nous quitter ainsi, monsieur Courlin? demandèrent plusieurs voix.

— Moi, j'ai besoin de fil.

— Moi, de chapelet.

— Moi, de couteau.

— J'ai tout cela, et à Imju compte, repondit le colporteur en rechargeant lestement sa balle

sur sesrobustes épaules, mais à tout seigneur tout honneur; il faut que j'aille au château... je reviendrai.

Ce mot de château produisit un effet magique sur tous les habitants de la Fougeraie. La foule, si compacte un moment auparavant, s'ouvrit devant lui, et les Vendéens répétèrent avec respect sans le retenir davantage :

— Oui , oui , c'est juste Avant tout, il

faut qu'il aille au château !

Le colporteur sourit amicalement à tout le monde, donna encore des poignées de main à ceux qui se trouvaient sur son passage, et prit le chemin du château en répétant qu'il reviendrait. A peine eut-il fait quelques pas, que le sacristain, qui s'était tenu à l'écart pendant cette petite scène, dit aux paysans à voix basse :

— Souvenez-vous bien, tous.... une heure après l'angélus... nous partirons.

Tous les auditeurs s'inclinèrent en signe d'assentiment, et alorsle chef rejoignit le col-

porleur, (|ui était déjà sorti du village et s'avaiivait rapidement vers le manoir. En apercevant ce personnage , les traits de Courtin prirent une expression d'humeur. Cependant il se contraignit et dit avec un ton del'ranchise cordiale:

— Bonjour, sacristain, Dieu vous garde.. Allez-vous au château aussi ?

Le Vendéen lui jeta un regard de défiance qui l'enveloppa tout entier. Cependant il ré- |)undit du même ton :

— Bonjour, monsieur Courtin! vous voilà dans nos pays... C'est bien. D'où venez-vous donc ainsi ?

— Je viens de la Plaine. Sacristain, si vous avez besoin de quelque chose, je me recommande à vous; vous ne trouverez personne plus accommodant que moi. Des ciseaux, des aiguilles, des bas , des bonnets, demandez, faites-vous servir... Je vous ferai une forte remise , sacristain , parce qne vous, je vous estime, je vous aime, sacristain, et je ne voudrais pas écorcher un ami...

Mais le Vendéen était trop lin aussi pour ne pas s'apercevoir <|ue le marchand désirait éluder la question.

— C'est bien, monsieur Courtin; mais vous avez dû passer aujourd'hui par le château de Trézières et je désirerais savoir...

— Et ne croyez pas, sacristain, reprit le colporteur en doublant le pas sans paraître avoir entendu la question de son compagnon de route, ne croyez pas que je m'en tienne à des protestations d'amitié avec vous !.. . Comme vous m'avez plus d'une fois rendu service dans mon petit commerce avec les gars de la Fougeraie, j'ai voulu vous faire voir que je n'étais pas un ingrat, et j'ai là pour vous dans mon sac un petit cadeau dont vous serez content.

— Merci, monsieur Courtin; mais sans doute vous avez vu à Trézières ce damné Jacobin de chevalier de ïorcy; est-il vrai qu'il ait reçu secrètement chez lui un olïicicr Bleu qui est chargé de faire une carte de notre pays?...

— 'Si —

— Savcz-vous ce (jucjc! nous apporte, sacristain ! Une croix crar^cnl bénilo par le pape et qui a la propriété de préserver des balles et des boulets... rien que ça.

— Vrai ! s'écria le sacristain ([ue, malj^ré sa préoccupation , l'annonce d'un si pompeux cadeau avait comblé de joie ; est-il bien vrai, monsieur Court in, que vous m'avez apporté une croi.v qui préserve des balles et des boulets?

— Des balles, et même des balles enchantées par les sorciers, dit le marchand tout joyeux de voir le Vendéen prendre si bien le change. La croix est là. sacristain, et après ma visite au château je promets de vous la donner; mais...

— Mais qu'allez-vous faire au château ? interrompit le sacristain, qui , Je premier moment passé, revenait aux ordres secrets qu'il avait reçus; vous savez bien que M. le mar- <juis ne veut pas qu'on approche.

— Aussi n'est-ce pas à lui (jue j'ai à parler, mais à la vieille Jeannette la {gouvernante, qui

m'a demandé des marchandises pressées pour Mademoiselle.

— A la bonne heure 5 cependant, si vous avez passé à Trézières, vous pourriez nous dire... cet ingénieur républicain...

— Entrez-vous , sacristain ? demanda le marchand d'un air goguenard en s'arrôtant tout à coup.

Ils étaient en face même du petit manoir seigneurial, dont la grille, solidement fermée, n'offrait qu'une espèce de guichet sur le côté pour pénétrer dans la cour. Une vieille femme était déjà debout derrière ce guichet, prête à l'ouvrir, lorsque les deux compagnons parurent. Comme ils hésitaient tous les deux au moment de se quitter, elle cria au colporteur d'un ton amical :

— Allons! allons! Courtin, dépêchez-vous! Mademoiselle vous a vu de sa fenêtre et elle vous attend avec impatience! Apportez-vous ce qu'elle vous a demandé ?

— Dans les premières qualités, vous allez

— savoir; Mildomoiscllo sera coiiloiilc, je vous en réponds.

Puis, se retournant vers le Vendéen tout desappointé , et (jui n'osait entrer sans en avoir reçu l'ordre, il dit avec un aecent légèrement railleur :

— Au revoir, sacristain, je suis à vous tout à l'heure et je vous ferai mon cadeau.

Le sacristain , sans répondre, s'accouda contre la grille pour l'attendre; Courtin, (|ui remarqua celte circonstance, fit une grimace de dépit; mais sans s'occuper davantage de cet incident il suivit Jeannette, qui devait le conduire à l'appartement d'Amélie de la Fougeraie.

Après avoir traversé une petite cour où des plantes parasites saillaient de toutes parts entre les pavés mal joints, la conductrice ouvrit avec une clef de forme antique, l'épaisse porte en chêne qui donnait accès dans le château, et fit un signe pour engager le colporteur à la suivre. Tout avait, autour de cet

édifice, un air de vétusté et de solitude qui resserrait l'âme; aucun bruit ne se faisait entendre, excepté les chants de quelques hirondelles dont les nids étaient suspendus aux murailles, et, quand la porte se referma derrière Courtin, il ne put s'empêcher d'éprouver une espèce de serrement de cœur. Il voulut adresser quelques questions à la vieille gouvernante, mais elle posa un doigt sur sa bouche en murmurant :

— Silence! M. le marquis pourrait vou^ entendre...

Ne comprenant rien au mystère de cette introduction, le marchand suivit son guide qui marchait avec précaution, afin d'éveiller le moins possible l'écho de cette vieille demeure. Au silence qui régnait partout, on eût cru la maison abandonnée. Ils suivaient un corridor sombre, triste, encombré de blés et de fruits. A droite et à gauche de cette espèce de galerie, étaient des portes conduisant aux divers appartements. A mesure que Jean-

notto pnssail devant une d'elles, elle Ihisaii si^Mie au marchand de ledonhlcr d'allentioMs |>ourne pas »Mre entendu.

Toutes ees précautions et toutes ces irconimandations muettes furent pourtant inutiles, car au moment où Courtin et son guide allaient quitter la galerie pour gagner un petil escalier tournant, pratiqué dans l'uni; des tours, une porte surmontée d'un écusson armoirié s'ouvrit tout à coup, et une voix sévère demanda à la gouvernante :

— Qui a osé introduire ici un étranger sans mon ordre? Où allez-vous?

Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années, robuste, à la figure sèche et hautaine, au regard dur. Il semblait équipé comme pour un voyage ou pour une expédition militaire, avec l'épée au côté et des pistolets retenus à la ceinture par une écharpe blanche frangée d'or. Courtin, au premier coup d'œil, reconnut le ci-devant marquis de la Fougeraie.

La gouvernante était devenue toute tremblante, comme si elle venait d'être prise en flagrant délit de désobéissance.

— Monsieur, murmura-t-elle avec effort, j'allais...

La terreur lui coupa la parole. Le colporteur, qui avait beaucoup moins de raisons pour se laisser effrayer par les paroles sévères du marquis, eut pitié de sa conductrice et répondit pour elle avec assurance :

— Ma foi, Monsieur, il n'y a pas grand mystère à tout ceci! Comme vous voyez, je suis colporteur, bien connu dans tout le pays, et je vends à tout le monde! Mademoiselle votre fille est une de mes meilleures pratiques, et elle a toujours le premier choix dans mes articles... Je puis dire que je la sers en conscience. Aujourd'hui je lui apporte des marchandises qu'elle m'a fait demander lors de ma dernière tournée... Si monsieur veut aussi m'honorer de sa confiance, il pourra s'assurer par lui-même...

Li' ii)ar(]uis e\aiiiiii;i tm iiiunionl av('< iiti«> sorte (l'oloimcment cet insouciant personnage «jui ne senjl)lait occupé que d'une pensée, celle de débiter sa niarcliandisc; pour qui les guerres civiles, le« troubles, la terreur, n'étaient que des occasions de vendre plus souvent et plus cher. 11 sourit dédaigneusement.

— Je t'ai vu souvent sur mes terres, dit-il en le regardant fixement, et je ne sais pourquoi je me délie de toi. D'où viens-tu ?

— De Nantes, Monsieur, ou plutôt de tous les villages de la contrée, car je m'arrête partout, moi...

— Alors, reprit le marquis en se rapprochant, tu as dû trouver les Bleus dans le voisinage de Montaigu, et tu peux dire. ..

— Les Bleus! ']Q leur ai vendu du fil et des aiguilles pour repriser leurs uniformes, qui, je vous le jure. Monsieur, en ont grand besoin!

— Mais quels étaient leurs positions, leurs projets ^

— Ma foi, Monsieur, je me suis occupé de savoir si leurs assignais étaient de bon aloi ; mais pour ce qui est de leurs opérations militaires...

— Pas même assez d'intelligence pour être espion ! dit le marquis en haussant les épaules.

Un sourire presque imperceptible parut sur les lèvres du colporteur, comme pour donner un démenti au noble seigneur sur le chapitre de l'intelligence. M. de la Fougeraie reprit d'un ton sec :

— Eh bien ! monsieur le marchand de îSantes, vous allez sortir sur-le-champ de chez moi et porter vos marchandises dans quelque autre endroit où l'on sera plus disposé à vous les acheter... et que je ne vous voie plus rôder sur mes terres, je vous en avertis, car il n'y ferait pas bon pour vous!..

Puis, se tournant vers la gouvernante qui était restée confuse et terrifiée à quelques pas :

— Et vous, reprit-il , allez dire à votre

maîtresse (ju'elle se repentira de m'avoir désobéi.

La pauvre femme, toute épouvantée , s'enfuit par le [Mîtit escalier qui conduisait à l'étage supérieur , mais le colporteur resta immobile et regarda avec son imperturbable sang-froid le marquis qui était sur le point de rentrer dans son appartement.

— Eh bien, que fais-tu là? reprit M. de la Fougeraie d'une voix tonnante. Ne t'ai-je pas déjà dit<le sortir d'ici au plus vite?

— C'est possible. Monsieur, et pourtant je reste.

— Insolent!

— 11 n'y a pas là d'insolence ; on m'a donné commission d'acheter, pour lecompte de mademoiselle de la Fougeraie, des marchandises que j'ai là dans mon sac... J'apporte les articles demandés : si la qualité est mauvaise, qu'on me renvoie, sinon qu'on prenne et qu'on me paie. Je ne connais que ça !

— Misérable!

— Monsieur, ontendons-nous, que diable!

Vous ne voudriez pas sans doute, vous qui êtes riche et noble, me faire tort des sommes que j'ai déboursées pour l'achat de la plus belle layette qui ait jamais paré un marmot dans tout le Bocage de la Vendée. . Mademoiselle votre fdle sera contente, je vous jure; et si vous voulez vous assurer par vous-même de la qualité...

11 n'avait pas achevé ces paroles que le marquis se précipita sur lui avec violence, et le saisissant à la gorge, l'entraîna dans son appartement avec une force surhumaine.

— Malheureux! s'écria-t-il, qui t'a dit ce secret? qui t'a dit qu'il y avait un enfant nouveau-né dans cette maison? sais-tu qu'il y va de ma vie, de l'honneur démon nom? Parle... mais parle donc... ou tu es mort!

Et, arrachant un des pistolets de sa ceinture, il l'appuya sur la poitrine du malheureux colporteur qu'il avait renversé dans le premier moment de surprise.

— Monsieur, par pitié... Je ne sais rien... ne me tuez pas, murmura Cour'lin on se débattant.

— Parle ilone! qui t'a dit qu'on avait besoin de langes d'enfant dans ce château, qui t'a donné l'ordre... ?

— Jeannette la gouvernante...

— Quoi! elle t'a dit...

— Que mademoiselle de la Fougeraie devait Être marraine d'un (iiraiit dans une ferme voisine, et (ju'elle voulait faire cadeau aux parents de la layette et de la robe de baptême... Mais, par grâce, lâchez-moi un peu... vous m'étranglez.. .

Le marquis se redressa, laissa tomber son arme, et après avoir rétléchi quelques instants, il se dit à lui-même avec regret : — Oh! je suis fou! il ne sait rien...

Courtinse releva lestement, saisit le pistolet qui était par terre et s'élança vers le marquis d'un air menaçant :

— A mon tour! s'éciia-l-il avec énergie :

Monsieur, vous m'avez insulté, vous m'avez frappé. . .

Le marquis le regarda sans terreur et sans colère.

— J'ai eu tort, Monsieur, répondit-il, et je vous en demande pardon, mais j'avais cru... Oubliez mon emportement. Monsieur ; et, au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, ne parlez à personne de ce qui vient d'arriver ici !..,

Ces paroles, ce ton suppliant, et plus que tout, la profonde douleur qui se peignait sur les traits du marquis, désarmèrent le colporteur qui devinait qu'une erreur promptement reconnue avait été la cause de cette soudaine et brutale agression. Le marquis semblait déjà avoir oubliés?, présence, et restait morne et pensif à quelques pas.

— Soit, n'en parlons plus, reprit Courtin d'un ton radouci : puisque vous faites des excuses, il faut bien que je les accepte, quoique, par tous les diables! vous ayez le poignet solide.

lise préparait, lout on groiuiiieluiil, à recharger sii balle ([iii, dans la lullc, était tombée sur le seuil de la porte quand le marquis l'arrêta d'un geste :

— Ehluen! dit-il d'un ton singulier, montrez-moi les... marchandises que vous destiniez à ma (llie...

— Quoi! vous voulez...

— Dé[)échez-vous.

Courlin ne se lit pas prier : l'instinct de la défense une fois apaisé par les excuses du marquis, l'instinct du marchand reprit le dessus. Il ouvrit donc sa balle et en exhiba toutes les richesses. Bientôt il en tira un trousseau complet d'enfant, de la plus line toile, garni de dentelles précieuses, et qu'il étala avec complaisance, vantant avec cette volubilité et cette gasconnade qui lui étaient ordinaires dans l'exercice 'de ses fonctions, la beauté de chaque étoffe, l'élégance et la richesse de chaque ornement. Le marquis, de son côté, examinait avec raltenlion d'un vé-

ritable connaisseur chaque pièce du trousseau, passant de l'une à l'autre avec une patience merveUleuse. Tout à coup il interrompit par un cri le colporteur; en entr'ouvrant la riche robe de baptême qui formait la pièce la plus importante de la hiyette, M. de la Fougeraie venait de s'emparer d'un billet sans adresse et sans signature, qu'il lui avidement ; puis il se jeta encore une fois sur Courtin avec violence en s' écriant :

— Misérable! je savais bien que tu me trahissais !

Malheureusement pour le marquis, cette fois Courtin était sur ses gardes. 11 se débarrassa de son étreinte par un effort vigoureux et se plaça en face de lui, un pistolet à la main , tandis que le marquis s'était saisi de l'autre. Pendant une seconde ils s'ajustèrent mutuellement sans qu'aucun osât lâcher le

premier la détente de l'arme meurlrière

Dieu seul sait comment se fût terminée cette terrible scène, si dans ce moment une jeune

fille, toute tremblante, ne se lut jetée enlie les deux adversaires, en s'écriunl d'une noix déehirante :

— Arrêtez!... degrûee; ne tuez pas mon père!

C'était Amélie de laFougeraie.

Le colporteur, malgré la gravité des cireonstancos, (jui réclamaient impérieusement toute son attention, jeta un regard sur cette pauvre jeune fille qu'il n'avait pas vue depuis long-temps. Des maux récents avaient fait sur elle de terribles ravages, car il fut un instant à reconnaître, dans cette personne pâle, aux yeux caves, aux joues amaigries, la belle et joyeuse jeune fille qu'il avait vue si souvent autrefois faire les honneurs du château à une société brillante. Telle fui la pitié qu'il éprouva pour elle qu'il surmonta tout à coup sa colère et sa déliance pour dire au marquis r

— Monsieur, nous pouvons traiter de puissance à puissance, nous sommes égaux en forces, expliquons-nous sans voies de fait....

Je répondrai à toutes vos questions avec la plus exacte vérité sur tout ce que vous me demanderez... mais, à votre tour, soyez calme... et ayez pitié de cette pauvre demoiselle qui va mourir.

Le marquis, sans faire attentipn à sa fille, replaça son arme à sa ceinture, comme pour reconnaître qu'il acceptait la trêve.

— Oh! oui... oui... parle; dis-moi la vérité! dis-moi qui je dois punir! dis-moi qui t'a poussé à me trahir et à défendre cette malheureuse créature contre son père déshonoré...

— Monsieur, je ne comprends pas...

— Mais ce billet! ce billet! hurla le marquis en froissant convulsivement le papier qu'il venait de lire, ce billet qui était caché dans cette robe destinée à ma fille,, qui l'a placé là ! qui t'a ordonné de le remettre à son adresse? parle... mais parle donc! Sais-tu que pour savoir le nom de l'audacieux qui a écrit ce billet je donnerais ma fortune entière.

Le colporteur regardait le marquis avec tfe grands yeux étonnés, comme s'il ne com[)renait pas bien la (pieslion qui venait de lui être faite. Mais, au seul mot de billet, Amélie se releva en disant à son père d'une voix suppliante : — Un billet pour moi! oli! Monsieur... Monsieur, par pitié, daignez me permettre d'y jeter un regard.

Le marquis la repoussa avec violence et elle alla tomber en sanglotant dans un fauteuil, à l'autre bout de la chambre. Courtin, à peine revenu de son premier étonnement, répondit avec simplicité :

— Monsieur, je vous jure que j'ignore...

— Ne me trompe pas, dit le marquis en s'approcliant de lui avec vivacité; lu sais tout...

— Mais...

— Tu sais tout... j'en suis sur. Je m'étais, au premier moment, laissé prendre à ton apparente simplicité; mais je suis certain maintenant que lu es l'agent du misérable qui a

porté chez moi le déslionneur el la honte.,. Eh bien! oui, ma fille, celle que tu vois là, celle qui autrefois faisait mon orgueil et ma joie, a trahi ses devoirs... Elle a été séduite, elle a donné le jour à un enfant que je maudis, comme je maudis le père, .l'ai caché ce secret à toute la terre 5 mais cet enfant existe, il est ici... tu le sais bien, toi qui apportais des effets pour lui, et qui avais placé ce billet de manière à ce qu'il ne pût tomber que dans les mains de ma coupable fille. .. Mais ce que tu ignores, c'est qu'on m'a caché le nom de l'infâme séducteur, c'est que mes prières et mes menaces depuis six mois ont été inutiles, pour arracher à cette femme le nom du traître qui a porté le trouble dans cette maison... Et ce nom, tu le sais, toi! c'est le nom de celui qui t'a remis ce billet, qui t'a ordonné de l'apporter ici... Parle, parla \ite! tu m'as promis la vérité...

— Monsieur le marquis. . .

— Ohl Monsieur, s'écria la jeune fille en

tombant aux genoux du colporteur, ne prononcez pas ce nom!... il y va de la vie d'un homme!

— Silence! dit le père d'une voix terrible; ne faut-il pas que je connaisse le séducteur afin que je le force à vous rendre l'honneur, à reconnaître cet odieux enfant dont la présence souille celte maison, et peut faire découvrir tout ce mystère d'infamie... Vous vous êtes donc bien abaissée?

— Mon père, je vous ai dit bien des fois que celui qui m'a rendu coupable était digne de vous et de moi, mais que des raisons impérieuses me forçaient de cacher son nom encore un peu de temps... Bientôt peut-être...

— Silence, encore une fois! Et toi, continua-t-il en se retournant vers le colporteur, pade, parle vite... ou sinon...

Courtin, étourdi d'abord par cette scène violente au milieu de laquelle il se trouvait jeté au moment le plus inattendu, s'était remis pourtant, et il répondit au marquis avec l'accent de la vérité :

— Monsieur le marquis, vous ne croirez peut-être po.s à la parole d'honneur d'un pauvre diable tel que moi ; cependant je suis un honnête homme et je vous ai promis la vérité... Eh bien! je prends Dieu à témoin que j'ignorais que j'étais porteur de ce billet, et que je ne puis encore comprendre comment il a été glissé dans mes marchandises... Je ne sais absolument rien de ce que vous me demandez, je vous le jure.

Amélie respira bruyamment comme si le souffle eût manqué à sa poitrine, avant la dénégation formelle que venait de prononcer le colporteur. M. de la Fougeraie, au contraire, examina avec une fixité presque magnétique les traits calmes et vulgaires du colporteur. Courtin soutint avec fermeté cet examen, qui sembla enfm éveiller un doute véritable dans l'esprit du marquis.

— Mais, Monsieur, reprit le marchand en désignant la lettre, vous connaissez peutêtre l'écriture 1 Un mot de cette lettre peut

VOUS mellre sur la voie des découvertes, cl. . .

— Rien, rien, dit le marquis avec ra^'c; des termes ambigus... pas de date, pas de signature... de simples assurances (ju'on veillera sur le sort de cette malheureuse, que des temps meilleurs viendront... Oh! c'est à rendre fou! Mais, continua-t-il avec rapidité en s'adressant à Courtin, si quelqu'un peut me mettre sur la voie des renseignements, c'est loi, toi seul! M'as-tu trompé en médisant que tu venais de Nantes?

— Non.

— T'es-tu arrêté quelque part, sur la route en venant ici ?

— A tous les châteaux, à toutes les chaumières.

— Mais tune peux avoir montré partout ce que tu devais vendre h ma lille!...

— Il est vrai! dans deux endroits seulement...

— Le premier?

— Chez mon ami Tout-cn-Cuir, le chas-

seur de vipères, un malheureux coUibert , à moitié idiot, qui demeure à quelques lieues d'ici.

— Aprés^ après...

— Dans un autre endroit on m'a demandé si j'avais été chargé de commissions pour mademoiselle de la Fougeraie.

— Où cela?

— A deux lieues d'ici.

— Le nom ! le nom, bourreau !

— Au château de Trézières.

Amélie poussa un cri de terreur.

— Mais, reprit le marquis d'une voix brève et saccadée, ceux qui t'ont interrogé étaientils nombreux? les connaissais-tu?

— Il n'y avait qu'une seule personne.

— Et c'était...?

— M. de Torcy, chevalier de Malte.

— Un chevalier de Malte, s'écria le marquis, il ne peut épouser ma iille! je suis déshonoré à tout jamais.

H demeura comme frappé de la foudre.

Amélii^ profita (.le ce iiioiiiciil (racrnblemciii, saisit une main du colporteur qui regardait avec étonnement reJTet do ses paroles, et l:i porta à ses K'-vres brûlantes en murmurant à voix basse :

— Mcrei, merei , Monsieur! vous m'avez sauvée et lui aiissi !

Courtin, de plus en plus étonné de ce qu'il entendait, allait l'iiUerroger peut-être, lorsque le mar(iuis, revenu de son accablement, se mit à se promener dans la chambre dans le plus terrible désespoir.

— Oui, c'est cela, disait-il comme à luimême ; je l'avais soupçonné ! Voilà donc pour- <[uoi cette malheureuse n'osait m'apprendre le nom du suborneur! Un chevalier de Malte! un homme qui a prononcé des vœux solennels, qui ne peut lui rendre l'honneur après lavoir séduite!... Mais je serai vengé! oh! oui! par tous les démons de l'enfer, je serai vengé !

— Monsieur . dit In jeune fille d'une vrtix i.i. 5

tiiiiitle, prenez garde de vous tromper ! Je ne sais de qui est la lettre qui , dites-vous, n^'élait adressée, mais je sais bien que monsieur de Torcy...

— Osez-vous bien prononcer ce nom qui fait votre honte! c'était donc là celui que vous aviez choisi au milieu des jeunes gens nobles et pleins d'honneur qui autrefois fréquentaient ma maison? Un homme qui seul, dans la foule peut-être, n'a pas le pouvoir de vous donner son nom en place du mien que vous avez souillé! Un homme qui, malgré la dignité qu'il occupe dans un ordre ecclésiastique, a fait récemment de son château un club pour toué les jacobins et les anarchistes du pays ! un homme qui , m'a-t-on dit , aujourd'hui même a donné asile à un ingénieur républicain chargé de dresser la carte de notre malheureuse province, afin de faciliter les dévastations des Bleus ! Mais patience I patience! la vengeance sera prompte et terrible , je le jure.

Tout en parlaiu lo marquis allait el venait dans la plus grande agitation. Il s'arrêta devant Courlin qui attendait avec tranquillité l'issue de cotte scène :

— Et toi , dit-il avec amertume et en croisant les hras sur sa poitrine, te voilà donc aussi maître de mon secret ! Tu connais donc à (juel degré d'abaissement et de honte je suis tombé, et tu es sans doute bien fier, toi , colporteur, de pouvoir faire rougir un noble gentilhomme tel que moi?... Mais prends-y garde ! c'est un de ces secrets qu'on ne porto pas loin, vois-tu! un de ces secrets qui tuent vite ! et il eût mieux valu pour toi ne pas le connaître !

Le colporteur ramassa tranquillement ses marchandises éparses sur le plancher , et tout en préparant sa balle, il répondit avec un grand sang-froid :

— Écoutez, monsieur le marquis, des me Tiaces ne m'eirraient pas. Seulement , rapportoz-vouscn à ma discrétion; dans ma profession

on voit à tous moments bien des choses qu'il faut garder pour soi; sans cela on ferait battre des montagnes... Mais fiez-vous en à ma parole 5 je n'ai jamais trahi les secrets que j'ai pu surprendre et surtout ceux qu'on m'a confiés ; les vôtres ne sortiront jamais de ma bouche, quand on devrait me tuer... Et maintenant, monsieur, ajouta-t-il en passant les bras dans les bretelles de son saccomme pour partir, si vous n'avez rien de plus à me demander...

— Attends! attends! dit M. de la Fougeraie d'un air sombre, comme s'il réfléchissait à quelque sinistre projet dont la pensée venait de germer dans son cerveau.

Le colporteur laissa retomber son sac avec résignation. Le marquis se promena encore dans la chambre avec une vivacité toujours croissante.

— Écoute, dit-il enfin, tu sais déjà mon secret; j'aime mieux me fiera toi que de mettre dans ma confidence un autre étranger. Tu m'as l'air robuste; pourras-tu te charger de

porter au château de Torcy un fardeau assez léger ajouté à celui que tu as déjà ?

— Ma balle n'est pas lourde; j'ai beaucoup vendu aujourd'hui , et pourvu (jue le fardeau...

— Ce fardeau est un enfant nouveau -né !

— Quo dites-vous, Monsieur? s'écria la jeune mère , qui retrouva toutes ses forces en ce moment et osa regarder son père face à face. Vous avez parlé de mon enfant?

Sans l'écouter, M. de la Fougeraie continua en s'adressant au marchand :

— Tu porteras cette misérable créature au château de Trézières , tu la remettras à ce... chevalier, et lu lui diras de ma part...

— Mais je ne veux pas qu'on me sépare de mon enfant , moi , dit Amélie avec force ; vous pourrez me tuer, Monsieur, mais vous ne m'enlèverez pas mon enfant.

— Aimez-vous mieux que je le tue, moi ?

— Lui ! mon pauvre (ils ! dit la jeune femme avec épouvante en reculant d'un pas ;

oh 1 Monsieur, vous ne serez pas assez cruel pour.. .

— Silence ! dit le marquis , il faut que cet enfant disparaisse, afin que vous m'éparg^niez un crime ! Oh ! vous ne savez pas, vous, quelle haine il y a dans mon cœur pour ce fruit du déshonneur et de la trahison ! Je ne l'ai vu qu'une fois, et je ne sais quel pouvoir inconnu est venu me retenir au moment où j'allais l'écraser sans pitié entre mes deux mains !.. et cependant je croyais encore que Thonneur pouvait vous être rendu, je croyais encore que cet enftxnt pourrait un jour nommer son père ! Maintenant que je sais que tout est fini , maintenant queJa honte doit être éternelle par lui et pour lui, je ne réponds plus de contenir l'indignation qui débordera de mon cœur... Il le faut , Madame, il le faut I Que cet enfant aille rejoindre son indigne père , et que le ciel leur rende les maux qu'ils me font souffrir tous deux...

— Grâce! grâce pour lui! répéta la jeune

lillo on se Irainaiit aux piods de 1 iinpiloxaMc gonlilhomnie.

— Jamais !... N'npiKîlez pas sur vous la colère ((ue je lie lais en ce moment retomber (jue sur lui et sur son père.

Amélie se releva en cliancelant, cl dit d une voix Aii!)le cl soulTrante :

— Eh bien! Monsieur, puisqu'il ^le faut... puisque votre haine poursuit une faible et innocente créature qui n'a eu que le tort de naître, je consens à ce qu'on l'emporte loin d'ici... puisqu'elle a tout à craindre de vous , qui pourtant m'avez tant aimée... Cet homme que vous accusez d'être mon séducteur, n'est pas coupable du crime que vous lui reprochez, je vous le jure! Mais quel qu'il soit, il aura pitié d'un pauvre enfant innocent qu'une mère lui confie

— Allez chercher cet enfant , dit le marquis dune Noix dure et impérieuse 5 le temps presse...

— Encore quelcjucs moments , mon père!

— Aimez-vous inieiix (|ue j'y aille inoîmême ? reprit le chef veiulccn en Taisant un mouvement pour sortir.

La pauvre femme poussa un gémissement en regardant le ciel, et bientôt elle reparut avec un petit enfant qu'elle arrosait de ses larmes. Le marquis voulut le lui arracher ; mais elle se détourna avec un de ces mouvement de lionne que sait trouver une mère lorsqu'elle défend la vie de son enfant. Le mar- ((uis recula , effrayé lui-même du regard de sa fille.

Pendant cette longue scène , la nuit était presque venue. L'obscurité se répandait dans ce vaste appartement où tous les assistants gardaient un morne silence. M. de la Fougeraie, malgré son irrésistible colère, n'osait employer la violence pour arracher l'enîant des bras d'Amélie, et il restait sombre et muet en serrant les poings avec rage. Amélie couvrait son fds de larmes et de baisers, sans pouvoir s'en séparer.

Liiliij, pourtant, le colporteur couipril, à un geste couNuIbir du iiKU(|uis, (ju'il était temps d'intervenir pour empêcher peul-ôtre quelque grand malheur; il s'approcha'de la jeune mère avec respect et lui dit en adoucissant autant qu'il le pouNait sa voix naturellement un peu l'udo :

— Vous me connaissez bien peu, Madame, et je n'ai pas de titres à votre confiance! Cependant, si la parole d'un honnête homme peut avoir du crédit sur vous, je vous dirai : — Confiez-moi cet enfant sans crainte ; soit que la personne à qui je dois l'apporter l'accepte comme sien, soit qu'elle l'abandonne, je vous jure de veiller sur lui et de le défendre au

péril de ma vie même contre son père.

Confiez-le-moi, vous dis-je, et soyez sûre que je vous le rendrai un jour...

Un éclair dcjoic brilla sur les traits d'Amélie.

— Oh! je vous crois! je vous crois! s'écria-lelleaveclransport.Oh! oui, cetair de franchise, ces paroles de bonté, ces hrmes, nepeuventpas

-^ Gii —

tromper... Je Jvous le confie... un jour... plus tard... son père et moi nous vous remercierons de ce que vous faites en ce moment! En attendant, Monsieur, que Dieu vous récompense de votre pitié...

—Allons, il faut partir! dit le marquis avec dureté.

— Encore un baiser, Monsieur! répliqua la malheureuse Amélie en serrant son fds contre son cœur.

Le colporteur l'arracha presque de force de ses bras.

— Tu vas te rendre au château de Trézières , dit l'impitoyable marquis, et tu remettras cet cnfiint à celui que je t'ai désigné. Prends garde d'exécuter toutes mes volontés... On te surveillera... et malheur à toi si tu t'éloignes d'un pas de la route la plus directe qui va d'ici à Trézières.

— Je ne crains rien, Monsieur.

Le marquis ouvrit un tausse porte qui, à travers une petite cour, donnait sur la cam-

pagiio sans (jii On eut à traverser le village; le colporteur, avant de s'éloignei', éleva l'enl'ant an dessus de sa tète en disant à Amélie:

— Je vous ai juré que je vous rendrais votre enfant sain et sauf! je tiendrai ma parole ou je mourrai...

La pauvre femme n'entendit pas cette promesse, elle s'était évanouie au moment où Courlin avait fait un pas vers la porte en emportant son fds.

En sortant de la Foiigoraie, le colporteur s'était jeté dans un de ces chemins creux inondés par les eaux pluviales et profondément encaissés qui sont encore aujourdMiui dans le Bocage de la Vendée les seules voies de communication. Il sentait trop bien l'importance

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