LE PREMIER HARENG
Un jour de juin 1720, la ville d'Amsterdam présentait un aspect inaccoutumé d'agitation cl d'activité. Le port était rempli de vaisseaux gréés comme pour mettre à la voile d'un instant à l'autre, et au milieu de cette forêt de mâts qui hérissaient la surface du Zuiderzée se glissaient des milliers de barques plus petites qui venaient les unes apr<^s les
autres déposer leurs charges de marins sur le môle. A partir du débarcadère jusqu'à l'Hôtelde-Ville, ce n'était qu'une longue procession de matelots , de pilotes, de pécheurs, portant tous le costume hollandais, l'habit brun boulonné droit, le chapeau à larges bords, les larges culottes flottantes , tous flegmatiques, silencieux , marchant par groupes plus ou moins nombreux , selon qu'ils formaient l'équipage d'une barcjue , d'unechaloupeou d'un vaisseau de haut bord. Ces singuliers pèlerins se dirigeaient, comme nous l'avons dit, vers la place de rilolel-de-Ville , qui était encombrée de curieux , entraient dans la maison commune comme pour y accomplir quelque devoir pressant, puis revenaient vers le port par le même chemin , observant néanmoins de suivre exactement le cùlé droit de la place, tandis que ceux qui allaient rem|>}ir la même formalité suivaient le côté gauche , et ils se rembarquaient en silence pour regagner les naviresà l'ancre dans le bassin.
Cette manœuvre, qui, pour des marins français ou anglais, eût été une occasion de troubles, de désordres, de querelles , s'accom-
pliss;\it avec une ré^'ularilù , iiu Cciliii(î,un 8ang-froiJ dont seuls sont capables les impassibles liabilants des Provinces -Unies.
Chacun inarchail gravement devant soi , comme absorbé dans la digestion de son hareng el de sa l)ièrc,sans échanger une parole avec sou voisin , el ne paraissant guère avoir d'autre souci queceliii de revenir bienlùl fumer sa pipe de terre sur le pont de son navire ou sur le banc de sa buyse; et cependant l'acte que chacun d'eux avait à accomplir en ce moment à rilOtel-de-Ville était un des plus solennels dans cette vie de pêcheur et de marin (pii était alors, plus encore qu'aujourd'hui ,1a vie de la population hollandaise presque tout entière.
On a deviné sans doute que cette nombreuse flotte assemblée dans le port et dont les voiles seud)laient prêtes à se déployer au premier signal comme les ailes d'un cormoran qui fond sur sa[)roie, était destinée à cette fameuse pèche au hareng, la principale richesse de ce pays maritime. C'était en effet au mois de juin que tous hs navires pêcheurs de la Hollande se réunissaient dans le Zuiderzée [>our
aller aux îles Orcadeset Siihtland attendre la grande colonne de harengs qui , sortie des mers glaciales du pôle nord, arrive à peu près à cette époque dans les parages de ces îles. Or, par une ordonnance peut-être aussi ancienne que Guillaume Benckels, l'inventeur de cette pêche en Hollande, tous ceux qui parlaient devaient jurer solennellement en présence du bourgmestre et des échevins d'une ville hollandaise de ne pas jeter de filet à la mer avant le 25 juin , à une heure après minuit. La raison de cette ordonnance était sans doute que le hareng pris avant cette époque était de mauvaise qualité et ne se conservait pas; or, la supériorité des harengs préparés par le procédé hollandais était telle que, en dehors des profits que la nation retirait de cette marchandise, elle se faisait un point d'honneur de conserver à ses harengscette réputation d'excellence qui les faisait rechercher dans tous les marchés de l'Europe.Quoi qu'il en soit des véritables causes de cette ordonnance, irn'esl pas moins vrai qu'aucun pêcheur, depuis le capitaine de vaisseau jusqu'au simple mousse, n'était exempt du serment exigé.
Après lavoir reçu , le bourgmestre el les ôchevins donnaient i\ cha(|iie chef d'équipage un ceriilicat attestant (jue rordonnanec avait été remplie , el celte formalité se répétait encore au relourdes pécheurs, (|ui alors juraient qu'ils avaient parfaitement satisfait à leur premier serment.
C'était donc pour accomplir celle disposition bizarre de la loi marilimc(iue celle foule de marins se rendait à riIolel-de-Ville d'Amsterdam ,et la flotte devait le soir même mettre à la voile pour sa destination.
Cependant , outre les curieux qui se tenaient immobiles, el muets aux alentours de la maison commune, de nombreux spectateurs se montraient aux fenêtres qui donnaient sur la place. C'étaient de bonnes figures de marchands , tout bouflls de bien-être et d'embonpoint , calculant déjà , dans le calme de leurs réflexions , les bénéfices probables de cette expédition , à laquelle la plupart étaient péeuniairemcFit intéressés. Quchpies femmes, malgré la pruderie de mœurs qui permellait si rarement à cette époque aux dames iiollandaises de se monlrcr en public^ avançaient
curieusemenl aux fenêtres leurs visages frais et sans expression , aussi raides et aussi empesées que les collerettes goudronnées qui entouraient Ifurs cous. Tout dans cette scène, spectateurs, acteurs et comparses, avait un. caractère de régularité, d'ordre, de ponctualité, dont une manœuvre militaire pourrait seule nous donner une idée.
Au milieu de cette foule qui encombrait la place, il y avait pourtant un homme dont la pétulance faisait un singulier contraste avec l'impassibilité de ceux qui l'entouraient. Ce personnage, qui semblait avoir une trentaine d'années, était grand, sec et vêtu à la mode de France , avec une profusion de rubans et de dentelles. Le chapeau sous le bras pour ne pas déranger ses cheveux bien poudrés , il marchait sur ses pointes , le nez au vent , ricanant avec insolence quand il avait embarrassé sa longue rapière dans les jambes de quelque paisible meinher qui se trouvait sur son passage. Sa ligure prenait alors une expression de dédain et de moquerie, et, sans se détourner pour s'excuser auprès du pacifique badaud qui le regardait avec étonne-
menl, il conlinuait sn pioinLMiaJ«î à iravers les groupes, loiil occupo du soin de Taire l'aimable aux yeux de (pieiqucs personnes qui l'exaiuinaient sans doute du haut d'une fenôlre voisine. Enfin, c'était évidemment un amoureux qui paradait sous les yeux de sa maîtresse , et plus certainement encore, on devinait à son impétuosité et à sa légèreté dédaigneuse^ non n)oins qu'à son costume, que cet amoureux était né sous le brau ciel de France.
Il y avait déjà quelques instants que durait ce manège, et le promeneur qui jetait tant de désordre parmi les bourgeois asseujblés devant rilùlel-de- Ville ne seniblait pas être à boiK de ses cràneries et di; son manège, lorsque, en écartant la foule, il heurta assez brus- (juement un inconnu qui se trouvait sur son passage. 11 allait continuer sa route, sans regarder qui il avait ainsi olFensé , lors(ju'un juron énergiijue prononcé en français et suivi d'un Prenez donc f/anle , malotru , lui lit vivement tourner la tèle. Il s'arréla carrément , le jariel tendu, la main sur la garde de son épée, la tète penchée en arrière avec toute la lierlé
d'un rafliné d'honneur, et il allait sans doute jeter un défi impertinent à celui qui osait se plaindre de son impolitesse, (juand un regard attaché sur le nouveau venu sembla changer tout à coup sa détermination. Il laissa aller la garde de son épée , poussa un cri de joie , et s'avança vers l'offensé , en lui disant à voix haute , sans s'embarrasser d'être entendu des assistants :
— Eh! d'honnenr! je ne me trompe pas!
c'est le marquis de Cavignon, un ami de Versailles.
L**aulre personnage , qui , au geste du premier, avait aussi porté la main à sa rapière, sembla alors le reconnaître et lui tendit la main en poussant un grand éclat de rire :
— Pardieu , s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est ce fou de chevalier de Rolly ! J'aurais dû le reconnaître à sa turbulence de gentilhomme gascon. Et par hasard^ mon cher chevalier , te trouvé-je dans cet antipode du monde civilisé?
Celui (ju'il venait d'appeler le chevalier de Rolly posa un doigt sur sa bouche et deTaulre main désigna nn endroit do la place vers lequel
il a>nil dirif!;('' jns(|uo là dos (l'illailcs cl «los salulalions.
— Silence, lui dil-il avec un certain air <lc faluiié. Je le conterai loulcela, inoncher marquis; mais nous ne sommes pas bien ici pour causer; suis-moi au cabaret (jiie lu vois là à l'angle Je la place. Par tous les diables ! nous avons beaucoup de choses à nous dire ^ et je suis enchanté de te voir.
El sans attendre sa réponse , le chevalier marcha le premier vers le cabaret désigné, écartant la foule avec son impudence accoutumée , et ouvrant passage à l'ami qu'il venait de retrouver, avec le sans-gène des valets de pied qui précédaient un grand seigneur à l'égard des manants du moyen-àge.
Celui que le chevalier venait de rencontrer si inopinément était un jeune homme mis avec la dernière élégance, et dont tout l'extérieur annonçait un de ces jeunes fats (pii florissaient à cette époque dans les salons de Paris sous le nom de roués. Cependant, le marcpiis de Rolly n'avait pas cet aïr de forfanterie <pii caractérisait son ami ; il aiïectait au contraire une politesse presque fade , une
urbanité courtisanesqiie qui se rapprochail davantage du caractère poli de l'épocjuc. Il ne pouvait néanmoins s'empêcher de rire des manières effrontées de son compagnon , qui continuait à lui l'aire faire place à grand renfort de coudes et d'épaules, et tout en le suivant il répétait d'un ton de bonne humeur :
— Ce diable de Rolly !.. toujours le môme. Aussi hardi à Amsterdam en habit do ville (ju'au temps où il portail l'habit de mousquetaire à Versailles...
Un quart d'heure après, les deux amis étaient assis dans une salle basse du cabaret, d'où l'on pouvait voir ce qui se passait sur la place; et les coudes appuyés sur la table, ils fêtaient une bouteille de Porto déjà largement entamée.
— Ah ça ! maintenant que j'ai satisfiiit ta passion pour les nouvelles de France, dit enfin le iiiar(|uis en déposant son verre, m'expliqueras-tu, mon cher chevalier , ce que tu es venu faire , toi si joyeux, si ami des plaitvirsde Paris, au milieu de ces lourds et tristes Hollandais , dans celle atmosphère de goudron, de tabac et de poisson fumé? Au
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moment où nous nous y allcnilious le moins , lu as disparu , sans (ju'on srtt ce que lu étais devenu , et depuis...
— El pardiou , marquis , je puis le faire la mOmc (juestion. Il «si bien plus difficile d'exprimer la présence ici (juc la mienne.
— (>1\1 c'est une chose toute simple. Tu sais que j'ai toujours eu une passion pour la poésie...
— Oui , oui , interrompit le chevalier avec un sourire iiRXjuour; je me souviens qu'à rhùlel des Mousquetaires lu avais la manie de MOUS endormir quolidiennement avec des salires que lu faisais contre loul le monde. Tes vers élaienl déleslablcs ; passons.
Le marquis fit une légère grimace, avala un verre de Porto conmie pour noyer dans le \in l'amour-propre du poète offensé , et reprit :
— Eh bien ! mon cher , comme vous m'en aviez tous prévenu , cette manie m'a poité malheur; outre un bon nombre de coups d'épée qu'elle m'a déjà valu , je lui dois ma présence dans ce pays des harengs et des bonnets fourrés. A la suite d'une charmante épi-
gramme que j'avais faite contre la duchesse, j'ai reçu une lettre du lieutenant de police qui m'a engagea vider Paris dans les vingt-quatre heures. Je suis parti furieux; mais j'ai laissé à un libelliste en vogue une satire où je n'épargne personne. Kois, ministres, courtisans, tout le monde a eu sa part dans ma mauvaise humeur, et, pour te prouver combien ma muse a fait des progrès depuis ces vers que vous trouviez détestables , je vais te montrer...
Le marquis faisait déjà le mouvement inquiétant de porter la main à la poche de sa veste , quand RoUy l'arrêta avec une sorte d'effroi.
— Eh que diable ! mon cher, tu auras toujours le temps de me débiter tes hémistiches quand tu auras achevé ton histoire.
— Mon histoire, dit Cavignon d'un ton d'humeur en saisissant son verre; pardieu ! elle est finie. Après l'invitation du lieutenant de police et l'achèvement de ma grande satire, j'ai grimpé dans ma chaise de poste et je suis parti sans trop savoir où j'allais. Le postillon a jugé à propos de sortir par une barrière du
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nord |iliitôl (|Ut' |);ii mu* barrière du mi(Ji ; jo r;ii laissé faire, on m'a conduit du C(Mc de l:i frontière de Flandre, je me suis dit : « Allons en Flandre. «l'uisj'ai marché toujours (levant moi, baragouinant plus ou moins mal celle horrible langue hollandaise, qui est toujours la plus anti-poétique de toutes les langues. Et me voilà.
Ces paroles furent accompagnées d'un mouvement d'épaule et d'une chiquenaude coléri(iue donnée à un grain de poussière qui souillait le jabot du marquis poète. Le chevalier vil qu'il avait sérieusement offensé son ami.
— Allons! allons! ne vas-tu pas te fâcher? lui dit-il d'un ton moitié plaisant , moitié sérieux ; que diable, mon cher, quand on se retrouve à je ne sais combien de centaines de lieues des pays habités , on ne doit pas se brouiller pour des bagatelles! J'écouterai tes vers... plus tard ; et toi, à ion tour, écoule mon histoire.
— Sera-ce long? demanda le marquis d'un ion sec.
— Moins longcjuc tcsalexandrins, sois-en sur.
— Mais peut-èlreaussi long que ma rapière,
monsieur le clievalier , dit le marquis en se levant et portant la main à son épéo; et c'est ce que nous allons voir.
Le chevalier le regarda d'tin air étonné, comme indécis s'il fallait prendre la chose en plaisanterie ou au sérieux. Enfin il poussa un grand éclat de rire, et prenant le marquis par les deux épaules , il le força de se rasseoir en lui disant :
— Mais , tête de fer, crois-tu donc que je sois disposé à me couper la gorge avec toi pour des fadaises? Allons, Cavignon , continua-t-il d'un ton cordial , lu n'es pas raisonnable, et il n'est pas bien à toi de chercher querelle à un ami pour une mauvaise épigramme.
Ces paroles presque aifeclueuses (irent ïm-^ pression sur le poète , qui semblait aussi prompt à se calmer qu'à se mettre en colère.
— Tu as raison, dit-il au chevalier en lui tendant la main 5 je suis un fou de m'emporler ainsi. Que tu trouves mes vers bons ou mauvais, qu'importeaprès tout ! je sais que tu t'entends mienx à juger une bouteille qu'un poè-
nie; brisons là. Eli bien, <pi'avais-ln à mo; (lire ? Voyons ; d'al)or(l ponr(|iioi as-lii quille si brus(]uonienl la Franco? Ta fiiilp a élr une. énigino pour nous tous.
— Mon cher, mes créanciers m'avaienl laissé sans nn sou...
— Tes créanciers! allons donc ; nous savons bien comment lu les recevais à Versailles...
Le chevalier sourit avec fatuité.
— Oui , oui , reprit-il, j'ai fait une belle résistance; mais, continua-l-il avecun soupir, à force de sergents et de procureurs , ils ont lini par gagner la bataille , et il s'est trouvé qu'un beau jour ma terre a été saisie , mon cbàteau vendu , et n'ayant plus que la cape et l'épée....
— Tu n'as jamais eu autre chose , interrompit le marquis, prenant impitoyablement sa revanche des épigrammes ; raie la terre et le château, tu n'as jamais eu ni l'une ni l'autre, pas même sur les bords de la Garonne.
Le chesalicr rougit et redressa vivement la tête; mais Cavignon ajouta avec un sang-froid comi<pie :
— Eli bien, tu le taches à ton tour? que diable, clievalier, je t'ai passé la rhubarbe, passe-moi le séné.
Tous deux se mirent à rire et le dialogue continua :
— Mon cher, reprit Rolly mystérieusement, j'avais entendu dire qu'ici un homme de qualité et de bonnes manières, tel que moi, pouvait trouver à épouser la fdle de quelque marchand riche à millions. Or, par le temps qui court, les dots sont assez rares pour qu'on vienne les chercher un peu loin; c'est pour cela que je suis accouru en Hollande, et mon attente n'a pas été trompée, j'ai mis la main sur la plus riche et la plus délicieuse personne d'Amsterdam...
— Mais il me semble, chevalier^ interrompit Cavignon d'un air moqueur , que tu es marié en France, à telles enseignes que ta femme, qui était bien la plus maussade personne de la terre , le poursuivait partout et venait te faire des scènes jusqu'à l'hôtel des Mousquetaires , et je ne vois pas comment...
—Ma femme! dit le chevalier tout étourdi^
ah! lu as cnlciulu parler de ma fcMniiio!... Mais lu ne sais pas, ajoula-l-il en chcrclianl à prendre un air Irisle , (pie la pauvre diablesse esl uïorte depuis plus d'un an ?
— Ah! vraimenl? dit le marquis d'un air de don le.
— Oui , repril Rolly avec embarras , morte el enlerrée, mon ciierl Une jolie créature pourtant! quej'avais épousée dans un moment de distraction, et dont l'Iuiuieur revèche m'a fait cruellement expier cette erreur de jeune homme , mais puisqu'elle esl morte...
— C'est singulier, j'aurais juré cependant... Enlin, n'en parlons plus, /îef/wiescaf .'Tu me disais donc que tu avais une passion ; lu me montreras au moins la tendre bergère quia ^su charmer ton cœur.
— Ce n'est , pardieu ! pas une bergère , et Si lu veux faire quelques pas lu verras, monsieur le poète, qu'il n'y a rien de pastoral dans mon infante.
Ils s'avancèrent tous les deux sur le seuil du cabaret el de là Rolly montra à son compagnon quelques personnes qui paraissaient à une fenêtre à l'angle de la place. D'un côlé
était un gros Hollandais,;! la face rubiconde, la lêle surmontée d'un bonnet fourré et à demi enveloppé dans un nuage de fumée qui sortait de sa pipe; de l'autre une énorme femme qui semblait à demi endormie et dont les sept mentons descendaient jusqu'à sa coerette empesée, était immobile comme une statue de l'Embonpoint. Entre ces deux masses vivantes était encadrée une jeune fille aux yeux bleus, aux cheveux blonds, et qu'on eût pu dire belle si son regard eût eu la moindre expression, si sa bouche béante n'eût fait soupçonner en elle moins encore que de la naïveté.
— Voilà ma famille future, dit le chevalier gravement.
Le marquis poussa un grand éclat de rire.
— Quoi! ce gros tonneau qui fume comme s'il était rempli de bière chaude?...
— Ce tonneau est un tonneau d'or, mon cher; c'est meinher Archibald, le plus riche marchand de harengs des Provinces-Unies, un homme qui équipe à lui seul plus de vingt vaisseaux pour la pêche. Cette bonne dame qui est près de lui est son épouse adorée, la
mère la plus coinniode qu'il y ait au monde, attendu qu'elle dort vingt-trois heures par jour et qu'elle n'a jamais les deu< yeux bien ouverts pendant la vingt-quatrième. )\\ est inutile de te dire que la petite divinité qui est au milieu est celle que j'adore.
— Ehl eh î pas mail lit le marquis en clignant de l'œil, et (lu moment qu'il y a des millions pour dot, on pourrait...
Rolly le regarda de travers.
— Cavignon, dit-il, ne va pas faire de sottises et te monter la tète au sujet de ma future; je sais que quand tu te mêles de poursuivre une femme, lediable lui-même ne te retiendrait pas. D'ailleurs je crois que tes affaires sont presque aussi embrouillées que les miennes, et qu'une bonne dot... enfin sufllt, je compte sur ton amitié, et je te trouverai ici d'autres distractions (pie celle de faire la cour à ma conquête. D'ailleurs le père me Ta presque promise, la mère ne me l'a pas refusée, et j'ai quelques raisons de croire que mademoiselle Gudule elle-même est bien disposée à mon endroit; ainsi donc, à bas les œillades, mon cher, lu perds ton temps.
i^l— Eli! (jui te parle de l'enlever la fiilure? dit Cavignon sans cesser de regarder fixement du côté de la fenêtre.
Le chevalier l'entraîna vers le fond de la salle à la place qi^il occupait précédemment.
— Oli ! je te connais, mon cher ; rien n'est sacré pour toi en fait d'amourette. Mais une fois pour toutes ne songe pas à me supplanter, car il n'y ferait pas bon.
— Ah ça! mais comment diable es-tu parvenu à l'introduire dans cette maison? reprit le marquis sans faire attention aux menaces de son fanfaron camarade.
iiVr. — Tu sais que je suis passablement roué; j'ai toujours quelque ruse à mon service. En arrivant ici, j'appris que master Archibald cherchait un maître de français pour sa fille; je me présentai en cette qualité et je fus agréé. Depuis deux mois je donne des leçons à la donzellc; elle fait déjà de très-jolis thèmes français, où je lui fais traduire des phrases telles que Beau clievalier, je l'aime, ou Amour pour la vie, et elle dit cela d'un air... Oh! c'est une charmante écolière. Le père et la mère assistent aux leçons, mais le père fume
toujours sans regarder cl la incre ic-aide sans voir; ainsi j'ai la partie belle. D'ailleurs le vieil Arcliibald part ce soir avec la tlolle pour la p<}chc aux harengs dans la mer du iNord, et pendant les deux mois que durera son absence...
— Mais je croyais que le père l'avait donné son consentement.
— Oui, à peu près, répondit le chevalier; mais il a voulu voir les lilres de propriété de ma terre et do mon château, el j'ai écrit pour t|u'on me les envoie.
— Diable! les aiïaircs ne vont pas aussi bien que je le pensais, dit Cavignon en riant; je parie que tes misérables fermiers de la Gascogne auront égaré tes titres?
— Encore?
-^ Allons, ne nous fâchons pas. Mais es-tu sûr que quelque rival?...
— Oh! dit Rolly avec une indifférence affectée, il y a bien quelque chose comme cela. Je vois rôder autour de mademoiselle Gudule unjeune drôle qui n'est pas plus bavard (ju'il ne laut, et qui, aux yeux du vieil Arclnbald, a un immense mérite, celui crêtre le plus habile
pêcheur de harengs de toute la marine hollandaise ; niais tu sens bien que je ne m'abaisserai pas à craindre un semblable concurrent. D'ailleurs il part ce soir avec le vieux marchand et il me laisse le champ libre; j'en profiterai, quoiqu'en vérité il ne faille pas grande adresse pour mâler un tel rustre, même quand il est présent.
En ce moment une large main s'abattit légèrement sur l'épaule du chevalier. Il se retourna vivement et devint horriblement pâle en apercevant celui dont il venait de parler. C'était un jeune Flamand bien découplé, aux formes athlétiques, mais dont la douce physionomie n^exprimait aucune menace. Il était entré sans être aperçu pendant la conversation des deux amis et il les écoulait depuis un moment. Le chevalier se remit en songeant qu'il n'avait pu comprendre ce qu'ils disaient en français, et sans doute cela lui donna l'idée d'être insolent dans cette langue...
—Que diable veux-tu, imbécile! dit-il d'une voix polie qui pouvait donner au Hollandais le changesur la grossièreté des paroles.
Le Hollandais ouvrit de grands yeux, sourit
en montrant des dents blanches comme l'ivoire, et répondit avec un calme nicrvcilleux :
— la, mcinheer.
Les deux amis éclatèrent de rire. Cependant, comme le chevalier remarqua que la figure du Flamand avait pris tout à coup une certaine expression, il jugea prudent de lui demander, et cetle fois en bon hollandais, ce qu'il lui voulait.
— Meinher Archibald vous attend, répondit brièvement le pécheur de harengs.
Et il sortit tranquillement sans ajouter un mot de plus.
— Tu vois que l'éloquence de mon rival n'est pas dangereuse, dit le chevalier en se levant. Voilà, mon cher mar(juis, le personnage qui me dispute le cœur de l'héritière en question.
— Et si on le gagnait à coups de poing, je crois qu'il aurait la victoire! Quoi qu'il en soit, UolIy,je pense, en ami, que tu t'abuses dans tes espérances et que si tu n'emploies promptement de grands moyens, tu seras joué par la petit».' rdle,parles parents ou par l'amoureux.
' — - Jouél moi, le chevalior de Rolly, un roué! '
— Oui, loi-même. Vois-tn, tous ces genslà m'ont l'air d'agir plus qu^ils ne parlent, et toi, tu parles plus que tu n'agis. Celte fois il faut faire trêve à les fanfaronnades et profiter de suite des circonstances. Tu dis que le père et l'amoureux partent ce soir; il faut ce soir même enlever ta princesse; quand tu l'auras amenée à quelques centaines de lieues d'ici, ou je connais mal les mœurs de ce pays, ou le meinher sera obligé de te la donner, quelle que soit sa répugnance actuelle.
— Mais...
— Tu es perdu si tu laisses à la demoiselle le temps de la réflexion; il faut l'enlever, te dis-je;je t'aiderai. Écoute, j'ai ici ma cimise de poste, qui m'a plus embarrassé que servi dans un abonunable pays où l'on ne voyage que sur l'eau; je lu mets à ta disposition. Nous partirons pour La Haye, de là nous gagnerons l'Allemagne. Tu épouses Gudule (juclque part; moi je vous fais des épilhalames dans lesquels je vante l'amour et l'hyménée, et le gros pansarddo père sera bien obligé de
capituler. Si les fonds lo inanqiiont, vu le retard l\c tes inlcMulanls, souviens-loi que j'ai quelques centaines de louis à ton service. Estce dit?
Le chevalier regarda Cavignon avec une singulière défiance. Puis tout à coup il sembla prendre son parti, il se leva; se jeta dans ses bras avec une clfusion de tendresse en s'écriant :
— Excellent ami, tu combles tous mes désirs, aussi désormais je serai ton Oresle et tu seras mon Pylade : je te jure amitié éternelle.
— Eh bien, ce soir, n'est-ce pas? demanda le marquis avec empressement.
— Oui, ce soir. Je me rends chez la donzelie; dans une heure irouve-toi ici. INous ferons nos arrangements; lu es le modèle de l'amitié.
Us semblaient aussi joyeux l'un que l'autre de cette convention. Après quelques exph'calions échangées rapidement et accompagnées de force poignées de main, ils se séparèrent. Le chevalier traversa la place pour se rendre à la maison du riche négociant, et le marquis demanda une nouvelle
bouteille de Porto afin d'attendre plus patiemment son retour.
— Ah ! monsieur le marquis, grommelait Rolly en parcourant le trajet qui le séparait de la maison de la jeune Hollandaise, vous voulez jouer au plus fin avec moi ; nous verrons bien I je profiterai de vos offres, et du diable si vous en tirez la moindre récompense.
— L'imbécile! pensait de son côté Cavignon le coude appuyé sur la table du cabaret, il s'imagine que ce sera pour lui que j'aurai travaillé. Ah! monsieur le Gascon, vous ne savez pas ce que je vous réserve!
Tous les deux avaient pourtant une commune pensée : des tonnes d'or! des tonnes d'or ! La demoiselle était par dessus le marché.
Derrièn^ la maison de meinher Archibald était un petit terrain enclos de murs, moitié cour, moitié jardin, et dont la porte s'ouvrait sur une rue peu fréquentée. C'était dans cette rue que stationnait , le soir même du jour où avait eu lieu la rencontre de Ilolly et de Cavignon , une chaise de poste tout attelée, 4e postillon en selle, comme pour partir au pre-
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mîcr ordre. Ad moment où dix heures furent annoncées par l'un des nombreux carillons de la ville; deux hommes couverts de manteaux qui les enveloppaient complètement descendirent de celte voiture et s'approchèrent à petit bruit de la porte dont nous avons parlé. 11 est inutile dédire que ces deux rôdeurs de nuit étaient le marquis de Cavignon et le chevalier deKolly. Ils semblaient tout joyeux de l'escapade qu'ils méditaient^ et ils étouffaient de temps en temps des éclats de rire , comme s'ils ne doutaient pas qu'ils ne dussent mener à bien quelque plaisante aventure.
— Pardieu, mon cher, disait le marquis à voix basse à son camarade, je suis enchanté de trouver celte petite distraction après un si long et si ennuyeux séjour en Hollande. D'honneur, je me crois encore à Versailles, passant la nuit en liabh de muraille sous les balcons de telle ou telle duchesse que je ne veux pas nommer I Te souviens-tu de ce temps-là?
Dieu! que de maris rossés, d'amants dupés, de jaloux mis aux abois! L'intrigue, vois-tu, c'est mon élément ; l'intrigue et la poésie. . .
— Te tairas-tu , bavard ! dit le chevalier in-
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li'oduisant dans ia serrure de la pelito porte une clef (ju'il lira de sa poche; lu oublies donc <|ue ce gros pansard d AreliibalJ , couune lu l'appf'lles, et son grand dadais de Léopold Wilkins ne sont pas partis encore! Ils attendent que le vent permette à la Hotte de mettre à la voile , et s'ils pouvaient se <loiiler...
— Oui, dit le nianjuisavec un air mocpieur, tu ne te soucierais pas plus de le trouver face à face avec ce vigoureux gaillard qui s'est posé ton rival, que de rencontrer ta femme que lu (lis morle et enterrée, ce (jue je le souhaite. Le fait est, mon pauvre chevalier, que d'une chi(juenaiîde ce garçon-là t'enverrait nager dans le Zuiderzée.
— Je ne crains aucun homme, quel (jii'il soit, lorsqu'il porte l'épée , dit le chevalier avec orgueil , et c'est pour cela , ajouta-t-il en baissant la voix, que je ne veux pas me compromettre avec un pareil drôle. Mon rang, ma naissance...
Cavignon fit un signe d'épaules, et ils pénétrèrent dans le jardin. A la lueur des étoiles, ils pouvaient apercevoir les fleurs (jue le vieil Archibald , horticulteur-né comme la
plupart (les Hollandais, cultivait çà et là dans d'étroites plates-bandes. RoUy entraîna son compagnon sous l'ombrage d'un vieux pommier rabougri qui croissait dans le coin le plus obscur du jardin, et il lui fit comprendre que c'était là qu'ils devaient attendre les événements.
Ah ça ! est-ce que nous allons ainsi faire
long-temps le pied de grue? dit enfin Cavignon, dont quelques minutes avaient épuisé la patience.
— Tant qu'il plaira au vent de ne pas changer, dit Rolly d'une voix étouffée; le canon de la flotte sera le signal du départ pour nos deux importuns; jusque là...
— Au diable le vent! grommela Cavignon ; mais es-tu sûr que la demoiselle viendra aussitôt après leur départ?
— Elle m'a promis. Jamais tu n'as vu une naïveté aussi merveilleuse. Je lui ai fait croire que je lui nommerais en français toutes les étoiles du firmament si elle voulait se trouver ici ce soir, à cette heure-ci, sans prévenir personne, et elle est profondément convaincue que c'est une leçon de français qu'elle viendra
prondro. OiiniU à la clef de cette porte , je suis parvenu à m'en emparer depuis plusieurs jours.
— Vraimenl! Mais tu n'es donc pas d'accord avec la petite, puisque tu n'as pas osé lui dire fra ncliement...
— Il faut des ménagements, mou cher; Gudule est prude , et je devais bien me garder de l'efrarouclier par des mots. Tu sens bien qu'elle ne peut croire au frivole prétexte que j'ai inventé pour la faire venir ici : mais elle a eu l'air de prendre ma proposition pour argent comptant. D'ailleurs, cette femme-là m'adore; quoiqu'elle n'ait pas la vivacité de nos Françaises, elle eu tient pour moi , je te le jure , et tu sais que je m'y connais.
— Patience! murmura le marquis en ricanant.
Les deux ravisseurs étaient depuis quelques moments immobiles et silencieux dans leur cachette^ préoccupés chacun de ses projets, lorsqu'ils remarquèrent qu\ine fenêtre du rez-de-chaussée était éclairée; en même temps un bruit vague , comme celui que produisent plusieurs personnes en causant arri- T. I. 15
vait jusqu'à eux par intervalles. Cavignon désigna du doigt cette fenêtre , et murmura à Poreille du chevalier :
— Ils sont là, approchons-nous doucement; nous saurons peut-être à quoi nous en tenir.
— Mais. . .
— Allons donc! est-ce que tu as peur encore de ce grand diable qui a des poings si vigoureux?
Ce mot suffit pour décider le fanfaron chevalier; il suivit Cavignon qui déjà se glissait vers la fenêtre, et ils arrivèrent bientôt presque en rampant jusqu'à un endroit d'où ils pouvaient, sans être vus, voir et entendre tout ce qui se passait dans la salle basse.
Cette salle offrait l'exemple de la simplicité et de la propreté si connues des maisons hollandaises. Les murailles étaient dépourvues de toute espèce de tapisserie, mais elles étaient d'une blancheur de neige. Les meubles en chêne, polis par le frottement journalier des ménagères, brillaient au reflet d'une lampe de cuivre qui éclairait l'appartement. Deux ou
trois petits tableaux, d'aprc^s ilos iiiaitros flaniaiuls, et do grands vases de forme anlifiue, destinés à contenir du tabac, étaient tout Torncmenl de cet intérieur paisibl(% dont les regards indiserels de nos étourilis venaient profaner rinviolabililé.
Au fond de la salle, dans un grand fauteuil à oreillettes, soninuillait, suivant son habitude, la bonne dame Brigitte Archibald, la maîtresse de céans. Perdue dans l'ampleur et le nombre doses vêtements, elle semblait plus monstrueuse encore qu'à l'ordinaire, et on n'eût pu croire que cette masse immobile et ramassée de bardes, décoiffes et decolerettes, était une créature vivante, si quelques soupirs, entremêlés de Jesns mein Got, dans l'intervalle de deux somnies, nVùt révélé son existence. A côté d'elle mademoiselle Gudule, toujours raide et froide, était assise sm^ un tabouret plus bas et faisait tranquillement de la dentelle, son ouvrage ordinaire. A quebjues pas, le vieil Archibald et son protégé Léopold Wilkins avaient pris place de chaque côté d'une table garnie de pots de bière et de gobelets d'étain, et ils fumaient gravement, sans se rien
dire, leur pipe nationale, cette pipe de terre si vulgarisée de nos jours parmi nous. Le plus profond silence venait de s'établir depuis quelques instants dans cette société; on n'entendait plus que le cliquetis des fuseaux de Gudule , qui continuait machinalement son travail, les soupirs de la mère endormie et les peuli ! Tpeulil cadencés des fumeurs.
Les deux curieux de la fenêtre se regardée rent avec étonnement. Le calme de cette famille au moment où son chef allait partir pour affronter les hasards d'un long voyage dans des mers orageuses, le flegme de cet amoureux qui allait laisser celle qu'il aimait exposée aux entreprises de deux hardis libertins, la tranquille indifférence de cette jeune fdle <^ui avait consenti à un enlèvement pour celte nuit môme, le sommeil de cette mère qui était menacée de perdre enquelqucsheures tout cequi lui étaitcher, enfin ce renversement de tous les sentiments de la nature, ne pouvaient que frapper vivement deux jeunes gens habitués à l'impétuosite et aux bruyantes démonstrations qui sont dans notre caractère national.
— Tous ces gens-là n'ont que de la bière
dans les veines et de la finnéc de tabac dans la lùie 1 grommela Cavignon bien bas.
Son camarade le poussa brns(|ucment pour le faire taire. Le gros négociant venait en effet de prononcer quelques mots, et entre deux bouffées, il dit lentement à son jeune commis :
— La péclic sera bonne cette année, il y a beaucoup de surfs (1) sur les eûtes.
— la, répondit Léopold.
Il y eut là un silence d'un quart d'heure, comme si les deux interlocuteurs eussent pris tout ce temps pour réfléchir sur ce qu'ils venaient dédire. Puis le père Archibald déposa sa pipe sur la table, remplit les gobelets, regarda encore un instant son compagnon et reprit avec le môme sang-froid en mettant un intervalle de quelques secondes entre chaque mot.
— J'espère, Wilkins, que cette année vous meferezhonneur;elquevous serez assezadroit pour prendre le premier hareng. L'année der-
(1) On appelle surj]i do petits vers qui, dit-on, atlirenl les colonnes de harengs dans nos mers, vers le mois de juin.
nière, c'est Guillaume Duldof, un pêcheur du vieux Benkland, mon ennemi, qui a eu le prix; il faut que ce soit vous cette année.
Wilkins fit un signe affirmatif sans répondre autrement; au bout d'un moment Arcliibald reprit :
— Vous êtes habile, arrangez-vous pour qu'il soit dit que c'est un pêcheur de meinhep Archibald, qui a eu l'honneur insigne de prendre le premier hareng de l'année. La main de Gudule sera voire récompense.
Le bonhomme s'arrêta; et, quelle que fût l'apparente insensibilité de Gudule, on eût pu la voir devenir rouge comme une cerise en écoutant les paroles de son père. Quant à Wilkins , il ne laissa voir aucune marque d'étonnement ou de joie; seulement il dit d'un ton détaché, comme c'il faisait une observation sans imporlancc :
— Mais... le Français? c« chevalier si riche?...
— Les Français, répondit le négociant d'un ton sentencieux, sont comme les outres gonflées de vent; ce noble nous a trompés. J'ai écrit à un de mes correspondants de Bordeaux
pour avoir des lenscigiieiuents sur lui, et on m'a ré|)oiulu (ju il n'avait plus un sou do bien au soleil; (jue c'était un libertin , un dissipateur...
En cet endroit de la conversation, Cavignon regarda le pauvie Uolly; il était tout boulli de colère el il nuirmurait en serrant le poing : — Manant! nialoliu ! il me paiera cela tout à l'heure.
— Eh! eh ! lit le marquis en ricanant à son oreille, le marchand de harengs est , ma foi , homme de précaution.
— Tais-toi donc, dit le chevalier en essuyant la sueur qui coulait de son front.
Pendant cet à parie, la conversation avait continué entre les deux Hollandais, et au moment où le marquis et le chevalier prêtaient de nouveau l'oreille , Archibald disait au jeune homme :
— Aujourd'hui même j'ai défendu à ce soidisant chevalier de remettre ici le pied pendant mon absence, et j'espère (jue désormais ma lîlle ne lui parlera plus. Elle a i)ris aujourd'hui sa dernière leçon.
— Oui , mon père , répondit Gudule avecune sorte d'insouciance.
Et pourtant on eût pu remarquer le regard d'intelligence qu'elle jeta en ce moment sur Léopold Wilkins.
— C'est ce que nous verrons! murmura le chevalier avec colère.
— Tu ne m'avais pas dit qu'on t'avait fait appeler aujourd'hui pour te donner ton congé, fit le marquis avec son éternel sourire de moquerie.
— Rira bien qui rira le dernier!
En ce moment un coup de canon se fit entendre dans le port. Il annonçait que le vent venait de changer, et que la flotte allait mettre à la voile.
— 11 faut partir^ dit le vieil Archibald sans se déranger.
— Partons! dit Léopold Wilkins de même. Us secouèrent tranquillement les cendres
de leurs pipes, et se décidèrent enfin à se lever. Le négociant prit son chapeau à larges bords, Wilkins son bonnet fourré, et ils se préparèrent à regagner la flotte. Gudule con-^
tinuait sa deiuellc el la vieille Brigitte dorfnait toujours.
— Adieu Gudule, dit Arciiibald en déposant un baiser froid sur le front de sa fille , qui alors seulement interrompit son travail.
— Dieu vous conserve, mon père.
— En ce moment, la bonne vieille, éveillée par le mouvement el le bruit qui se faisaient dans la chambre, ouvrit les yeux et regarda autour d'elle d'un air cfl'aré.
— Jésus mein goiî que se passe-t-il donc? demanda-t-elle sans bouger de son fauteuil.
— Ce n'est rien, dit tranquillement le père, c'est nous qui partons; adieu, Brigitte, veille sur ta fille.
— Je ne la quitterai pas un seul instant, répondit la mère en bâillant et en étendant les bras comme si elle eût été sur le point de se rendormir.
— Elle sera joliment gardée, murmura l'un des curieux de la fenèlre.
Cependant Léopold Wilkins s'était approché de la jeune fille, et, sans plus s'émouvoir (ju'à l'ordinaire, il lui dit simplement :
— Dieu conduira mes filets et je prendra le premier hareng, comme le désire votre père.
— C'est bien! répondit-elle en baissant les yeux.
Malgré cette modestie apparente, les deux étourdis crurent remarquer que la demoiselle désignait à Léopold Wilkins , par un geste presque imperceptible, la fenêtre (pi'ils avaient choisie pour observatoire. Un moment ils se crurent découverts et ils se rejetèrent vivement en arrière; mais comme rien n'indiquait que leurs craintes fussent fondées, Rolly se hasarda à regarder de nouveau dans la salle. Les Hollandais faisaient paisiblement leurs derniers adieux^ et un moment après ils sortaient de la maison par la grande porte qui donnait sur la place.
— Ville gagnée! dit le chevalier à demivoix en les voyant s'éloigner; allons, allons, qu'ils aillent pêcher le hareng et bon voyage l Tennemi nous abandonne le champ de bataille.
— Ouf! reprit Caviguon de même^ voilà une petite bourgeoise (jui peut se vanter de
nous avoir tait droj^iicr comme des Colins. Ah', si ça n'avait pasilos tonnes d'or poni- dot! «'t, ajouta-l-il avec une intention doucereuse en se tournant vers Uolly, s'il ne s'agissait pas du bonheur d'un ami!
— Allons , tu foras une ode là-dessus, répliqua le chevalier avec impatience; mais en attendant, mon cher marcjuis, aie la bouté d'aller voir si la voiture est prête. La |)etite va venir et elle serait peut-être elVarouchée de te voir ici. Nous te rejoignons dansTinslanl.
— Mais...
— Eh bien! as-tu peur que nous partions sans loi , puisque tu dois nous attendre dans la voiture ?
— C'est vrai , dit le marquis en s'éloignarjl comme à regret. Hàtez-vous.
— Il se défie de moi, pensa-t-il en longeant la rue déserte et obscure où l'aUendaienl les chevaux et le postillon; il s'agit déjouer serre... des tonnes d'or sont à l'enjeu.
— Le mar([uis a de mauvais desseins, pensait Rolly de son côté ; mais, par tous les diables! je défendrai et la fcmnie et la dot !
Puis il se rapprocha de la fenêtre q»ii était
restée entr'ouverte, et il regarda de nouveau dans la salle. La vieille mère s'était déjà rendormie, attendant qu'on lui annonçât l'heure de se mettre au lit et Gudule continuait à agiter en cadence ses petits fuseaux à dentelle. Cependant il était visible que cette fois elle ne donnait pas toute son attention à son ouvrage j de temps en temps elle jetait un regard distrait autour d'elle, surtout du côté de la fenêtre. Rolly remarqua cette préoccupation, et, persuadé qu'elle était de bon augure pour ses projets, il crut qu'il lui suffisait de se montrer pour décider la jeune fille à la démarche qu'elle avait promis de faire, il avança donc la tête dans l'appartement; mais Gudule ne parut pas l'avoir aperçu, et elle continua à faire mouvoir ses fuseaux de toute l'agilité de ses doigts blancs et effilés. Après (pielques minutes de silence, le chevalier se décida à appeler à voix basse :
— Gudule ! mademoiselle Gudule !
Elle releva lentement la tête et le regarda sans aucune expression d'étonnement ni d'effroi. Seulement un singulier sourire qui tenait à la fois de la niaiserie et de la malice vint
conlraclcT légèremenl ses lèvres. V.Wo. resia un niomeiU immobile sans répondre, el elle continua son ouvrage. Le chevalier allendit encore.
— Gudulc! charmante Gudule! roprit-il enfin du ton le plus mielleux (ju'il j)ùt trouver, n'aurez-vous pas pitié de mon impatience? avez-NOus oublié. . .
La jeune iille se leva el posa un doigt sur sa bouche, tandis que de l'autre elle désignait sa mère endormie. Puis elle se rapprocha de la fenêtre et dit au chevalier avec le flegme imperturbable de ses compatriotes :
— Le ciel est couvert aujourd'hui , monsieur le chevalier, je prendrai une autre fois ma leçon de français.
Puis elle referma brusquement la fenêtre sur le nez de Rolly qui ^ en la voyant s'avancer vers lui, s'attendait à toute autre cliose. Il fut d'abord tout interdit, mais au bout d'un instant il reprit courage , el frappant doucement au volet, il chercha à attirer l'atlenlion delà jeune fille qui avait déjà repris sa dentelle.
— Gudule, ma chère Gudule, disait-il,
c'est moi, Rolly, votre chevalier : ne me reconnaissez-vous pas! Je vous attends , venez, je vous en supplie.
Gudule semblait aussi sourde que Brigitte elle-même.
— Gudule, répéta le chevalier avec impatience en frappant plus fort, vous vous êtes donc jouée de moi? Que vous ai-je fait? Prenez garde!...
— Prenez garde vous-même ! dit en français une voix forte derrière lui.
En même temps le pauvre chevalier sentit qu'on lui jetait un manteau sur la tête, et un mouchoir fut vigoureusement serré sur sa bouche avant qu'il eut pu pousser un cri. Il voulut se débattre; mais ses agresseurs l'enlevèrent dans leurs bras et le transportèrent^ toujours bâillonné et enveloppé du manteau, hors du petit jardin. Là, sans lui ôter son bandeau, on lui rendit l'usage de ses jambes, et la voix formidable qu'il avait déjà entendue murmura à son oreille : « Marchez, ou vous êtes mort I »
Rolly ne manquait pas absolument de courage envers les ennemis qu'il voyait en face ;
mais à regard des cMrcs inconnus qui l'avaient si brutalement saisi, il jugea inutile d'en faire parade et il obéit. Il avança donc soutenu des deux cotés par les ravisseurs qui le faisaient uïarcher rapidement, sanscju'il sût où il allait.
Bienlùl il sentit à la fraîcheur de Pair qu'il ap|)rocliail du Zuiderzée. En ell'et, un insianl après, on l'enleva de nouveau, on le déposa dans une barque sans lui ùter ses liens, et il sentit au mouvement du bateau (pi'il s'éloignait du rivage.
Qui était rantotir de celte mésaventure? Etait-ce Archibaldou LéopoldWilkins, Gudulc ou le marquis? Toutes ces hypothèses étaient aussi probables les unes que les autres, et le pauvre" Rolly ne savait à laquelle s'arrêter. Il attendit, sur un paquet de cordes sur lequel on l'avait jeté, que l'on voulut bien lui explifjuer son sort.
Cependant" Cavignon était retourné à la voiture , comme nous l'avons dit, et il se promenait de long en large dans la rue déserte en siffloltanl un air d'opéra. Bientùl, ne voyant pas revenir son [^compagnon, il commença à jurer et à maugréer entre ses dents contre
— "lAA —
Rolly, se promettant bien de lui faire payer cher tons ces retards. Enfin pourtant, après l'avoir attendu une demi-heure sans le voir revenir, il perdit tout à fait patience et courut vers la petite porte; elle était fermée.
— Que diable signifie tout ceci? dit-il avec étonnenient; ce coquin de chevalier m'auraitil ainsi brûlé la politesse avec sa donzelle ? ce serait un peu fort.
Il frappa plusieurs coups à la porte ; mais personne ne répondit, alors il comprit que le coup était manqué, et que ce qu'il avait de mieux à faire était de regagner son hôtel, sauf à demander raison le lendemain au chevalier de son inexplicable conduite.
— Au diable soit le Gascon! disait-il en serrant les poings avec colère , nous verrons s'il se sera joué de moi impunément! Le drôle aura compris que si je mettais tant de zèle à enlever cette péronelle, c'est que les tonnes d'or avaient autant d'attraits pour moi que pour lui, et qu'à la première occasion... Patience! si je retrouve le maraud, nous verrons beau jeu.
Tout en grommelant, Cavignon monta dans
— 'îib —
la voiture cl se lit rcconduiroà son luMcl. Là, il renvoya ses chevaux et se coucha en proférant toujours des menaces et des imprécations contre le pauvre Kolly.
Le lendemain, dès le point du jour, il rôdait autour de la maison du vieil Archibald, . cherchant à recueillir (juchiues renseignements sur l'avenlure de la nuit précédente. Quel fut son étonnemenl (juand, en regardant la fenêtre qui donnait sur la place, il aperçut Gudule et sa mère iravaillaul lran(iuillement à leur place accoutumée!
— Il n'est donc pas parti avec elle? dit le mar(|uis en se grattant l'oreille. Mais alors qu'est-il devenu^
Il réfléchit un moment.
— Oui, c'est cela, pensa-t-il; ce vantard de Rolly aura senti qu'il s'était trop avancé vis à vis de moi en soutenant que la jeune fille consentirait à le suivre : voyant qu'elle s'y refusait obstinément, il aura craint de s'exposer à mes plaisanteries en se présentant à moi sans avoir réussi. Sans doute il reviendra ce soir tout déconfit et l'oreille basse, et, par ma foi, je ne lui épargnerai pas les quolibets.
T. I. itJ
Il attendit toute la journée; vers le soir, ses inquiétudes recommencèrent. Quoique l'amitié qui existait entre lui et le chevalier ne fût pas bien profonde, il ne pouvait néanmoins s'empêcher de s'intéresser au sort d'un camarade qui avait disparu d'une manière si extraordinaire. Il courut à l'hôtel où avait demeuré Rolly; on ne l'avait pas vu depuis la Teille au soir, et on croyait qu'il avait quitté .la Hollande. Déplus en plus intrigué, il se rendit chez meinher Archibald; ce fut Brigitte qui le reçut et ({ui lui affirma d'un ton indolent que le chevalier avait reçu son congé la \eille et qu'il ne devait plus revenir. Cavignon eût bien désiré interroger Gudule elle-même, mais il sentit qu'il ne devait pas brusquer les choses, eu égard à certains projets qu'il avait conçus, et en sortant de chez la dame Brigitte qui l'avait congédié en baillant, il se rendit
chez le bourgmestre chargé de la police
d'Amsterdam.
Le magistrat municipal était un gros maître
charpentier, qui eût pu faire le pendant d'Ar-
chibald lui-même,pour lepoidset la rotondité.
Quand le marquis entra, il était occupé à fêter
fl.ins sa s;illc à inaiigt'r iiti (''iiornio plal do hœul' rùli (ju'il arrosait largeincnl de bière , et il écoula sans se déran^'or la déclaralion de Cavignon. Celui-ci prit scia néanmoins do njctlre à couvert Tlionncur de mademoiselle Gudule; il se contenta de spécilier la rue où avait dû avoir lieu révènement.
Quand il eut lini, l'autorité secoua la tète d'un air mystérieux, et, sans cesser de manger^ elle demanda iranciuillement au marquis:
— Votre ami était- il jeune?
— Trente ans environ.
— Klait-il fort et de belle apparence?
— Mais... oui.
— C'est bon.
Et l'autorité avala un grand verre de bière.
— Vous savez donc où il est? demanda Ca- >ignon avec empressement.
— Moi '. pas du tout, répondit le gros charpentier avec son sang-froid imperturbable. A moins toutefois qu'il n'ait été presse... Justement hier dans la nuit les raccoleurs, m'a-lon dit, ont enlevé quelques jeunes gens!...
Cavignon n'ignorait pas ce (juc c'était alors que la presse en Hollande ; quel({Mcfois pendant
la nuit on s'emparait sans façon des premiers jeunes gens venus pour on faire des soldats ou des marins de Provinces-Unies. Aussi futce avec une sorte de désespoir qu'il demanda au bourgmestre :
— Et s'il est tombé dans les mains des racolleurs^ quel moyen aurai-je donc de sauver mon pauvre camarade?
— Aucun, répondit le vorace bourgmestre en continuant son souper ; on l'a probablement fait partir cette nuit même pour quelque province éloignée, vous ne le reverrez de longtemps.
Le marquis se retira tout attristé de cette découverte, qui pouvait seule expliquer la disparition du chevalier. Cependant peu à peu ses idées prirent une tournure moins sentimentale, et, convaincu qu'après tout, ce qui pouvait arriver de mieux à un pauvre diable de gentilhomme ruiné comme le chevalier était de prendre du service n'importe pour quel souverain ou pour quel pays, il finit par rire de la mine piteuse que devrait faire RoUy les premiers jours en portant le mousquet ou en
seniinl uiio voilo au seivice (le la rcpuljli(juc liullanilaiso.
— Ma foi, dit-il eiilin, j'avoiu; (jue le soil de ce pauvre garçon est digne de pitié ; mais (pi'y puis-je faire? à quoi^ bon nie chagriner pour des maux sans remèdes? Je ferai une cicgio sur celle aventure el tout sera dit. En allendanl, prolitons de l'avantage qu'il m'a laissé un peu forcément el songeons au\ tonnes d'or du marchand de harengs.
Cavignon soupa avec appétit et s'endormit en répétant toujours : — Ce pauvre Rolly !
I-c lendemain il lit une grande toilette et se rendit chez les dames Arcliibald. Quand il sortit de chez elles, il semblait tout gonilé de joie et d'orgueil. C'est qu'en elîet il venait de recueillir la succession du chevalier; il avait été accepté par mademoiselle Gudule el sa mère comme maître de langue el de poésie françaises.
Nous avons laissé le chevalier de Rolly dans une position assez fàclieiisc, c'est-à-dire, bâillonné, emmailloté dans un manteau grossier, et couché sur le pont d'une barque (jui partait pour une destination inconnue. La nuit était sombre cl froide, et c'était inutilement que le patient s'a^ilait sur sou lit de cordages pour
chercher à voir autour de lui. De temps en temps, quelques malelols passaient en silence à ses côtés, sans plus faire altenlion à lui que s'il eut été un des ballots avec lesquels on l'avait confondu. Une lanterne brillait bien à la proue de la barque, mais la lumière qu'elle répandait était si faible, qu'elle ne pouvait servir au chevalier à reconnaître ses ravisseurs. Il lui fallut donc se résigner à attendre^, au milieu des réflexions les plus tristes, la suite de cette étrange aventure.
Il était là depuis plusieurs heures, et le vent frais du matin commençait à engourdir ses membres, quand un homme qui portait le costume de matelot s'approcha de lui et lui dit en bon français d'un ton un peu moqueur :
— Eh bienl mon gentilhomme, êtes-vous toujours dans les mêmes dispositions de ravisseur de filles? Que dites-vous de ce vent-là? N'est-ce pas qu'il a un peu rafraîchi votre tête folle?
Rolly reconnut la voix qui lui avait adressé des menaces au moment de son bizarre enlèvement. Il fit un signe suppliant pour obtenir qu'on le débarrassât de ses liens et de son
bâillon, (jiii logèiiaitMil lioiTibloincnl. Lemalclol incoDiui parut lu'silcr :
— Je ne sais si je dois déjà vous rendre voire langue et vos pieds, dont vous faites si bon usage ! dit-il en regardant un autre pcrso!inage qui restait iniujobile et silencieux à quelques pas au milieu de l'obscurité; cependant, ajoula-t-il, si vous voulez me donner votre parole de gentilhomme que vous ne ferez usage ni de l'une ni des autres pour cherclier à nous échapper, ce <|ui est dilllcile du reste, je vais essayer de vous mettre un peu plus à l'aise.
Le chevalier exprima par signe qu'il consentait à tout ce que l'on voulait, et le marin le délia aussitôt.
La première chose que fit le chevalier aussitôt qu'il fut délivré de ses liens, fut d'aspirer une grande bouffée d'air; puis s'asseyant sur son séant, il jcla autour de lui un regard rapide. La bar(|uesur laquelle il se trouvait paraissait fort grande, mais l'obscurité Tempèchait de distinguer les traits d'aucun de ceux qui composaient ré(juipage. Du reste on voguait sur une plaine d eau dont les yeux no
pouvaient apercevoir les limites et dont les grosses lames attestaient retendue. A droite et à gauche brillaient de nombreuses lumières plus ou moins rapprochées et qui montaient ou descendaient comme des feux follets au milieu du brouillard de la nuit.
— Mais où suis-je donc? demanda le prisonnier avec autant d'étonnement que d'effroi; où allons-nous ainsi ?
— Vous êtes sur la buyse la Mouette, dit le matelot d'un ton moqueur, et vous allez à la pêche du hareng, mon gentilhomme; en ce u)oment nous entrons en pleine mer.
— Par cinq cent mille millions depanerées de diable!...
Le marin goguenard posa sa main sur la bouche du malheureux exaspéré :
— Et voire parole! lui dit-il. Allons, monsieur le chevalier, songez que votre bâillon est là.
— Vous me connaissez donc, vous qui me parlez? dit Rolly, un peu radouci par la curiosité que cet homme excita tout à coup en lui. Quiêtes-vous?Que me voulez-vous?
— Vous m'avez déjà vu quelque part, reprit
liiiconmi; cliiTchc/. bien ilans nos souMM»irs ; inc rcconnaisspz-vons?
— Non.
— 11 est vrai que je n'ai pas dû exciter bien vivement votre attention. Cependant, vous souvenez-vous <ju'il v a (|uclijue c\\u\ ou si\ ans, un jeiinocajMtainede mai'ine Iranraise, du nom de lilaville, allait l'aire (juel(|uerois ladébauclieà Versailles avec vous autres les mousquetaires? \ous souvenez-vous que le capitaine Jilavijleavait pour valet un ancien mousse, mauvais drôle fiefré , garnement incorrigible^..
— Attendez 1 s'écria le chevalier enj paraissant chercher dans sa mémoire un nom (|u'il était bien sùrdenepasy trouver, vuqu'ilavait totalement oublié le capitaine Blaville luimôme; vous êtes...
— Samson, Samson Billonaud, que jvous aviez surnommé IKchineur, vu ses nombreuses querelles où il était toujours vaincpieur, s'écria le matelot avec une sorte d'orgueil ; uh I je ne vous ai i)as oublié, moi, monsieur le chevalier : Plus d'une fois je vous ai reconduit tout chancelant à riiôlel des mousque-
laires, après quelque joyeuse partie chez le capiiaine, et plus d'une fois j'ai refusé la porte à certaine dame qui venait vous relancer.
— Ahl ma femme, interrompit le chevalier comme entraîné malgré lui, elle est morte. Mais, ajouta-t-il en revenant promptement à la pensée de sa position présente , cela ne m'explique pas...
— Morte ! reprit Samson du ton d'un homme qui ne se soucie pas de répondre directement à une question pressante; eh bien, Monsieur, c'est comme ce pauvre capitaina Blaville, coupé en quatre par un boulet de canon à la bataille de...
— Et que m'importe Blaville et tout ce fatras! s'écria le malheureux Uolly impatienté; Samson l'échineur ou Samson le diable, me diras-tu enfin ce que l'on me veut, pourquoi on m'a enlevé, pourquoi.. .
— Eh bien ! voyez, dit l'impitoyable matelot, j'aurais cru que vous prendriez plus de part que cela au sort du capitaine votre ami ! C'est un bien bon maître que j'ai perdu là ! Aussi, depuis sa mort, j'ai eu toutes sortes de
giiif,'nonR; j'ai roulé dans tons les coins dn niondo sans ponvoir Ironvor son pareil, etenfin, do guerre lasse, je suis revenu en Hollande, ma patrie, et j'ai repris la poche du hareng, mon premier métier. Un triste métier. Monsieur ! comme vous pourrez vousen apercevoir vous-même, ajouta-t-il d'un ton malin, car vous allez faire votre apprentissage.
— Miséricorde! s'écria le chevalior en pâlissant ; moi, pêcheur de hareng! Cet homme devient fou
— Pas plus fou (|ue vous! s'écria Tex-valet d'un ton insolent. Chevalier de Rolly, vous n'êtes plus ici à Versailles, entendez-vous? Vous avez été pressé comme pêcheur de hareng, et, bon gré mal gré, vous pécherez le hareng, comme tant d'autres qu'on a enlevés de force pour le service de la marine des Provinces-Unies; ainsi donc, résignez-vous: vous ne reverrez la terre qu'à la fin du voyage que nous commençons cette nuit, et, pendant cet intervalle, il fautlraquc vos nobles mains s'habituent à couper les ouïes des harengs et aies arranger proprement dans les tonneaux, tout comme vous me verrez faire à moi-même.
Jusqu'ici lo chevalier avait cru sculcmcuL êlrc victime d'une vengeance particulière, à laquelle il pourrait échapper d'un moment à l'autre; mais dès que les paroles dujmalelot lui eurent fait comprendre dansqucl abîme il était tombé, son courage l'abandonna tout à fait, et il se mit à se lamenter d'une manière si pitoyable que maître Samson lui-même en fut attendri.
— Allons, allons ! dit-il avec un ton de cor dialilé grossière, il ne faut pas tant vous désoler, monsieur le chevalier; deux mois sont bien vite écoulés, et il est impossible que îa pèche dure plus de deux mois ! J'avoue qu'il est un peu pénible de commencer si tard un tel apprentissage, quand on est noble et quand on a porté le mousquet dans les antichambres de Versailles, Mais que voulez-vous! D'ailleurs nous autres matelots, qui serons vos camarades, nous vous aiderons de notre mieux pour soulager un commençant, et puis vous verrez et apprendrez des choses curieuses dans ce petit voyage. D'abord vous verrez les îles Orcadcs, de belles îles, Monsieur, avec des ceintures de verdure et de hautes montagnes