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l'arrière de la Uiiyso. Aux soulTiaiices cl à révanouisscmonl causés par le mal de mer avait succédé un sommeil de plomb <|ui liiit long temps ses facultés engourdies. Aussi Rolly, dans le premier moment de son réveil, <îrut être la dupe d'un rêve en apercevant le lieu étrange où on l'avait transporté. Cependant ses idées lui revinrent peu à |)eu et il se traîna hors de la cabine pour chercher le mot de l'énigme indéchillrahle dont il était l'objet.
Il n'alla pas loin ; presque en face de la porle, un houime était assis sur de vieilles voiles; devant lui étaient (piebpies débris de viande et de poisson sec, deux verres, de la bière et du pain Irais. Il semblait attendre queUpi'un avant de commencer ce frugal repas; Kolly reconnut Léopold NVilkins.
A cette vue, le chevalier voulait se [)récipiter sur celui qu'il croyait l'auteur de tous ses maux; mais il était si faibhî qu'il pouvait à peine faire un pas sans s'appuyer au bastingage. Léopold Wilkins ne sembla pas remarquer cette terrible colère; sans s'émouvoir, il désigna une place à côté de lui, et dit tranquillement en hollandais :
— Voulez -vous déjeuner, Monsieur? Je vous attends.
Le chevalier serra les dents, il écuma, et sa main alla chercher machinalement la garde de son épée, L'épée ne se trouvait pas à sa place accoutumée, et ce fut alors seulement que Rolly, jetant un coup d'œil sur toute sa personne, s'aperçut qu'on avait changé son costume pendant qu'il était plongé dans l'anéantissement causé par le mal de mer. Il était exactement vêtu de la même manière que les matelots qu'il voyait aller çà et là sur le pont de la barque.
Alors sa fureur ne connut plus de bornes; il s'élança pour frapper son ennemi. Mais Léopold Wilkins avait sans doute prévu ce mouvement, et il n'eut qu'un geste à faire pour renverser l'infortuné Gascon sur les vieilles voiles (jui lui servaient de siège à lui-même.
Soit que cette chute eût étourdi le chevalier, soit qu'elle eût donné un cours salutaire à son sang que la colère lui avait fait monter au visage, toujours esl-il que quand il se releva plus honteux que meurtri, il était considérablement radouci. Il accepta même la main
que son anîa^onisle lui présentait sans la uioiudre rauciiuc pour l'aider à se relever, et (piand il fut sut son séant il regarda avee un étonnonient slupide celui (pii n'avait eu cpiuii geste à faire pour le renverser.
Wilkius, le voyant si calme et assis à CiMé de lui, couiuieil l'y avait engagé, sembla oublier de «pielie manière un peu vive il l'a- \ail placé dans celle posture. Il lui présenta un verre de genièvre el lui dii avec son flegme ordinaire :
— Buvez cela, ça vous remettra.
Ce dernier trait l'emporta sur toute l'indignation du chevalier. Sa fureur tomba tout à coup, el, malgré sa faiblesse et ses craintes, il |>artit d'un fou rire qui se fit entendce jus- (ju'à Tautre bout de la buyse.
— Ali ça! maîlrc Wilkins, s'écria-t-il, savez-vous (jue vous m'avez joué un tour qui ferait honneur au plus grand roué de la cour de France, s'il avait comme vous des matelots et des buysesà son service pour se débarrasser d'un rival?
Le Hollandais répondit par un sourire silencieux, (pii consislail à inoiihcr pcridaut
quelques secondes (Jeux rangées de dents blanches comme des perles.
— Cette justice rendue à voire habileté, reprit le chevalier, qui ne perdait pas de vue dans cette nouvelle transformation de ses idées le but qu'il voulait atteindre, vous m'expliquerez, j'espère, ce que vous comptez faire de moi à présent. Que signifient ces habits, cet extérieur grossier? Je ne pense pas que ce que vient de me dire cet imbécile de Samson...
— 11 a dit vrai, fit le pêcheur d'un air d'insouciance. Ces habits sont ceux de votre nouvelle condition.
La colère du chevalier fut bien près de se réveiller à cette froide assurance de son malheur. Cependant il se contint et, par un instinct subit de vengeance, il prit le ton goguenard à son tour, et il dit à Léopold :
— Si je ne me trompe, maître Wilkins, vous avez cru frapper un coup décisif en m'enlevant d'Amsterdam, moi, dont vous aviez la bonté de craindre les entreprises à l'égard de mademoiselle Gudule. Malheureusement, mon cher, vous n'avez réussi qu'à moitié; vous
m'avez ptiiii ciuellcinenl, il est vrai, d avoir été votre rival ; mais j'ai laissé derrière moi Hueltiu'iiii qui peut être encore plus daiiger«}ux pour vous, et qui me vengera en vous soufllant la jolie demoiselle 1
— Ah! lit le pécheur en levant sur Kolly de grands yeux bleus remplis d'elonnement.
— Oui, mon cher, reprit le chevalier: au moment où j'allais enlever celte ptHile personne qui m'a joué avec tant d'adresse, j'avais pour auxiliaire un ancien ami, un inous(pietaire, un endiablé, et. je le connais mal, ou aussitôt quMl aura appris ma disparition, il ne se sera pas gêné pourprendre ma place. Aussi, comme il est plus riche, plus noble, plus jeune et plus beau que moi, il est probable...
En parlant ainsi, llolly étudiait avec une malicieuse curiosité l'expression des traits de son rival; mais, njalgré toute son attention, il lui fut impossible de découvrir la moindre altération dans les muscles de son visage. Aussi il accepta le verre dans lequel Wilkins venait de verser du genièvre, et Télevant comme
pour porter une santé, ii dit avec un soupir :
— Allons! môîtro, au bon succès de notre pêche! puissions-nous bientôt revenir à Amsterdam meilleurs ajnis que nous n'en sommes sortis !
— Ya, répondit Wilkins.
Alors seulement , le chevalier s'aperçut qu'il avait frappé plus juste qu'il ne pensait. Le jeune pêcheur était tout pâle et ses dents serraient convulsivement le verre qu'il avait porté à sa bouche.
Le soir môme, un pilote qui retournait à Amsterdam fut chargé de remettre secrètement à Gudule une lettre qui contenait seulement ces mots : « Défiez-vous de l'ami du chevalier; je reviendrai bientôt. »
La nuit du "25 juin, celte nuit solennelle el si impatiemment attendue parles pêcheurs, était enlin arrivée. L'immense quantité de vaisseaux grands et petits qui composaient la flotte hollandaise s'était engagée dans cet archipel dangereux des Orcades où s'ouvrait la poche d'ordinaire , et jamais la mer orageuse du Nord ne s'était montrée si agitée el si terrible :
l'obscurité élait profonde ; des nuages noirs et épais couvraient l'horizon. Un vent violent qui soufflait de l'ouest soulevait de hautes vagues à la cîme creuse et phosphorescente, qui allaient se briser avec fracas contre les rescifs qui bordaient les côtes. Au milieu de ce chaos efl'rayant, les bâtiments, dirigés par des pilotes habiles et exercés, luttaient péniblement contre la tempête. A la proue de chacun d'eux brillait une espèce de phare qui se composait d'un grillage en fer rempli de charbons allumés. Ces réchauds, élevés de quelques pieds au dessus du pont et destinés autant à éblouir et à attirer le poisson qu'à prévenir le choc entre les navires resserrés dans ce détroit, paraissaient et disparaissaient derrière les lames gigantesques de cette mer houleuse et inhospitalière. Toute cette scène avait quelque chose de grandiose et de terrible qui eût effrayé des yeux moins habitués que ceux des pêcheurs hollandais à cet aspect de l'Océan.
Cependant le plus grand calme régnait à bord de chacun des navires destinés à la pêche. Quelques hommes seulement veillaient à
la manœuvre, tandis (|iio les aiilrcs, a donn couchés sur It^s bancs de rameurs, soinmcdlaiont tran(|uillenioiil an bruit de la uum- et des vents. A leurs pieds leurs lilets en soie brune de Perse, teints à la fumée, étaient disposés avec ordre comme pour être employés d'un moment à l'autre. Sur un autre point de la buyse on voyait des tonneaux vides en bois de chêne, destinés à recevoir les produits de la pèche, et tout proche s'élevaient des amas de gros sel gris d'Espagne pour la salaison. Tous ces préparatifs terminés, on se reposait nonchalamment en attendant l'heure du travail. On sesouvientdu serment solennel de tous les marins sans distinction (jni montaient la Hotte, et il n'était pas encore minuit.
En avant de toutes les autres se trouvait pourtant une buyse où semblait régner une grande activité. Les rameurs étaient à leur poste, le pilote était au gouvernail, et sur la proue, éclairée par la lueur rouge du l'anal, se tenait debout un homme de haute taille, l'd'il lixe sur les Ilots ne s«ntant de sa méditation piofonde «jue poui donnei de
temps an temps des ordres brefs à ceux (|ui Taisaient la manœuvre. Ces ordres avaient toujours pour but de maintenir nord-nordouest la direction de la barque, que le vent et les vagues tendaient toujours à taire décliner. Le petit navire luttait contre les lames aux- (juelles cette position le livrait tout entier, plongeant et se relevant au milieu des flots d'écume qui le couvraient par moments. Mais l'homme de la proue, toujours calme, intrépide, ne semblait pas se douter du danger qu'il courait, et son regard sondait à travers l'obscurité de la nuit ces abîmes d'eau salée qui menaçaient de l'engloutir.
A l'arrière, à côté du cabestan destiné à hàler les fdets remplis de poisson, deux hommes regardaient avec moins d'intrépidité ce désordre des éléments. L'un était ce Samson l'échineur, que nous connaissons déjà et qui, assis au pied du mât, hochait de temps en temps la tète quand une vague déferlait sur le pont, jurant à voix basse qu'il n'avait jamais vu plus mauvais temps dans ses voyages autour du monde. Or, celui à qui il adressait ces inquiétantes observations n'était au-
Irc «juo nuire ami le thevalier <|ui , dans son coslunui grossier, devail coninicncer ses l'onclions d'ciicatjueur celte nuil même, aussitôt que la péelie serait ouverte. Le malheureux uîous(juelairc ne s'était jamais trouvé à pareille l'ète, et (Mjidait tout à lait courage ; à cha(|uecoup de tangage il poussait un gémissement et, grelottant de froid, mouillé jus- (ju'aux os, il s'attachait à quelque amarre en maudissant tout bas son sot amour pour la fiancée d'un pêcheur et la cruelle et bizarre vengeance de son rival.
Lue secousse plus terrible (jue toutes les autres venait de faire craquer la buysc jusque dans les plus solides pièces de sa membrure, et la terreur avait arrache un cri au pauvre chevalier, quand Samson, qui comme tous les marins restait calme au moment du danger, dit à voix basse :
— Vous verrez, cet enragé de Léopold Wilkins nous fera sombrer plutôt (jue de changer cette bordée contre le vent et la hune '• Hn'a [Ms bouge, lui, ([uand cette vague d'enfer esl venue tomber sur nous. Connue il esl calme' conune son pied est solide *• <>h '• la colonne de
liarengs n'est pas loin, soyez-en sûr. Touie ia journée j'ai vu AYilkins observer le vol des goélands et des mouettes qui se montraient du côté de la pleine mer ; il est resté longtemps à étudier les taches de graissin qui flottaient sur Teau, et certainement il a découvert des signes infaillibles de l'approche de la bande. Aussi
— Mais nous allons être tous engloutis ! s'écria le chevalier en se tordant les mains avec désespoir.
— Que voulez-vous ! dit le matelot avec un sang-froid peut-être affecté ; Wilkins commande ici; et il faut qu'on lui obéisse
Mais qui donc a' osé nous suivre jusqu'ici ? ajouta-t-il tout à coup en sMnterrompanl et en désignant une lumière qui bondissait sur les Ilots à peu de distance derrière eux.
Malgré ses terreurs, le noble Gascon jeta un regard craintif dans la direction indiquée, et il aperçut une barque qui luttait avec courage contre les flots pour suivre celle de Léopold Wilkins.
— Ah! je reconnais ce hardi gaillard!
s'écria Samson; c'est le vieux Guillaume Dul-
dol", un pt'cliour i\c iiiailiu; Boiiklaïul ; sans doulo il a pris goùl à la inOdaille d'oi- (|ue lui ont décernée, l'année dernière, le bourgmestre cl les cche\îns d'A.msterdam pour prix delà pèche, et il compte être aussi heureux cette année. Mais patience 1 Wilkins n'est pas homme à al-andonner son avantage, et tenez, vovez déjà!
En efiel Léopold, ({ui venait de s'apercevoir de la concurrence, donna à voix basse quelques ordres aux matelots et la barque se rua avec plus de fureur (jue jamais au milieu des tourbillonsd'écumeel de rochers àfleur d'eau. La barque rivale s'arrêta comme épouvantée ; les rameurs, sur leur banc, frémissaient de l'audace de cette manœuvre.
Tout à coup Wilkins, qui, au milieu de ce désordre effrayant, était resté debout à l'avant de sa buyse, lit entendre un cri de joie, et, sans prononcer un mot, désigna une longue ligne blanche et phos[)horescenle qui s'avançait à (juel(|ue distance dans toute la largeur de l'horizon.
— Les harengs ! les harengs ! s'écrièrent les
matelolii en voyant la mer devenir connne l)rillante et enflammée devant eux.
— Les harengs! répéta à son tour maître Samson en s'adressant au chevalier ; je savais bien que Wilkins les avait flairés depuis ce malin ! Allons, allons, Monsieur, nous allons juger tout à l'heure de votre vocation à enlever lestement les ouïes d'un poisson avant de l'encaquer; préparez-vous.
Cependant Léopold Wilkins s'était élancé à l'arrière de la barque où était attaché le filet, et avec une force surhumaine il lesouleva ainsi que les flottes de liège et les petits barils vides qui constituaient l'appareil de pêche pour le jeter à la mer. Mais tout à coup il s'arrêta, déposa son fardeau, et croisa les bras sur sa poitrine avec une sorte de désespoir. Personne ne pouvait en effet lancer son filet en ce moment, sans enfreindre le serment commun.
L'heure n'était pas encore venue.
Wilkins, dans soik attitude contemplative, jeta d'abord un le^y rapide devant lui, comme pour mesui*^J^distance qui séparait encore sa barque dç la ligne blanche et régulière formée par les poissons, puis il le re
jUMla sur li's pùcliouis de la ltai(|UO voisiiit- ; ils avaient aussi aperçu la colonDo tant drsi réc et ils s'eirorçaient d'avaiicrr \o plus possible à rames et A voile, pour être en mesure «Ir jeter le premier lilet, aussitôt (pie le signal serait donné.
Heureusement le si,i:;nid ne se Ht pas attendre; un éelair subit, parti d'un des plus {,'ros vaisseaux, illumina toute la mer, et un eoup de canon se fit entendre. 11 était minuit.
A peine le bruit de l'explosion était-il arrivé aux oreilles des deux patrons rivaux, que deux lilets tombaient à la fois dans la mer. Mais NVilkins avait un incontestable avantage sur le vieux pècbeur Duldof: il était plus près des harengs de quelques encablures, et toutes les chances étaient pour lui.
Aussitôt que le filet eut été lancé par Wilkins, la banjue vira de bord, et, au lieu de continuer sa lutte contre la lame, elle se laissa entraînera la dérive, ce qui rendait infiniment moins dang-.^reux et moins fatiguants les coups de mer. Aussi le chevalier, dont l'effroi avait perclus jus(|u'à ce moment toutes les facultés , commença-t-il à reprendre ses sens
el à examiner toutes les particularités de cette lutte étrange entre les deux pêcheurs , lutte à laquelle il se croyait lui-même intéressé.
Le flot blanc des harengs ne touchait pas encore la biiyse, et depuis une minute à peine le filet flottait à l'arrière de la barque , maintenu seulement parla corde lâche sur laquelle il était plissé^ quand Wilkins , se penchant sur le bastingage , posa sa main au dessus de ses yeux pour ne pas être ébloui par la lumière du fanal , et regarda quelle était la manœuvre de son antagoniste. Duldof avait suivi absolument la même tactique , et déjà il s'apprêtait à retirer son filet; seulement son bras n"'avait plus toute la force de la jeunesse ; il était obligé de recourjr au cabestan destiné à hâler, ce qui devait nécessairement entraîner quelque relard.
A cette vue , Léopold comprit que son adresse et sa force seules pouvaient en cet instant lui donner la supériorité sur son rival. Il était probable que les deux filets contenaient déjà du hareng, et la victoire appartiendrait à celui qui le premier aurait déposé sur le pont
de la buyse le poisson IriomnliiUeuc. Aussi \e jeune Hollandais , sans employer le cabestan ni appeler à son aitle les autres matelots, saisit de sa main vigoureuse la corde du fdel, et attira avec rapidité la tessure,les flottes, les barils vides, enleva dans ses bras ce lourd appareil , et déposa le tout sur le pont, au milieu des exclamations d'étonnement des matelots, bien avai»t que Duldof eut pu atteindre la première maille de son lîlel.
Alors Wilkins se mit à examiner avec avidité les poissons cpii s'étaient emmaillés pendant ce court espace de temps. Deux seulement étaient suspendus par les ouïes aux cordelettes de la tessure. L'un était cette espèce de poisson (jui précède d'ordinaire le grand banc des harengs; les marins l'appellent roi des harengs ou fario^ et ils le rtjetlent religieusement dans la mer aussitôt qu'ils l'ont pris; mais l'autre était un véritable hareng marchand, aux yeux élincelanls , aux écailles lisses et argentées, un hareng tel qu'il le fallait pour obtenir le prix solennel qui excitait Tambilion de tous les pécheurs. Wilkins ne put retenir un cri de joie.
— Premier hareng! s'écria-t-il d'une voix retentissante , en élevant sa conquête au dessus de sa tête.
— Hurra ! hurra! pour Léopold Wilkins!
crièrent tous les matelots , dont les voix fortes et sonores se mêlèrent au bruit rauque des flots sur les rescifs et au sifflement du vent dans les cordages.
En même temps un coup d'une vieille caronade fut tiré à bord de la buyse pour annoncer la victoire de Léopold. Ce signal se répéta de proche en proche jusqu'aux embarcations les plus éloignées, et le nom de Wilkins, répété par les porte-voix des maîtres d'é(|uipage , se prolongea au milieu de l'obscurité.
Mais Wilkins, le premier mouvement passé, avait repris son flegme ordinaire^ et il dit aux matelots en disposant ses fdcts :
— Enfants, dépêchons : il faut aller montrer desuite nolreconquôle à masterÂrchibald, pour qu'il dresse procès-verbal de notre victoire. Pare h virer!
Puis il dit à Samson , qui examinait attentivement les poissons étendus à ses pieds:
— Jetle \o liiiio à la mer ; cela nous portera bonluMir.
Les matelots obéirent, et Ja barque, tournant sous la rame et le gouvernail, se dirigea \ers le gros de la Hotte, où on devait trouver le vaisseau de charge snr lequel était embarqué master Arcliibald. O'iand on passa à côté de la buvse de Duldof, on aperçut le vieux pêcheur appuyé tristement contre son cabestan. A SCS pieds était son filet tout chargé de harengs, car la colonne avait donné en plein dans les mailles, mais une minute trop tard.
— Vous avez été bien heureux aujourd'hui , master Wilkins. dit-il d'un air d'envie, cjuand ils furent à portée de la voix : mais je ne vous en veux pas, vous avez été plus habile et plus hardi que moi. Dieu vous devait cela.
El il poussa un profond soupir.
— C'était mon tour cette année, Duldof, répondit Wilkins avec respect ; une autre fois, vous auri'Z votre revanche.
Et il s'éloigna tout lier d'avoir reçu les éloges de ce Nestor des pécheurs.
Or, pendant que la barque voguait silen-
cieusemént et de toute sa vitesse pour rejoindre les gros vaisseaux, le chevalier qui, comme nous l'avons dit, avait repris tout à fait courage et se sentait déjà presque disposé à rire de sa frayeur, s'était rapproché de son compagnon Samson et lui avait dit d'un air mystérieux et avec plus de familiarité qu'à l'ordinaire :
— Eh bien donc, ami l'Échineur, il paraît que master Wilkins va épouser la fille du vieil Archibald? Le drôle m'a pourtant joué un tour...
— Eh 1 eh ! je suis bien pour quelque chose dans votre aventure. S'il vous a emporté dans ses bras, c'est moi qui ai serré le mouchoir qui était sur votre bouche, et vous pouvez dire qu'il était serré de main de maître matelot.
— Oui, oui, dit RoUy en faisant une grimace ; mais je ne t'en veux pas à toi; c'est lui qui avait tramé le complot, avec cette petite rouée de Gudule, qui me le paiera un jour. Aussi, si je pouvais leur donner sous main quelque coup de jarnac...
— C'est dilficile, dit Samson avec une in-
dirt'éreiice afTeclée ; la monnaie de ce poisson, ajoiila-t-il nialicieuseiuent eu désignaiil le hareng (|ui clail à ses pieds, c'est nue des plus jolies lilies cl des plus riches dots des Pru\iiices- Unies.
Ro!ly attacha sui' lui un rcpiard vifd pénétrant.
— Maître Samson?. . .
— Monsieur le chevalier
— Aimes-tu autant la bonne chère et le tapage qu'au temps où tu étais à Versailles?
— Mettez-moi à terre avec (juelques écus dans ma poche et vous verrez. Quand j'ai de l'argent, je bois, quand j'ai bu, je fais tapage! C'est absolument comme au temps de ce bon capitaine qui...
Le chevalier prévit une nouvelle édition des aventures du capitaine Blaville, et il interrompit son interlocuteur en lui disant brusquement :
— Tu sais que lorsque vous m'avez enlevé, il me restait quelques louis. Tu me les as laissés parce que tu n'as pas pu les prendre.
— C'est que ce diable de Wilkins est si sévère. ..
fîoa- Avec cinq louis on peut joliment s'amuser en arrivant dans le port de la Hollande.
— Avec cela je bouleverserais tous les cabarets de la république!
— Ces cinq louis sont à toi ; les veux-tu? Et le chevalier fit sonner l'or qu'il avait dans
la main.
— Eh bien ! que faut-il faire?
Rolly lui dit quelques mots à l'oreille, et quelques minutes après l'or avait changé de maître.
Cependant le vieil Archibald venait d'appren- <jlre deproche en proche qu'un deses pêcheurs avait eu l'honneur insigne de pêcherie premier hareng. A cette heureuse nouvelle, il se hâta de descendre dans un canot et il chercha "Wilkins pour l'embrasser et le féliciter. Son canot se trouva bientôt bord à bord avec la buyse du jeune pêcheur.
— Eh bien! enfant, s^écria-t-il aussitôt qu'il fut à portée de se faire entendre, vous avez donc réussi cette année?
— Oui, master, répondit Wilkins avec modestie.
— Ltvous aurez voire récompeiibc, je vous le jure, dil le yros niarcliand en se liissant avec peine sur le poiU. Mais montrez- uioi vos harengs, ajoula-l-il avec ojnpressemenl; je suis impatient de savoir s'ils seront gras celle année.
Le [)ècheur ramassa un poisson qui était à ses pieds el le présenta au vieillard. Celui-ci se rapprocha du fanal pour mieux examiner le précieux poisson.
— Mais ce n'est pas un hareng! s'écria-l-il bientôt; c'est un fario.
— Un fario! dit AVilkinsen pâlissant.
— Regardez .
^Vilkins examina à son tour le poisson, et il se rapprocha de Samson avec une vivacité inaccoutumée.
— Quel poisson as-tu jeté à la mer? demanda-l-il d'une voix tremblante.
— Mais, le fario.
— Le fario? le voilà.
— H y en avait donc deux? dil le matelot avec impudence. L'obscurité nous aura trompés; jesuis sur d'avoir rejeté un fario à la mer selon l'usage.
Un moment de silence régna à bord dn navire. Wilkins semblait consterné et n'osait lever les yeux sur son patron. Quant à celuici, il avait les lèvres pâles, ce qui était chez lui le plus grand indice de colère .
— Vous avez voulu me tromper! dit-il d'une voix calme ; vous avez voulu tromper toute la flotte, espérant sans doute prendre un peu plus tard le poisson qui vous avait échappé d'abord, et c'est une honte, Wilkins, une honte dont vous porterez la peine.
Ces paroles sévères mirent en mouvement tout ce que Léopold avait de sang chaud dans les veines.
— Interrogez tout l'équipage ! lit-il avec désespoir; on NOUS dira qu'ici tout à l'heureétait un véritable hareng, que cet imbécile de Samson aura jeté par mégarde. . .
Mais parmi les matelots, très-peu avaient examiné avec attention le poisson en question; d'autres reconnaissaient qu'ils avaient bien pu être trompés par l'obscurité, et qu'ils ne pouvaient rien affirmer. Le chevalier et Samson assurèrent au contraire cjue c'était bien un ario (jui avait été jeté à la mer, et non pas
luut autre poisson. A celle allirinalion positive, le vieux marchand secoua la lèle, cl tournant le dos à Wilkins :
— Quel est le pécheur (|ui a jeté le second filet? denianda-l-il .
— Duldol", répondil-on.
— Ce sera donc Duldof qui aura le prix, dit le négociant en soupirant.
El il emboucha son porte-voix pour annoncer partout Terreur qui avait été commise. Puis, sans adresser uneparoleà Wilkins, qui était resté consterné, il descendit dans son canot et regagna son vaisseau.
— La petite ne sera pas à lui, pensait Rolly en voyant la douleur de Wilkins; ma vengeance est commencée; pour l'achever, il faut que la donzelleet la dot soient à moi... Pourvu que l'une et l'autre n'appartiennent pas déjà ^ cet enragé de Cavignon!
'iJîTf:
Deux mois s'étaient écoulés. Le marquis de Cavignon , qui , comme nous l'avpns dit, avait remplacé Ilolly dans les l'onctious de maître de Irançais auprès de M '" Gudule, se rcnda,it un matin chez son écolière, lorsqu'il aperçut un grand mouvement dans le port et sur le quai d'Amsterdam. De nombreux vaisseaux étaient arrivés pendant la nuit , et le vaste es-
pace qui s'étendait au pied de la célèbre Tour des Pleurs était encombré de tonneaux dont l'odeur nauséabonde laissait assez deviner le contenu. A cet aspect inaccoutumé, le marquis s'arrêta, et examinant ce peuple de marins qui s'agitait en désordre sur la grève, il se frappa le front avec dépit et il murmura à voix basse :
— Allons, il valait bien la peine de se fatiguer pendant deux mois à faire le pédagogue avec celte petite sotte! Ce que j'avais prévu est arrivé : le gros pensard de père, le robuste fiancé^ et peut-être même cet imbécile de Rolly, vont me tomber sur les bras avant que j'aie pu décider la petite à fuir pour mon compte et à me mettre ainsi en possession de sa personne et de oa dot. Passe encore pour la personne, mais... Au diable la coquette! ajouta-il en frappant du pied et en mettant son tricorne de travers sur sa perruque poudrée; impossible de savoir ce qui se couve dans ce cœur-là ! Je crois pourtant lui avoir parié assez clairement de mon amour, mais qjie dire à une femme qui vous répond toujours ia et qui se garde elle-même comme une