‹ Le colporteurChapitre 9 sur 9 · HU · texte numérisé non relu

HU

l'orlercsso lirrissj'c «le canons? "Voyons, marquis, mon ami, soiais-tu joué ? N'aiirail-on paru accii»*illir los galanteries (|uo pour se donner le ifmps d'allcnilre les auxiliaires qui vont arriver? Rdlly aussi avait reru d'elle des encourageuients , et pourtant Dieu sait si elle n'a pas dirigé le complot dont il a été victime. Manpiis, mon ami , cette jeune fille est d'intelligence avec ce colosse de NViIkins, et elle se mo(jue de vous tous.

Tout en faisant à part lui ces réflexions qui pouvaient ne pas manquer de justesse, Cavignon s'était approché de la maison de Gudul»^, et il allait poser la main sur le marteau de cuivre poli , (juand une crainte subite l'arrêta. — Qui sait si je ne vais pas trouver nombreuse compagnie chez mon écolière? pensat-il ; et en vérité , je pourrais rencontrer aujourd'hui dans celte maison quelques personnes assez mal disi)osées à mon endroit : diable! diable', ne nous fourrons pas dansune

nasse

11 resta un moment intmobile et incertain du parti (pTil devait prr-ndre. Puis, tout à coup , il se décida :

— Après tout, se dit-il à lui-même, que puis-je craindre? Si on m'attaque, j'ai mon épéel Si l'on crie, je suis noble, riche, et puisque je me présente pour épouser... des tonnes d'or! ajouta-t-il au fond de sa pensée, il ne faut pas céder sans combat.

Il pénétra dans le petit parloir où se tenait la famille Archibald. Tout était calme et silencieux comme d*'ordinaire. Gudule était assise à sa place et travaillait à sa dentelle. Quant à dame Brigitte, elle dormait plus profondément que jamais , ce qu'on pouvait attribuer à une bible qu'elle avait eu sans doute la prétention de lire un moment^ et qui avait roulé à ses pieds. Quand le marquis entra^ la bonne femme s'éveilla pourtant à demi , éternua , étendit un bras, et prononça d'une voix entrecoupée son exclamation favorite :

— Jésus mein Got !

— C'est moi , c'est moi , ma bonne dame Archibald, dit Cavignon en s'a[)prochant d'un air officieux , ne vous dérangez pas ! N'est-ce pas, ajoula-t-il en posant la main sur le dossier d'un grand fauteuil neuf qu'occupait en ce moment la vieille femme , n'est-ce pas que

— 'iOl —

rien n'est coinniotlo pour roposcr comme colle bergère à la moile de Fiance dont je vous ai fait cadeau ?

— Va , répondit la vieille femme.

Et pour jiroLiver combien elle appréciait le meuble en (jueslion , elle se laissa aller en arrière et reprit son somme où elle ^a^ail laissé.

Pendant ce temps, Gudule, sai»s rien dire, avait lire d'une armoire du papier , de l'encre, quelcjnes livres, et avait disposé deux chaises près d'une petite table ; puis elle attendit debout et en silence que le marquis vînt- lui donner sa leçon.

— Il paraît que personne n'est arrivé encore, pensa celui-ci. Voyons, lâchons d'arranger nos alTaires.

Puis, s'approchant de la jeune fille, il voulut lui prendre la main, qu'elle retira, et il lui dit avec une galanterie respectueuse :

— Eh bien, mon bel ange, avez-vous appris la nouvelle idylle (jue m'ont insi)irée vos beaux yeux? Charmante Gudule , quand donc aurez-vous pour mes vers la mémoire du cœur?

Comme la jeune fille restait silencieuse el complètement indilTérenle, il prit un papier

qui était sur la table et il lut en roulant des yeux langoureux :

Le tendre Pliilémon aimait Amaryllis...

— Pliilémon, continua le marquis, c'est moi, divine Gudule, Amaryllis c'est vous.

Puis il reprit avec complaisance :

Le tendre Philémon aimait Amaryllis; La bergère insensible...

— Insensible est le mot, ajouta-t-il en s'interrompant encore, Gudule , vous êtes sans pitié pour les maux d'un amant...

Et comme il n'achevait pas sa phrase :

— la , répondit très-gravement Gudule.

Cavignon fut désarçonné.

— Allons ! soupirat-il^ il n'y a que le mot ia dans la langue hollandaise, et il signifie tout, ou plutôt il ne signifie rien.

Cependant il parvint à s'emparer de la main de Gudule, et il reprit avec vivacité, quoique à voix basse :

— Gudule, il faut absolument que vous \ous expliquiez. Je vous adore, il faut que je sache si vous me payez d'un tendre retour. Votre père va bientôt arriver sans doute...

— Il «'Si aniNc, dit Ciudulc cii [)rolilaiil ilc rélonneinenl du marquis pour se déga^'cr el se rapproclior de sa iiière.

— Que dites-vous?

— Oui, il a débarqué ce matin avec Wilkiris et le Français votre ami. Ils sont à l'Hùlelde-Ville j)our le serment; tout à l'heure ils vont revenir ici; vous verrez voire ami.

— Le chevalier! s'ccria Cavignon; il était donc avec eux?

— Oui, répliqua la jeune fille avec sa tranquillité habituelle; j'avais prié Wilkins de m'en débarrasser^ parce qu'il m'ennuyait, el Wilkins l'a amené pécher le hareng.

F^e marquis ne put s'empêcher de rire de cette étrange vengeance avouée si naïvement; mais il revint bien vile à son but et reprit avec chaleur :

— Vous ne l'aimiez pas, ravissante Gudule, j'en élais sur! Le chevalier n'esl qu'un pauvre hère, sans sou ni maille, sans esprit même , au lieu que moi...

— Voici mon père et Wilkins^ dit la jeune fille en se dirigeant vers la fenêtre.

— Wilkins! répéta Cavignon précipitamï. I. l'j

ment ; eh bien , Mademoiselle , je vous laisse. Je ne veux pas troubler vos épanchements filials avec Pauleur de vos jours; mais je reviendrai , je reviendrai , soyez-en sûre, déposer solennellement à vos pieds mon nom et ma fortune.

Et le marquis, qui ne se souciait pas de se trouver face à face avec le redoutable Wilkins, décampa lestement par la porte du jardin , pendant que le maître du logis entrait par l'autre porle.

— Oui, certainement,, j'épouserai, dit-il tout en marchant, ma foi, mon parti est pris ! Décidément la petite n'est pas mal disposée, la mère est pour moi, et si le père est de bonne composition!... Je sais un moyen de me débarrasser quand je voudrai de RoUy : je n'ai qu'à lui annoncer certaine nouvelle 1 Maisc'est Wilkins, ce diable de Wilkins'-

Tout en réfléchissant ainsi, le marquis regagnait promptement son hôtel, cjuand tout à coup il fut heurté, par un passant justement à l'endroit où avait eu lieu sa rencontre avec Rolly deux mois auparavant. Il allait s'éloigner sansfaire attention à cetincident quand

un eclal do rire lui (il louriuM- la lêlo. (Vélail encore le chevalier «jni se iroiivait devant lui , mais non plus le Uolly d'autrefois, en habit de cour et IV'pce au côté; le chevalierélait encore vôlu du costume grossier dont on l'avait affublé sur la flotte; il n'avait ni poudre ni dentelles, et un gros bonnet de marin lui descendait prescjue jusqu'aux yeux. Mais si l'extérieur était changé, le caractère ne l'était pas, car le joyeux Gascon riait à gorge déployée de la surprise de son ami. — Ah I ah ! ah ! ce cher manjuis! il ne me reconnaît plus! Sacrebleu, je suis donc bien changé?

Cavignon vit d'un coup d'œil que si le chevalier savait la vérité, il n'était pas disposé à prendre leschoses au tragique. Aussi, enchanté de la tournure que prenait cette aventure, il feignit l'élonnement et s'écria avec une gaîlé réelle ou forcée :

— Ah ça ! d'où diable sors-tu ? (jii'es-lu devenu depuis la fameuse soirée? qui l'a fagolté ainsi?

Rolly hocha la tète d'un air mystérieux et désigna du doigt le cabaret où avait eu lieu leur 'première entrevue, (-avignon le suivit,

et bientôt ils se trouvèrent attablés dans la petite salle enfumée de la taverne.

— Enfin m'expliqueras-tu?. . .

— Ne joue donc pas l'étonnement, mon cher, dit le chevalier avec un sourire ironique; je sais fort bien que tu n'as pu ignorer ma mésaventure. La petite Gudule a dii te conter ce qui s'est passé.

— Mon cher, dit le marquis avec embarras, tu comprends qu'après ta singulière disparition, je pouvais. . . j'avais le droit. . .

— Oh ! je ne t'en veux pas! à ta place j'en eusse fait tout autant. Il est vrai que tu lui as adressé de bien mauvais vers à la petite; j'en ai vu ce matin chez elle un pitoyable échantillon. Crois-moi, Cavignon, ajouta-l-il d'un ton moqueur, ta muse sera la cause de ta perte. J'ai appris ce matin en arrivant des choses. . .

— Quoi donc?

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Voyons, marquis, jouons cartes sur table. Là franchement, tu as voulu profiter de mon absence pour me souffler à la fois la fille et la dot. Je le le répète, je ne t'en veux pas : c'est de bonne guerre. Seulement, aujourd'hui que je reviens

sain et sauf, après de rudes (juai Is d'Iieure, je le jure; aujourd'hui (jue j'ai des espéraiiees positives de gagner la partie, je pense (pie tu agiras en bon eaniarade, et cpie lu me laisseras le tliainp libre, puis(|u'il n'y a plus de elianees pour toi.

— Oui-dà , chevalier ! Mais lu parles avec un aplomb!... il parait que tu as bien avancé tes affaires dans la mer du ISord , et que l'habit de pêcheur de harengs ne t'a pas l'ait perdre ton ancienne sullisance.

— 11 a fait plus , s'écria Uolly , il m'en a donné une nouvelle , car cet habit, (jue vous méprisez tant , monsieur le marquis de Ca\ignon, fera ma l'ortune , vous verrez.

— Les vents du pùle oui mis ta cervelle à l'envers , mon pauvre Ixolly , dit Cavignon d'un air dédaigneux ; et , en vérité , c'est bien dommaife.

Le chevalier d'abord fronça le sourcil; mais sa colère passa vite, et il reprit avec unesorle de bonhomie :

— Écoute, marijuis, des plaisanteries ne prouvent rien . et je veux 1m<'m l'expliipier ce qui me donne lanl d'assuianie au sujri du

mariage en question. Tu sauras donc que ni toi ni moi n'avions pris la bonne voie pour nous faire accepter pour épouseurs , en nous présentant avec des habits de soie , des bijoux et des dentelles chez notre infante. Ici , mon cher, dans ce pays de commerce et d'industrie, nous ne sommes plus ni à Paris ni à Versailles, où la noblesse est tout et où un titre tourne toujours la tête à un riche bourgeois roturier. Ici on ne vous demande pas :« Que possédez-vous? » mais : «Quels sont vos moyens de faire fortune? En combien de temps pouvez-vous doubler une somme d'argent ?» Tu comprends alors,..

— Je ne comprends rien du tout ; où veuxtu en venir ?

— En deux mots, voici le fait : quand je me suis trouvé à bord de la flotte hollandaise, bien contre mon gré, je t'assure , j'ai fait des réflexions salutaires sur ma position présente. Pour des raisons particulières , je ne puis plus guère compter sur mes revenus de France ; cela est triste à avouer, mais cela est. D'un autre côté , le seul moyen de plaire au vieil Archibald et de lui arracher un consentement,

— 'li)[) —

uu(|uel ctTlainemeiil Hutiulo iio s'opposera f pas , élail de me créer une industrie , de trouver les moyens de faire une rapide l'ortune et le hasard m'a admirablement servi. Il s'est trouvé (chose impossible à croire! ) que moi, moi! un roué de la cour de Versailles; moi, chevalier de Rolly , dont les ancêtres possédaient les trois plus belles terres des bords de la Garonne, moi, le plus joyeux des mousquetaires, moi, qui ai eu l'honneur de donner une fois la main à une princesse de sang royal aux chasses de Saint-Germain, il s'est trouvé, dis-je, que j'avais un talent merveilleux , une vocation que je ne me connaissais pas , une aptitude miraculeuse...

— Lacjuelle donc "^

— Pour encaquer les harengs.

A peine le chevalier eut-il lâché le grand mot tout d'une haleine et en regardant son ami avec une indifTérence affectée, que celuici poussa un bruyant éclat de rire. Rolly attendit avec une grande patience que cet accès de gaîléfùt passé.

— Charmant! charmant! s'écriait le marquis en se tordant sui- son escabeau. Ce cher

chevalier! je le vois penché sur un tonneau alignant des poissons fétides dans un bain de gros sel! Âh ! ah ! ah ! si sa femme avait pu le voir dans cette position-là!

— Ma femme est morte, reprit Rolly d'un ton d'humeur, et elle ne songe pas à venir me troubler dans mes nouvelles occupations. Quoi qu'il en soit, mon cher, ris tant que tu voudras; toujours est-il que dans le peu de temps que j'ai exercé ce métier, j'ai fait des merveilles qui ont étonné les plus anciens praticiens de la flotte. Il est impossible (ï habiller un hareng plus promptemcnt que moi, de lui faire occuper moins de place dans un tonneau, et de mettre une quantité de sel mieux calculée pour que le poisson soit exquis. Je te ferai goûter de mes produits.

Le marquis poussa un nouvel éclat de rire plus bruyant encore que le premier.

— Rira bien qui rira le dernier! reprit le chevalier au bout d'un moment, mais je ne t'ai pas encore montre le revers de la médaille, mon cher camarade. Or, le revers de la médaille est que le vieil Archibald, pour le compte duquel j'ai travaillé, s'est pris pour moi d'une

belle adiiiiralioii el ({'11110 vi\e amilié. Lue lois il m'a serré la maiiidiiiie l'aeonsi vigoureuse, (|uej'ai eiu (juil nie lavait écrasée; cela signifie bien des choses, iiiar(juis; en débaiquant ce matin, il m'a amené chez, lui, m'a l'ait préparer une chambre dans sa maison, il me traite comme son (ils, j'ai détrôné tout à fait Léopold \N ilkins; comprends- tu maintenant ! Le mar((uis ne riait plus; il rélléchit un moment, puis il dit d'un air pensif:

— Kh! eh', ta conduite, si elle n'était pas humiliante pour un gentilhomme, neserait|)as trop niaise. i\' importe, ajouta- t-il, je ne ine <lonne pas pour battu.

— Prends-y garde, marquis, ne commence pas la guerre avec moi. Comme je te l'ai dit, j'ai appris ce matin de singulières choses à ton sujet, et jai les moyens de me débarrasser de loi aussi l<)l (pie tu me barreras le chemin.

— Ma loi, mon cher! répiuulit le mar<[uis du même ton, c est exactement comme moi. Si la lutte s'engage entre nous deu\, j ai les moyens de te faire décamper d'ici sans que tu regardes dciriére lui.

— Vraiment ?

— Vraiment.

— C'est donc la guerre?

— Mais oui.

— La guerre donc ! s'écria le clievalier en choquant son verre contre celui de Cavignon, et je bois à la santé du vainqueur !

— A la santé du vainqueur 1 répéta le marquis.

En ce moment deux hommes passaient devant le cabaret^ se tenant bras dessus bras dessous et causant à voix basse. Ils jetèrent un regard rapide dans l'intérieur de la taverne et s'éloignèrent en continuant une conversation aussi animée qu'elle pouvait l'être entre deux Hollandais. L'un de ces hommes était Léopold Wilkinset l'autre Samson l'échineur. L'espèce d''inlimité qui semblait régner entre eux fit faire à Rolly un geste de surprise, et son ami, (|ui remarqua ce mouvement, lui dit en le regardant fixement :

— Le vainqueur! peut-être ce sera ce mananl-là ! Autant que j'ai pu en juger, la petite est pour lui.

— La petite sera pour celui que le père dé-

signera, reprit le elievalier avec f'M'ineié. filsice que celte enranl-là, avec celle iiidinérence glaciale elcelle simplicilé miraculeuse, pourra concevoir un désir , exprimer une volonté? D'ailleurs, sans entrer clans aucun détail, je le dirai (pie mons Wilkinsdoil se repentir amèrement du tour (ju'il m'a joué. Je lui ai rendu coup pour coup et avec usure, sur ma parole. Je l'ai mis hors de partie, mon cher, et le jeu est maintenant entre nous deux seulement.

— Ce bon chevalier, il est rusé, dit Cavignou avec ironie, et cependant je ne vois pas comment il pourra parer la botte t|ue je vais lui porter.

— Ce digne marquis! si je sais comment il se tirera du bourbier où je vais le conduire , je veux être pendu.

— A quand la bataille? demanda Cavignou d'un air d'indittérence.

— Mais à (Jemain, je pense, ré|)ondil Rolly de même : demain, masler ArcliibaUl donne dans son jardin un grand dinerà tous les marins et les pécheurs de ses vaisseaux; on défonce déjà les tonneaux de bière et on fait lotir dts Ixeufs entiers. Tu penses bien (pit;

je serai le roi de cette fête, moi le plus novice et déjà le plus habile des pêcheurs de harengs. Je compte profiler de l'enthousiasme que je dois exciter pour faire une demande au père. Toi, comme maître de langues de la donzelle, tu as le droit d'assister à cette fête. Tu le vois, je ne crains rien, je joue jeu sur table.

— Et tu choisis les caries, dit le marquis , mais peu importe! prends autant d'avantages que tu voudras, je suis sûr de gagner.

— A demain donc ! je vais me préparer à la bataille, mon bon camarade.

— Et moi aussi, mon cher compatriote.

Ils se serrèrent la main et se séparèrent. — Le fat ! pensait l'un.

— Le présomptueux î murmurait l'autre.

Tous les deux, chacun de son côté, se mirent à la recherche de Léopold Wilkins. Le soir même, un grand laquais en livrée apporta à mcinher Archibald une lettre empoulée dans laquelle Cavignon demandait solennellement la main de Gudule , en énumérant tous les avantages attachés à cette pompeuse alliance.

Le lendemain malin, tonte la bonne ville d'Amsterdam était en émoi pour voir passer le cortège des marins qui conduisaient leur compagnon Duldof à rilùtel-dc Ville, où il allait recevoir des mains du bourgmestre le prix de la pèche. Pendant cettemarche triomphale sur l'immense quai qui borde le Zuiderzée, on remarqua que le vieux pécheur , uialgré ses

beaux habits et les honneurs qu'on lui rendait, semblait iriste et préoccupé. Son regard grave se détournait de la foule nombreuse qui s'agitait autour do lui, comme s'il eût craint d'y rencontrer un regard réprobateur ; évidemment ce nouveau triomphe pesait à l'honnête vieillard , et sa conscience le lui reprochait comme une mauvaise action. Des bruits étranges avaient couru au sujet de l'erreur prétendue de Wilkins. On assurait que Wilkins était un pêcheur trop expérimenté pour avoir pu commettre, même au milieu de l'obscurité , une semblable méprise ; que , lorsqu'il avait proclamé sa victoire, il était de bonne foi , et qu'enfin une trahison seule de la part de quelqu'un de ses matelots avait pu le frustrer de la récompense qui lui était due.

Quoi qu'il en soit, au moment où le cortège passa devant la maison du négociant , quelques hourras se firent entendre , tous les regards se portèrent vers les fenêtres, où l'on s'attendait à voir paraître des figures connues; mais personne ne se montra. Les volets étaient fermés; la maison semblait déserte cl silcn-

cieusc. Guillaiimo Diildor, à la vue do ros signes (le iristcsso ou de dépil, l)aissa la lèle el resta pensif pendant le reste du trajet.

dépendant ces cris, cet appel, avaient ùlé entendus dans la demeure d'Arcliibald. l'ne centaine île matelots et de pécheurs aux gages du riche armateur étaient réunis dans le jardin où l'on avait fait les préparatifs d'un grossier banquet. Avec des tonneaux et des planches on avait formé de longues tables où tous les invités devaient se trouver à Taise. Cependant ils ne semblaient pas songer à la joie que nécessitait le repas de corps qui allait avoir lieu. Divisés par petits groupes, ils fumaient en échangeant quelques rares paroles à voix basse, et on eût dit qu'un même objet les préoccupait tous. Lorsque les cris des marins qui allaient à PHotel-de-Ville se firent entendre, un seul d'entre eux se leva et sortit précipitamment; c'était Samson l'échineur.

En ce moment Cavignon entra dans le jardin et jeta un regard dédaigneux sur tous ces gens qui ne lui rendirent même pas son regard. Le marquis avait pourtant un éblouissant costume de cour bien capable d'exciter

l'atlenlion de tous ces pauvres diables; son valet de chambre s'était surpassé dans sa coiffure; son habit et sa veste étaient couverts de broderies et de rubans, et il exhalait une odeur de musc et d'ambre, comme la boutique d'un parfumeur. H marchait fièrement , la tête droite, caressant d'une main la garde de son épée et agitant majestueusement de l'autre son chapeau galonné, lorsqu'il aperçut Rolly qui s'approchait de lui d'un air railleur. Tout au rebours de Cavignon, le chevalier était mis avec une simplicité plus grande encore que la veille; seulement son bonnet fourré avait été remplacé par un chapeau à larges bords, d'un véritable type hollandais, et, nous avons le regret de le dire^ en fait de parfums, Rolly avait poussé la vérité historique du costume jusqu'à n'exhaler que celui du hareng.

—Eh bien ! nous voici donc en équipage de combat tous les deux ! dit-il familièrement à son ancien camarade ; tu veux éblouir, mon cher, je t'assure que ça ne te réussira pas.

— C'est ce que nous verrons. Mais à propos, sais-tu si l'on a reçu ma lettre et ce que l'on en pense?

— Je rigiiorc absoliimcnl .

— Pciil-oii voir lo pt'io?

— Il est l:"i (l;ms lo parloir avec toule sa famille ; allons le Iroiivor.

Pondant (iii'ils s'avançaient vers celte salle où tleu\ mois auparavant ils avaient été témoins des adieux d'Arcliibald et de sa famille, ils aperçurent dans un coin écarté du jardin Léopold \Vilkins, seul et méditatif. Il ne leva pas les yeux sur eux, absorbé qu il était dans ses réflexions. En passant devant lui, chacun d'eux lui lit pourtant un signe mystérieux qu'il ne remarqua pas.

— Ah! lu es d'intelligence avec lui? dit le chevalier.

— Et il est d'intelligence avec toi ?

— C'est possible; mais le pauvre diable a bien assez de ses affaires dans ce moment. Il est déshonoré aux yeux de tous les pécheurs; on donne aujourd'hui à un rival le prix qu'il méritait, et le vieux négociant ne veut plus entendre parler de lui pour gendre. Aussi, pourquoi diable s'esl-il avisé de vouloir lutter de ruse avec moi?

Tout en causant ils étaient arrivés à la salle T. I. 20

basse. Le marquis entra le premier en se donnant des airs de cour et en minaudant comme une coquette. Rolly le suivait avec une contenance froide et posée, comme un véritable Flamand d'origine. Le père Archibald était assis près de la fenêtre , d'où il pouvait voir ce qui se passait dans le jardin , et il remplissait la chambre d'une épaisse fumée , qui s'échappait de sa bouche comme d'un volcan en éruption. Gudule entrelaçait ses petits fuseaux à dentelle, sans paraître songer à autre chose qu'à son ouvrage. Mais ce qui prouvait qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans cette paisible famille, c'est <juc dame Brigitte ne dormait pas cette fois. Placée en face delà fenêtre, dont la lumière devait nécessairement l'éblouir et la tenir dans un état de veille parfait, on eût dit qu'elle avait cherché à prendre une pose tant soit peu majestueuse dans sa bergère en velours d'Utrecht, et si elle n'eût baillé toutes les cinq minutes , on eût pu lui trouver un caractère imposant de noblesse et de dignité.

En entrant , le marquis, malgré la fumée

(jni le prit ;i la gorge et lui causa une lioiiible quinte de toux, salua, avec force complinuMils, d'abord le vieil Arcliibald , puis Brigitte, puis Gudule, se confondant en révérences prétentieuses et en sourires courlisanesques. Le chevalier, au contraire, mieux au fait des habitudes du pays, alla serrer silencieusement la main à son patron , adressa aux dames une simple inclinaison de tète et se retira dans un coin , curieux de voir son ami entamer sa difficile négociation.

Cependant à toutes les politesses du mar- (|uis Brigitte ne répondit que par une demi révérence, car son end)on|)oint ne lui permit pas de se soulever entièrement de son fauteuil, et Gudule par un sourire que le bon gentilhomme trouva passablement niais; quant au gros marchand , à tout ce que lui demandait son officieux visiteur au sujet de sa santé ^ de son commerce , de son heureux voyage , il répondait par le ia sacramentel accompagné d'une bouffée de tabac qui montait en petits cercles bleus jusqu'au plafond de la salle.

Au bout d'un moment de ce manège, le marquis comprit combien sa position devenait

ridicule aux yeux ilc son malin rival , ({ui jouissait de son embarras. Il sentit donc la nécessité de brusquer les choses avec des gens si avares de paroles , et il reprit , avec tout ce qu'il put mettre d'art et de douceur dans son geste et dans sa voix :

— Meinher Archibald a sans doute recula lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire hier soir ?

— la.

— Et puis-je espérer que ma recherche vous est agréable, ainsi qu'à l'ange céleste qui est votre fille ?

En prononçant ces dernières paroles , il jeta de côté une œillade assassine sur Fange céleste, qui n''en tint compte, et il attendit une réponse. Personne ne souffla mot , et il y eut un moment de silence fort pénible pour le marquis. Le regard moqueur de Rolly lui rendit l'énergie de l'amour-propre.

— J'avoue , meinher , ajouta-t-il enfin, qu'il y a de la présomption à moi d'aspirer à la maindemademoiselleGudule, la plus belle, la plus parfaite des jeunes filles de toutes les Provinces-Unies. Cependant mon titre, mon

rang, ma forliuie en Franco, l'I, plus (jiiocela, la violeiilc passion (jue m'a inspirée celle tliviiic prisoiiiic , los pioiivus (juc je lui on ai (.lonnéi's on mo faisant , moi , noble (*L lier , maîlro tlo langues pour la voir do pins près , mo laissonl poul-ôlro (piolciues droits d'aspirer à la possession de ce trésor de grâce el de beauté...

— C'est do ducats qu'il veut dire , pensa le chevalier.

— Voyez, continua Cavignon avec plus de chaleur , votre fille sera marcpiise ; elle aura des terres, des châteaux, des vassaux el des vassales. Je la conduirai à la cour de France, où elle brillera au milieu des plus grandes dames; elle aura des diamants, des équipages, tout ce qui peut faire le bonheur d'une jeune femme... Oh ! parlez, je vous en prie, donnezmoi quelques paroles d'espérance.

El comme rélo(|uence du martjuis restait encore sans réponse, il s'adressa à la more Brigitte , (jui le regardait avec de grands yeux étonnés.

— Madame, je vous prie, parlez pour moi; dites àrexoellonl M. Archibald...

La bonne l'emme sembla faire un grand effort de courage et dit lenlemenl et avec difficulté :

— Un bon jeune homme, master! un iresbon jeune homme I qui m'a fait cadeau de ce fauteuil où Ton repose si bien ! Un garçon qui craignait tant de m'éveiller lorsque je dormais là à côté de lui ! En vérité , Archibald, vous ne pouvez trouver un meilleur gendre 1

Le vieux négociant resta encore silencieux pendant quelques secondes. Cependant ses lèvres s'étaient pincées d'une manière significative, et une expression d'orgueil était peinte sur ses traits. Évidemment le gros Hollandais était flatté de voir un jeune et brillant seigneur de la cour de France rechercher sa fille à lui , simple marchand de harengs et bourgeois d'Amsterdam. Le marquis avait atteint une partie de son but, qui avait été d'éblouir le bonhomme par les fastueux avantages de l'alliance qu'il sollicitait. Malheureusement la défiance commune à tous les gens de négoce et la prudence que celui-ci apportait dans tous les actes de sa vie le mi-

rcnt en ^Mnlo contre* la iuM'cipilalioii d nu premier inouvonionl , el il icpondil liaïKjiiillemcnt en ôlani sa j)i|)e de sa bouclie :

— Eli bien , jciiiic lioiiiiiic , s'il on esl ainsi , si vous avez véritablement le rang , la fortune, la considération dont vous parlez, si vous aimez réellement Gudule , comme vous le dites, je ne promets rien... mais nous verrons. J'écrirai , je m'informerai... Ces sortes d'affaires ne peuvent se conclure à l'aveugle , et si vous ne déplaisez pas à Gudule...

— J'ose croire au contraire , dit le marquis en se levant et en se rapprochant de la jeune fd le avec chaleur, que mademoiselle Archibald ne repoussera pas un homme...

— A mon tour maintenant! dit le chevalier en français et à voix basse en passant rapidement devant Cavignon. Nous jouons en partie liée; à moi la revanche.

Le marquis sourit d'un air de triomphe et se mit à parler basa Gudule , qui l'écouta avec une profonde indifférence et sans prononcer un mot. Pendant ce temps Rolly s'avança vers le vieux marchand de harengs, qui

avait déjà repris sa pipe et fumait plus que jamais comme pour réparer le temps qu'il a\ait perdu à répondre.

— Master, lui dit-il tranquillement , je croyais que vous aviez promis votre fdle à ce pauvre Léopold Wilkins ?

— Oui, meinher, oui, répliqua le vieillard en mettant un intervalle entre chaque mot , et je la lui eusse donnée si Wilkins ne s'était pas laissé vaincre par Duldof , surtout s'il n'avait pas menti et s'il ne s'était pas déshonoré par ce mensonge aux yeux de toute la flotte. Oui, je la lui eusse donnée, parce que Wilkins est après tout un garçon adroit , qui entend bien le commerce et la pêche, qui aurait pu enfin me remplacer plus tard...

Ici le vieillard chassa précipitamment plusieurs gorgées de tabac , comme s'il était en proie à une émotion intérieure. Le chevalier reprit :

— Eh bien ! master, n'est-il donc que Wilkins digne de réaliser vos anciens projets ? manque-t-il autour de vous d'hommes probes et habiles, capables de faire le bonheur de votre fille, sans la livrer à un homme riche et

noble, il est vrai, mai.S(|ni inépriscra toujours l'origine de voire fortune, et (jui la dissipeia peut-rtre en luxe et en [(rodigalilcs ?

Holly était Iticn sur de IVapper juste en s'expriinanl ainsi , ear il entrait |)arrailenîent dans les iilées du bonhomme, (.elui-ei encore, comme tous les gens de négoce, apportait dans ses affaires de ramille une faiblesse de caractère (jui faisait contraste avec sa ténacité quand il s'agissait d'achats ou de ventes. A.ussi il regarda fixement sa femme comme pour lui demander conseil.

— Cela est juste , dit-il tran(iuillement.

— Cela est juste, répondit dame Brigitte. Le rusé chevalier s'empressa de profiter de

l'impression favorable qu'il venait de produire, et il reprit cette fois à voix haute :

— Oui , master, ce n'est pas un homme comme M. le marcjuis de Cavignon qu'il vous faut pour gendre.

— Monsieur! s'écria le suaicjuis avec colère en se rapprochant de lui, je ne souffrirai pas...

— Tu oublies nos conventions, mon cher, lui dit le chevalier en français; je t'ai laissé le

champ libre; sois aussi courtois que moi. Cavignon se mordit les lèvres avec dépit.

— Master Archibald , reprit Rolly d'un ton qui de plus en plus tournait au pathétique , souvenez-vous que moi aussi j'ai aimé votre fille et que vous me l'avez refusée pour toutes les raisons que je viens de vous rappeler. Je n'étais pourtant ni moins noble ni peut-être moins riche que mon rival ; mais j'ai compris que pour mériter la main de mademoiselle Gudule, il fallait d'autres garanties que celles du rang et de la fortune. C'est pour cela que j'ai profité d'une circonstance que je n'ose plus appeler fatale , pour acquérir de grandes connaissances dans votre profession , et vous savez qu'aujourd'hui...

— Aujourd'hui vous entendez la préparation et le commerce du hareng presque aussi bien que moi-même! dit le vieillard avec complaisance; et vous pouvez dire que vous avez bien profité de mes leçons.

Ce fut le tour de Rolly de jeter un regard de triomphe sur son rival.

— J'ai donc le droit de reprendre mes pré-

— 3lî» —

loiUions à la main de volro adurahU; liller' sV'cria-l-il on s'ailrcssant do nouveau au vieillard, et si vous consultiez mademoiselle (iudule elle-raùme, j'ose croire que son choix ne serait pas douteux entre monsieur et moi; mon amour est bien antérieur à celui du marquis.

Cavignon et UoUy attendirent avec une égale impatience la réponse du père, mais Archibald avait pour habitude de ne se presser pour rien au monde. 11 continua donc d'envoyer des boudées à l'air et de chercher dans les yeu\ hébétés de sa femme un conseil <|u'il n'y trouvait pas.

— Eh bien 1 que Gudule décide entre vous deux! dit-il enfin.

Son esprit peu fertile en inventions ne lui suggéra pas dans ce moment d'autre moyen de se tirer d'alïaire.

— Oui , que Gudule décide ! répéta dame Brigitte.

Les deux jeunes gens prirent une attitude pleine de confiance vis à vis de Gudule. Aucun d'eux ne doutait que le choix ne tombiU sur lui-même.

— Parlez, Mademoiselle, dit le marquis avec ses airs séducteurs; nous attendons notre sort. Lequel de nous vous paraît le plus digne?...

— iNi l'un ni l'autre, répondit la jeune (ille avec grand calme.

Les deux rivaux se regardèrent avec surprise; Archibald et sa femme en firent au-, tant.

— Cependant, Mademoiselle, reprit le chevalier, j'avais quelques raisons de croire...

— J'espérais...

— Vous vous trompiez tous les deux, Messieurs, en prenant pour des encouragements ce qui n'était que de l'indifférence pour vos paroles et l'ennui de vous défendre sans cesse des galanteries. Quant à mon cœur et à ma main je ne pouvais vous encourager à y aspirer, car ni l'un ni l'autre n'étaient plus libres.

Tous les assistants, mémela lourde Brigitte, éprouvèrent comme un tressaillement électrique. Cette jeune fille, si long-temps muette et dont le caractère se révélait avec tant d'énergie au moment le plus inattendu, les avait tous frappés de stupéfaction.

— Ainsi donc, Mademoiselle, s'écria le che-

— :vî\ —

valior, vous avoz drjà f;til uiiclioix? Et cet heureux mortel...

— Le voici .' dit C.iulule en abandonnant son métier à dentelles cl en désignant Ia''0 pold Wilkins (|iii eiiliait en ce moment.

A ce coup de théâtre, le vieillard laissa tomber à terre sa ])ipe, qui se brisa en mille pièces ; la mère se renversa dans son fauteuil en prononçant le plus lamentable Jésus me'ni Got qui fîit jamais sorti de ses lèvres; et les deux Français restèrent la bouche béante et comme étourdis.

— Mon père et vous, ma mère, dit la jeune fille les yeux modestement baissés, mais avec une grande fermeté dans la voix, ne me cherchez pasd'autre époux que Léopold Wilkins, car depuis long-temps j'ai juré que je ne serais à nul autre qu'à lui. Nous sommes fiancés secrètement l'uy à l'autre et nous avons partagé un anneau d'or comme gage de notre union future.

— Et j'ai conservé ma moitié, dit Wilkins avec sa froideur habituelle.

— Et moi la mienne, ï'épondit Gudule; on ne peut plus nous séparer.

Cependant Archibald était en proie à l'une de ces colères froides et profondes des hommes bilieux et des vieillards. Il était d'une pâleur livide, ses membres frissonnaient convulsivement. Il dit à Wilkins d'une voix tremblante :

— Ya-t-en ! va-t-en !

Wilkins ne fit pas un mouvement pour sortir; mais Gudule se rapprocha de lui, et appuyant légèrement sa main sur le bras du robuste jeune homme, elle dit à son père :

— Mon père, si Wilkins quitte cette maison, il faudra donc que je la quitte aussi, car je suis sa fiancée.

La terreur, la colère, l'étonnement, étaient au comble parmi les assistants. La mère, par un effort extraordinaire, se leva brusquement pour retenir sa fille. Quant au vieux négociant, on pouvait craindre que cette rage sourde et comprimée ne lui causât d'un instant à l'autre l'apoplexie.

— Ya-t-cnl répéta-t-il en broyant le tuyau d'une seconde pipe entre ses dents.

— Je ne m'en irai pas, master Archibald, reprit froidement Wilkins, sans avoir fait la

coiiunissioii »[ui m ;imonail près de vous. Guillaume nuldof et une tlé[)iilation de pêcheurs sont là dans le jardin ; ils désirent vous parler.

— Guillannic Duldof! (pi'il entre; mais va-t-cn.

— Je ïu'en irai (juaiid Guillaume Duldol vous aura parlé.

En même temps, il s'approcha de la porte et fit un signe ; le vieux Duldof, suivi de quelques autres marins, entra respectueusement ; il s'approcha d'Archibald tout ébahi de cette étrange visite dans un semblable moment, et il lui dit avec une politesse franche et cordiale, en ôlantson chapeau, qui laissa voir une tête blanche et vénérable :

— Excusez, master, si je vous dérange ; mais, comme dit le proverbe: Erreur ne fait pas compte. Je viens d'apprendre (|uc ce jeune homme, ajoula-t-il en montrant ^^illvins, avait mérité mieux que moi le prix de la pêche, et j'ai voulu le lui remettre moi-même en voire présence.

En même temps le vieux pêcheur tendit à \\ ilkins une lourde médaille d'or aux armes

de la ville tl' Amsterdam. Gudule poussa un cri de joie et embrassa vivement sa mère, toute étonnée de ce transport dont elle ne comprenait pas la cause. Quant au vieil armateur, cette nouvelle inattendue acheva de bouleverser ses idées; il se laissa aller pesamment dans un fauteuil en murmurant :

— Sûrement , ils me rendront fou' Mais enfin, reprit-il en s' adressant à Duldof, que signifie...

— La chose est toute simple , répondit le vieillard. Wilkins n'avait pas pris un fario pour un hareng; je savais bien, moi, qu'il était incapable d'une pareille erreur! mais un méchant , un jaloux, a profité de l'obscurité...

— Est-ce bien vrai, Guillaume, ce que vous dites là ?

— Cela est vrai ! s'écria Samson l'échineur en surgissant tout à coup au milieu de l'assemblée ; cela est si vrai que c'est moi-même qui ai jeté le hareng à la mer ; mais Wilkins sait combien je me suis repenti de ma faute et ce que j'ai fait pour la réparer ; il m'a pardonné. Quant au vrai coupable, le voici.

En incline temps il stUoiirna vers RoIIn , (|iii, |>àleet Ireiiililanl, balbutiait à son oreille:

— Miséiable, tn oul>li<?s.,.

— Je n\>ublie lien, l'épondit Sarason lonl liant; vous ai aviez donné cln([ louis pour me laire, et en débarquant j'avais écorné un peu celle sommeau cabaret; roais quand le remords m'a pris, à la vue du désespoir de Wiikins, j'ai raconté laventure à tous ces braves gep.s, et on s'est cotisé pour compléter la somme ; la voilà, nous sommes quittes.

Et une poignée d'or roula sur le parquet de la salle.

Archibald resta un moment pensif et promena son regard sur les visages de tous les assistants. Puis il prit la main de ^Vilkins et la serra vigoureusement :

— Garçon, dit-il, j'ai eu lort; mais nous autres vieilles gens, vois-tu, nous sommes plus disposés à croire le mal que le bien. J'ai été injuste envers toi, c'est vrai, mais ne m'en garde pas rancune; Gutlule se chargera de faire oublier mon injuslico.

Cclto fois la glace i\\\\ entourait l'àme énergi(|ue de Wiikins se londil ; il serra à son r. 1. 'il

tour la main d'Archibald sans prononcer une parole, et une grosse larme roula dans ses yeux. Pendant ce temps Gudiile continuait à dévorer de caresses la pauvre Brigitte, qui,^à demi étouffée, tendait les bras comme pour appeler au secours.

— Allons, allons, tout va bien, dit Duldof; vous avez bien fait, master, de récompenser ce brave garçon ; c'est un habile et hardi pêcheur, je vous jure, et il a dignement gagné le prix. Je l'ai vu aller contrôla mer et le vent dans un endroit où je n'osais m'aventurer, moi, vieux loup de mer, et je regrettais bien que la récompense...enfin n'en parlons plus, ajouta-t- il brusquement, et maintenant, master, si vous avez un hareng et un pot de bière à nous donner...

— Oui, oui^ allez dans le jardin avec mes pêcheurs, dit Archibald avec cordialité, et buvez à ma santé et à celle de Wilkins. Vous êtes tous de braves gens; et si jamais Benkland ou tout autre armateur d'Amsterdam vous refusait une place sur ses vaisseaux, venez me trouver, vous en aurez sur les miens.

— Hourra I hourra! firent tous les pécheurs en se reliranl.

Diildof sorlail lo dcriiior, (|iian(l Wilkius sapproclia ilc lui :

— MtTci, Duldof, dil-il avec son flogmc ordinaire; j'en eusse fait autant pour vous.

Ces simples paroles sulTirent entre ces deux Ijonnues simples qui s'étaient compris.

dépendant le chevalier de lloily et le marquis de Cavignon étaient restés immobiles et muets à la vue de ce dénouement inattendu. Une foisRolly, qui n'était pas trop rassuré sur les intentions de tous ces rudes marins à son égard, avait dit à voix basse à Cavignon :

— Mon cher, tout est perdu pour nous; ce que nous avons de mieux à faire est de nous esquiver au plus vite.

— Parle pour loi, répondit le manpiis; moi j'ai des raisons pour rester et je reste.

Le chevalier n'osa sVnfuir, ou peut-être Tamour-propre le retint. Cependant (piand il vit que, parmi tant de gens qui pouvaient s'être trouvés offensés de son espièglerie à l'égard de^Vilkins, pas un ne semblait songer à la vengeance, il reprit son assurance et bientôt même il se crut en droit de se montrer insolent, afin do se relever un peu de

riiumilialion (|u'il avait subie devant son ami. Il s'avança vers Archibakl qui causait à voix basse avec sa lille et il lui dit avec fermeté :

y., — Meinher, je ne sais ce que vous pensez du récit de tous ces marauds; mais j'espère qu'en ce qui me regarde...

Le vieux marchand jeta sur lui un regard de silencieux mépris et lui tourna le dos. IV — Holà! mon maître, c'est ainsi que l'on me traite, s'écria-t-il en élevant la voix; mais on oublie sans doute que j'ai des moyens de me venger. On sait fort bien que mon enlèvement n'a pas été foit dans des formes entièrement légales, et si j'allais trouver le bourgmestre...

La large main de Wilkins se posa sur son épaule avant qu'il eût achevé sa menace.

— Meinher, dit-il tranquillement, avant de passer chez le bourgmestre, il faut que vous rendiez visite à une dame arrivée de France il y a ([uinze jours, et qui depuis ce temps vous cherche avec une constance infatigable.

— Une dame? s'écria le chevalier en pâlissant ; que me veut-elle?

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— ICIlo s'appelle riKidaïuo île llolly, ei elle a le front de souleiiir (jii'elli; est voire l'emine Icgiliine.Elle vous cherclie, dil-clle, pour réclanier un arriéré de deux ans d'une pension aliinenlaire de douze cents livres (|ui lui sont dus par vous. Du reste, elle vous expli(|ucra elle-même le sujet de son voyage, car elle sait votre arrivée, et elle doit se présenter ici ce soir.

Le chevalier se courba un moment comim; s'il venait de recevoir sur la tôle un coup de massue.

— Ma femme! ma femme ici 1 s'écria-l-il ; mais elle me poursuivra donc juscpie dans les enfers! Je suis perdu.. .

Puis, comme pris de vertige, sans voir personne, sans répondre aux plaisanteries de Cavignon, il s'élança vers la porte et se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes en s'écrianl toujours :

— Ma femme! je suis perdu! je suis peidu ! Sitôt qu'il eut disparu, Cavignon, (jui s'était

beaucoup amuse de celle plaisante sortie, s'approcha de AVilkins et lui dit avec une sorte de liUuilé insolente :

— Dicn réussi, mon drôle ! lu t'es habilement servi du secret que je t'avais révélé. Maintenant laisse-nous, j'ai à causer avec l'honorable mciniicr Archibald.

Wilkins resta aussi immobile (ju'un roc, et le vieux marchand regarda de travers celui (|ui osait traiter ainsi son gendre présomptif.

— Meinher, reprit le courtisan d'un ton dédaigneux, je ne puis croire que vous révoquiez si vite la promesse que vous venez de me faire. Vous ne pouvez préférer à un homme de ma qualité ce pauvre diable sans nom, sans fortune...

Avant qu'il eut achevé sa phrase, Wilkins s'était penché à son oreille et lui avait dit :

— Je ne suis pas à bout de mes secrets, monsieur le marquis, et je dois vous prévenirque, d'ici à quelques instants, un officier de police viendra avec une bonne escorte, afin de s'emparer de votre personne. Ainsi, si vous avez encore des injures à dire, dépéchez-vous.

— Je ne comprends pas....

— N'êtes vous pas l'auteur, reprit l'impi-

loyablc jeune homme, de eerlainc salire contre le régent et les minisires de France?

— Je n'ai jamais renié mes vers! dil l«^ njarquis avec une confiance (ju'ii était loin d'éprouver.

— Kh bien, le gouvernement français a fait demander voire extradition au grand-conseil des Provinces-Unies et celle extradition a été ordonnée hier. Cela est si vrai que ce malin on avait arrêté à votre place le chevalier de Rolly, (ju'on prenait pour vous, et on ne l'a relâché (jue sur ma recommandation. Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure...

Le marquis lit un bond en arriére, saisit son chapeau et s'élança vers la porte par laquelle lloUy venait de sortir :

— Vous êtes le diable en personne 1 s'écrial-il avec un effroyable juron.

Le soir, Rolly cl Cavignon se rencontrèrent sur le pont d'un navire qui allait faire voile pour l'Angleterre. D'abord ils ne surent

quelle contenance garder lun vis à vis de l'autre, et ils se menacèrent du regard. Puis l'un deux partit d'un éclat de rire et son camarade l'imita.

— Sans rancune, dit le marquis.

— Nous ne nous devons rien , dit le chevalier; ah! mon ami, trompés l'un par l'autre, au profit d'un manant, d'un rustre 1 nous, des roués, des renards...

— Trompés par une petite coquette, une

niaise pourtant 1

— Trompés par des Hollandais 1

— Ahl mon ami, je te disais bien que ces gens-là agissent plus qu'ils ne parlent.

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