‹ Le colporteurChapitre 10 sur 40 · PL. II · texte numérisé non relu

PL. II

dans un Italien. Le Comte las de se contraindre, abandonna, pour ainsi dire, sa femme à elle-même; mais comme il ne vouloit point s'afficher dans sa propre patrie, il prit le parti de retourner à Paris, où il se proposoit d'ailleurs de se venger sur les Nymphes lyriques des affronts que sa femme lui faisoit? car tout homme de condition qu'il étoit, il connoissoit assez peu le monde pour prendre ces misères au tragique. Gomme je fournissois l'hôtel où ils logeoient, j'eus bientôt occasion d'en être recherché ; je vendis des livres au mari, et portai des lettres à la femme. Ce manège, dont les détails ne méritent pas d'être approfondis, dura pendant deux mois; et comme j'étois fort mécontent de l'un et de l'autre, j'allois tous les jours dans l'hôtel sans passer dans leur appartement. Mme de ***, qui étoit devenue, au bal de l'Opéra, amoureuse folle d'un jeune Anglois qui effaçoit, par le faste de son luxe, tous ceux de sa Nation qui brilloient à Paris, crut que je pourrois la servir dans cette intrigue où elle avoit à redouter la jalousie furieuse, non pas de son mari qui ne s'en soucioit plus, mais d'un Baron allemand qui la tyrannisoit, et qui prétendoit avoir le droit d'agir de la sorte. La Comtesse m'appella, et après m'avoir peint, avec un emportement marqué, sa flamme et son embarras, je lui promis qu'avant deux jours elle auroit une entrevue avec son Anglois dans une des chambres que j'ai, pour le bien du service, dans chaque quartier de Paris. Je sortois à peine de l'appartement de Mrae de G***, que son mari m'appella. Comme je pensai qu'il vouloit des livres, je lui présentai un Ouvrage qui venoit de paroître sous le titre des Délices du sentiment; c'étoit un petit Roman du Chevalier de Mouhy, divisé en quatre gros Volumes aussi pesans que l'esprit de leur auteur. A l'aspect de ces énormes brochures, le Comte s'emporta vivement, et après avoir

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déclame contre la police, les Censeurs, les Papetiers et les Imprimeurs, il attaqua le corps auguste des Auteurs, des Colporteurs et des Lecteurs, et soutint, dans sa colère, que tous ceux qui imprimoient, toléroient, vendoient et lisoient les Œuvres de l'éternel Chevalier de Mouhy, étoient des gens à pendre.

« La fureur du Comte, que rien ne pouvoit calmer, m'engagea à prendre congé de lui, mais il me retint, sous prétexte qu'il avoit un secret important à me confier, et par une manie que je n'ai pu concevoir, il me fit jurer, avant qu'il s'expliquât, non pas de lui garder le secret, mais de ne vendre jamais aucun Ouvrage du Chevalier de Mouhy. Comme ce serment ne pouvoit me nuire, je le fis de bon cœur. Le Comte s'assied alors, et me tendant une chaise qui étoit à côté de son fauteuil, il me prit les mains, et me les serrant affectueusement : « Toi seul, mon cher Brochure, me dit-il, toi seul peut me sauver la vie. — Vous m'effrayez, Monsieur le Comte, lui répondis-je, achevez de grâce. — Tu connois, mon cher ami, reprit M. de ***, la petite Hus du Théâtre François (i), je l'adore, je crois qu'elle m'aime; mais un maudit Financier (2) l'obsède, et affectant une vive tendresse pour deux enfans dont il croit être le père, il ne sort point de chez sa maîtresse, et l'assomme du poids de sa paternité. Imagine, mon cher Brochure, le moyen de me procurer une entrevue avec cette aimable Actrice, et compte sur les effets de ma reconnoissance.

« — Ce que vous me proposez-là, repris-je, est très difficile : ce Financier est Receveur Général des parties

(1) Adèle-Louise-Pauline Hus, née à Rennes, le 3i mars 1734, morte à Paris, le 18 oct. i8o5. Reçue en janvier 1753, elle quitta la scène en 1780. M>ie Hus avait épousé un sieur Le Lièvre, écuyer et apothicaire du roi.

(2) Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin, contrôleur général des finances, puis ministre d'État. Né en 1719, mort en 1792. 11 était membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

casuelles ; il est de l'Académie des Inscriptions ; et sa maîtresse est Comédienne : voilà, Monsieur, trois grands obstacles que je ne me promets pas de vaincre. — Mais que peuvent avoir, reprit le Comte, de commun ses titres et la profession de son amante avec ma passion ? — Ecoutez, repartis-je, et vous le saurez.

« Cet homme, comme Receveur Général des parties casuelles, a la nomination de trente emplois, ceux qui sont remplis par des Commis caducs, sont brigués par des surnuméraires, et ce sont précisément ces Employés expectans, qui, voulant mériter ses bonnes grâces, font jour et nuit le guet devant la maison, et dans les rues voisines. L'espoir d'une place rend tous ses garçons écrituriers vigilans, et il n'est guère possible de les trouver en défaut. Le Financier est de l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres : si vous me demandez pourquoi, je prendrai la liberté de vous renvoyer à son Cuisinier, qui vous le dira. Cette qualité inonde sa maison des petits Auteurs parasites et de vieux Savantas qui font dans l'intérieur ce que les Commis surnuméraires font au dehors; la Demoiselle est enfin Comédienne, et par conséquent soupçonnée d'infidélité. De là vient que son amant tient à ses gages la Lamotte(i) et la Fleuri (2), deux Douairières de l'Univers, et duègnes incommodes; l'une demeure dans la maison, et l'autre à côté. Jugez, Monsieur, s'il est aisé de surmonter ces trois obstacles réunis. — J'avoue que tu m'effraies, reprit le Comte; mais j'ai confiance en toi. — Je vais, répondis-je, tâcher

(1) Marie-Hélène des Moites, dite de Lamotte, née à Colmar, en 1704. Elle débuta à la Comédie-Française, en 1722, se retira en 1759 et mourut le 3o novembre 1769.

(2) La première de ces femmes s'est retirée de la Comédie, et l'autre de cette vie : elles étoient les Pourvoyeuses du feu Maréchal de Saxe. La Lamotte avoit le département de Paris, et la Fleuri celui des Provinces. {Note de Chevrier.)

de remplir votre espoir; mais souvenez-vous que je ne vous promets rien. Ma batterie étant disposée, je retournai deux jours après chez le mari et chez la femme; et ayant fait à chacun d'eux une histoire assez plausible, j'assignai pour le même jour le rendez-vous dans une chambre, rue de Seine, que je louois depuis quatre ans de Fréron, pour ces sortes d'expéditions clandestines. « Votre aimable Angiois, dis-je à la Comtesse, doit s'y rendre : mais comme le Distillateur le Lièvre, qui est le propriétaire de la maison, est un homme indiscret, je vous préviens que vous y serez sans lumières ; venez à six heures précises à quelques pas de là, j'irai vous prendre pour vous remettre entre les bras de l'amour. » Elle de me remercier tendrement, et moi de sourire. Je passai, sans dire mot, chez le Comte, à qui je fis le même compliment. « Ah ! je savois bien, mon cher Brochure, s'écria-t-il, que tu avois trop d'intelligence pour ne point te tirer de ce pas : va, mon cher, je serai exact, mais compte sur ta fortune. »

« L'heure du rendez-vous arriva : j'introduisis le Comte avec un air mystérieux, et je le priai de parler si bas qu'il ne pût être entendu. Mon homme ne fut pas plutôt dans son cabinet à bonnes fortunes, que je descendis pour aller chercher la Fausse Actrice. Aussi-tôt que je parus aux yeux de la Comtesse, elle ne put s'empêcher de s'écrier : « Y est-il ? — Pouvez-vous en douter, lui répondis-je? Il vous attend avec l'impatience la plus vive. » A ces mots Mme de *** sortit de sa voiture, et prit mon bras. Je la conduisis dans la chambre où le prétendu Angiois l'attendoit, et je me retirai dans un cabinet voisin où je me barricadai à tout événement. Une simple cloison séparant les deux appartenons, je m'approchai doucement pour ne pas perdre un mot d'un entretien qui devoit être singulier. Les premiers trans-

ports éclatèrent de la part du Comte qui, ne se possédant plus, jetta, autant que j'en pus juger, la fausse Actrice sur un sofa, témoin remuant des plaisirs que cet aimable couple y goûta. « Non, de ma vie, disoit le Comte hors de lui-même ; je n'ai joui d'un moment plus doux, et je viens de connoître la volupté pour la première fois. » Ces mots prononcés d'une voix entrecoupée, ne permirent point encore à la Comtesse de reconnoitre son mari : l'illusion dans laquelle Mme de *** étoit, la perdit ; elle parla, et quoique les choses tendres qu'elle disoit dussent la faire méconnoitre par son époux, le son de sa voix la trahit, et le Comte interdit demeura pensif en la reconnoissant. Mme de ***, indigné de ne point voir le prétendu Anglois répondre à ses caresses, lui demanda d'où provenoit l'air froid qu'il lui montroit : « Où sont donc, mon cher Sidnei, lui disoit la Comtesse, où sont les transports que vous faisiez éclater tout-à-Pheure, et que faites-vous succéder à l'amant le plus tendre? — Un mari, Madame, répliqua vivement M. de ***, et un mari outragé qui va vous immoler à sa fureur. » La Comtesse, qui préféra ses jours à sa gloire, jetta les hauts cris, et demanda du secours. Fréron, qui étoit au dessous, fut attiré par le bruit, il entra dans la chambre que j'avois oublié de fermer. M. de ***, croyant que c'étoit moi, se jetta sur lui, et le laissa presque mort sur place; ses plaintes firent connaître au Comte qu'il s'étoit mépris, et après avoir fait venir une lumière, il reconnut le héros de l'Ecossaise expirant sur le plancher. « Eh quoi? c'est toi, faiseur de feuilles, lui dit le Comte étonné. — Eh oui, Monseigneur ! voyez dans quel état vous venez de me mettre ! C'est après demain le vingt du mois ! que dira le Libraire Lambert, si je ne lui délivre pas ce soir le paquet d'injures que je lui vends tous les dix jours : ma femme, est grosse, n'importe de qui : j'ai quatre

enfans, où prendre du pain? On ne mange point ici avec l'honneur, et quand cela feroit vivre, je n'en mourrois pas moins de faim ; il faut donc pour soutenir ma famille que je devienne coquin par besoin ; il vaut mieux l'être dans mon grenier que sur les grands chemins, et j'ai mieux être Fréron que Mandrin. — Va, répliqua le Comte, l'un vaut l'autre; leve-toi, voilà dix écus, fais-toi panser. — Reviendrez-vous demain, Monseigneur, lui demanda l'effronté écrivassier? — Non, répondit le Comte, mais si tu veux que je te laisse aujourd'hui avec un bras de moins pour la même somme, tu peux parler, tu ne perdras pas à ce marché, et le public y gagnera sûrement. »

« Fréron, satisfait de sa journée, descendit comme il put, et s'enivra le même soir avec les amis de sa femme. Le faiseur de feuilles ne fut pas plutôt sorti, que la Comtesse, qui s'étoit cachée pendant toute la durée de la conversation, leva sa coëffe, et voulut prendre un ton plaisant sur la surprise prétendue affectée qu'elle faisoit à son mari; mais celui-ci n'en fut point la dupe, et la prenant assez rudement par le bras, il la força de sortir et d'entrer dans un fiacre qu'il avoit pris pour qu'on ne reconnût point son équipage. La Comtesse monta en tremblant, et demanda d'une voix expirante où on vouloit la mener. « En Angleterre, Madame, en Angleterre, répondit le Comte, vous verrez-là tous les Sidnei du monde. — Je croyais, répartit Mme de ***, en affectant un ton meilleur, que vous me meniez à la Comédie-Françoise. — Et pourquoi, s'il vous plaît? répliqua le Comte.

— Pour y voir, répondit-elle, toutes les IIus de l'Univers.

— La repartie est bonne, dit le Comte, et mérite que je te fasse grâce. » Mme de **% pénétrée des sentimens de son mari, se jetta à son cou; tout fut oublié; et le reste de la soirée se passa en choses extraordinaires : les deux

époux souperent ensemble; et ce qui étonnera à Paris, où une pareille familiarité est indécente, ils couchèrent dans le même lit, se réveillèrent contens, et se promirent l'un et Pautre de réaliser Terreur de la veille par le moyen d'un Agent moins perfide que moi.

— Mais en effet, dit Mme de Sarmé, cette aventure devoit vous mériter une correction. — Aussi s'en est-il fort mal trouvé, je pense, reprit le Chevalier. — Monsieur le Chevalier pense mal, répliqua le Colporteur, et toute la colère du Comte s'est étendue sur Fréron : d'ailleurs je suis un homme public, et quand on porte à sa boutonnière le sceau de la police, on ne craint ni pour ses épaules ni pour ses oreilles. La vieille Duchesse D *** (i), dont j'avois divulgué un jour une Histoire assez singulière, s'avisa de charger son écuyer du soin de me corriger : mais ce réparateur des torts eut lieu de se repentir de sa mission, et la perte de sa place qui, de l'écurie pouvoit le conduire au lit de sa maîtresse, suivit sa témérité.

— Et quelle étoit cette aventure? demanda la Marquise.

— On ne peut rien vous refuser, Madame, reprit Brochure; la voici :

La Duchesse D*** est, comme personne ne l'ignore, une de ces Femmes dont le nom sali par le libertinage est devenu une injure. Lassée d'avoir cherché à épuiser Paris, elle résolut l'année dernière d'aller passer les beaux jours du printems dans une de ses terres de Picardie. Je ne vous dirai pas ce qu'elle fit à cette Campagne ; vous saurez seulement que ses quatre chasseurs en moururent, et que l'Evêque d'Amiens interdit le Curé du lieu, ses deux Vicaires, et un couvent de Grands Carmes, que dans sa jeunesse elle avait fondé par précaution, à une portée de fusil de son Château. Le scan-

(i) Ne serait-ce point la duchesse d'Olonne?

dale étant au comble, la Duchesse partit seule dans sa chaise, et n'ayant devant elle qu'un valet de chambre qui couroit. Le jour commençoit à tomber, lorsqu'elle traversa la Forêt de Senlis; un voleur armé arrêta le postillon, et passa de là auprès de la Duchesse, à qui il fit le compliment d'usage chez ces Messieurs. Cette Dame effrayée tira sa bourse, sa montre et ses boucles d'oreilles qu'elle donna au voleur. Celui-ci avoit examiné avec soin la Duchesse, tandis qu'elle étoit occupée à se dépouiller, et lui trouvant un reste d'agrémens, il lui offrit la main le plus poliment du monde, pour l'engager à descendre. Madame de **% qui ne devinoit point où cela devoit la mener, fit quelques résistances qui augmentèrent l'empressement du voleur; elle descendit enfin toute tremblante, et suivit cette homme dans un bocage qui étoit à quelques pas du chemin : c'est là qu'ayant placé la Duchesse sur un lit de gazon formé par les mains de la Nature, il la fit passer de la crainte à la volupté. Madame de ***, livrée toute entière au plaisir qu'elle ressentoit, s'écria dans un de ces moments où l'ame va s'anéantir, « Ah, cher Voleur ! » Celui-ci fit les choses de fort bonne grâce, aux vols près qu'il ne rendit point; et la Duchesse, contente d'avoir trouvé une aventure heureuse dans une circonstance où elle craignoit pour ses jours, reprit dans sa chaise le chemin de Paris : et comme elle est par naissance, ses mœurs, et l'histoire de sa vie, au-dessus des préjugés, elle raconta le même soir cette anecdote à Cléon qui me la rendit le lendemain pour en faire mon profit. — Parbleu, dit le Chevalier, Cléon n'avoit pas besoin de ton canal, et l'aventure étoit en bonnes mains pour aller loin. — Quel est donc cet homme, demanda Mme de Sarmé? — C'est une Espèce dont je laisse le soin à la Brochure de vous faire les honneurs.

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« Cléon, puisque Madame la Marquise est curieuse de le connoître, est l'homme le plus laid et le plus méchant de Paris; le signalement est court, mais il est exact, et d'après lui, Madame reconnoîtroit mon Cléon parmi deux mille hommes. Fils d'un Notaire qui a porté sa fortune fort loin, puisqu'il est mort Doyen de sa Communauté, il a eu une éducation honnête qui l'a mis en état de se faufiler de bonne heure dans le grand Monde, où il a porté le talent que la corruption du siècle y a rendu le plus estimable; je parle du persiflage, espèce de jargon, où, sous le masque de la politesse et des égards, le sarcasme insolent et la maligne ironie triomphent. Lié par son caractère avec le Comte D**% Seigneur aimable, qui seroit l'homme de France le plus recherché, s'il avoit en bon esprit ce qu'il a en saillies et en épigrammes; Cléon s'est étayé de lui pour faire la guerre au genre humain : les Grands, les Filles et les Auteurs, passent tous les jours en revue devant eux, et leurs Jugemens toujours défavorables à ceux que leur méchanceté a cités à leur tribunal, effraient les plus déterminés. J'en appelle au célèbre Piron qui, ne voulant plus aller dîner chez le Comte D***, dit que son Hôtel étoit une Tournelle (i), dont Cléon étoit le Bourreau. Les gens de lettres qui le craignent, ont la bassesse d'aller lui lire leurs Ouvrages, et d'implorer sa voix. Cléon, qui a acquis dans le commerce des Auteurs une sorte de Littérature, décide d'un ton despotique qui en impose souvent aux hommes les plus éclairés.

« Partisan de tous les spectacles, il fréquente assiduement tous les théâtres; il a sa place marquée dans les foyers, et dès qu'il parle, nos jeunes étourdis s'assemblent, et la populace littéraire l'environne : l'aris-

(i) Chambre du Parlement où l'on Jug-e des Criminels. {Note de Chevrier.)

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tarque prononce alors et condamne. Il est à remarquer qu'il n'a jamais dit du bien que des Morts. Nouvel Aretin du Parnasse, il cherche à se faire un nom, et il y réussit par ses horreurs. Jugez de lui, Madame, par la peinture que Gresset en a faite dans son Méchant; Cléon n'est point son nom, le Public le lui a donné depuis que Gresset l'a nommé ainsi dans la Comédie, et le personnage que je vous peins est Dut ** — Ah, ciel! s'écria la Marquise, je ne connois rien autre; n'est-ce pas ce grand homme mal fait, qui, portant une grosse lorgnette, semble insulter tous ceux qu'il regarde. Habillé le matin en Portefaix, vêtement qu'il ne devroit jamais quitter, parce qu'il va très bien à l'air de son visage, il court tout Paris, et par une maladresse singulière, il se fait voir pour rien. — C'est un sot, reprit le Chevalier, j'ai payé le Rhinocéros, et cet animal n'étoit assurément pas meilleur à voir que lui. — Eh, que fait cet homme, répartit la Marquise? — Des méchancetés, répliqua Brochure; Voyez, Madame, le Recueil d'estampes que je viens de vous laisser, vous y trouverez son portrait avec quatre vers, qui le désignent très-bien. — Ouvrons, dit le Chevalier; ma foi, c'est lui-même, lisons :

Sans nom et sans Etat, son impudente audace,

L'a faufilé parmi les Grands ; Mais à quel titre a-t-il mérité cette place? S'il cesse de médire, il n'a plus de talens.

« Croiriez-vous, reprit MmP de Sarmé, qu'on m'a voulu persuader que cet homme avoit des femmes. — De celles qu'on paie, répliqua le Chevalier, et qui courent les rues comme les fiacres. — Non, Monsieur, répondit la Marquise, des Femmes de spectacles. — Cela revient à peu près au même, répliqua le Chevalier; mais si vous en exceptez cette grosse Actrice de la Comédie Italienne, qui ressemble à la croix de St-Louis, que tout le monde veut

avoir, et dont personne ne se soucie, je ne sçache pas qu'il ait eu aucune Femme de théâtre; d'ailleurs, ces sortes de bonnes fortunes sont si peu importantes et si communes, que le Cléon n'en seroit pas plus estimable, quaud il auroit épousé toutes les Veuves des quatre théâtres de Paris.

« — Je laisse parler M. le Chevalier, parce qu'il parle bien, reprit Brochure d'un ton anodin : mais je sais qu'il a eu une femme de distinction; et vous cesserez de hausser les épaules, si vous daignez m'entendre.

« Cléon, puisque vous continuez à lui donner ce nom, a eu de bonnes fortunes ; croyez-en un témoin occulaire. J'avois alors l'honneur d'être le Facteur de Mme la Marquise de"*, et j'ai porté cinquante de ses Lettres à Cléon. — Quoi ! cette belle Femme auroit eu ce Magot, répartit Mme de Sarmé, cela est incroyable. — Mais non pas impossible, comme vous allez le voir, répondit le Colporteur : la Marquise de*** avoit perdu beaucoup au Berlan; sa parole engagée à deux gros Allemands qui ne vouloient se payer que de bonnes raisons et d'argent comptant, exigeoit qu'elle satisfit le lendemain. Tous les coffres des Notaires de Paris lui furent fermés, et le Père de Cléon, par qui elle termina ses courses, fut aussi inflexible que ses confrères. La Marquise de*** sortoit désespérée, lorsque Cléon se trouva à côté d'elle, et lui offrit la main pour monter dans sa voiture. Mme de***, prétextant qu'elle avoit des affaires importantes à lui communiquer, l'engagea de monter avec elle. Cléon enchanté de la proposition, débuta par un compliment honnête; l'habitude où il est de dire des choses désagréables, lui donnant un air embarrassé quand il faut être poli, il eut en parlant à la Marquise de***, une contenance déconcertée, qui passa pour de l'amour dans l'esprit de cette Dame très-grande connoisseuse d'ailleurs.

La Marquise, qui crut avoir subjugué Cléon, lui parla de ses besoins, et d'un certain Contrat sur la Ville qu'elle vouloit hypothéquer pour y satisfaire. Le méchant, quia une charge de payeur des rentes, fut charmé de trouver cette occasion ; il prit le Contrat dont personne ne vouloit, par la crainte que la diminution des intérêts avoit généralement répandue, et promit de revenir l'aprèsmidi remettre à la Marquise la somme dont elle avoit besoin pour acquitter sa dette. Cléon tint effectivement parole, il entra avec un sac d'or : la Marquise nonchalamment couchée sur une chaise longue, revoit à son malheur. Cléon, qu'elle affecta de ne pas voir, profita de cette feinte, et lui donna un baiser ; cette première caresse en amena une seconde, et le méchant fut heureux d'avoir mis bas son sac. La bonne Dame cria à la surprise, se plaignit amèrement de la mésalliance, compta son or, et se consola dans les bras de Cléon à qui elle a donné la réputation d'un merveilleux. Soit habitude de voir le même homme, soit crainte de rougir en congédiant celui que l'on a rendu heureux, la Marquise vécut près de quatre mois avec Cléon. Ce commerce auroit même duré plus long-tems, si une indiscrétion de ce payeur des rentes n'eût mis le comble à son insolence.

« Obligé de faire un voyage de quelques semaines, Cléon revenoit à Paris, lorsque se trouvant à Maux, il demanda à dîner à YOurs, Auberge où il n'y a pas plus de sûreté pour la santé que pour la bourse. L'hôte lui proposa de passer dans la chambre d'un homme de condition, dont les terres étaient dans le voisinage, et que la goutte retenoit chez lui. Cléon, qui n'aimoit point à manger seul, parce qu'il lui falloit des victimes à immoler, se mit à table avec l'étranger qui, cachant ses marques de distinction, affectoit la bonhommie d'un Seigneur campagnard. Cléon s'appercevoit que cet homme con-

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noissoit et la Cour et Paris, lui demanda très-indiscrètement par qui la Marquise de*** étoit alors entretenue.

— Par moi, répondit sèchement ce Gentilhomme. — En ce cas, reprit Cléon, sans s'émouvoir, nous sommes deux.

— Aprenez, faquin, répliqua l'homme de condition, à respecter ma Femme. » Le méchant, sans paroître interdit, prit un curedent, se leva d'un air aisé, et dit en s'en allant : « Parbleu, je ne m'en doutais pas. »

« Le Marquis, instruit de la conduite de sa femme, arriva à Paris le même soir, consigna Cléon au Suisse qui le nomma au signalement, et passa dans l'appartement de Madame qui, voulant imiter l'exemple de toutes celles qui trompent leurs maris, sauta au cou du Marquis à qui elle reprocha tendrement la longueur de son absence; mais celui-ci, ne voulant point jouir de la perfidie de sa femme, se contenta de la prier de s'épargner ses caresses. « Quoi? Monsieur, lui dit elle. — Point de propos, Madame, répondit le Marquis, je sais tout; voyez tout l'Univers, c'est moi qui vous en conjure de la meilleure foi du monde, mais faites-moi la grâce de chasser un impudent que le Suisse a reconnu d'abord au portrait que je lui en ai fait. Adieu, Madame, je retourne dans mes terres, comptant sur la grâce que je vous demande. » La Marquise de*** rougit, et ne doutant point que le méchant avait été indiscret, elle renouvella elle-même la défense que son mari venoit de faire au Suisse ; mais toutes ces précautions étoient inutiles, Cléon s'étoit jugé le premier, et flatté d'une anecdote qui rendoit sa méchanceté plus célèbre, il en fit l'Histoire du jour, et le Poëte Moncrif en composa une Romance qui a eu un succès égal aux moyens de plaire de cet Académicien ; Ouvrage admirable qui renferme des secrets dont l'Auteur a oublié de se servir. — Mais sçavez-vous, Marquise, dit le Chevalier, que Brochure a l'épigramme en main et

qu'il s'en faut très peu qu'il ne soit un Cléon. — Diriezvous bien, reprit le Colporteur que, malgré tous les traits que je viens de vous rapporter de cet homme, il y a des gens dans le monde qui veulent soutenir qu'il n'est point méchant. — Je me défierois beaucoup, reprit Mme de Sarmé, du caractère des personnes qui penseroient ainsi : méfiez-vous donc de Mlle Gautier de la Comédie Françoise (i), vous sçavez qu'elle a de l'esprit. » Cléon ayant immolé toutes les victimes qui étoient dans le foyer, vint à notre Actrice qu'il essaya de persifler. Quelqu'un, qui l'entendoit, dit : « Ne l'écoutez point, Mademoiselle, c'est un méchant. — Lui méchant, s'écria l'Actrice? Vous vous trompez, il n'en a pas l'esprit, et son seul talent est de faire croire qu'il l'est, pour jouir du mérite barbare de se rendre redoutable aux sots. » Cléon, confondu, fit une pirouette sur le talon, et ne parla de sa vie à la Gautier. — Eh, qu'est devenue la Marquise de***, reprit Mme de Sarmé, on n'en entend plus parler? — Il y a long-tems, Madame, répondit le Colporteur, que, retirée du grand monde, elle s'est mise dans le commerce. — La Marquise de*** dans le commerce? Va, tu n'y penses pas, mon pauvre Brochure, répliqua le Chevalier ; une femme de son nom ne donne point dans ses misèreslà. — Excusez-moi, Monsieur, répondit le Colporteur, c'est un commerce honorable que toutes les femmes de la Cour font, ou voudroient faire. — Je ne vous entends point, répartit Mme de Sarmé. - Vous m'entendrez, Madame, poursuivit Brochure, si vous daignez m'écouter. « Vous sçavez, Madame la Marquise, qu'il y a dans le monde quatre sortes de réformes que les femmes, qui ont vécu, embrassent quand elles veulent faire une fin.

(i) Marie-Angélique-Michelle Gautier, épouse successivement des comédiens Drouin et Préville. Née au Mans, elle débuta le 17 mars 1731, quitta la scène en 1786 et mourut en 1798.

« Les unes tiennent Bureau de littérature, et Bercail de beaux-esprits; c'est chez elles que les auteurs qui désirent une célébrité passagère, doivent aller lire leurs productions éphémères ; c'est-là enfin où Pamour-propre, en lunettes, décide du sort des pièces, et de la vogue des ouvrages. Tel étoit autrefois l'Hôtel de Rambouillet frondé si justement par Boileau, et telle étoit de nos jours la maison de Mme de Graffigny (i), qui, à force de voir des gens d'esprit, s'imagina qu'elle en avoit, et acheta d'un Abbé les Lettres Péruviennes qu'elle osa publier sous son nom en 1748. Les petits bénéfices qu'elle fit sur cet ouvrage, lui donnèrent l'envie d'en acheter un second; mais un autre Abbé, plus généreux, lui fit présent de la pièce de Cénie qui étoit d'abord en vers, et qu'il mit en prose pour obliger cette Dame prétendue bel esprit (2); tous ceux qui ont connu Mme de Graffigny à la Cour de Lunéville, ne m'accuseront point d'injustice dans le portrait que je vous en fais, et comme elle avoit soixante ans, lorsqu'elle voulut être auteur, elle auroit pu dire avec le Metromane de Piron :

Dans ma tête un beau jour ce talent se trouva, Et j'avois soixante ans quand cela m'arriva.

<( Mais, reprit la Marquise, toutes les maisons où l'on reçoit les gens de lettres, ne sont point à dédaigner. — Je suis bien éloigné de le penser, répliqua Brochure, Mme Joffrin (3), que l'auteur de la Comédie des Philo-

(1) Françoise d'Issembourg-d'Happoncourt, épouse de François Huguet de Graffigny, née le i3 février iGq5, morte le 12 décembre 1758.

(2) Il est si vrai que Cénie fut originairement faite en vers, que, malgré le soin que l'Auteur a pris d'en rompre la mesure, il en est resté encore 83 entiers, et même des vers de maximes; or Mm« de Graffigny ayant avoué qu'elle n'en avoit jamais fait, je demande à ses partisans si Cénie est son ouvrage. Nous avons deux imitations en vers de Cénie, mais elles sont fort au dessous de l'original. {Note de Chevrier.)

(3) Marie-Thérèse Rodet, veuve du sieur Geoffrin, l'amie des Encyclopédistes. Née à Paris, en 1G99, elle mourut dans la môme ville, en 1777.

sophes avait osé tourner en ridicule à la première représentation, est une Dame respectable, dont tout Paris embrasse la défense, et le plat auteur de cette rapsodie déshonorante, fut obligé de supprimer cette scène dont l'horreur ne rejaillissoit pourtant que sur lui; mais suivons nos réformes.

« D'autres prennent le parti de la dévotion, et cabalent pour Dieu contre le prochain; ardentes à prier, violentes à médire, elles ne manquent point un exercice pieux où elles peuvent être vues, mais elles feront gémir un malheureux artisan qui attend après son salaire; mises uniment, mais avec une propreté recherchée, elles ne prétendent point plaire, et si cela arrive, elles pensent comme

le Tartufe.

Il est avec le Ciel des accommodemens.

« Telle nous voyons aujourd'hui la Duchesse de*", qui, depuis 1753, a passé déjà huit fois de la dévotion au plaisir, et du plaisir à la dévotion.

« Ces femmes pieuses, ou qui veulent l'être, mènent une vie douce sans faste, et délicate sans superflu, accoutumées à passer leurs jours avec des Jésuites ou des Prêtres de l'Oratoire, elles imitent la fameuse Duchesse de Chevreuse qui, ne pouvant plus jouir des plaisirs de la vie que son tempérament avoit épuisés et avilis, ni cabaler avec le Cardinal de Rez et les autres frondeurs, se fit dévote pour conserver le goût de l'intrigue et de la tracasserie, en prenant un parti dans les affaires de la religion. Mme de Chevreuse, qui trouva plus d'esprit dans les Jansénistes que chez les Jésuites, se rangea du côté de Port-Royal. En suivant ce parti elle avoit la consolation d'être encore, d'un sentiment opposé à celui de la Cour. Nos dévotes modernes forment deux divisions; l'une va sauter sur le tombeau du Diacre Paris, et l'autre sanctifie le Père Girard, et prie pour le Père Guignard,

Confesseur et Martyr. Il est vrai que PArrêt du Parlement de Paris du six Août dernier, a diminué beaucoup la Cabale Jésuitique, et que l'on prend ces deux Religieux pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire, le Père Girard pour un séducteur, et l'autre pour un pendu.

« Le troisième genre de réforme, plus bruyant que les deux autres, n'en est pas plus estimable, parce qu'il est presque toujours amené par l'intérêt ou par une oisiveté crapuleuse. Les femmes qui embrassent ce train de vie, n'ont d'autre occupation que de donner à jouer; telles sont aujourd'hui la Vicomtesse de P***, la Marquise de M**% et l'éternelle Duchesse de Pha"* (i), qui n'a plus pour elle qu'une table de Pharaon, et le souvenir des plaisirs qu'elle goûta avec le Duc d'Orléans, Régent du Royaume. Ces femmes vivent exactement du produit du Jeu. Ceux qui ignorent cette marotte, ne seront pas fâchés de l'apprendre ici; car je m'imagine bien, continua Brochure, que mes conversations ne seront pa perdues pour tout le monde.

« Une de ces Dames, que l'on nomme à Paris Tripotieres, du nom avilissant des Assemblées qu'elles tiennent, réunit trois ou quatre personnes en fonds, qui, formant entr'elles une somme de 5oo louis, font valoir cet argent sans qu'elles paroissent. La Banque une fois établie, on cherche un Tailleur, c'est-à-dire un homme qui, tenant les cartes, a le secret de les connoître au tact, et de filer (2) celles qui lui sont nuisibles. On donne à cet honnête Joueur deux louis par jour, un Carrosse et à souper : cet homme a sous lui un second qu'on nomme Croupier, et dont le soin est de payer les gagnans, ce

(1) La duchesse de Phalaris.

(2) Dans un Dictionnaire Piémonlois, traduit du Saxon, on apprend que « filer la Carte », c'est la convertir adroitement de perte en gain. (Note de Chevrier.)

5û LE COLPORTEUR

qui ne l'occupe guère, et de faire payer les perdans, ce qui entraîne plus d'embarras; celui-ci jouit, au Carrosse près, des mêmes avantages que le Tailleur; mais on exiire de lui qu'il portera des manchettes fort courtes, et qu'il ne prendra point de tabac. — Ces restrictions, dit la Marquise, sont tout-à-fait bizarres. — Et nécessaires, Madame, répondit le Colporteur; un homme qui manie l'or à poignée a bien vite escamoté dix louis au moyen des grandes manchettes. — Je conçois, répartit le Chevalier, que cette supercherie est possible; mais pourquoi interdire l'usage du tabac à ce malheureux Croupier? — Ce n'est point, répliqua Brochure, le tabac qu'on lui interdit, mais la Tabatière. Ce Croupier qui tient par intervalle un ou deux louis à la main, fait semblant de prendre du tabac, et enfonce cet or dans sa Tabatière. L'expérience a éclairé là-dessus les faiseurs de fonds, et ils sont devenus depuis quelques années inexorables sur ces deux articles. — Mais qui prend-on, demanda Mme de Sarmé, pour faire ces personnages humilians? — Des hommes comme il faut, répondit le Colporteur, qui aient l'air d'en imposer aux étrangers et à Pimbécille national. On est convenu depuis quinze ans de tirer les Tailleurs et les Croupiers de l'Ordre Royal et Militaire de St-Louis; il y a dans Paris deux mille Chevaliers errans, qui, profanant cette marque d'honneur, vendent bassement leurs mains à des femmes avides d'argent.

« Il y a d'autres ruses encore pour se procurer des Pontes, c'est à dire des Dupes. Les Dames qui tiennent le Tripot (pardon du nom, Madame la Marquise, mais c'est le mot propre) ont soin d'avoir chez elles un essaim de jolies créatures, et un homme à tous les spectacles, que par dérision on appelle le Docteur Gobelius : celui ci n'a d'autre emploi que d'examiner à l'Opéra ou à la Comédie les étrangers qui ont l'air ennuyés; il les

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aborde, leur nomme une Duchesse ou une Marquise qui vaut souvent mieux, et finit par leur proposer un soupe agréable. Comme le Parisien passe avec justice pour être naturellement poli, un inconnu qu'on prévient, attribue à sa qualité les attentions qu'on a pour lui, se livre avec transport dès qu'on lui montre le plaisir, suit son guide, et fait son compliment à la Maîtresse de la maison, qui a toujours sa réponse prête dans un Livret qu'elle lui présente. Si l'étranger balance, de jolies femmes, qui sont payées pour juger sur sa physionomie qu'il doit être heureux, lui proposent de mettre un louis en société avec lui, et de louis en louis, on ruine la dupe, sans que ses moitiés s'appauvrissent. L'heure du souper arrive ; la gaieté et le Champagne font les honneurs du repas, le jour paroît, les femmes veulent être ramenées ; l'occasion est favorable, on croit sans peine pouvoir la mettre à profit : mais les Princesses qui sont instruites, veulent revoir le lendemain l'étranger au Pharaon, et c'est-là qu'elles lui donnent rendez-vous ; c'est de-là aussi qu'on peut dater la ruine de tant d'honnêtes gens que les Gobelius et les filles galantes précipitent dans ces dangereux abymes. La Maîtresse de la maison voit tous ces malheurs de sang froid, et en tire son embonpoint ; les faiseurs de fonds lui paient les cartes à vingt sols le jeu, et lui donnent cinquante écus par jour pour le soupe et l'entretien d'un carrosse de remise, qui va chercher et reconduire les victimes avec un vingtième dans le bénéfice de la Banque.

« Le dernier genre de réforme est celui qui exige plus d'esprit; aussi voit-on peu de femmes en état de l'embrasser avec succès. On appelle celles qui suivent cette réforme, Intrigantes de Cour; ce sont elles qui trafiquent les Évêchés, les Abbayes, les Charges de Robe, les Dignités militaires, les Pensions, les Emplois dans les

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Fermes, et les différentes grâces ; telle est aujourd'hui la Marquise de **\ Ce commerce lui fait cinquante mille livres de rente, tandis qu'elle a l'air de s'intéresser à l'avancement des honnêtes gens, ou au sort des malheureux, par pure bonté d'ame. Sa correspondance est plus considérable que celle des Ministres, et les profits de son Suisse valent ceux du Portier du Contrôleur Général. Le nom du Roi, et ceux de ses Ministres, sont toujours dans sa bouche, et il n'y a jamais de phrase dans sa conversation et dans ses lettres, qui ne commence par ces mots : le Ministre m'a dit : cette habitude est si grande, que son Valet de Chambre lui demandant un jour si elle prendroit du Café, elle lui répondit, le Ministre m'a dit qu'oui (i). Les placets qu'elle reçoit sont immenses, et son ton absolument ministerial en impose à tout ce qui l'environne. Un petit Commis d'Intendance lui étant venu annoncer, il y a quelques jours, que Monseigneur son Maître avoit exempté à sa considération un de ses protégés de tirer à la Milice, elle remercia cette espèce de Secrétaire, et comme celui-ci savoit que la Marquise étoit intrigante, il lui dévoila les vues qu'il avoit d'entrer dans la Négociation : « Et bien, reprit-elle, j'en parlerai au Ministre, et nous verrons à vous placer dans quelque petite résidence d'Italie, ou d'Allemagne. Vous savez, continua-t-elle, que toutes ces choses là coûtent, mais nous verrons cela après. » Mon petit Commis revint à l'Intendance tout bouffi d'orgueil, ferma son portefeuille, prit congé de Monseigneur; il croit être déjà

(i) Celte façon de parler me rappelle le mot du fameux Bontems, premier Valet de Chambre de Louis XIV. Il étoit si accoutumé de dire à ceux qui le sollicitoient, j'en parlerai au Rot, que l'Abbé de Choisi lui ayant un jour demandé quelle l'heure il étoit, il lui répondit, j'en parlerai au Rot. L'Abbé de Prades, connu par cette Thèse fameuse qu'il n'a peut-être jamais lue, se targuant à Berlin de l'accès qu'il avoit auprès du ltoi, disoit si communément et à tout propos, le Roi m'a dit, que le nom lui en a resté, et que parlant de lui on dit, l'Abbé le-Rot-m'a-dlt. (Note de Chevrler.)

dans une Cour étrangère, où il dit gravement le Roi mon Maître. Les sots implorent sa protection, et le traitent d'Excellence, et peut-être dans peu les honnêtes gens seront obligés d'en venir-là. Ce siècle fertile en miracles ne peut plus surprendre, quoi qu'il arrive ; au reste, nous avons des Cours en Europe où il ne faudroit pour Ministre qu'un bras à ressort, qui donneroit une lettre, et prendroit la réponse. Ce nouvel arrangement pourra faire à l'avenir une branche d'économie dans le Royaume.

« Je crois, Madame, que vous voyez maintenant que je n'ai pas eu tort, quand je vous ai dit que la Marquise de *** s'étoit mise dans le Commerce. Ce trafic est honnête, et rapporte beaucoup; deux grandes considérations pour le mettre à la mode. J'ai à lui proposer demain ou après, trois cens louis pour procurer une place de Secrétaire d'Ambassade à un jeune Auteur que Madame a protégé autrefois. — Ne seroit-ce pas d'Arnaud (i)? demanda Mme de Sarmé. — Lui-même, reprit Brochure. — Mais, répartit le Chevalier, d'Arnaud est un Écrivain que le Roi de Prusse a rendu célèbre en lui adressant une Épître très-jolie. — Oui, Monsieur, répliqua le Colporteur; mais notre Écrivain, piqué que sa Majesté Prussienne n'a pas inséré cette Pièce dans le Recueil de ses Poésies, vient de se déclarer contre lui ; et je crois même qu'il a résolu de s'en venger en ne faisant plus de vers à la louange de ce Héros. — C'est, répondit le Chevalier, mieux célébrer le Roi de Prusse qu'il ne pense. — Mais en vérité, reprit la Marquise, ce d'Arnaud est un garçon singulier, sa manie est de se brouiller comme cela avec toutes les Puissances qu'il neconnoît pas; leDanemarck,

(i) François-Thornas-Marie de Baculard d'Arnaud, né à Paris, en 1718, mort dans un grenier, en 180». Il fut l'écrivain le plus larmoyant de son époque.

la Cour de Gotha, la Saxe, enfin tous les Souverains du Monde ne sont point à l'abri de ses augustes Bouderies : il me boude aussi, quoique je n'aie pas l'honneur de régner, et depuis qu'il étoit devenu amoureux de je ne sais quel femme de condition, dont il pleure depuis deux ans bien tendrement la mort... — Ah! l'aventure est comique, Madame, répliqua Brochure, et je ne puis me dispenser de la raconter.

« Vous savez qu'à la mort de cette femme, il adressa des vers à M. de Voltaire sous le titre d'Épître sur la mort de ma maîtresse ; il la peignit comme une femme de condition, qui joignoit les sentimens les plus éclairés à un grand fonds de Littérature : voici entr'autres un lambeau de cette Épître, où il n'y a ni vérité ni poésie.

Avec Mérope elle étoit mère, Avec Zaïre elle pleuroit, Et raisonnoit avec Voltaire.

« Le Sophocle françois répondit de bonne foi à d'Arnaud sur la perte de cette aimable Maîtresse ; les vers des deux Poètes, insérés dans le Mercure de France, engagèrent les amis môme de d'Arnaud de faire des perquisitions pour découvrir le prodige qu'il pleuroit si méchamment, et après des recherches exactes, on parvint à découvrir que la Maîtresse que le jeune Poëte regrettoit si vivement, étoit la femme d'un Rôtisseur de la rue de la Huchette. Telle est cette Dame respectable qui, après avoir déploré les malheurs de Mérope et de Zaïre, venoit penser dans les Œuvres philosophiques de M. de Voltaire ; femme au reste très-digne d'être regrettée, car elle fournissoit tous les jours une Poularde au cresson à notre jeune Auteur (i).

(i) Si l'on vouloit rechercher quelles sont les prétendues Duchesses, Comtesses, Marquises, et autres Femmes de qualité, dont le nom caché sous quatre étoiles orne le Frontispice de la plupart des Épîtres dédicatoires de

« Je reconnois bien-là le pauvre d'Arnaud, dit la Marquise ; sa fureur est d'élever tout ce qu'il approche, et il n'y a Caillette du troisième ordre, ni Grisette subalterne, qu'il n'ait divinisées dans ses vers. — Lisez, pour n'en pas douter, répondit Brochure, ceux qu'il a adressés à la Defresne. Quoique cette créature ne sache pas lire, il en a fait le prodige du siècle, et quand on lit cette Épître, on croit que l'Auteur parle d'une Sevigné, et qu'il a luimême ignoré que la beauté qu'il chante étoit la fille de la Cuisinière du Marquis d'Ormoi. — Point de médisance, Monsieur Brochure, répartit le Chevalier, la Defresne a aujourd'hui le carreau à l'Église, ses gens portent la queue de sa robe, et elle se nomme Mine la Marquise de Fleuri. — Voilà un bon conte, s'écria Mme de Sarmé. — Non, Madame, reprit le Colporteur, rien n'est si positif que ce que vous dit M. le Chevalier ; je sais le fait que je vais avoir l'honneur de vous détailler dans ses véritables circonstances.

« La Defresne étoit à peine âgée de quatorze ans, que sa mère, alors Blanchisseuse, rue Montmartre, conçut que sa fille pourroit la tirer de cet état. Un visage régulier et noble, de belles dents, une bouche vermeille, de grands yeux bleus, faits pour émouvoir Platon même, une taille noble, une gorge arrondie par l'amour, et le

nos Auteurs, on trouveroit en place de ses Dames respectables des chimères enfantées par l'orgueil des Écrivains, ou des Divinités Dindonnieres. telle que celle de la rue de la Huchette. Un de ces barbouilleurs subalternes, voulan escamoter un jour une Tabatière d'une Dame respectable, qui aime les Lettres par goût, et qui les protège sans orgueil, parvint à parler quatre minutes à cette Dame, et cette faveur, à laquelle il est vrai qu'il ne devoit pas s'attendre, fut mise à profit le lendemain dans la dédicace qui précède l'Histoire déraisonnée des Rois de Rome, où l'Auteur dit fastueusement, c'est dans vos conversations, Madame, que j'ai puisé, etc. propos fort impertinent, car M»'» la Comtesse de L. M"** n'a jamais imaginé la moindre des absurdités dont ce Livre fourmille, et si elle a protégé depuis le prétendu Historien, c'est un effet de la pitié dont elle auroit à se repentir, si l'élévation de ses sentimens ne la mettoit pas au dessus des Épigrammes d'un homme deshonoré. {Note de Chevrier.)

plus beau bras du monde. Telle étoit la jeune Defresne en 1735, et telle est aujourd'hui, à la gorge près, la Marquise de Fleuri. Cette fille placée chez une Couturière qui tenoit une école toute différente, y reçut des impressions pernicieuses qui la livrèrent moins au monde qu'au libertinage. Ses prémices, sur lesquelles la mère avoit fondé un bien-être, furent la proie d'un garçon boulanger, et deux pains payèrent ce qui auroit coûté vingt mille francs à un Fermier Général, ou à quelqu'autre Publicain de cette espèce.

« La Defresne abandonnée à elle-même et au plaisir qu'elle préféroit à son intérêt propre, négligea jusqu'à dix-neuf ans de se faire un Etat. Le Marquis d'Ormoi, Colonel du temps de la Régence, et Militaire par conséquent très-désœuvré, n'avoit pour livre de Tactique que le Code de la Fillon (1) dans lequel il trouva un article concernant la Defresne; le Portrait de cette jeune personne ranima ses désirs, et pour avoir la fille, il confia le soin de la cuisine à la mère. Cet arrangement eut les suites qu'il devoit avoir. D'Ormoi jouit, et il ne paya point, mais il en résulta toujours un bien à la petite, c'est qu'elle apprit de ce Sous-Seigneur ce qu'elle pouvoit valoir. Un riche garçon nommé Lebret, enfermé comme fou depuis neuf ou dix ans chez les frères de Charenton, avoit une maison à Villeneuve St-Georges, à quelques lieues de Paris, il y donna une fête brillante à la Defresne ; les honneurs qu'elle reçut dans ce lieu enchanté, aiguillonnèrent son amour-propre, et la petite personne agacée par Lebret, lui tint rigueur. Ce particulier qui avoit déjà les symptômes de cette folie qui a

(1) Fameuse appareilleuse du tems de la Régence, la même qui découvrit la conspiration du Prince de Cellemare, Ambassadeur d'Espagne, du duc du Maine, et de quelques autres, contre Philippe d'Orléans, Régent de France. Le Libraire Coutelier nous a donné les Lettres de la Fillon, ouvrage fait pour la livrée. (Note de Chevrier.)

éclaté depuis, lui envoya le lendemain dix robes du meilleur goût, un écrain de douze mille francs, et quatre cens louis en or.

« Un présent aussi considérable fit impression sur l'ame de la Defresne, et elle commença dès-lors à prendre des arrangemens de fortune, qu'elle ne suivit pas; elle prodiguoit d'une main ce qu'elle recevoit de l'autre.

oc Gomme ce Lebret avoit exactement des accès de folie qui le rendoient dangereux, sa Maîtresse rompit avec lui pour s'attacher à M. de Bo"*, Président à Mortier au Parlement de Provence, espèce d'original qui joint, au malheur d'être tendre, la Bibliomanie et la fureur déjuger le premier des ouvrages dramatiques. Le Président vit avec plaisir la Defresne prête à être mère ; une fille vint au monde : M. Bo**, qui sait comme cela se pratique en Provence, voulut donner à ce nouveau-né le berceau des enfans trouvés : mais la mère de la Defresne qui avoit été enchantée de voir sa fille grosse des sublimes œuvres de Monseigneur le Président, honora les couches de sa présence, et ne voulant point que la fille d'un Magistrat Provençal, et d'une Demoiselle du monde (i) de la rue neuve St-Eustache, fut confondue, dans un Hôpital, avec les bâtards de beaucoup de Duchesses et d'autres femmes du premier nom, elle escamota si finement sa petite-fille, que le Président, qui avoit une antipathie pour les mois de nourrice, ne s'en apperçut point. Cette fille vit aujourd'hui, mais sa figure est aussi nommasse que celle de son père; on cherche à en faire une Religieuse.

« Mlle Defresne quitta le Président dès qu'elle sçut qu'il avoit condamné la fille à terminer ses jours malheureux dans un Hôpital, et elle prit d'autres Amans qui la firent successivement mère de trois fils ; le fameux Bonier de la

(1) C'est le nom que ces filles entretenues se donnent entr'elles. (Note de Chevrler.)

Mosson, fils d'un homme de fortune, qui de Mousquetaire devint Colonel du Régiment Dauphin Dragons, et de là Trésorier Général des Etats de Languedoc, place quatre fois supérieure à celle d'un Fermier Général. Bonier, malgré le crédit de la Duchesse de G***, sa sœur, fut excommunié par l'Evêque de Montpellier, pour avoir mené aux Etats de Languedoc la Petit-pas, Danseuse de l'Opéra. Cette créature fort vilipendée dans le Mandement que deux Jésuites, toujours irrités des désordres des filles, avoient composé au nom du Prélat, jetta les hauts cris, et voulut absolument retourner dans la Capitale où l'effronterie et l'indécence y jouissent sans honte de la liberté attachée aux coulisses. Bonier la suivit après avoir lâché contre l'Evêque de Montpellier un manifeste qui étoit aussi ridicule que le Mandement de ce Prélat.

« La Petit-pas mourut dans l'Hôtel de son Amant. Cette perte l'auroit vivement touché, si l'Abbé de la Coste ne lui eût produit la Defresne. Cet Abbé, grand marieur de filles, a fini ses intrigues par donner une femme à M. de la Popelinere (i); il auroit probablement poursuivi sa carrière, si le Parlement, qui veut bien qu'on marie des filles, mais qui ne prétend pas qu'on fasse de faux billets de Loterie, ne l'eût condamné Tannée dernière à être à perpétuité commençai des Galères de France (2).

« Bonier logea sa nouvelle Maîtresse dans le plus bel Hôtel de la rue St Dominique. Germain lui cisela une vaiselle supérieure à celle du Roi Stanislas, que cet Artiste travailloit alors. Le Maignant et l'Empereur lui

(1) On trouvera la confirmation de ce fait dans le Journal de Collé, II, p. 2G1.

(a) L'abbé de Lacoste, ancien célestin, qui avait travaillé à l'Année littéraire, fut condamnés aux galères en 1759. Il mourut en 1761.

fournirent les diamans les plus brillans et les plus rares; Hébert, le même dont Voltaire, le Peintre de l'Univers, dit en parlant des colifichets qui l'ont enrichi :

... Ces riches bagatelles Qu'Hébert vend à crédit pour tromper tant de belles.

« Cet Artiste qui n'étoit point encore Secrétaire du Roi, Maison et Couronne de France, eut ordre de lui fournir tous ces riens précieux, dont les femmes sont convenues de faire leurs délices; la Defresne enfin le disputa par son luxe insolent à toutes les femmes de Finance qui l'emportoient depuis long-tems sur celles de la Cour; elle eut une toilette tous les Mercredis et Samedis, à laquelle j'ai vu plus d'un Officier Général et d'un Gordon bleu ; il est vrai que les visites de ces Messieurs avoient moins pour objet l'idole du traitant, que sa cuisine et son coffre-fort. La douceur de ce train de vie dura jusqu'à la mort de Bonier qui périt, avec huit cents mille francs de rente, de chagrin de n'être pas né Gentilhomme, quoiqu'il eût payé cinquante mille écus le droit d'avoir un Suisse à la porte de son hôtel, ou plutôt parce qu'il avoit acheté ce droit sur lequel un tas de parasites, qui le mangeoient tous les jours, avoient l'insolence de le persifler.

« Lebret qui avoit de tems en temps des intervalles dilucides, revint prendre sa première place, et succéda à Bonier. Cet homme dans ses momens de sagesse, avoit la folie de traîner avec lui quelques beaux esprits à qui il disoit pesamment : a Faites-moi rire». La première fois que Lebret soupa chez la Defresne, depuis la mort du Trésorier Général, d'Arnaud se trouva ce jour; il voulut plaire et réussit. Le Mécène subalterne s'apperçut des infidélités que sa Maîtresse et son protégé lui foisoient, et il leur laissa le champ libre.

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« La Defresne livrée à une nouvelle passion qui ne pouvoit être que de sentiment, s'endormit dans les bras de d'Arnaud pendant quelques mois : mais comme les bribes de vers qu'il tiroit de Catulle, de Tibulle et d'Ovide, étoient les seules lettres de change avec lesquelles il payoit les faveurs de sa maîtresse, et que ces papiers n'avoient pas cours parmi les effets publics, on s'en prit à cette belle vaisselle, le chef-d'œuvre de Germain; et quelques jattes passèrent du buffet chez l'Orfèvre. Les forces du Poëte s'épuisèrent, et le sentiment de la Defresne se dissipa avec elles. D'Arnaud parut maussade ; on se reprocha de l'avoir eu ; et pour se faire illusion sur cette aventure, on appelloit caprice ce qui avoit cependant été l'effet de l'inclination.

« La nécessité de rétablir l'ordre symmétrique de la vaisselle un peu dérangée, détermina la Defresne à se rendre aux instances du Marquis Giacomino D***, Génois, aussi aimable et aussi frivole qu'un François. Cette nouvelle passion dura six mois, pendant lesquels la Defresne déploya heureusement tout ce que les caresses, l'intérêt et l'art le plus rafiné peuvent mettre en usage pour ruiner un homme épris. Le Marquis Génois, que cet intrigue avoit dérangé, se retira, et la Defresne entra alors dans le Régiment des gardes Françoises, ou pour mieux dire, tous les Officiers de ce Corps brillant furent attachés au char de cette fille. Le dégoût, l'inconstance ou la nécessité ayant forcé la plupart de ces Messieurs de battre en retraite, le Prince de IV** (i) parut seul sur les rangs, et donna un vernis de décence à sa Maîtresse qui, réfléchissant sur son état, forma le projet ridicule de devenir honnête femme ; il n'y a pas une fille du Monde à qui cette folie n'ait passé par la tête. La Defresne instruite

(i) Louis-René-Édouard, prince de Kohan (173^-1803), l'un des principaux héros de l'affaire du Collier.

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que M. de Fleuri, Gentilhomme François, et qui plus est Marquis, ayant perdu l'espoir de récupérer de gros biens qu'il avoit en Savoye, d'où sa famille étoit originaire, et qu'il étoit réduit à une misère si grande qu'il recevoit un écu n'importe par quelle main il lui étoit présenté, résolut de mettre cette circonstance à profit, et lui fit proposer de l'épouser. Voltaire a bien raison de dire que l'opprobre avilit l'âme. Le Marquis de Fleuri, languissant sous le poids de sa misère, accepta cette proposition avec transport. La Defresne lui envoya le même soir par sa femme de chambre les conditions auxquelles cette union devoit se faire; je vais vous les rapporter telles qu'elles furent présentées écrites par la Defresne, et répondues par le Marquis de Fleuri.

CONDITIONS AUXQUELLES JE VEUX BIEN ME MARIER AVEC M. LE MARQUIS DE FLEURI

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