HISTOIRE MORALE ET CRITIQUE
« Ah, c'est vous, Chevalier, dit la Marquise de Sarmé, en voyant entrer un de ces merveilleux qui ont l'agréable talent de tromper, de ruiner et de deshonorer toutes les Femmes? Vous êtes aujourd'hui d'un brillant, d'un lumineux, d'une santé... En vérité, plus je vous considère, et plus j'ai envie de parier que vous n'avez plus de petite Maison. — Eh, d'où vient ce propos, Marquise! j'ai toujours la même, celle que vous trouviez autrefois si délicieuse. — Parlez plus bas, Chevalier, reprit Mrae de Sarmé, je serois perdue si mes femmes vous entendoient. — Est-ce que vous en auriez chang-é, Madame? — Poursuivez, Monsieur, voilà une impertinence aussi bien conditionnée... — Ah, point d'humeur, Marquise, ou je me retire ! — Oh, retirez-vous, Chevalier, retirez-vous, ma toilette n'en sera pas plus solitaire, et le petit Abbé que j'attends m'amusera du moins sans me faire rougir.
— Ah, ma foi, dit le Chevalier, si l'Abbé vient, je lui cède le pas par respect pour son caractère. — Vous êtes fou avec votre caractère, reprit la Marquise, l'Abbé n'en a point. — Je vous demande pardon, Madame, poursuivit le Chevalier, il en a un assurément, et un de ces
caractères avec lesquels on vole à la fortune, en obligeant beaucoup d'honnêtes gens. — Je ne vous entends point, répliqua Mrae de Sarmé. — Ce que je dis est pourtant très-clair; et votre petit Abbé a le talent respectable de faire des mariages de l'instant, qui lui valent beaucoup d'argent et de considération. — Quoi! s'écria la Marquise, l'Abbé seroit un... Ah, cela n'est pas possible!
— Oh, très-possible, Madame; et puisque vous voulez que je vous parle vrai, je vous dirai à l'oreille, que je ne dois qu'à ses soins l'honneur de vous avoir été quelque chose... — Ah ! le petit maussade, dit Mme de Sarmé; je ne veux le voir de mes jours; mais en effet, continuât-elle, je me rappelle qu'avant que vous vinssiez chez moi, cet Abbé me parloit de vous avec enthousiasme, m'entretenoit des bonnes fortunes que vous aviez, et finissoit toujours par louer votre taille. — Le voilà bien, Madame, reprit le Chevalier, jamais il ne me parloit de vous, qu'il ne me fit entendre que vous me voyiez avec plaisir, et que vous détestiez du meilleur de votre cœur toutes les Femmes qui me vouloientdu bien. — Ah! convenez donc, repondit Mrae de Sarmé, que cet Abbé est un effronté personnage dont il faut se débarrasser. — S'il avait sçu lire, répliqua le Chevalier, j'en aurois fait un honnête Curé de campagne, qui se seroit engraissé en nettoyant l'ame de mes paysans ; mais cela ne sait que négocier une intrigue, manger, s'enivrer et dormir. — En ce cas, reprit la Marquise, faisons-en un Chanoine d'une petite ville de Province, où il pourra végéter à son aise.
— C'est mon projet, Madame, répartit le Chevalier, les services qu'il m'a rendus auprès de vous, m'engagent à lui faire un sort; et puisque vous vous intéressez encore à lui, sa fortune est faite. — J'en accepte l'augure, dit Mme de Sarmé, pourvu qu'il ne paraisse jamais à mes yeux. Holà, Justine, si le petit Abbé vient, congédiez-le.
— En ferai-je autant de votre Colporteur, répondit la femme de chambre? — Où donc est-il, demanda la Marquise? — Dans votre Bibliothèque, reprit Justine. — Eh, faites-le entrer sur le champ. » La femme de chambre fut à peine sortie, que le Chevalier voulut se lever. La Marquise le fixa tendrement, il demeura, et M. Brochure, le Colporteur le mieux fourni et le plus scandaleux du Royaume, entra.
Des Lecteurs impatients me demanderont peut-être quelle étoit la Marquise de Sarmé; je leur répondrai que c'étoit une de ces femmes qui, ne pouvant plus compter sur leurs appas altérés par le tems et par les plaisirs, se font un mérite de leur fortune, et qu'elles réparent avec leur argent les désordres des années. La Marquise joignoit à cette générosité nécessaire un goût affecté pour tous les ouvrages nouveaux : aimant sur-tout à protéger les gens de lettres, sa maison leur étoit ouverte dans tous les tems, et jamais on ne prit chez M. de la Popeliniere (i) autant d'indigestions qu'à la table de Mme de Sarmé. Il est vrai que ses convives étoient de toutes les espèces, et quand elle ne pouvoit avoir d'Auteurs ni de Comédiens du premier ordre, elle prenoit des écrivassiers et des histrions; et si Diderot et Carlin (2) lui manquoient, elle vouloit bien se borner à des Palissot et à des Marignan (3) : cette mauvaise compagnie en éloignoit la
(1) Fameux Fermier Général, dont la maison est appelée la Ménagerie. {Note de Chevrîer.) Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de la Popelinière (ou Poupelinière) naquit à Paris en 1692 et mourut le 5 décembre 1762. Il est resté célèbre par ses fastes et ses mésaventures conjugales.
(2) Charles-Antoine Bertinazzi, dit Carlin, célèbre acteur de la Comédie Italienne. Chevrier lui a consacré une notice. On la trouvera plus loin, p. 210.
(3) Mauvais sujet, et plus mauvais arlequin ; il a le talent de surprendre des applaudissemens de ceux qui n'ont jamais vu l'arlequin de Paris. Au demeurant il a été chassé de Lyon pour un cas grave ; et de Paris, parce qu'on n'y aime que le bon, et qu'on n'y supporte que la médiocrité. (Note de Chevrier.) Marignan avait débuté aux Italiens, le 4 avril 1758. Il quitta Paris en 1759, vraisemblablement pour Lyon, où, malgré ce que dit Chevrier, il joua jusqu'en 17G7. Il rentra aux Italiens, le i" avril 17O8. On ignore la date de sa mort.
bonne : et la Marquise ne voyant plus que des parasites et des escrocs qui avoient besoin d'elle, devint précieuse par orgueil, méchante par nécessité.
Je pourrois étendre ce portrait, mais cette femme qui ne sçait plus dissimuler, va se peindre elle-même dans cette production : ne suspendons point la marche de l'histoire, et suivons M. Brochure qui entre dans le cabinet de toilette de Mme de Sarmé.
« Qu'avez-vous-là, Monsieur, lui dit la Marquise, n'est-ce pas une feuille de Fréron? — Je ne négocie plus avec lui, reprit le Colporteur, depuis que M. de Voltaire s'est avisé d'en faire le funeste héros de V Écossaise: d'ailleurs, j'ai à me plaindre de ses procédés : il y a quelques mois que, voulant porter le deuil du Duc de Bourgogne, il me demanda un habit noir que je lui prêtai, et qu'il a oublié de me rendre. Ces actions ne se faisant point entre gens du métier, j'ai rompu avec lui, et les personnes honnêtes commencent à m'estimer. — Quelle est donc la feuille que vous tenez, reprit la Marquise? — C'est, répartît Brochure, un Arrêt du Parlement... — Y pensez-vous, répondit Mrae de Sarmé, de me présenter de pareils écrits; et voulez-vous que j'aille parler le langage du barreau? — Je veux, dit le Colporteur, que Madame s'amuse; et l'Arrêt que j'ai l'honneur de lui présenter, remplira parfaitement mon objet. — Eh bien, Brochure, que dit donc ton Arrêt? s'écria le Chevalier. — Il dit, répliqua le Colporteur, qu'avec de la patience on vient à bout de tout. Écoutez et louez la sagesse de nos Magistrats.
« Il y a, continua Brochure d'un ton pompeux, des Rois sur la terre : le Ciel veut qu'on regarde leur personne comme sacrée : cependant il s'est trouvé en France, en Portugal et ailleurs, des scélérats qui ont attenté sur les jours de leurs Souverains; et lorsque ces exécrables
Régicides ont été sommés de déclarer où ils avoient puisé cet horrible dessein, ils ont cité Escobar, Lessius, Bellarmin, et trente autres Inigistes, dans les Ouvrages desquels on a trouvé ce poison distillé méthodiquement. Le Parlement qui aime les Rois, et qui ne veut pas qu'on les massacre par exprès commandement du Révérend Père Général, vient de porter un coup décisif, en défendant aux Inigistes du Royaume de se qualifier du titre de Jésuites, parce que Jésus, loin d'ordonner à ses disciples de tuer les Princes de la terre, veut qu'il leur obéissent comme à lui-même; et des boutiques d'arsenic et d'opium ne devant point être connues dans un État policé, on a défendu aux Pères Inigistes de prendre des apprentis qui ne deviendroient que trop tôt maîtres dans cette science meurtrière. — Je vous entends, M. Brochure, dit le Chevalier : il n'y a plus de descendans du héros de Pampelune (i), et l'Arrêt que vous apportez en prononce la destruction. — A peu de chose près, répondit le Colporteur : on laisse vivre ceux qui existent : mais comme leur Société est une mère trop féconde, on vient de la mettre dans le cas de ne plus faire d'enfans. — Parbleu r reprit le Chevalier, le Parlement qui se mêle de tout, devroit bien exercer une pareille autorité sur nos filles de spectacle, nos comédies et nos opéra ne seroient plus interrompus par les accouchemens fréquens de ces nymphes poulinières. — Voilà bien mon étourdi, répartit la Marquise; il vient ici nous parler d'actrices, tandis qu'il est question des Révérends Pères Inigistes, avec qui l'on sçait que ces filles n'ont aucun rapport direct. — Ah ! j'ai mes raisons, Madame, répondit le Chevalier pour
(i) Tout le monde sçait que Dom Inigo de Guipuscoa, étant au siège de Pampelune, fut légèrement blessé, se crut mort, et fonda, parce qu'il avoit peur, l'Ordre des Inigistes qui, plus courageux que leur timide Instituteur» sont accoutumés à faire trembler les Rois et les Peuples. {Note de Chevrier.)
souhaiter que le Parlement sévisse un peu contre la fécondité irrégulière de ces créatures, et je ne m'accoutume point à être père cinq ou six fois Tannée; d'ailleurs, je suis turc, on ne peut pas moins, et vous devez me connoître assez pour... — Oh? point de mauvaise plaisanterie, je vous prie; M. Brochure croiroit d'après ce propos indécent... — Non, Madame, dit le Colporteur, en interrompant bénignement la Marquise, je ne crois rien, et vois encore moins : il faut de la discrétion dans notre profession, et si nous venions à en manquer, nous serions ruinés ; nous sommes tous les jours témoins de tant d'événemens singuliers, que nous passerions pour les organes de la médisance et du scandale, si nous nous avisions jamais de les dévoiler. — Ce qu'il vous dit là est exactement vrai, Marquise, repartit le Chevalier, et vous lui donneriez dix louis qu'il ne vous sonneroit mot de ce qu'il a pu voir dans la tournée de ce matin. — Ah! dix louis, Monsieur, seroient bien séduisans : les temps sont d'ailleurs si mauvais, que pour une pareille somme on ne pourroit gueres s'empêcher de déshonorer cinq à six cens personnes... — Oh, ma foi, s'écria la Marquise, vous n'en ferez pas dédit, Monsieur Brochure; voilà dix louis bien comptés dans ce rouleau d'écus, prenez-les, et faites-moi l'histoire scandaleuse de votre journée... — Parlerai-je de Madame? dit malignement le Colporteur. — Ah! miséricorde, repartit le Chevalier; M. Brochure fait aussi des épigrammes. — M. Brochure, répondit Mme de Sarmé, est un impertinent. — Pardon, Madame, reprit le Colporteur, je croyois que vous m'aviez payé pour ne rien omettre; mais mon projet n'étant point de vous déplaire, je vais me rabattre sur la Cour et la Ville : ce sont-là des champsoù la chronique médisantedoitmoissonneràloisir. « Allons, perruque, dit le Chevalier, assieds-toi sur ce tabouret, et commence.
« Je débuterai, répondit Brochure, par un aveu dont j'espère que vous ne me sçaurez pas mauvais gré; je ne suis point Colporteur, et cette médaille, que vous me voyez, n'est qu'un passe-port que la Police me donne pour aller, en portant des livres sous le manteau, épier les anecdotes scandaleuses, et les aventures galantes dont je compose le soir un petit memoria que je porte au bureau.
« Ce métier est-il bien bon, demanda Mme de Sarmé? — La Police, repartit Brochure, me fourni gratis tous les livres que je vends, et comme je ne partage avec personne, le débit seul est à moi. — Avant d'en venir à vos histoires, reprit la Marquise, voyons un peu tous les livres qui sont dans ce sac. » Mme de Sarmé et le Chevalier saisirent avidement toutes les brochures qui étoient dans le paquet du Colporteur. Les Œuvres du Marquis de Caraccioli (i) tombèrent d'abord sous la main du Chevalier, chacun étendit les bras, et bâilla, Brochure luimême s'endormit en disant que Y Univers énigmatique, et la Grandeur d'Ame, étoient deux productions excellentes; mais on ne crut point à ses éloges intéressés : et la Marquise, appréciant le mérite de l'Auteur Italien r jugea que tous les Ouvrages de ce moderne Scuderi n'étoient qu'une froide rapsodie et une compilation sèche et décousue de quantité de bons livres qu'il avoit gâtés en les découpant mal-adroitement. Toutes les bonnes choses qui passoient par la plume de cet écrivain, perdoient leur mérite réel, telle qu'une eau claire sortant de sa source, perd sa pureté en passant par la fange. Qu'importe, le titre fastueux de Marquis, la qualité pompeuse de Colonel, et le ton imposant d'un Éditeur Liégeois, avoit séduit le Public imbécille; et le
(i) Dominique, marquis de Caraccioli, né à Naples en 1710, mort en 1786.
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Libraire Bassompierre avoit déjà assuré la dot de deux de ses fdles sur le produit des Ouvrages admirables de If. le Marquis de Caraccioli, tandis que le premier Editeur de Don-Quichotte est mort à l'hôpital. Bizarrerie singulière qui n'annonce que trop la corruption du bon goût, et la décadence des lettres.
La Marquise revenue de son assoupissement, ouvrit un recueil de 72 Journaux qui paroissoient tous les mois pour la honte de la raison, l'ennui des lecteurs et la ruine des Libraires. Le Journal de Trévoux qu'elle parcourut, lui parut écrit passablement, mais elle trouva mauvais que l'auteur, s'érigeant indécemment en inquisiteur, prît les maximes de la saine philosophie pour des impiétés, et dénonçât à la Justice tous les écrivains qui avoient plus de réputation que lui. Montesquieu, Voltaire, Diderot, et tous les Encyclopédistes sont les victimes journalières que l'Écrivain de Trévoux immole à sa sainte fureur. Colorant ses injures sous le nom de zèle, et s'enveloppant dans le manteau de la Religion, il croit qu'il lui est permis de n'écouter que sa passion, et de jouer pour dix écus par mois le rôle de délateur, personnage peu digne d'un Prêtre, et moins encore d'un esprit politique, qui se tairoit, s'il réfléchissoit que ces philosophes qu'il attaque, n'ayant connu ni Jean Ghâtel, ni le Duc Daveiro, pourroient faire repentir la Société de Jésus, des persécutions qu'il leur suscite depuis près de sept ans.
La Marquise allant plus avant, ouvrit une brochure soporative, connue sous le titre de Journal du Commerce.
L'ex-avocat qui dirige cette production glacée, dit que son ouvrage est bon, il le croit même. Qu'en conclure? que M. Accarias de Serionne, bourgeois de Gap en Dauphiné, dit et croit une absurdité. Mais je suis pension-
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naire d'un Cour éclairée, répondra sûrement l'avocat Apraxin (i). Eh parbleu, lui dira-t-on, de telles faveurs arrachées à la pitié par l'rmportunité, ne prouvent pas le mérite; Chapelain et Pradon, avilis avec raison, étoient pensionnés par Louis XIV. La comparaison de ces deux auteurs, tout médiocres qu'ils sont, honore M. Accarias, qui n'est assurément pas en état de faire la Pucelle ni Regulus (2). Mais c'est l'épidémie de ce siècle ; chacun veut être auteur, quand il ne sait plus que devenir; encore si la modestie, qui devroit être le Partage de la médiocrité, annonçoit ces Intrus dans l'Empire des lettres? mais non, la fureur de médire des gens qu'ils croient ne craindre plus, dès qu'ils les ont perdus de vue ; un ton imposant, et une ignorance suprême de leur démérite appuyé par l'insolence même, leur persuadent qu'ils sont de grands hommes; et partant de ce principe erroné, ils ont la manie de jouer les importans, de prévenir qu'ils ont dans leurs porte-feuilles des systèmes de Gouvernement, et de vouloir enfin se faire acheter par des Souverains étrangers qui dédaignent de les marchander.
— Tous vos Journaux me font bâiller, Monsieur Brochure, dit la marquise. — Tant mieux, Madame, répondit le Colporteur, ils remplissent leur objet : comme je ne les vends que contre l'insomnie, je suis charmé quand ils font leur effet. — Quel est ce gros in-quarto ? dit le Chevalier. — C'est, repartit Brochure, un composé des quatre semences froides. — Je vous entends, dit Mme de Sarmé, ce sont des harangues académiques. — Oui, Madame, reprit le Colporteur; j'y ai joint, pour la commodité de mes lecteurs malades, un assortiment léthar-
(1) Mot grec qui signifie sans pratique. (Note de Chevrier.)
(2) C'est la meilleure des pièces de Pradon. (Ibid.)
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gique des Odes sacrées du président le Franc (i), et des Essais de Morale de l'Abbé Trublet. De pareils écrits, continua Brochure, feroient la fortune de nos apothicaires, et jamais les somnifères que ces Messieurs préparent, n'auront la vertu de ces livres soporatifs. — Laissons donc tout ce fatras, dit le Chevalier. — Ah ! puisque je vous ai endormi, répliqua le Colporteur, souffrez que je vous éveille ; lisez les Contes Moraux de M. Marmontel, vous y trouverez un préservatif contre l'assoupissement; lisez, et vous ne bâillerez point, car j'ai mis de côté les Tragédies de cet auteur. — Ah ! la précaution est bonne, s'écria le Chevalier. — Voudriezvous, poursuivit Brochure, jetter un coup d'œil sur les œuvres de Charles Palissot. — Voyons sa vision, répondit la Marquise, elle est aussi vraie que plaisante ; mais pour les ouvrages de cet infâme barbouilleur, ils ressemblent à ses mœurs. — En ce cas, repartit le Colporteur, je vais les reléguer dans mon magasin léthargique.
— « Ou'as-tu encore de plaisant, demanda le Chevalier? — Puisque vous voulez tout voir, répondit Brochure, jettez les yeux sur ce frontispice, et jugez, par le titre de cet ouvrage, du plaisir que la lecture doit vous en promettre. »
La Marquise, piquée de cette curiosité qu'on pardonne à son sexe, ouvrit le livre nouveau, et y lut ces mots :
« Recueil d'estampes choisies contenant les Portraits des Rois, Princes, Ministres, Courtisanes, Auteurs, Acteurs et Comédiennes célèbres, avec des vers au bas, analogues à leur Caractère. »
« Ceci pourroit être bon, » dit Mme de Sarmé, à ces
(i) Jean-Jacques Le Franc de Pompignan (i 700-1 78.4), de l'Académie française.
mots elle ouvrit ce Recueil qu'elle parcourt avec un plaisir malin, qui ne surprit point le Chevalier ; il devoit aimer un caractère qui étoit le sien.
Le premier portrait qui s'offrit aux regards de la Marquise, fut celui de Voltaire; on lisoit au bas ce vers, tiré de la tragédie de Marianne :
J'ai des adorateurs, et n'ai pas un ami.
Celui de la Gaussin suivait (i) : sa figure marquoit une vieille dont la voix rauque étonnoit; on voyait au-dessus ces vers qu'Orosmane prononce dans Zaïre :
Est-ce là cette voix
Dont les sons enchanteurs m'ont séduit tant de fois ?
Comme tout étoit mêlé dans ce Recueil, les héros s'y trouvoient souvent confondus avec les histrions, et il n'étoit pas surprenant de voir le portrait d'un grand nomme à côté de celui d'une petite femme : l'Image du Roi de Prusse frapoit le spectateur; on voyoit cette inscription au bas :
Il sait vaincre à la fois et chanter ses victoires.
Le Portrait du célèbre Piron venoit immédiatement : les deux vers qui étoient au dessus, étaient de lui :
Cy gist qui ne fut rien, Pas même Académicien.
On lisoit au bas de celui de la petite Michû, dite Cameli, actrice du théâtre de Bruxelles, ce vers de Zaïre :
Tranquille dans le crime, et fausse avec douceur.
Le Maréchal D*** y étoit représenté, fixant sa montre, et disant ce mot :
J'attends .
(1) Jeanne-Catherine Gossem, dite Gaussin, de la Comédie-Française. Voyez plus loin, pp. 69 et 202.
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Le Prince A** de P. y étoit peint, regardant sa pendule ; ces mots étoient au dessous :
Il ne viendra pas.
Le marquis de Ximènes (i) écrivoit sur une table où ses deux tragédies étoient posées; on lisoit au bas du portrait cette épigramme imitée de Boileau :
Après Epicaris
les ris; Après Amalazonte (2),
la honte.
Mademoiselle Clairon (3), si célèbre par son jeu et par la lubricité de ses passions, y étoit peinte en Phèdre; elle sembloit prononcer ce vers de Racine, qui convient si bien à l'emportement de ses désirs, toujours satisfaits et toujours renaissans :
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée.
Le Portrait du nommé G***, Directeur expirant du spectacle mal ordonné de Bruxelles, étoit à côté de celuici, avec ces quatre vers qui font allusion à sa femme qui court le monde, à sa maîtresse qui l'a couru, et à un chirurgien habile, dont l'art bien-faisant peut-être utile à tous trois, en cas de réunion :
Dans ces yeux insolens, qui font frémir l'amour, On voit un infâme A"* (4) Qui des bras de la Nonancourt, Va chercher chez Bouquet (5) un secours salutaire.
(1) Augustin-Louis, marquis de Ximènes (prononcez Chimènes), né à Paris, le 28 février 1726, mort en 181 7. Aide de camp du maréchal de Saxe, il quitta le service pour la galanterie et la littérature légère.
(2) Epicaris et Amalazonte sont deux pièces de ce Marquis. (Note de Chevrier.)
(3) Claire-Josèphe Lerys de La Tude - Clairon, née le 27 janvier 1723, à Condé-sur-Escaut, morte à Paris, le 3i janvier i8o3.
(4) Lisez : adultère.
(5) Chirurgien.
Racine le fils, que M. de Voltaire appelait le petit-fils d'un grand Père, y paroissoit tenant en main la Tragédie de Phèdre de son Père, et lisant ce vers qui est dans le rôle d'Hippolite :
Et moi fils inconnu d'un si glorieux Père. Le squelette de Palissot venoit ensuite ; il étoit peint dans le jardin des Tuileries, vendant lui-même sa Comédie des Philosophes. On lisoit au bas ces quatre vers si vrais :
Tel fut l'Athénien profane, Qui, las de vivre dans l'oubli, Brûla, pour qu'on parlât de lui, Le temple sacré de Diane.
Celui de son émule, l'illustre Fréron (i), suivoit immédiatement avec ce seul vers si analogie au caractère du personnage :
S'il étoit honnête homme il ne seroit plus rien.
On voyoit après les effigies de ces deux fripiers d'écrits, le Portrait de M. Helvétius (2), tenant à la main son livre De l'Esprit, et ce vers au bas :
Mais, à force d'esprit, tout lui parut matière. On s'arrêtoit ensuite sur l'Abbé Trublet (3) comptant ses jettons académiques (4), et disant avec enthousiasme :
Depuis vingt ans je cours après cette monnoie; Depuis vingt ans sur moi chacun crioit haro. Je suis dans ce grand jour au comble de ma joie, Et dans Quarante enfin je forme le Zéro.
Gresset, prôné trop tôt, paroissoit à son tour abjurant
(1) Elie-Catherine Fréron (1719-1776), le fondateur de Y Année littéraire.
(2) Claude-Adrien Helvétius (1715-1771).
(3) Nicolas-Charles-Joseph Trublet (1697-1770), trésorier de l'église de Nantes, archidiacre de Saint-Malo. Il avait été reçu à l'Académie française le i3 avril
(4) On donne à l'Académie françoise un jetton valant 40 s. à tous les Académiciens présens ; de là vient qu'on appelle les beaux esprits de la trempe du Diacre Trublet, des Jettoniers. (Note de Chevrier.)
le théâtre entre les mains de l'Evêque d'Amiens ; ces deux vers étoient au bas du Portrait :
L'orgueil seul m'a rendu dévot, Et la dévotion de moi va faire un sot.
La Marquise, transportée de toutes les vérités méchantes qu'elle voyoit au dessous de ces Estampes, continuoit à parcourir le Recueil avec un plaisir malin. « Ah, ah ! voici un sous-Ministre au col apoplectique, et à l'embonpoint financier : voyons ce qu'on en dit :
Son soin le plus pressant...
« Oh, ma foi cela est trop fort : quoique cet homme ait passé de la boutique de son père au rang- subordonné qu'il occupe depuis un an, ses insomnies méritoient plus d'égards, et on ne se levé pas pour rien avant le lever du soleil. — Finissons donc, mais que vois-je ici en Abbé, dit le Chevalier? bon! c'est ce trop fameux P. Norbert, qui de rien est devenu presque quelque chose, c'est-àdire, Capucin; de Capucin Tapissier, et de Tapissier Abbé. — La petite fortune de cet Ex-religieux ne me surprend point, reprit Mme de Sarmé : j'ai eu autrefois à mon service un garçon Tapissier, qu'on appelait Germon, je l'employois à placer un miroir où la fantaisie m'en prenoit; il me quitta, parce que je ne voulus point qu'il épousât une de mes femmes : mon refus fit son bonheur, car j'ai lu dans les Gazettes que ce Germon est devenu un personnage intéressant; il est Gouverneur, Concierge ou Porte-clefs de deux ou trois châteaux; et, semblable à tous les parvenus, il ne se sert de son crédit que pour s'enrichir et nuire à tous les honnêtes gens qu'il décrie dans l'esprit de son maître, Prince généreux et bienfaisant, incapable de commettre une injustice, mais sujet à être trompé comme tous les Souverains qui ne peuvent avoir tout par eux-mêmes. — Laissons ce valet, Madame,
et voyons ce qu'on lit au bas de l'effigie du Père Norbert.
Enfant de l'Ordre Séraphique,
Le destin me fit Anglican (i), Pour la seconde fois je deviens catholique, Encore une disgrâce, et je prens le Turban.
« Le pauvre diable a raison, répondit le Chevalier, en se faisant Turc. Que lui arrivera-t-il ? c'est un chapeau qu'il changera contre un bonnet de nuit. — Ah ! écoutons maintenant Brochure, reprit la Marquise. — Encore une minute, madame, repartit le Chevalier, je tiens ici un personnage amphibie qu'il faut connoitre. — Pouvezvous donc vous y méprendre, dit le Colporteur; ne voyez-vous pas que cet homme, moitié Capucin, moitié Séculier, est le fameux Maubert de Gouvest (2), dont je me réserve de nous présenter l'histoire dans peu de tems ; ce ne sera point une rapsodie telle que celle que l'ex-Franciscain Champflour a publiée il y a deux ans ; ce sera un morceau fait par main de maître, et rédigé sur des Mémoires authentiques fournis par plus d'une Couronne, et sur le témoignage irréprochable de plusieurs honnêtes gens qui ont vu ce Brigand, politique à
(1) Ce Père Norbert, dont la vie très-intéressante est actuellement sous presse, vivoit à Londres, il y a près de 10 ans, avec une femme et des enfants; toute la famille suivoit le culte anglican. {Note de Chevrier.) On sait que l'histoire de ce personnage singulier a été écrite par Chevrier. Voyez : La Vie du fameux Père Norbert, ex-capucin, connu aujourd'hui sous le nom de l'abbé Platel, par fauteur du Colporteur. A Londres, chez Jean Nourse, 1763, in-12. Pierre Parisot, plus connu sous le nom de P. Norbert, capucin de Lorraine, fameux par ses démêlés avec les jésuites, naquit en 1697 à Bar-le-Duc, et mourut, en 1769, dans un village situé près de Commercy.
(2) Jean-Henri Maubert de Gouvest, successivement capucin, officier d'artillerie, franciscain, comédien et gazetier. Né à Rouen, en 1721, il mourut à Altona, en 1761. On lui doit un grand nombre d'écrits empreints pour la plupart d'un caractère satirique. Nous citerons : Testament politique du cardinal Alberoni, par le comte de R. B. M. (Lausanne, 1753, in-12); L'Ami de la fortune, ou Mémoires du marquis de S. A. (ibid., 17^, 2 vol. in-12); Histoire politique du siècle (ibid., 1754, 2 vol. in-12); Le Temps perdu, ou les Écoles publiques (Amsterdam, 176a, in-8°) ; Testament politique du chevalier de Walpole [Ibid., 1767, 2 vol. in-12) ; Lettres du chevalier de Talbot {ibid., 17O8. 2 vol. in-12). Chevrier a fait paraître, en 17G1, une Vie de Maubert de Gouvest. C'est un récit généralement dépourvu d'indulgence.
Rouen, en Saxe, en Italie, en Suisse, en Hollande, à Bruxelles, où il a escamoté la considération du Ministre, et l'argent de l'Impératrice-Reine ; à Liège, à Cologne, et enfin à Francfort, où il épie quelques occasions de tromper la Régence, l'Empereur ou les François. — Je connois ce malheureux, répliqua le Chevalier, il finira comme le Danube, par n'être pas Chrétien : mais lisons les deux vers qui sont au bas de son effigie patibulaire, ils paroissent imités de ceux qu'on trouve dans la Henriade à l'occasion du Capucin Joyeuse. — Lisez donc, dit la Marquise, qui étoit impatiente d'entendre M. Brochure. — Point d'humeur, reprit le Chevalier, les voici :
Vicieux, Pénitent, Vagabond, Solitaire, Il a quitté deux fois la besace et la haire.
« Je garderai ce Recueil, dit la Marquise au Colporteur : mais qui vient ici nous interrompre ? — C'est votre chocolat, Madame, répondit Justine. — Le Chevalier, reprit Mme de Sarmé (en souriant ironiquement) n'en a pas besoin aujourd'hui. — Ah, souffrez, répartit-il, que j'en prenne au moins pour demain. — M. le Chevalier est homme de précaution », dit Justine qui le connoissoit un peu ; car c'est le droit de ces filles d'essayer les prémices de ceux qui fixent le goût de leurs Maîtresses. Chacun prit du chocolat, la femme de chambre sortit, et Brochure ayant tiré son agenda, demanda à la Marquise par où elle vouloit qu'il commençât. « Par la Cour, reprit Mme de Sarmé. — Vous ne pouviez mieux vous adresser, répliqua cet homme, depuis dix ans je suis Colporteur de Versailles, et l'on ne connoît que moi, depuis Y Œil de Bœuf, jusqu'au Grand Commun (i).
(i) L'Œil de Bœuf, ainsi nommé, parce qu'il y a dans cette chambre un jour enfoncé qui imite cette forme, est une pièce qui est entre la galerie et l'appartement du Roi. Ceux qui n'ont point leurs entrées attendent-là que S. M. passe, et font les importans aux yeux des Provinciaux embarrassés. Le Grand Commun est un vaste bâtiment où logent et mangent les commençaux subalternes de la maison. {Note de Chevrier.)
« Vous connoissez peut-être Belise, Madame, continua Brochure. — Elle est dévote, repartit la Marquise. — Rien moins que cela, et son Chirurgien vous assureroit le contraire. — Son Chirurgien ! Ah, ah ! voici du délicat ; écoutons, point d'indécence au moins M. Brochure, reprit Mme de Sarmé. — Grâces à l'usage, répliqua le Colporteur, il n'y en a plus dans cette maladie, et l'on peut aujourd'hui demander sans scandale comment va votre Rhume, comme on demande comment va votre Fièvre. Le tems adoucit tout, et ce qui étoit une horreur, lors de la découverte de l'Amérique, est devenu de nos jours un accident auquel tous les honnêtes gens sont sujets. — Vous parlez d'or, M. Brochure, dit le Chevalier; mais revenons à Belise. — Eh bien, Belise, reprit le Colporteur, m'a payé assez mal des services que je lui ai rendus, pour que je ne sois point obligé de lui garder le secret.
« Vous connoissez sa naissance; Nièce d'un homme en crédit alors, elle épousa un jeune guerrier qui joignoit une figure élégante à beaucoup d'esprit. Les services de son père lui firent bientôt franchir la carrière, et au sortir des Jésuites, où la chronique prétend qu'il laissa des regrets, il eut un des plus beaux Régimens de France. L'Italie vit ses premières armes. Belise à la veille de se voir séparée de son jeune époux, fondit en larmes. Le Comte marié depuis huit jours, oublia sa femme pour ne songer qu'à la gloire. Il partit; Belise inconsolable ne voulut pas vivre ; elle joua les grands sentimens, demanda du poison ; ses femmes lui apportèrent du vin d'Alicante, elle le but, et vécut.
« Les absens ont tort. Tandis que le Comte faisoit la guerre aux Corses, Belise cherchoit à se consoler, et grâces à ses charmes, elle n'attendit pas long-tems. L'ordre de succession de ses Amans seroit trop long à
vous rapporter; elle essaya tout, moins par libertinage* que par une inconstance de goût assez naturelle aux femmes de la Cour; Prélats musqués, Abbés austères, importans à la mode, Acteurs, Chanteurs, Moines : et comme ses désirs ne faisoient acception de personne, elle ne dédaigna même pas de jetter le mouchoir sur la livrée. Belise vécut deux ans dans cet état de dissipation, que les femmes ont l'impudence d'appeler coquetterie d'esprit, et à qui je donnerois un autre nom, si j'aimois à dire tout. Le Poëte Roi (i), et plusieurs autres chansonniers célèbres, que Belise avoit rebutés, parce qu'elle ne leur trouvoit que de l'esprit, s'avisèrent de la chanter. La Comtesse, piquée de voir ses aventures mises en Vaudevilles, réfléchit sur elle-même, et projetta, dans les premiers transports de sa fureur, d'entrer dans la Réforme. « Deux grands yeux bleus, un teint de lis et de rose, une bouche vermeille, une gorge d'albâtre, qui invitoit à la volupté, une taille élégante, dix-neuf ans, et qui pis est, beaucoup de tempérament... que d'obstacles à la réforme ! Belise avoit beau réfléchir sur l'indécence de sa conduite passée, elle se reprochoit en vain l'avilissement de ses goûts, elle rougissoit en vain devant son cocher : rien ne pouvoit lui laisser long-tems l'idée de la retraite. Ah, que les honnêtes femmes doivent être malheureuses, s'écria-t-elle en sortant de ses réflexions! Ces mots en disent assez, et vous jugez bien que la Comtesse reprit son premier train de vie. Il est vrai qu'éclairée par le passé, elle mit plus de politique dans sa conduite, et qu'à l'avenir elle aima mieux s'exposer au désagrément de trouver des hommes anéantis, que de refuser aucun des auteurs qui venoient l'excéder par des propos présomptueux qu'ils n'étoient point en état de soutenir; car
(i) Pierre-Charles Roy (1G83-17O4).
Messieurs les beaux esprits, d'ailleurs fort estimables, Ont très-peu de talent pour former leurs semblables.
« Belise devenue, par sa complaisance, l'idole du Parnasse, essuya toutes les Dédicaces, les Madrigaux et les couplets à Témire, dont l'essaim innocent de Poëteraux de Paris venoit chaque jour payer ses faveurs. La Comtesse, excédée de plaisir et d'esprit, prit le parti d'aller passer la belle saison dans une Campagne solitaire, où elle comptoit n'avoir avec elle que ses femmes et un jeune Abbé qu'elle avoit pris pour l'aider dans ses lectures.
« Le projet de Belise fut exécuté sur le champ; soit vuide dans le cœur, soit satiété des plaisirs, soit une lueur de raison, la Comtesse partit sans regretter Paris. On étoit alors dans les beaux jours du mois de Mai; la nature animée respiroit par-tout la volupté : Belise alloitelle s'enfoncer dans un bosquet, pour y rêver sur les douceurs de la solitude, elle appercevoit, sans les chercher, deux jeunes moineaux, qui du plaisir passoientaux caresses, et des caresses revoloient aux plaisirs. Ah, Paris! Paris! s'écria-t-elle, en voyant ce spectacle qui fait aisément des impressions sur un cœur tendre. L'Abbé méditoit aux pieds d'un arbre sur le livre de la Nature, ouvrage qui honore l'être suprême et n'humilie point les hommes. Malgré la profondeur des réflexions où ce livre l'entraînoit, les soupirs de la Comtesse l'arrachèrent à ses méditations, et se levant tout éperdu, il alla se jetter aux genoux de Belise qui avoit toujours les regards fixés sur les moineaux. L'attitude de l'Abbé surprit la Comtesse ; elle lui ordonna de se lever en l'accablant de tous les noms que mérite un domestique téméraire. Mon maudit Abbé connoissoit mieux Ovide que son bréviaire; il insista, et ayant insolemment permis à ses mains de manquer de
2b LE COLPORTEUR
respect à Belise, il ne se releva que pour lui faire connoître plus efficacement le plaisir que les deux moineaux goûtoient entr'eux. La Comtesse s'emporta de plus belle ; mais l'Abbé, loin d'implorer sa grâce, se mit dans le cas de mériter de nouvelles injures. Gomme il étoit en train d'être insolent, et que Belise était d'humeur de quereller, elle le gronda jusqu'à quatre fois. L'Abbé, sensible alors aux choses désobligeantes qu'on lui disoit, demanda grâce, et je présume que la Comtesse ne lui pardonna qu'avec peine. Les réflexions de la nuit ramenèrent Belise à elle-même, et se soumettant pour jamais à sa destinée, elle retourna le lendemain à Paris, chassa l'Abbé dont l'esprit ne lui avoit plu que médiocrement, et rentra dans le monde comme une victime que le sort avoit condamnée à y être immolée.
« La Comtesse s'étant trouvée dans un souper fin, où elle périssoit d'ennui, ainsi que tous les convives, feignit une migraine horrible pour avoir l'occasion de sortir, et demanda ses gens, il n'étoit que deux heures du matin, personne ne paroissoit. Le Marquis de Sarzanne, qui devoit toutes ses bonnes fortunes à son cocher, avoit toujours soin d'avoir avec lui cet homme intelligent; il offrit sa voiture à Belise qui l'accepta, d'autant plus volontiers qu'elle ne connoissoit point le Marquis. A peine fut-elle dans la voiture, que Sarzanne, sans s'informer de l'état de la migraine à laquelle il parut qu'il ne croyoit point, fit des propositions à la Comtesse qui hésita. Une femme qui balance dans une pareille position, n'attend que l'instant de se rendre. Le Marquis s'en apperçut, et voulant prévenir la réponse de Belise, il commença à se débarrasser de son chapeau. La Comtesse qui vit où cette démarche alloit conduire Sarzanne, voulut l'arrêter, en lui disant qu'elle devoit être à deux pas de chez elle. « Il est vrai, Madame, que vous n'êtes point
fort éloignée de votre hôtel, mais, grâces à l'art de mon cocher, nous n'y serons pas arrivés avant un bon quart d'heure, et vous devez sentir qu'il faut beaucoup moins de tems... — Encore un coup, s'écria Belise, vous n'y pensez pas, Monsieur, je vois déjà ma porte, et avant deux minutes je suis chez moi. — Cela pourroit être, Madame, répartit le Marquis ; si vous aviez affaire à un cocher ordinaire, à un de ces ignorans qui ne connût point la marche nocturne; mais voyez de grâce l'allure de ces chevaux, et comment mon cocher, en leur faisant faire la manœuvre du Zigzag, adoucit le mouvement de la voiture, et retarde la marche qu'il semble presser. — Oh pour le coup, dit la Comtesse, voilà un de ces rafinemens auxquels je ne m'attendois pas, et je vous avouerai que... » Belise balbutia alors, et le Marquis reprenant son chapeau, lui dit : « — Madame, vous êtes chez vous. » La Comtesse ne revint point de son étonnement, elle voulut engager Sarzanne à entrer, mais il s'excusa sur l'obligation où il étoit de reconduire d'autres Dames. Belise passa une nuit douce ; tel est l'effet du destin ; un plaisir vif précède toujours un grand mal. La Comtesse à son réveil s'examina, et ses découvertes la frappèrent. « Le Marquis s'écria-t-elle, seroit-il assez mal-honnête homme ! ah ciel! en quel état suis-je? hola, quelqu'un. » J'entrai dans le moment même, continua l'éloquent M. Brochure; et comme j'avois été utile à Mme la Comtesse dans des occasions plus délicates encore, elle ne me laissa point douter de son petit accident. Je portai un billet de sa part au Marquis de Sarzanne; celui-ci vint s'expliquer avec la Comtesse, et s'excusant de bonne foi de l'ignorance où il étoit de sa situation, il s'en plaignit à la Deschamps de l'Opéra, qui rejetta ce malheur sur un Ministre étranger, lequel l'attribua à la femme d'un Fermier Général; celle-ci imputa la cause de cette indisposition à
28 LE COLPORTF.I H
un Guidon des Mousquetaires, qui soutint qu'elle venoit d'une Epiciere du quartier, qui jura que depuis six mois elle ne parloit qu'au Frère quêteur des Capucins; ce religieux s'en prit vivement à la Duchesse de ***, laquelle protesta qu'elle ne recevoit chez elle qu'un Abbé Portugais, qui avoua qu'il avoit eu une conversation fort tendre avec Mlle Brillant de la Comédie Françoise (i); l'Actrice, pour se disculper, jetta sa faute sur le Marquis de C... mais comme ce Seigneur avait été tué à Rosback, les recherches n'allèrent pas plus loin, et la Généalogie de la maladie, dont Belise venoit d'être frappée, demeura imparfaite. C'est ainsi que des titres consumés dans une incendie privent souvent des héritiers légitimes de l'avantage de connoître leur souche.
« La Comtesse alarmée de son état, ne songea qu'au moyen de s'en tirer. Les premières précautions alloient être prises, lorsqu'elle reçut de Lyon une lettre de son mari qui l'informoit que dans quatre jours il seroit à Paris : « Ah, quel fâcheux contre-temps, s'écria-t-elle, et comment me tirerai-je de ce pas! Le Comte m'estime, mais il est né violent, et je suis perdue s'il s'apperçoit de ma situation; s'il s'apperçoit de ma situation? Eh, comment pouvoir la lui cacher? Comment me dérober à ses caresses ! Affecter une migraine, des vapeurs, une fièvre? Ces maladies feintes ne sont bonnes que pour deux ou trois jours : que devenir? La mort seule peut me tirer de ce cruel embarras ! » Sarzanne entra dans le moment ; la situation de la Comtesse le toucha, mais son imagination fertile en expédiens, lui suggéra bientôt un moyen qui la tira d'affaire. « Je connois assez le Comte, dit le Marquis, pour aller au devant de lui : j'aurai dans mon car-
(i) On parlera d'elle à la fin de cet Ouvrage édifiant. (Xute de Chevrier.)
rosse la Lachanterie (i), la petite Chaumard (2), et une autre vestale de l'Opéra : ces créatures, agaçantes de leur naturel, ne manqueront point de faire à votre mari des prévenances auxquelles il ne pourra résister; il passera dans un Cabinet voisin, il y aura un canapé; et, malgré la santé de ces Filles bien constatée par Pibrac et Morand, la perle de nos Chirurgiens, il faudra qu'il tienne de l'une d'elles la maladie dont vous l'affligerez ce soir. — L'idée est excellente, dit Belise, et vous méritez que je vous pardonne en faveur du conseil. »
a Le Marquis ayant fait toutes les dispositions conséquentes à cet arrangement, monta en carrosse avec ses trois divinités qui, pleines d'une santé rare dans leur état, alloient porter un poison factice dans le sang- du pauvre Comte. On se rencontra à Essone. Quoique le Comte fût enchanté de l'attention du Marquis, il songea moins à l'en remercier, qu'à faire sa cour aux trois Nymphes du Mag-asin de l'Académie Royale de Musique; mais comme il portoit l'équité jusques dans ses désordres, et que d'ailleurs il n'auroit pu donner la préférence à l'une de ces filles sans faire injustice aux deux autres, il voulut assez plaisamment que le sort décidât de ses plaisirs : on fit venir des dez, et la chance tomba sur la Lani (3); c'est précisément celle que j'ai oublié de nommer. L'entretien fut long-, et probablement fort tendre; le Comte en désordre, et la Lani échevelée, furent
(1) Marie-Louise Guenon de la Chanterie, fille de François Guenon de la Chanterie, commissaire des vaisseaux du roi, née vers 1733. Elle débuta à l'Opéra en 1749. Elle fut la maîtrese de M. de Mongeron, receveur g-énéral des finances. Les rapports de police nous la montrent comme une actrice fort libertine.
(2) MUe Chaumard, danseuse dans les ballets de l'Opéra, maîtresse du comte d'Houdetot, le mari de l'amie de J.-J. Rousseau.
(3) Louise-Madeleine Lany, sœur de Jean-Barthélemy Lany, maître des ballets de l'Opéra. Née vers 1733, elle débuta en 1743, se retira de la scène vers 1767 et mourut en 1777. En 1764, elle avait épousé Nicolas Gélin, chanteur de l'Opéra.
des témoins parlans de la scène qui venoit de se passer. Belise, maigre ses inquiétudes, rioit en secret du piège qu'on tendait à son mari, lorsque celui-ci, sortant de sa Chaise, se jetta dans ses bras. De ces premiers momens affectueux et passionnés, on passa à la table, et de la table au lit; rien ne doit scandaliser ici le lecteur austère ; un mari, malgré la singularité du fait, peut quelquefois coucher avec sa femme. Le Comte, qui avoit réparé les dépenses qu'il avoit faites à Essone, par une grande consommation de pistaches ambrées, et d'autres drogues artificielles, qui ne font honneur ni à la modération des femmes, ni à la complexion des hommes, fut très-empressé auprès de Belise : on joua de part et d'autre l'amour, les tendres soupirs et les doux évanouissemens. Le lendemain se passa, de la part du Comte, en devoirs et en visites de bienséance; la nuit vint, et Belise se trouva entre les bras de son mari. J'osai, remarqua le Colporteur en s'interrompant, lui conseiller de parler alors; elle me crut, et voici ce qui arriva.
« La Comtesse passa toute éplorée dans le Cabinet de jour de son mari, elle le trouva enseveli dans une rêverie profonde; l'aspect de Belise le démonta, et ne sçachant trop comment il pourroit se débarrasser d'elle, il lui montra des plans des projets de Tactique et des mémoires, d'où dépendoit, disoit-il modestement, le destin de l'État. « L'État ne m'est rien, s'écria Belise en pleurs, et je ne suis pas assez stupide pour lui préférer mon honneur et mes jours. Avez-vous pu, sans rougir, me réduire à la triste situation où je suis. — Que voulezvous dire, Madame? repartit le Comte d'un ton d'étonnement affecté. — Ce que je veux dire, Monsieur, répliqua Belise, ce que je veux dire? ah! pouvez-vous l'ignorer, et deviez-vous traiter ainsi une épouse qui vous adore, et qui, depuis trois ans, livrée aux pleurs les plus
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amers, a compté pour perdus tous les momens qu'elle n'a point passés avec vous? — Ah! pardon, mille fois pardon, adorable Belise, s'écria le Comte en se jettant aux genoux de sa femme ; un ami vient au devant de moi avec une fille aimable, elle m'agace, et trois ans de retenue ont été démentis par l'erreur d'un instant. — Quoi ! reprit la Comtesse, aux portes de Paris, et au moment de me revoir, vous allez vous jetter imprudemment entre les bras d'une créature. Ah, Comte! Qu'il faut vous aimer pour vous pardonner des écarts aussi afreux ! — Oubliez tout, ma cher Belise, répliqua le Comte, et soyez persuadée que la tendresse la plus vive réparera une faute dont vous me voyez confus. — Levezvous », lui dit la Comtesse, en lui tendant une main qu'il baisa mille fois. Et comme cette digne femme voulut être généreuse jusqu'au bout, il fut convenu qu'il ne seroit plus question de cette fatale aventure, et que chacun d'eux de son côté prendroit dans le secret toutes les précautions qui pourroient lui en faire perdre le souvenir. La Comtesse, qui connoissoit la variété de mes talens, me confia la santé de son mari, et un Chirurgien habile eut soin de la sienne. Après un mois nous mîmes l'un et l'autre, ces deux époux, dans le cas de se réunir, et tout le monde fut content, nous autres d'avoir g*ag*né de l'argent, le Marquis de Sarzanne d'avoir réparé ses torts, Belise d'en avoir imposé aussi finement au Comte, et celui-ci de retrouver une femme tendre et indulgente qui lui fit abjurer pour jamais l'Opéra et ses innocentes Vestales. Ce dernier parti ne nuisit point aux affaires, car une explication avec la Lani auroit pu dérang-er toutes nos mesures, supposé, comme cela peut arriver quelquefois, que la santé de cette Danseuse n'ait pas été suspecte, on le croyoit d'autant plus qu'elle n'avoit pas encore eu le Comte de ***, Gentilhomme Piémontois, que
l'école avide de S. Corne n'a vu partir de Paris qu'à regret. »
« Il faut convenir, dit le Chevalier, que cette aventure est admirable, et que Brochure parle comme les livres qu'il vend. — Vous avez donc, reprit Mme de Sarmé, connu le Comte de **\ — On ne peut davantage, Madame la Marquise, répondit le Colporteur ; j'ai servi long-temps le mari et la femme, sans que l'un se doutât des services que je rendois à l'autre : mais comme ils me payoient tous deux fort mal, je m'avisai de leur jouer un bon tour : je les fis, pour me venger, coucher l'un avec l'autre en bonne fortune. Eh, comment cela, répartit le Chevalier? — Par l'effet de mon art, répliqua gravement M. Brochure.
« Le Comte de ***, dont la fortune ne consistoit alors qu'en espérances, étoit venu à Paris pour y chercher une héritière. Il avoit un grand nom auquel il joig-noit de l'esprit et le talent d'en imposer. Mlle de V***, qui vivoit sous la tutelle d'un Oncle qui l'avoit mise en couvent, c'est-à-dire, à une école où l'on apprend bientôt qu'on est née pour un mari; cette jeune personne entra dans le monde, vit le Comte de ***, et tous deux se plurent sans s'étudier trop. Le mariage suivit de prêt la première déclaration. Le Comte, qui avoit épuisé presque tous les plaisirs de Paris, et qui craignoit avec trop déraison que sa femme voulût, ainsi que lui, parcourir le monde, prit le parti de retourner en Piémont, où la destinée avoit dit qu'il verroit accomplir son horoscope. La jeune Comtesse fut à peine arrivée, que tous les vœux des courtisans lui furent adressés, elle les écouta tous, en rendit quelquesuns heureux, et fit le désespoir du Comte qui avoit le malheur d'être jaloux. Le peu de précautions que M"10 de */* prenoit dans les infidélités qu'elle faisoit, porta le Comte à des excès qui étonneroient ailleurs que