ARTICLE VII
et dernier.
Et comme il convient que je fasse respecter le nom que je vais porter, je m'en-
RÉPONSE
Soit, mais cette retraite momentanée me paroît bien inutile; au reste un mari
gage de passer six mois, à de 1200 livres n'a pas trop
commencer dès demain, la voie de représentation;
dans une maison religieuse ainsi tout comme il vous
où je prendrai un air de plaira, décence convenable à mon nouvel état.
Fait à Paris le 22 octo- Fait à Paris le 22 octobre 1755. bre 1755.
signé. signé.
Defresne. Le Marquis de Fleuri.
« Ce que je viens de rapporter est on ne peut pas plus exact; le mariage suivit ces préliminaires qui furent observés dans tous leurs points. Mlle Defresne prit le nom et les armes du Marquis de Fleuri, sa fille l'imita, l'aîné des garçons qui était au collège de Clermont, quand les Jésuites existoient à Paris, porte le nom de Marquis, le second a pris le titre de Vicomte, et le troisième celui de Chevalier. Tout Paris attestera un fait qu'à peine il a cru. Le Père putatif de cette Arlequinade mourut huit mois après qu'il eut vendu son nom à la Defresne qui, tirant vanité de cet événement, drapa comme une Duchesse.
« La Marquise de Fleuri qui a presque autant de caprices que de passions, s'amouracha, au sortir du couvent, de deux mousquetaires; mais comme elle ne leur trouva que de la figure, elle remplaça l'un par l'autre, et finit par les congédier tous deux, pour leur substituer M. de "**, premier Valet de Chambre du Roi (1), homme aimable et utile à la fois. Mais il avoit le défaut de vouloir de la constance, et de ne point aimer l'ambre.
(1) Jean Benjamin de la Borde, premier valet de chambre de Louis XV. Né en 1734, il périt sur l'échafaud révolutionnaire en 1794- On a de lui plusieurs ouvrages, entre autres, un magnifique recueil de chansons mises cm musique.
La Marquise ne pouvoit vivre sans coquetterie et sans odeur, et ces deux goûts, quoique très-pardonnables à toutes les femmes, éloignèrent M. de ***. La guerre arriva; le François, si frivole et si méprisable à Paris, devient estimable au moment où la gloire l'appelle à l'armée. Toute la jeunesse éloignée de la capitale, fit place aux Financiers et aux Abbés, je ne parle pas des Auteurs, parce qu'ils sont toujours en sous-ordre chez les Filles. La Marquise de Fleuri, qui touche sa quarante et unième année, vit aujourd'hui dans l'espoir, et elle attend la paix avec autant d'impatience qu'un Marchand de la rue St. Honoré. D'Arnaud continue à lui faire des petits vers innocens, mais tout cela se borne au triste gigot et à la compote. La Vaisselle d'argent, dont la Marquise est défaite en bonne citoyenne, ne lui permet plus d'envoyer des jattes chez l'usurier (i). »
— Gomment cette Marquise d'impression bizarre, dit Madame de Sarmé, a envoyé aussi à la monnoie? — Et d'où venez-vous, Marquise? reprit le Chevalier; si vous aviez lu les bulletins qui ont embelli pendant si longtems les Me rcures de France et l'admirable Gazette de Bruxelles, ouvrage sublime, auquel l'ex-capucin Norbert, le politique Maubert a donné la naissance, vous auriez vu que la petite Deschamps de l'Opéra (2) avoit envoyé à la Monnoie le produit de deux années de veilles, de douleurs et de plaisirs. — Il est vrai, répartit Mrae de Sarmé, qu'on a parlé de cela dans le monde ; mais
(1) Elle mourut vers 1770, dans un état voisin de la misère, laissant deux fils capitaines dans l'armée.
(2) Marie-Jeanne Pages, danseuse, née vers 1730. Elle avait épousé, en 1747, Jean-Baptiste Bursé, dit Deschamps, acteur de l'Opéra. On sait qu'elle fut une des plus galantes actrices du xviii" siècle. Poursuivie par la police et enfermée dans les prisons de Lyon, elle parvint à s'évader et se retira à Avignon. Elle mourut vers 1770, dans une profonde misère. La plupart des faits cités par Chevrier se trouvent confirmés par le texte des rapports de police et les mémoires du temps.
comme toutes les actions de ces créatures ne me touchent gueres, cela m'a passé de la tête. — Ce que M. le Chevalier vient de remarquer, répliqua Brochure, est très-vrai, j'ai porté moi-même cette argenterie à la Monnoie, dans le carrosse d'un certain Ministre étranger, qui régnoit alors chez la danseuse. — Convenez donc, Chevalier, répondit la Marquise, que ce M. Brochure est un homme universel, il se trouve par-tout. — Ma vacation, Madame, reprit le Colporteur, me met à même de rendre des services à tous les honnêtes gens, et il est très-ordinaire de me voir le même jour passer de la toilette d'une Duchesse à celle d'une Actrice, et de sortir de la bibliothèque d'un Cardinal pour entrer dans le bureau d'un traitant. — Tu nous la bailles belle avec tes Bibliothèques, repartit le Chevalier; est-ce que les Cardinaux savent lire? — Eh, que dites-vous là, Monsieur, reprit Brochure d'un ton scandalisé, sachez qu'il y a des savans sous la pourpre : je les connois moi qui vous parle, et qui fais à chaque conclave le voyage de Rome. Quirini, Passionei, si renommés par leur érudition, n'étoient que des hommes lourds qui s'attachoient à de gros in-folio, sur lesquels ils prenoient plaisir à s'appesantir. J'ai d'autres pratiques que cela à Rome, et il y a tel Cardinal à qui je vends par année pour quatre mille francs de Romans. — De ces romans moraux sans doute? répliqua le Chevalier. — Un prince de l'Église Romaine ayant le droit de lire tout, et étant par la dignité de son caractère à l'abri du scandale et des impressions dangereuses, je ne me fais point de scrupule de lui vendre tout, persuadé que je serai bien payé, et que la Religion et les bonnes mœurs n'en souffriront pas.
— J'admire votre zèle, Monsieur Brochure, dit la Marquise; laissez dire le Chevalier naturellementpersifleur, et parlez-nous un peu de cette Deschamps. — Que vous en
dirai-je? Madame, répliqua le Colporteur; c'est un de ces minois de fantaisie qui a frappé ce que la France et les pays étrangers ont de plus grave; elle a plu sans agrémens réels à des hommes aimables, elle les a fixés sans esprit; enfin, c'est un prodige dont je vois beaucoup de femmes jalouses. — Y pensez-vous, Brochure, de parler ainsi, repartit la Marquise? — Il a raison, Madame, répondit le Chevalier, une maison superbement meublée, les plus beaux chevaux de Paris, cent mille écus de pierreries, une garde-robe de trente mille francs, une table exquise, et une cour brillante, je ne vois pas ce qu'une honnête femme pourroit désirer davantage. — De la réputation, Monsieur, de la réputation, reprit Mme de Sarmé. — Est-ce que par hazard vous y croiriez encore, Marquise, répondit le Chevalier? Il y a longtems qu'on est convenu que c'étoit un vieux préjugé dont il faut se débarrasser comme d'un vieil habit. — En vérité, Monsieur, répliqua Mme de Sarmé, je commence à croire que vous n'avez point de principes : quoi, vous regardez la réputation comme une chimère, mais cela ne se conçoit pas. — • Ma foi, Madame, repartit le Chevalier, je vois tant de Palissot qui ont la réputation de Voltaire, tant de petits espions qu'on prend pour des Chavigni(i), tant de Généraux médiocres qu'on compare à Turenne, tant de Cotins qu'on place au dessus de Flechier, tant de Romanciers qu'on estime plus que Fenelon, tant de plats Jésuites qu'on met à côté de Pascal, tant de misérables Journaux qu'on préfère à celui des sçavans, tant de Lekain qu'on élevé au dessus de du Fresne, tant de Laïs qu'on accueille avec plus d'empressement que des Lucrèce, tant de sots enfin qu'on recherche au préjudice des gens d'esprit, que ne croyant plus aux réputations,
(1) Fameux Négociateur. (Note de Chevrier.)
je n'en ambitionne aucune, et que je fais très-peu de cas de ceux qui en ont : il y a plus, je les regarde exactement comme des voleurs de grands chemins, qui se couvrent impunément des dépouilles des honnêtes gens. — Vous pouvez avoir raison à quelque chose près, répliqua la Marquise, mais convenez cependant que le destin d<k ces filles, dont vous nous croyez jalouses, est de mourir dans Popprobre. — Je demande pardon à Madame, si je Tinterromps, repartit le Colporteur, mais je suis de son avis. Voyez la Cartout (i) qui s'est retirée Doyenne des chœurs de l'Opéra; elle a soupe autrefois avec quatre Princes, qui depuis ont été Rois (2); elle a brillé, elle a fait des bons mots; un vieux laquais forme aujourd'hui toute sa compagnie; elle végète, et on lui rend au centuple les épigrammes qu'elle a faites contre l'Univers. Voyez la Fel (3) qui a fait de nos jours la gloire de l'Académie Royale de Musique, et dont les accens enchanteurs l'ont disputé pendant long-temps à la mélodie du Rossignol. Elle crut autrefois honorer un Souverain en le recevant entre ses bras : elle rendit fou le tendre Cahusac (4) qui vient de mourir dans les loges de Charenton ; et cette précieuse est aujourd'hui réduite à quêter un
(1) Maric-Claude-Nicole Cartou, ou Cartout. Ancienne chanteuse des chœurs, qui s'était fait un nom par ses aventures et par ses mots. Elle compt.-ùl, selon Grimm, le maréchal de Saxe parmi ses amants. Elle le suivit au camp de Muhlberg, en Saxe, où elle eut l'honneur de souper avec les deux rois, Auguste II de Pologne et Frédéric-Guillaume de Prusse, et les princes, leurs fils et leurs successeurs au trône. Par la suite, M»e Cartout revint en France et elle se relira de la scène en 1754. Elle mourut le 22 avril 1770. Voyez les Mémoires de liachaumont.
(2) Ce n'est point ici le soupe imaginaire de Candide à Venise, les quatre Princes Héréditaires avec qui la Cartout soupa, sont connus pour avoir fait cette partie ; et un d'eux, qui est le seul qui vit, règne encore aujourd'hui. {Note de Chevrier.)
(3) Marie Féel, née à Bordeaux, le 24 octobre 171 3, morte après 1789. Elle avait débuté sur la scène de l'Opéra, le 29 octobre 1734.
(4) Poëte lirique, jouissant de 8000 livres de rente, mort de chagrin de n'avoir pu épouser la Fel. (Note de Chevrier.) Louis de Cahusac mourut en 1759. Il laissait plusieurs tragédies, comédies et opéras et une Histoire de la danse ancienne et moderne. (La Haye, 1754, 3 vol. in-12.)
regard, ou à déshonorer son goût. Voyez Gaussin (i), elle a pu jetter jusqu'en 1740 le mouchoir à qui elle a voulu. Princes, Officiers de distinction, graves Présidens. sémillans Sénateurs, Auteurs célèbres, et ce qui vaut mieux, Fermiers Généraux, tout ce monde, aux Poètes près, a contribué à l'enrichir. Où aboutit toute cette fortune? La belle Gaussin est devenue molle, les années n'ont respecté que sa tête, l'énormité de sa taille a éloigné les soupirans, sans lui ôter les désirs. Qu'est-il arrivé? La belle Gaussin que les Princes ont aimée, que tous les grands Poètes ont chantée, dont la jeunesse la plus aimable de Paris a mendié servilement un coup d'œil, cette Actrice charmante finit par épouser un danseur Italien (2), qui n'a pour tout mérite que la complaisance vicieuse que les gens de sa nation et l'Esprit des Loix attachent moins à l'opprobre des sentimens qu'à la Nature du climat.
« Voyez la Chevalier (3), de l'Opéra ; riche par sa sagesse, qui lui avoit mérité des pensions, et par le produit de son talent, ou du moins de celui qu'on veut lui croire, on l'estimoit, parce qu'elle avoit résisté au Marquis de Las ***, né pour faire des conquêtes, et parce que, maniant la baguette des fées avec assez d'adresse, elle joue les furies et les méchantes femmes avec une vérité qui feroit tort à son caractère, si on cherchoit à l'approfon-
(1) Jean -Catherine Gossem, dite Gaussin, actrice de la Comédie-Française. Née en 1711, elle débuta le 28 avril 1731, quitta la scène le 19 mars 1763 et mourut le G juin 1767.
(2) Il se nommait Taolaïgo. II mourut le ier mars 1760. Voyez sur ce personnage la notice extraite de YAlmanach des yens d'esprit (p. 203 du présent ouvrage : Tavalégo).
(3) Marie-Jeanne Fesch, dite Chevalier, chanteuse de l'Opéra et associée dans le Concert spirituel des Tuileries ; née à Paris, le 12 septembre 1722. Elle débuta à l'Académie royale de musique vers 1740 et quitta la scène en 1766. Elle mourut après 1789. On trouvera quelques renseignements sur cette actrice dans les rapports de police. (Voyez : C. Piton, Paris sous Louis XV., t. IV, pp. 238-242.)
dir. Eh bien, cette Chevalier qui, dans tous les personnages qu'elle fait, élevé toujours gauchement les yeux vers le Ciel, les a abaissés plus gauchement encore sur la terre ; et deux sottises d'éclat lui ont fait perdre dans une minute l'estime qu'elle avoit travaillé à mériter pendant quarante ans; la première a été d'épouser Duhamel (i) qui avoit été à Gênes intendant honoraire du Maréchal de Richelieu, et duquel on pouvoit dire, en le voyant, ce que Lisimond dit du feint intendant du Glorieux,
suivant l'apparence
Cet homme n'a pas fait fortune à l'intendance.
« La seconde est de l'avoir mis à la porte pour lui substituer un amant (2) avec qui elle vit dans une publicité qui persuade à tout Paris que sa vie passée n'a été qu'une hypocrisie que l'orgueil étale pour attirer de la considération à une fille qui, par état, ne doit point être
« Voyez la Lionnois (3) une des premières danseuses du même théâtre; heureuse et riche pendant quinze ans, elle a mené une vie enviée de tout ce que la capitale renferme de femmes aimables; débarrassée de son mari que le Comte de Maurepas, Ministre d'État, chargé alors du détail de l'Opéra, chassa sous prétexte que le Sacrement n'étoit pas fait pour des gens de cette espèce, mot excellent qui prouve du moins qu'on a voulu rendre une seule fois le mariage respectable à Paris : rien enfin ne manquoit aux plaisirs de la Lionnois ; le Comte du *** la
(1) Elle avait épousé le sieur Duhamel le 12 juin 1768. C'était un assez vilain personnage, si l'on en croit la chronique du temps.
(2) Lagarde-Landivisiau, officier des mousquetaires gris.
(3) Marie-Françoise Rampon, dite Lyonnois, née le 18 mai 1728, à Strasbourg. Elle fit ses débuts vers 1740 et quitta le théâtre en 1767. On ignore la date de sa mort.
quitte avec toute l'honnêteté qu'on doit à une fille qu'on a estimée. Que fait ma danseuse? Elle passe des bras de l'homme le plus aimable dans celui d'un gagiste de l'Opéra, avec qui elle a fait la fortune de Ramponneau, en s'enivrant périodiquement deux fois le jour avec du vin à quatre sous le pot : les choses ont changé depuis pour elle : mais cela durera-t-il?
« Voyez la Beaumenard (i) ; personne ne peut en parler plus pertinemment que moi : la chronique me dit son père, mais dans ce siècle pervers la Nature est inconnue aux filles de spectacle ; et si elles ont des entrailles, ce n'est qu'au théâtre et sur un sofa. Quoi qu'il en soit, Gogo (2) (c'est le nom de mignardise que la Beaumenard portoit dans son enfance) n'avoit pas encore quatorze ans, que Monet, Directeur de l'Opéra Comique (3), qui m'avoit des obligations, voulut bien la recevoir au nombre de ses Actrices, moyennant quatre louis par mois qu'elle étoit obligée de lui payer pour les deux premières foires. — Rêvez-vous, Brochure, s'écria la Marquise ? Quoi ces filles paient pour venir se donner en spectacle ? — Mais d'où diantre venez-vous, Madame, reprit le Chevalier; il paroît que vous ignorez le code
(i) Rose-Pétronille Le Roy de la Corbinais, dite Le roi de Beaumnard. Née à Lamballe (Côtes-du-Nord), le 20 décembre 1730, elle entra aux Français le 17 avril 1749. Reçue au mois d'octobre de la même année, elle quitta la scène le 3 avril 1766 et mourut à Paris le 17. thermidor, an vu. On consultera utilement sur cette actrice l'excellent livre de M. P. Ginisty : Mademoiselle Gogo, etc. (Paris, Fasquelle, 1913, in-18.)
(2) Elle dut ce nom de Gogo à celui d'un personnage qu'elle interpréta avec succès, lors de ses débuts, au Théâtre de la Foire, le 3i mars 1743, dans Je Coq de Village, de Favart.
(3) Jean Monnet, né à Andrieu le 27 septembre 1703. Il fut successivement directeur de l'Opéra-Comique (i743), du Théâtre de Lyon (1745) et d'une troupe d'acteurs français à Londres (1748). De retour en France, il reprit la direction de l'Opéra-Comique en 1752, passa de nouveau en Angleterre, puis revint à Paris, où il mourut oublié après 1785. Monnet est l'auteur de Mémoires fort appréciés pour l'histoire du théâtre au xvine siècle.
Thuret (i), et les premiers élémens de l'Opéra et d<\s autres spectacles où les Actrices sont à gages.
« — M. le Chevalier sait son Opéra par cœur, répliqua Brochure. — Parbleu je le crois, répondit-il :
Nourri dans le Scrail, j'en connois les détours.
« Vous sçavez donc, Monsieur, reprit le Colporteur, qu'une Fille qui veut se faire connoître, et qui se flatte de réussir par sa figure, se présente au Directeur de l'Opéra ou à celui de l'Opéra Comique. Tous deux dans la plus grande disette de sujets, disent toujours qu'ils ont trop de monde. Une jeune personne qui veut monter sur les planches, et se faire voir aux Américains, aux Anglois, aux Hollandois, et même aux pesans Allemands, tous gens minables, sacrifie quelque chose, et demande d'abord de s'essayer gratis. Le Directeur fait alors valoir les prérogatives singulières attachées aux Filles de spectacle, qui, n'étant plus sujettes à la correction paternelle, ni à la rigueur de la police, peuvent être dénaturées et libertines avec impunité. Ces abominables Privilèges, qui ne sont que trop réels, déterminent les postulantes à faire un petit sacrifice sur le produit de leurs appas, et elles s'engagent dès-lors à donner une certaine somme par mois pour être mises en possession de l'indécence privilégiée ; la Beaumenard fut dans le cas, mais ses charmes et sa jeunesse la rendirent célèbre de bonne heure. L'Ovide du siècle, M. Favart, la peignit dans un Opéra Comique intitulé La Coquette sans le sçavoir, ouvrage dont M. Rousseau, le propriétaire du Journal En-
(i) Thuret, Écuyer du feu Duc de Gesvres, avoit été attaché précédemment à la Maison de Carignan, et il avoit obtenu à la suppression des Hôtels de Soissons et de Gesvres, la direction de l'Opéra. Tous les privilèges relatifs à l'impression des Poëmes liriques sont au nom de Louis François Armand- Eugène de Thuret, ancien Capitaine au Régiment de Picardie, dont il ne connoît peut-être pas l'uniforme; c'est un capitaine de la Régence, qui n'a jamais vu que le feu qui sort des coulisses de l'Opéra. {Note de Chevrier.)
cyclopédique reclame moitié, et que je lui céderois en entier, si je ne Pavois trouvé dans le Recueil des Œuvres de M. Favart. Cette nouveauté donna la vogue à Gogo, qui quitta Paris l'année suivante pour aller suivre la troupe des Comédiens attachés aux plaisirs du Maréchal de Saxe, héros fameux, dont l'Académie Françoise proposa il y a deux ans l'éloge, comme un Père modeste donne à son fils les vertus de ses ancêtres à imiter. La Beaumenard, arrivée à l'Armée, eut le sort des Anglois elle fut attaquée et vaincue : les braves ennemis de la France attribuèrent leur défaite à la supériorité du nombre qui les combattoit; l'Actrice imputa sa chute à la même cause, mais elle sçut, en Fille habile, tirer avantage des Victoires multipliées qu'on remporta sur elle, et elle sortit toujours du combat chargée* des dépouilles de ses vainqueurs. Le Maréchal de Saxe, qui ne dédaignoit aucune Victoire, et qui étoit un héros aussi redoutable à Cythere, que dans les champs de Mars, attaqua la Beaumenard qui, fiere d'avoir lutté contre un guerrier aussi respectable, éloigna dès-lors l'Officier subalterne, et ne voulut plus avoir de Commerce qu'avec les Généraux, grands bavards et foibles Acteurs, mais qui payoient du moins l'ennui que leur maladresse lui causoit. La Paix ne fut pas plutôt signée, que la Beaumenard alla à Lyon pour y mettre à contribution les Négocians de cette Ville fameuse; c'est-là qu'elle se fit les premières rentes viagères. Le désir d'étendre sa réputation et sa fortune, l'engagea de retourner à Paris sur la fin de l'année 1749- Sa figure plut au Gentilhomme de la chambre qui étoit d'année pour diriger les théâtres, et moyennant une petite complaisance dans laquelle on prétend qu'elle trouva les douceurs de la nouveauté, elle obtint le lendemain un ordre pour débuter aux François dans les rôles de soubrette. Je ne vous parlerai pas ici de son mérite
théâtral, j'observerai seulement que sa beauté et un air de vivacité qui pique plus encore que les charmes, subjuguèrent tout Paris. Les conquêtes les plus flatteuses et les plus respectables vinrent couronner ses espérances. Reçue au spectacle, sa réputation et sa fortune en prirent un nouvel éclat ; chacun voulut la voir, et chacun se dé^ rangea pour elle. Les rivières de Diamans parurent alors, et vinrent inonder sa gorge ; les meubles les plus précieux ornèrent ses appartemens, et sa Garde-Robe le disputa à celle des Femmes les plus magnifiques de la Cour. La Beaumenard avoit fait cette fortune avant l'âge de vingt-six ans ; jugez combien elle auroit pu augmenter ce fonds, si la manie des Guerluchons (i) n'eût éloigné le Fermier Général d'Augni (2), et la plupart de ceux qui venoient l'enrichir à l'envi. Il est vrai que je lui dois la justice de dire que, si l'on en excepte quelques Comédiens, tous ses Guerluchons étoient des Gens comme il faut ; le Chevalier D"% qui est aujourd'hui Ministre, je ne sais dans quelle petite Cour d'Allemagne, le fut longtems, et s'en trouva bien; le Marquis de V*** P*" lui succéda, et n'en fut pas fâché (3). Ses Créanciers, esprits inquiets, et gens sans politesse, l'ayant fait arrêter pour six mille francs qu'il avoit oublié de leur payer, la Beaumenard courut l'or à la main trouver son amant au Fort l'Évêque, et le conduisit de cette prison dans son lit où il liquida la somme qu'on venoit de payer pour lui. La
(1) C'est le nom qu'on donne aux amans qui jouissent et vivent aux dépens de celui qui paie, et qu'en termes de l'art on nomme le « Monsieur ». Croiroitonque quand ce Guerluchon ne suffit pas, il est dupé lui-même par une troi* sieme espèce appellée « Farfadet ». {Note de Chevrier.)
(2) Lisez Dauguy, l'ancien amant de Mlta Coupée. On a dit que ses liaisons avec la Beaumesnard commencèrent en 1753. Elles durèrent quelques mois.
(3) On trouvera les noms de la plupart des amants de la Beaumenard dans les rapports de poiice de l'inspecteur Meunier publiés parC Piton {Paris sous Louis XV, IV, pp. n5 et ss.). Citons : Milord Staffort, le Chevalier de Boirac, le sieur de la Cerda, ministre du roi de Portugal, Fabus, trésorier des Invalides, La Martinière, etc.
Desaigles, ancienne Maîtresse du Maréchal de Saxe (i), étoit alors Demoiselle de Compagnie de notre Actrice. Cette vieille Fille qui, à force de réfléchir sur la fragilité de la beauté, et l'instabilité des choses humaines, s'est fait de bonnes rentes, parvint à engager la Beaumenard à congédier le Marquis. Celui-ci se désespéra, mais Tordre étoit donné, et on ne voulut plus le voir. Le Marquis de G*** (2), croyant que l'Actrice avoit le projet de devenir raisonnable, succéda au Prince de ***, qui l'avoit quittée pour s'attacher à la Fille d'un Fermier Général, dont le talent peut le disputer sur la scène clandestine à celui de la Beaumenard. La guerre de 1757 ayant obligé le Marquis de G*** d'aller se mettre à la tête de son Régiment, corps brillant et valeureux, que les exploits de son Colonel ont honoré plus d'une fois, l'Actrice inconsolable voulut suivre son amant ; mais le Marquis, qui sait accommoder ses goûts avec la dignité de sa naissance et de son rang, lui permît seulement de jouer la Malade, et de se faire ordonner les eaux d'Aix-la-Chapelle, où elle se rendit incognito. La Campagne finie, elle revint à Paris, et comme elle afîectoit de vouloir être tout à son nouvel amant, elle quitta la Comédie-Françoise. Le Marquis, plus occupé de son métier que de ses plaisirs, abandonna la Beaumenard, qui n'eut point à se plaindre de l'avoir connu. Des Passades, des Fantaisies, des Epreuves, noms fort décens, que l'adresse des Femmes a imaginés pour voiler leur libertinage, ont rempli pendant près de deux ans le vuide des passions
(1) C'est la même qui, à la mort du Maréchal, porta un deuil de vingt-six jours, en considération de vingt-six épigrammes qu'il lui avait faites dans l'espace de quarante-huit heures. {Noie de Chevrler.)
Elle se nommait Jeanne Lefébure. Ancienne chanteuse de l'Opéra, elle fut, dit-on, la complaisante de La Beaumelle.
(2) Il faut lire : Charles-Joachim Rouault, marquis de Gamaches, colonel des Grenadiers de France depuis 1749. (Voyez :C Piton, Paris sous Louis XV, IV, p. 119, et l'ouvrage de P. Ginisty, Mademoiselle Gogo..., pp. ii3 et ss.).
de la Beaumenard. Le Comédien Bellecourt (i), garçon intelligent, dont elle avoit connu le mérite à Lyon, calcula la valeur des bijoux, du mobilier, et le produit des contrats qu'elle possédoit, et ayant reconnu que le total formoit un fonds qui pouvoit lui procurer une vie douce, et une vieillesse agréable, il proposa fort sagement sa main a la Beaumenard qui l'accepta très-follement. Leur état les mettant au-dessous des préjugés reçus, il n'y avoit rien d'indécent dans leurs procédés ; mais cette Beaumenard qui pouvoit vivre heureuse, vient de se donner un Maître dont elle deviendra tôt ou tard la triste victime ; et cette fortune brillante, le fruit de tant de jours et de tant d'insomnies, va servir à enrichir d'autres femmes ; démarches tout-à-fait opposées aux intentions des Fondateurs. Bellecourt, qui affiche la délicatesse de ne point vouloir que sa femme se remette au courant, ne prétend pas pour cela la laisser oisive. Au mois de septembre dernier, je la vis descendre d'un cran, et jouer dans la troupe des Comédiens de Campagne de Versailles, le rôle de Soubrette dans Y Époux par supercherie, comédie de Boissy, dont le titre pouvoit faire épigramme contre l'ingénieux Bellecourt.
— a Voyez-là... Oh parbleu, s'écria le Chevalier, quand aura-t-il tout vu? — En effet, reprit Mme de Sarmé, n'allezvous pas nous faire passer en revue toutes les Actrices? Ah ! de grâce épargnez-nous cette maussade Galerie. — Elle trouvera place ailleurs, répartit Brochure, et la Comtesse de Prilly, chez qui je vais cette après-midi, ne sera pas fâchée d'entendre mes petites anecdotes ; elle les aime beaucoup. — Est-ce que cette femme vit encore,
(i) Gilles Colson, dit Bellecour, ancien élève du peintre Van Loo, artiste de la Comédie-Française. Né le 16 janvier 1725, il avait débuté le 21 décembre 1760. Il mourut à Paris, le 19 novembre 1778, laissant quelques comédies assez médiocres. Bellecour avait épousé la Beaumenard en 1761.
répliqua la Marquise; mais elle doit avoir un siècle. — Madame aime à rire, répondit le Colporteur; la Comtesse n'a que cinquante ans, et elle passe encore aujourd'hui pour une blonde assez piquante. — Ah ! dites, s'il vous plaît, reprit la Marquise, qu'elle est d'un roux très-décidé, et que malgré son âge et la grosseur de sa taille, elle veut encore grimacer avec un air de prétention. — Je vois, répliqua Brochure, que vous n'aimez point la Comtesse. — C'est, reprit la Marquise, une femme qui ne m'est rien, et que j'estimerois peut-être, si elle ne vouloit pas mettre un air d'importance dans des minuties qui ne doivent point attacher des gens de condition.
— « Je vous laisse parler, dit le Chevalier en les interrompant; mais personne ne connoît mieux Mme de Prilly que moi, et je puis vous la définir en deux mots.
« C'est une femme dévote sans piété, haute sans orgueil, galante sans amour, tracassiere sans méchanceté, et protectrice sans crédit. La Campagne de ma mère est voisine de la sienne, et nous avons pendant les beaux jours occasion de nous voir souvent. — A quoi la Comtesse vous emploie-t-elle, Monsieur Brochure, demanda Mme de Sarmé? — A former, répondit-il, sa Bibliothèque des Théâtres, assez ressemblante à l'esquille que M. le Chevalier vient de nous en donner. Les spectacles et le goût des bêtes sont sa manie dominante; sa toilette est une vraie ménagerie ; on la voit partager gravement son attention, et passer d'un Arlequin à une Epagneule, et d'une Soubrette à un Perroquet, celui de ses animaux qui l'amuse le plus a la préférence, et elle en fait une affaire d'état. Persuadée que les Comédiens, forment entr'eux une race sublime, elle les regarde comme des personnages intéressans et respectables. — Ils le sont sans doute, reprit la Marquise, dès qu'ils joignent les bonnes mœurs au talent. — C'est mon avis,
répliqua le Chevalier, et malgré les injustes loix qui les Fendent infâmes parmi nous, je ne rougirai point de faire mon ami d'un acteur honnête homme. Lanoue (1), Sarazin, Ricoboni (2), étaient des Comédiens estimables, que je me faisois un plaisir de voir, et il en est encore beaucoup faits pour honorer une profession qu'on ne dénigre que parce qu'on ignore qu'un Comédien qui a de la probité et de la décence, est le Précepteur du genre humain. Il est vrai que les désordres affreux auxquels la plupart des Acteurs errans s'abandonnent sans pudeur, ont rendu le métier de Comédien méprisables aux yeux des gens qui jugent par comparaison, manière de décider, qui trompera toujours ceux qui l'adopteront. Mes voyages, continua le Chevalier, m'ont souvent rendu les Acteurs méprisables, parce que je n'ai trouvé que de l'insolence où je voulois du talent, et du brigandage où je cherchois de la conduite. J'ai vu à Bruxelles des horreurs qui feroient frémir le crime même; ma bouche refuse de vous rendre ce tableau effrayant pour la vertu et pour l'humanité. Il y a entr'autres une famille dont je défierois d'Hozier, Clerambault, et tous les Généalogistes de France, de débrouiller l'affreux cahos. Je ne puis mieux comparer cette maison qu'à ces cabanes de sauvages où la nature muette est tous les jours outragée. — Ah ! laissons, Chevalier, reprit la Marquise, ces images révoltantes, et permettez que Brochure jette un vernis de gaieté sur ces tristes idées. — Je voulois, repartit le Colporteur, vous parler de Mrae de Prilly. — Oh ! perdons de vue cette éternelle Comtesse et son goût pour le théâtre, répliqua la Marquise. — Je ne parlois, répondit Brochure, de son
(1) Jean Sauvé, surnommé La Noue (1701-1761), acteur de la Comédie-Française. Il avait débuté à Fontainebleau en 17/^2. Sa mauvaise santé lui fit quitter le théâtre.
(2) Louis Riccoboni, dit Lelio, comédien italien, né à Modène, vers 1674, mort en 1753. Il a laissé quelques pièces de théâtre.
attachement au spectacle, que pour vous entretenir d'un procès singulier qu'elle poursuit à la seconde Chambre des Enquêtes. — Eh ! quel est donc ce procès ? demanda impatiemment le Chevalier. — C'est une affaire qui fixera dans peu de tems l'attention de tout Paris, reprit le Colporteur.
« Mme de Prilly, étant, il y a deux ans, aux petits Pères de la Place Victoire, prit une chaise où étoient le nom et les armes du Baron de Mérival ; celui-ci entra un instant après, et demanda sa chaise qui lui fut refusée. Le Baron, qui ne voulut point causer de scandale dans un lieu aussi respectable, promit de se venger de la Comtesse. Le même jour lui en fournit l'occasion. Ayant trouvé à la Comédie Françoise la loge de Mmede Prilly ouverte, il s'y plaça. La Comtesse jetta les hauts cris, mais le Baron insensible ne sortit point de sa place. La Dame lui céda le Champ de bataille, et courut à la pointe du jour au Pilier des consultations pour s'assurer des meilleurs Avocats de Paris. L'affaire pesée au poids de l'or, on jugea qu'il y avoit lieu d'exiger une satisfaction authentique. Mérival, instruit des démarches de Mme de Prilly, la fit assigner pour avoir réparation de l'usurpation de sa chaise; la Comtesse à son tour, lui envoya un Huissier, et l'affaire est en train aujourd'hui : grand débat entre les Parties sur la question importante de savoir si l'usurpation de la chaise n'est pas plus injurieuse que celle de la loge. Mme de Prilly soutient qu'une Comédie vaut mieux qu'un Sermon; le Baron, ou du moins son héritier, prétend au contraire que les pièces de théâtre sont damnables, les Acteurs pendables, les Auteurs à rouer, et les Spectateurs à excommunier. Les gens du Roi qui sont intervenus dans ce Procès, établissent un parti mitoyen, et veulent savoir si le Sermon qui fut prononcé chez les petits Pères, valoit mieux que la Comédie qu'on
Ho LE COLPORTEUR
joua. Arrêt est intervenu en conséquence et le Parlement a ordonné que le Sermon et la Comédie seroient déposés au Greffe, pour être ensuite jugé ce qu'il conviendroit.
« Le Père de Neuville (i) a remis son Sermon sur la Calomnie, et M. Diderot a déposé sa Comédie du Père de Famille, personnage d'autant plus digne de pitié, que tous les Comédiens du monde, si l'on excepte l'Acteur Brissart (2), l'ont estropié inhumainement, malgré les cris de la multitude, et les larmes d'un tas de femmes qui pleurent au spectacle sans sensibilité, et dans la seule vue de persuader au Public qu'elles ont une âme honnête. Le Sermon et la Comédie ont été examinés par des têtes saines ; on a trouvé dans l'ouvrage du Prédicateur Jésuite, une satyre amere contre les gens de Lettres, et sur-tout contre ces Philosophes éclairés qui ont travaillé au Dictionnaire Encyclopédique, que les Religieux se disant encore de la Compagnie de Jésus, sont parvenus à faire proscrire, parce qu'ils craignoient, avec raison, le coup que la sagesse du premier Parlement de France vient de leur porter, et qui auroit éclaté aux Articles Ignace, Jésuite et Molinisme ; c'est une vérité qu'il n'est plus permis de taire. On a reconnu que le Discours peu chrétien du Père de Neuville étoit une Apologie de sa Société, et une Satyre de tous ceux qui n'étoient pas pénétrés pour elle de la vénération la plus profonde. La Comédie du Père de famille, en montrant des sentimens dignes d'un honnête homme, a paru ne respirer que l'amour de l'humanité, de la vertu et des devoirs. Les choses en sont là, et le vent du Bureau est pour la Comtesse. Cette
(1) Pierre-Charles Frey de Xcuville, prédicateur célèbre, né en 1G92, mort -en 1773.
(2) Jean Brilard, dit Brizard, de la Comédie-Française, né à Orléans, le 7 avril 1721, mort à Paris, le 3o janvier 1791, après avoir tenu pendant trente .ans la scène.