‹ Le colporteurChapitre 16 sur 40 · PL. III · texte numérisé non relu

PL. III

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Madame Belle Cour

LE COLPORTEUR 8l

femme singulière, se renfermant toujours dans son système, prétend qu'un Sermon tel qu'il soit, valant moins qu'une pièce de Théâtre, une loge à la Comédie Françoise est plus précieuse qu'une chaise aux petits Pères. Ces questions singulières servent de parure au Nouvelliste affamé, à qui l'oisiveté de nos Généraux ne fournit que le spectacle d'une contemplation stérile. — En effet, dit la Marquise, ce Procès est bizarre. — Je n'en dis pas davantage aujourd'hui, reprit Brochure, parce que je suis chargé de la part des deux parties de faire imprimer les Mémoires qu'elles ont fait à ce sujet. — J'en retiens deux Exemplaires, repartit le Chevalier, un pour le Vicomte de Marné, et l'autre pour moi. — Ah ! vous connoissez ce M. de Marné, répliqua le Colporteur. — Presqu'autant qu'il connoissoit la femme du Baron, répondit le Chevavalier. — Le petit Vicomte auroit-il eu Madame de Mérival? demanda la Marquise. — Oui, Madame, reprit Brochure, et n'en déplaise à l'amitié que M. le Chevalier a pour lui, les procédés qu'il a eus avec la Baronne l'ont deshonoré. — Voilà de grands mots, Monsieur le Colporteur, repartit le Chevalier. — Je suis sûr de mon fait, répondit celui-ci; et quand vous m'aurez entendu, je doute fort que vous soyez encore l'ami de M. de Marné. — Ecoutons donc, répliqua la Marquise.

« — Mme de Mérival, continua Brochure, ressembloit à beaucoup de femmes; elle épousa le Baron sans amour, et celui-ci ne voulant point se séparer en bonne forme de son épouse, et continuant de vivre, Mme de Mérival prit le parti d'avoir un amant, retirée dans un vieux château de Normandie, où elle passoit sa vie à jouer au volant, et à lire le Petit Pompée, rapsodie qui a entamé l'espèce de réputation que l'auteur des Mœurs s'étoit faite, et que la diction tudesque de la Gazette de Bruxelles lui a totalement enlevée. C'est le destin de cette Gazette, reprit le

Chevalier, d'être toujours écrite par des gens qui parlent notre langue, comme on la parle à Vienne dans le Léopoldstat. M. Néron, malgré sa qualité transcendante d'Avocat en Parlement, rédigeoit cette feuille politique en Allemand francisé. Son trop illustre successeur, le fameux MaubertdeGouvest, avoit beaucoup plus de force dans le raisonnement que l'Ex-Avocat, mais beaucoup moins de pureté dans le style; toutes ses phrases commencent par ces mots vicieux : « c'a été » ; il met toujours le mot fut pour alla, celui de récompense pour indemnité, et commet trois mille autres fautes aussi grossières, que Ton relèvera avec soin dans le Catalogue raisonné de ses ouvrages, qui terminera l'histoire de sa vie actuellement sous presse. M. Toussaint, autre Avocat en Parlement, n'écrit pas une Gazette qu'elle ne soit remplie d'inversions germaniques; il ne sçait pourtant pas un mot d'Allemand : il faut que ce soit un vice de terroir, auquel cas ces trois Innocens ne méritent pas les épigrammes dont je viens de les affubler mal-à-propos. M. le Chevalier répare joliment, dit Brochure, en reprenant l'histoire de Mme de Mérival; la Baronne, continua-t-il, lassée d'un train de vie aussi fastidieux, cassa un beau jour ses raquettes, jetta le Petit Pompée au feu, et chercha un amusement plus doux dans la société d'un homme aimable. Le Vicomte de Marné se présenta; c'est une de ces figures chiffonnées qui ne piquent point, mais qui plaisent. La Baronne l'écouta, et elle devint sensible. Le Vicomte, obligé de retourner à Paris, convint d'une personne discrète, sous l'enveloppe de qui il écriroit à Mme de Mérival. Les adieux furent touchans, les pleurs et les plaisirs les scélerent. Le Vicomte ne fut pas plutôt arrivé, qu'il écrivit les lettres les plus tendres à la

(i) François-Vincent Toussaint, né à Paris, vers 1715, mort en 1772.

Baronne qui, aimant de bonne foi, répondit sur le même ton. Ce commerce, dont Mme de Mérival ne prévoyoit pas les suites, dura pendant trois mois. M. de Marné, qui observoit un ordre didactique dans ses intrigues galantes, revint en Normandie; et jouant l'homme inquiet, il mit la Baronne dans le cas de lui demander d'où provenoit le chagrin qui sembloit le dévorer. « Quel pays que Paris, Madame, s'écria-t-il ! quel pays! Je suis en marché d'une charge à la Cour, elle convient à ma situation et à mon nom; avec cent mille francs de contrats, je n'ai trouvé que vingt mille écus; les Notaires sont des arabes. Il me manque vingt mille francs, je comptois les trouver ici chez mes Fermiers, mais les nouveaux impôts, dont ils viennent d'être chargés, ne leur permettant point de faire cette avance, je me vois deshonoré, faute de pouvoir remplir les conditions de mon contrat. — Vous m'effrayez, Vicomte, répondit Mme de Mérival, en parlant ainsi : votre triste confidence me pesé d'autant plus, que vous connoissez ma situation : réduite à une chétive pension de deux mille francs, je me trouve dans l'affreuse impossibilité de vous tirer de ce mauvais pas. — Ah, Ciel! qu'osez-vous dire, repartit le Vicomte, en colère, m'estimeriez-vous assez peu pour vouloir m'engager à recevoir un bienfait qui m'humilieroit; je ne vous retrouve pas-là, ma chère Baronne, et j'ai cru que vous me connoissiez mieux. — Mais, qu'allez-vous devenir, répartit Mme de Mérival? — Ma résolution est prise, poursuivit M. de Marné, j'ai un vieux oncle qui vit dans une Terre qu'il a aux pieds des Pirénées, je vais me séquestrer pour jamais, en cachant au reste de l'Univers ma retraite et mon nom. — Mais ce dessein, reprit la Baronne, n'est pas sage. Pensons de sang-froid, et imaginons quelque expédient honnête qui vous tire d'embarras. — J'ai tout vu, Madame, répliqua

le Vicomte, les hommes sont des tyrans, je les quitte avec plaisir. Le seul regret qui me suivra dans ma retraite, et que j'emporterai au tombeau, est celui de vous perdre. Heureux encore dans ma douleur de trouver une consolation dans votre portrait et dans vos lettres ! Adieu, Madame, dit-il, d'une voix entrecoupée par des sanglots; puissiez-vous vivre heureuse, je ne mourrai jamais que de la douleur de vous avoir perdue. — Non, non, reprit la Baronne, en se jettant au cou de son amant, vous ne partirez point, à moins qu'insensible à mes prières, vous ne vouliez que ma mort suive ce funeste instant. — Vos désirs sont des ordres pour moi, répartit le Vicomte; mais m'estimez-vous assez peu pour m'exposer à montrer à toute la Cour ma honte et ma médiocrité? — Ecoutez, répliqua la respectable Mme de Mérival, vos Fermiers vous donneront de l'argent dans des tems plus heureux. — Eh, oui, Madame, répondit M. de Marné; mais puis-je attendre six mois? ce délai est trop long-, et je perds tout. — Un moment, reprit la Baronne, vous ne perdez rien, et j'ai un moyen infaillible de vous tirer d'embarras. — Je l'accepterai avec plaisir, repartit le Vicomte, mais à condition qu'il ne vous compromettra point. — En rien, répliqua Mme de Mérival; j'ai mes diamans ici, je n'en porte jamais à la campagne : je puis en disposer pour six mois, partez sans dire mot pour Rouen, où vous trouverez sans peine les vingt mille francs qui vous manquent, sur trente mille écus de bijoux. — Mais, répondit M. de Marné, pouvez-vous bien me proposer des arrangemens qui blessent ma délicatesse? — Point de répliques, dit vivement la Baronne : si j'avois besoin d'une somme d'argent, et que je fusse sûre de vous la rendre dans un terme convenu, je ne trouverois pas mauvais que vous missiez des effets en gage pour me la procurer. — Ces mots me

désarment, répliqua le Vicomte, et je me rends à vos ordres; mais souvenez-vous toujours que vous me l'ordonnez. » M. de Marné, muni de l'écrain de Mme de Mérival, partit pour Rouen, d'où il écrivit à la Baronne qu'il avoit rempli son objet, et qu'il alloit le lendemain à Paris, à l'effet d'y consommer son marché. Comme il n'y avoit rien que de très naturel dans la lettre du Vicomte, la Baronne lui répondit à Paris à son adresse ordinaire : mais deux courriers étant arrivés sans qu'elle reçut de réponse, elle eut quelques inquiétudes. Ces premières alarmes ne firent que glisser sur son esprit, parce que la candeur de son âme, et la sincérité de ses procédés lui faisant croire que chacun lui ressembloit, elle ne pouvoit soupçonner personne de fourberie. Mme de Mérival, trompée par une passion vive qui lui faisoit illusion, attendoit toujours des nouvelles de son Amant, mais un gentilhomme du voisinage, qui arrivoit de Rouen, parlant du gros jeu qu'on y jouait, nomma parmi les heureux le Vicomte de Marné, qui venoit de gagner quatre-vingt mille livres. Ces mots commencèrent à éclairer la Baronne sur le caractère du Vicomte; elle écrivit à Rouen à une de ses amies qui pût l'instruire de la conduite que M. de Marné y menoit. La réponse qu'elle reçut l'accabla du chagrin le plus cuisant; on lui marqua que le Vicomte, qui avoit gagné des sommes immenses, entretenoit la petite Bernaut, Actrice de la Comédie; qu'il venoit de lui donner une demi-fortune (i), et des robes de grand prix. Ces funestes éclaircissemens décidèrent le caractère de M. de Marné dans l'esprit de Mme de Mérival; elle jugea dès-lors qu'il étoit un escroc. Le mot est dur, M. le Chevalier. — Et très-convenable, si tu dis vrai, repartit celui-ci en rougissant, car Mme de Sarmé le connoissoit

(i) Voilure à un cheval, que l'orgueilleuse modestie des gens à talens essaie avant de prendre le carrosse. {Note de Chevrier.)

très peu délicat sur l'intérêt. — Convenez, dit la Marquise, que vous aviez-là un vilain ami. — Oh ! répondit le Chevalier, c'est un malheureux que je connoissois mal; le bandeau tombe, et je le livre aux épigrammes de Brochure.

« — Ce premier trait, quelque fripon qu'il soit, n'est rien en le comparant à celui que je vais vous rapporter. Les six mois expirèrent, et la Baronne, n'ayant eu aucune nouvelle de Marné, tomba dans une langueur qui fit craindre pour ses jours. Son mari manda les Médecins les moins ignorans de la Province, et le résultat de leurs consultations fut d'ordonner un changement d'air à la malade qui se disposa de retourner à Paris ; et comme elle étoit dans un état à ne pouvoir vaquer par ellemême aux arrangements relatifs à son départ, et que son mari ne vouloit point que ses diamans fussent confiés à une femme de chambre, il la pria de les lui remettre. La Baronne tomba à ces mots dans une foiblesse qui lui ravit l'usage de tous ses sens; M. de Mérival appella du secours, et parvint à faire revenir sa femme qui, ne pouvant feindre, lui raconta la friponnerie du Vicomte. Le Baron partit en recommandant Mme de Mérival aux soins de ses gens, et il arriva le même soir à Rouen. Marné y était trop connu, pour qu'on ignorât sa demeure; le Baron se rendit chez lui, et débuta par lui demander Técrin de sa femme. Le Vicomte, qui vouloit profiter du grand âge et de la foiblesse du Baron, fit l'insolent, et dit que ces sortes d'affaires ne se décidoient qu'à la campagne. — Quand vous m'aurez restitué, reprit Mérival, les diamans de ma femme, nous irons où vous voudrez ; mais je vous déclare que si vous ne me les remettez sur le champ, je vais vous poursurvre en justice. — Et moi, répondit Marné, je vous signifie que si vous faites la moindre démarche, je vais faire imprimer un recueil de

i5o lettres galantes de Mme de Mérival. Vous connoissez, continua-t-il en ouvrant son bureau, et lui montrant les billets de la Baronne, vous connoissez ce caractère : eh bien, le public va rire à vos dépens ; je n'en ferai tirer que 3ooo exemplaires que j'aurai soin de répandre à Paris et dans toutes les Provinces du Royaume. Un coup de foudre auroit moins accablé le Baron que ces derniers mots. Malgré son abattement il eut le courage de demander la lecture de quelques-unes de ces lettres, et le Vicomte l'insolence de lui accorder cette grâce barbare. Mérival, outré des perfidies de sa femme, dont il aurait soutenu l'innocence contre tout l'arriere-ban de la Normandie, tomba dans un fauteuil, et demanda, d'une voix attendrie, si la restitution de ces lettres ne pouvoit pas compenser l'Ecrain. « Les Diamans, répliqua impudemment Marné, m'ont été donnés, et je les garde, parce que rien n'est si pur que le don. Les lettres m'ont été écrites, elles sont à moi, et j'en ferai mon profit. Un Libraire de cette ville, à qui je les ai lues, m'en offre déjà cent louis; jugez du prix qu'il y mettra, quand il saura le nom de celle qui les écrit. » Mérival assommé, offrit i5o louis des lettres de sa femme. Le scélérat de Marnç osa balancer long-tems sur la médiocrité du prix; et finit par mettre le comble à ses escroqueries, en ruinant un honnête homme dont il alloit combler la disgrâce en déchirant son cœur. Mérival eut à peine la force de se lever et de gagner sa chaise à porteurs. Quoique le jour fût tombé, il prit des chevaux de poste et arriva chez lui au milieu de la nuit. Une affluence de monde, qui remplissoit la cour du Château, lui fit présumer que la Baronne touchoit à sa dernière heure. Il entra hors de lui-même dans l'appartement de sa femme qui n'eut que le temps de lui demander pardon, et de rendre la vie entre ses bras.

(( Mérival, que ce funeste spectacle avoit attendri, voulut embrasser son épouse qu'il appella des noms les plus doux; mais il ne trouva plus qu'une ombre. Ses gens l'emportèrent dans son appartement, où, après avoir brûlé les lettres qu'il venoit d'acheter, il rendit le dernier soupir, en prononçant le nom du malheureux qui venoit le priver de sa femme et du jour.

« — Ah, quel monstre ! s'écria, la Marquise, et que les femmes sont à plaindre, quand, sous des dehors gracieux, des scélérats parviennent à les subjuguer. — On prétend, reprit le Colporteur, qu'un coquin de la même trempe, qui vit actuellement avec la Fauconnier, vicedoyenne de nosMessalines, lui a donné les premiers élémens de cette fatale science ; je le croirois d'autant plus volontiers qu'ils ont composé en société le Dictionnaire du Monde. — Eh, quel est ce livre, répartit la Marquise ? je suis surprise que vous ne l'ayez pas apporté dans le tems. — C'était mon projet, Madame, répliqua le Colporteur; mais la Police craignant que ce Dictionnaire ne formât des Cartouches d'un nouveau genre, elle me défendit d'en vendre ; il ne m'en reste que cet exemplaire que je fais connoître aux pratiques qui demandent à le parcourir. — Ah, parbleu, dit le Chevalier, nous en lirons quelque chose. — Voyez, Monsieur, et amusez vous, répondit Brochure, en lui remettant le livre.

« — Voyons d'abord le titre, reprit le Chevalier : « Dictionnaire du Monde, nécessaire à tous les gens aimables qui veulent ruiner les femmes, composé par un Gentilhomme Florentin, revu par deux Chevaliers Gascons, et publié par V Auteur de la Comédie des Tuteurs. »

« Quel mot chercherons-nous ? continua le Chevalier. — Ah, ma foi, répondit Mme de Sarmé, tirez trois ou quatre Articles au hazard. — Soit, reprit le Chevalier, ouvrons.

<( Actrice. Une Actrice est bonne à connoître, quand elle est, comme cela arrive très-souvent, belle et sans talens ; il faut, sans lui avoir fait la moindre déclaration, rompre des lances pour elle dans les tables d'hôte, aux cafés, dans les cercles, et sur-tout aux foyers du spectacle où elle est attachée. Ce zèle lui parvient, et la médiocrité ayant besoin d'appui, elle vous fait rechercher. L'occasion est trop favorable pour n'être pas saisie. Vous y courez un bras en écharpe, parce que vous devez lui persuader que vous vous êtes battu contre l'amant d'une autre Actrice qui est sa rivale. Votre situation, dont vous glissez un mot dans la conversation, la touche d'autant plus que vous ne lui faites aucune proposition tendre. Elle vous offre des secours, et si l'Amant qui l'entretient, n'est pas homme à l'enrichir dans peu, vous lui procurez un jeune Hollandois, un Milord à Guinées, un Américain embarrassé de sa fortune, ou un vieux Financier, et vous prenez, suivant l'usage, cinq pour cent par mois sur la somme que le Monsieur paie. » — Voilà de jolis préceptes, dit le Chevalier, poursuivons.

« Boire. Est un vice dans la société générale, il faut qu'un Gentilhomme, qui aspire à la connoissance du monde, conserve son sang-froid dans toutes les occasions où il doit entrer en commerce avec le beau sexe. Il est cependant important que, s'attachant au goût d'une femme, il essaie dans un repas tête-à-tête si le vin la rend tendre ; il doit, dans ce cas, lui faire perdre insensiblement sa raison; une femme dans cet état ne refuse rien de tout ce qu'on lui demande; et quand elle ne s'exécute pas, on prend ; elle croit le lendemain qu'elle a donné.

« Jalousie. Quand un homme est parvenu à rendre une femme folle de lui, et qu'il l'a soutirée au Caramel (ce sont les termes de l'art) il doit s'en éloigner; mais pour

se conserver une réputation d'honnêteté auprès des autres femmes, il faut qu'il mette de la décence dans ses procédés ; et que, jouant le jaloux, il attribue le moindre geste, la phrase la plus indifférente, la promenade la moins suspecte, le compliment le plus trivial à un esprit de coquetterie, qui cherche un nouvel Amant. On veut s'excuser, il n'écoute rien, il s'emporte, et s'éloigne en feignant de pleurer son malheur, et de regretter celle qu'il abandonne.

« Il faut observer cependant que s'il survenoit une succession ou quelque avantage inattendu à la femme qu'on quitte, on renouera avec elle en pratiquant le précepte qui se trouve au mot Explication.

« Lettres. Aussi-tôt que l'on est parvenu à mériter ou à surprendre les faveurs d'une femme, il faut s'assurer d'elle, et des moyens de la déshonorer, en cas qu'elle ne paie point le tribut. Pour remplir ce plan avec succès, il suffira de lui écrire des lettres tendres, et pleines de confiance; son esprit flatté échauffera son cœur, et elle répondra de façon à avouer sa honte et sa défaite. Ces lettres deviennent alors un titre avec lequel on la perd dans le monde, quand on n'en espère pas tout le bien qu'elle pourroit faire. » — > Oh, l'infâme Vicomte, dit la Marquise, n'a mis que trop efficacement, pour le malheur de la pauvre Baronne, ces odieuses leçons en usage ! — L'article est de lui, répondit Brochure. — Il est bon, répondit le Chevalier, de lire ce Dictionnaire pour connoître toutes les friponneries de ces marauts qui viennent en imposer par des équipages brillans, et des habits d'éclat, qui sont le fruit de la scélératesse : allons plus avant.

« Monde. Le Monde est un labyrinthe d'où l'on ne peut se tirer qu'avec le fil d'Ariane; il faut donc que la jeune Noblesse qui aspire à jouer un rôle dans la société, sorte

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de l'enveloppe grossière où l'ignorance et le défaut de l'éducation la tiennent ensevelie; et que, connoissant les usages, elle puisse résister au manège des femmes intéressées, amener dans ses filets celles qui paient par excès de tempérament, ou par défaut d'appas, et briller aux dépens de ces douairières sexagénaires, qui veulent se rappeler leur jeune âge et les plaisirs qui y étoient attachés.

« Pour attirer une femme intéressée dans le piège, il faut l'aborder avec un air insolent d'opulence, lui persuader qu'on n'a pour elle qu'une fantaisie qu'on veut satisfaire aux dépens de sa bourse, montrer de l'or, faire des promesses, jouir et partir. Gomme ces créatures ne veulent pas passer pour dupes, dans la crainte d'être rayées du catalogue, elles se taisent, et on va en tromper d'autres.

c Celles qui joignent la laideur au tempérament, méritent des efforts et des égards à la première entrevue. Gomme ces préceptes sont la quintessence de l'esprit du monde, on prie les Candidats d'apporter la plus grande attention à ce qui suit.

« Les Efforts consistent à dompter la répugnance que la figure de l'objet auquel on se lie, peut inspirer : ce dégoût surmonté, il faut jouer le galant, l'empressé; ne point penser à tout ce qui peut révolter, et diviniser même les imperfections de la nature. Il arrive presque toujours qu'une femme qui est dans ce cas, doute qu'un joli homme puisse penser ainsi : elle vous accuse de flatterie ; c'est alors que, ranimant toute votre ardeur, vous devez lui prouver par des déclarations réitérées, que vous êtes sincère. Cette première épreuve lui donne une bonne idée d'elle-même et de votre sincérité : l'objet est de la maintenir dans cette erreur pendant quelques jours, et le meilleur moyen d'y parvenir, est d'employer

ce que nous appelions les Egards, c'est-à-dire, qu'il faut montrer un grand désintéressement, et beaucoup de tendresse : on peut seulement se permettre quelques déclamations contre la dureté des tems, l'avarice des parens, ou contre l'odieuse économie des tuteurs. Ces propos glissés avec art, trouvent leur place à la seconde entrevue, et la voluptueuse bégueule est ruinée par gradation, sans espoir de ressources.

« On doit, à peu de choses près, observer la même marche avec les vieilles Douairières ; presque toutes ressemblent à la Marquise D ***, qui cherchoit à soixantecinq ans, dans les allées secrètes du Luxembourg, des jeunes gens à qui elle donnoit un louis pour la première conversation, deux pour la seconde, quatre pour la troisième, huit pour la quatrième, et toujours en doublant ainsi : parlez avec les femmes de cette trempe, autant que vous le pourrez, sans gagner une extinction de voix, et dès que vous vous appercevrez que vos discours les ont jettées dans cette ivresse libertine, qui les met hors d'elles-mêmes, employez avec art le secret que vous trouverez développé à la lettre G. Beaucoup de femmes s'y trompent, et donnent la réputation de merveilleux à des hommes anéantis, mot à la mode, que le Doyen des fats a mis en usage pour peindre la situation d'un amant qui a le malheur de manquer à ses engagemens.

a Montre. Un homme qui est versé dans la science délicate du monde, doit se former dans deux ans une boutique d'Horlogerie d'un grand prix; et pour cet effet, il doit observer de ne jamais venir à l'heure indiquée au rendez-vous d'une femme qu'il a subjuguée : la prudence veut qu'il arrive toujours avant ou après ; avant, il feint d'avoir beaucoup attendu, et part; après, l'heure propice est passée, et les plaisirs qu'on se promettoit sont perdus : on vient l'après-midi ou le soir, la Dame

éclate, on s'excuse sur l'horloge de son quartier, on entend ce que cela veut dire, et on dit à l'amant, auquel on présente une montre : « Tenez, Monsieur, vous serez peut-être plus exact une autre fois ». Ce manège, répété tous les huit jours, meuble la boutique, et entretient le commerce avec l'étranger. Si on veut négocier aussi en pendules, on peut s'en procurer par la même voie et par les mêmes femmes qui ont donné les montres. On doit donc, pour remplir ce second projet, manquer à un nouveau rendez-vous, et s'excuser sur l'heure. Mais votre montre, répond l'amante impatientée, va pourtant à miracle. Oui, Madame, dit-on, mais je suis l'animal le plus distrait de l'univers; et à moins que je ne sois éveillé par le coup de cloche, je ne pense à rien. Ah, nous verrons, Monsieur, réplique la Dame, si vous aurez encore des excuses adonner; Bâillon ira demain vous porter une de ses pendules à répétition; si vous n'êtes point exact après cela, il faudra que je vous envoie le Carillon de la Samaritaine. On feint de prendre ces propos pour une plaisanterie; la Pendule arrive, on la reçoit, et on la trafique.

« Nudités. Un Gentilhomme, qui cherche à se polir dans le monde, doit fuir les Nudités, c'est-à-dire, que lorsqu'il a été assez heureux pour dépouiller entièrement une femme, dont il n'a plus rien à espérer, il doit la quitter, parce qu'elle lui présente une image scandaleuse, dont les yeux chastes ne sçauroient s'éloigner avec trop de soin. »

« — Ah ! convenez, dit Mme de Sarmé, que ces coquins d'Auteurs sont de grands monstres avec leur Dictionnaire qui est exactement le code de la friponnerie ; mais qui vous fait sourire, Chevalier? — C'est, repartit-il, un article dont je vous prie de me permettre la lecture : ce sera le dernier.

« Prison. Il y a des femmes qui, ne s'exécutant qu'à la dernière extrémité, ne soulagent un hommme que quand elles sont convaincues que Ton a un besoin pressant de leur secours, faute desquels elles vous perdent. La passion ou le tempérament faisant alors taire l'intérêt, elles vous aident; mais elles veulent être persuadées : les propos n'y font rien, il ne suffit pas même de supposer une retraite dans la crainte d'être poursuivi pour dettes. Ces femmes tenaces, comptant mieux jouir de vous, disent que vous agissez prudemment, et viennent dans le secret vous tenir compagnie. Que faut-il donc faire? recourir à l'émétique, c'est-à-dire, faire un billet à un Marchand qui veut vous obliger, parce que ce service ne lui coûte rien; l'engager à vous poursuivre, et à obtenir sentence qu'il met en exécution, en vous faisant arrêter. L'affaire éclate, votre Maîtresse en est informée, et comme elle a besoin de vous, et que la décence ne veut pas qu'elle se compromette en allant respirer la volupté sur le grabat d'un prisonnier, ce moment la décide, sa bourse s'ouvre, et vous jouissez de la liberté et du fruit de votre industrie. Cet article a été fourni au Dictionnaire par le Chevalier la M*** (i). »

« — Que dites-vous de ce livre, demanda Brochure à la Marquise? — Qu'il est bon à brûler, répondit-elle, et que les auteurs de ce Dictionnaire scandaleux ne seroicnt pas trop punis quand on leur feroit subir le même sort. — En effet, reprit le Chevalier, que peut-on penser de brigands qui se font tympaniser en justice, et mettre en prison pour avoir de l'argent d'une femme? — Il y a quelques mois, repartit le Colporteur, que Mrao d'Erbigni y fut prise pour vingt mille francs. — Oh, parbleu, elle le méritoit bien, répliqua le Chevalier, et depuis son

(i) Jacques de la Morlière (1710-1780), le fameux auteur d'Angola.

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aventure des huit frères, elle n'est digne d'aucune considération. — Eh, quelle est donc cette histoire, demanda Mme de Sarmé? — Je vais, répondit Brochure, la raconter à Madame ; elle est singulière.

« Huit Frères arrivés de S*. Domingue à Paris pour s'y décrasser, et y chercher le ton de la bonne compagnie dans les tables d'hôtes où ils ne trouvent que des indigestions, un de ces Saint Aulas (i), qui tiennent le dez dans les Auberges, accosta les Américains, et les présenta chez Mme d'Erbigni, dont l'œil luxurieux, le cœur complaisant, et l'ame tendre, partageoient à l'envi cette bonne aventure. Les huit Frères se dérobant à toutes les impressions que les agaceries de Mme d'Erbigni avoient faites sur eux, en devinrent tous amoureux, et des lettres expressives suivirent ces premiers mouvemens. La Dame, à qui ces avances méthodiques n'étoient presque plus nécessaires, résolut de ne faire qu'une galerie de toute la famille ; elle répondit aux huit Frères, et leur donna un rendezvous dans la même journée à une heure d'intervalle de l'un à l'autre. Les billets furent remis par un homme intelligent, qui s'acquitta de sa commission avec tant d'adresse, que les Frères, à chacun desquels on avoit recommandé le secret, ne se doutèrent de rien. Le premier arriva, on le reçut avec transport, et on le renvoya dès qu'on s'aperçut qu'il alloit devenir inutile ; le second entra une demi-heure après, il désobligea si vivement Mme d'Erbigni, par son stérile début, qu'elle le congédia; le troisième n'effaça point les torts de l'autre, et il eut le même sort; celui qui suivit paya pour ses prédécesseurs. Mme d'Erbigni, que l'habitude avoit familiarisée avec l'indécence, s'appercevant que cet Américain était un Hercule, lui proposa de mériter le laurier du Maréchal de

(i) Bavard qui a l'art d'ennuyer avec esprit; il est Auteur du Flibustier Littéraire. {Note de Chevrier.)

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Saxe. Mon imbécille, subjugué par ce grand nom, voulut courir la même carrière, et n'ayant pu atteindre au but, faute d'un seul pas, Mme d'Erbigni eut l'imprudence de lui dire, en affectant une douleur tendre : « Ah, je vois bien que vous ne m'aimez pas ! » L'Américain, outré de l'incivilité de ce reproche, sortit avec tant d'impétuosité, qu'il oublia son chapeau et son épée. Celui de ses frères qui le remplaça, reconnut d'abord l'épée et le chapeau ; mais cachant ses soupçons à Mme d'Erbigni, il se jetta à ses genoux, se releva et fut heureux. La femme de chambre entra dans le moment, et voulut prendre l'épée et le chapeau qu'on venoit apparemment chercher ; mais l'Américain, sans s'émouvoir, dit à cette fille : « Ne vous gênez point, Mademoiselle, et faites prévenir mon frère que je vais lui porter moi-même ce qu'il a laissé ici. » Ces mots prononcés de sang-froid par un jeune étranger que Mme d'Erbigni prenoit pour un sot, la déconcertèrent un instant, et balbutiant une phrase qui marquoit moins le repentir de son procédé, que son dépit de n'avoir pas vu le reste de sa famille, elle tomba nonchalamment sur ses carreaux, et se plaignit de son malheur. L'étranger n'ayant plus le projet de la consoler, lui fit une profonde révérence, et sortit. Tous ses Frères, qu'il rencontra à trente pas de l'hôtel de Mme d'Erbigni, annoncèrent par de grands éclats de rire le plaisir de leurs surprises. L'aventure devint bientôt publique; mais cette femme qui ne rougissoit plus qu'au pinceau, affecta de s'afficher et de passer du Palais Royal aux Tuileries, et de cette promenade au Boulevard. Ramponneau même en auroit joui, si les plaisirs soldatesques de la Courtille(i)avoient

(i) C'est le nom de l'endroit où l'illustre Ramponneau rassembla, par un heureux mélange, le dégoûtant Savetier avec le Duc agréable, et l'Amante mal-propre d'un Soldat aux Gardes, avec l'élégante Comtesse. « Ah ! nation aimable et frivole, ces plaisirs calotins sont bien faits pour vous ! » {Note de Chevrier.)

été connus alors du beau monde. L'impudence altiere de Mme d'Erbigni frappa tous ceux qui ne savent pas jusqu'où une femme galante, qui a secoué le joug" des préjugés, peut porter Paudace. Tout le monde n'eut pas la complaisance de lui pardonner son effronterie, et quelques Poètes furent de ce nombre. La plupart d'entr'eux, accoutumés à vivre des sottises publiques, vont écumer avec soin les anecdotes singulières dont Paris fourmille, et en font un ouvrage que la malignité humaine saisit toujours avec empressement. Un Commissaire des Guerres, domestique de la maison de Biron, fit de cette aventure un joli Vaudeville. Mme d'Erbigni fut la première qui le chanta. Le sieur Poinsinet de Sivri (i), exvalet de chambre du duc d'Orléans, en fit une Comédie sous le titre des Huit Frères, L'héroïne de la pièce, aussi effrontée que l'écrivassier Palissot qui se mit au Balcon du Théâtre Italien, le jour même qu'on le baffouait dans la Parodie des Philosophes (2), prit une première loge, et applaudit. Un Cyclope de la Forge de Fréron, nommé la Coste, en composa un roman; elle le prôna dans tous les cercles, et en assura le débit, en observant ce qui se pratique dans la vente des mauvais Ouvrages (3). » — Voilà une femme intrépide, dit la Marquise; mais

(1) Louis Poinsinet, cousin de Poinsinet de Noirville, dit Poinsinet le mystifié. Né à Versailles en 1733, mort à Paris en 1804. Il a donné des poésies, des ouvrages pour la scène et une médiocre traduction d'Aristophane.

(a) Cette Parodie intitulée les Petits Philosophes du sieur Poinsinet de Noirville, le même à qui Palissot, sous prétexte de lui procurer la place de Gouverneur d'un Prince Protestant, fit abjurer la Religion Romaine, et en dressa lui-même l'Acte sur le Quai de la Tournelle à Paris. Des personnes en place, qui ont vu les preuves de ce fait, croiront-elles que ce Palissot soit l'appui de la Religion Romaine, ainsi qu'il l'avance dans la Préface de sa pièce des Phi' losophes ? (Note de Chevrier.)

(3) Un Auteur qui veut débiter un Livre médiocre, en envoie 5o Exemplaires à chacune des femmes qui le protègent : le Duc, le Chevalier, le Comte arrivent. « Je vous attendois, dit la Dame au premier venu ; donnez-moi 12 francs » : on les présente sans explication, et on reçoit en échange une mauvaise Brochure. Cette cérémonie se répète à tous ceux qui arrivent. C'est par ce manège que le pesant Abbé Le Blanc a vendu deux éditions de ses Lettres sur les Anglois. (Note de Chevrier.)

qui peut vivre avec elle? — Des gens qui ont faim, répondit le Chevalier, et il y en a tant dans Paris. — Elle vient, repartit Brochure, de se jetter dans le Clergé subal" terne, et elle vit aujourd'hui avec l'Abbé de Courval. — Oh, parbleu, reprit le Chevalier, celui-ci n'est pas le premier homme d'Eglise qu'elle eût attaqué, et nous sçavons sa fameuse histoire avec le Général des Pères de l'Oratoire. — Ce n'est pas là de la petite bière, répliqua la Marquise, et cette aventure que j'ignore, mérite d'être racontée; la sçavez-vous, Brochure? — C'est moi, répondit-il, qui en ai vendu le manuscrit au R. P. Berthier (i), Auteur du Journal de Trévoux, qui vouloit le faire imprimer pour réparer l'honneur de la société, en détruisant de vieux préjugés qui lui sont injurieux. — Commencez donc, dit le Chevalier.

; « — Mme d'Erbigni ayant lié une partie de campagne avec le Supérieur Général des Oratoriens, ne voulut point se servir de son carrosse, ni de celui du Révérend Père qu'on auroit pu reconnoître. On résolut donc de prendre un Fiacre au Fauxbourg St. Honoré, et de gagner la petite maison de la Dame qui étoit à la barrière de Vaugirard. A peine étoit-on sur la place du Palais Royal, que le Fiacre se brisa. Le peuple attiré par les cris du cocher, et par sa curiosité naturelle, arriva en foule; les glaces de bois du Fiacre, qui étoient levées, lui firent soupçonner du mystère, et il vit ses conjectures vérifiées, quand le cocher ouvrit, en jurant, la portière. L'Oratorien qui avoit prévu le coup, avoit eu la présence d'esprit d'enlever la petite bordure de toile blanche qui couvre la moitié du colet des robes des Pères de l'Oratoire, et qui est la seule marque qui distingue leur habillement de celui des Jésuites, et descendant sans contrainte, il entra

(i) Guill.-François Berthier, jésuite, né à Issoudun en 1704, mort en 178a.

dans un autre fiacre, en criant à haute voix au cocher : « Aux Jésuites de la rue Saint Antoine. « Mme d'Erbigni, livrée aux huées de la populace, pénétra, sans la moindre émotion, dans le Palais Royal, où elle fut respectée; et le peuple, abandonné à lui-même, s'épuisa en conjectures sur le procédé du Père Jésuite, car POratorien passoit alors pour tel. Les hommes rirent de la singularité, et les femmes, qui avoient apparemment des raisons pour être indulgentes, parlèrent de cette démarche un peu extraordinaire, si elle avoit été vraie, comme d'une action méritoire, à laquelle les plus zélés donnèrent le nom glorieux de conversion. »

— Il faut convenir, remarqua le Chevalier, crue le Palais Royal se trouva-là bien à propos pour tirer Mme d'Erbigni de l'opprobre dont la populace alloit la couvrir. — Ce qui m'amuse dans cette aventure, reprit Mme de Sarmé, c'est le sang-froid du Général qui trouve dans une action si deshonorante les moyens d'avilir ses ennemis. — Avilir Madame, repartit Brochure? Le public pensa bien différemment, et les Jésuites aussi. Je me rappelle que le Père Berthier, après avoir lu le détail de cette anecdote, me dit que les ennemis de leur Société la servoient souvent, en cherchant à lui nuire. — La Marquise, repartit le Chevalier, n'est pas au fait des motifs qui déterminèrent le Gazetier de Trévoux à s'expliquer de la sorte, et elle me permettra... — De vous taire, répliqua Mrae de Sarmé : vos réflexions ne touchant point mon sexe, je n'ai pas la curiosité de les entendre : d'ailleurs il me semble que Brochure vouloit nous parler de l'Abbé de Courval. — Il vit, répondit-il, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, avec Mme d'Erbigni, qui a poussé la complaisance jusqu'à vouloir qu'il prît un appartement chez elle ; mais l'Abbé s'en est excusé par une fausse honte. Il sort le matin en soutane, et

il ne veut point qu'on lui reproche de dire la Messe dont il a besoin, parce qu'il travaille pour le Théâtre, dont il a un plus grand besoin encore. Il craint d'ailleurs qu'on ne dise de lui ce que le grand Rousseau (i) disoit de l'Abbé Pèlegrin (2) qui étoit dans le même cas :

Le matin Catholique, et le soir Idolâtre, Il dîne de l'Autel, et soupe du Théâtre.

« L'Abbé étoit cependant obligé de dire sa Messe tous les jours, ou de rembourser un Marchand Frippier avec qui il avoit troqué le prix de 4oo Messes contre deux habits noirs (3). — Jecroyois, reprit le Chevalier, Gourval plus à son aise; il a eu autrefois la Maréchale de **\ — Gela est vrai, répliqua le Colporteur, mais s'étant avisé de manquer à M. de Voltaire et à elle-même, elle le chassa, soit pour venger le Poëte, soit pour le punir de l'indécence du mot. — Eh, quel est ce mot? demanda la Marquise. — Un équivoque libertin qui n'auroit pas dû choquer dans la bouche d'un Abbé, reprit Brochure.

« Madame la Maréchale de "**, ayant entendu dire que la première Tragédie de Mariamne, que M. de Voltaire avoit mise au Théâtre, valoit mieux que la seconde,

(1) Quand je dis le Grand Rousseau, je ne prétends pas porter la moindre atteinte à l'illustre Citoyen de Genève, dont j'admire les Ecrits, et respecte les mœurs. Tous ses ouvrages, et notamment la Nouvelle Héloïse, qu'on a trèsstupidement critiquée, annoncent qu'il a plus d'esprit que ce Poëte n'en avoit ; mais les belles Epîtres et les Odes sublimes de celui-ci lui ont mérité le nom de Grand, et je suis l'usage en le lui donnant. (Note de Chevrler.)

(2) Simon-Joseph Pellegrin (i603-i7A5), l'un des plus féconds poètes de son temps.

(3) Courval est un nom imaginaire, mais l'aventure est réellement arrivée à Macarty, Prêtre Hibernois, qui hypotéqua au nommé Hamelin, Frippier, rue Dauphine, le produit de 4oo Messes pour le paiement de deux habits noirs. Le Sacristain de l'Eglise du Saint-Esprit donnoit une carte à l'Abbé, au moyen de laquelle le Frippier touchoit i5 sols par Messe. Ce Macarly est le même qui écrivit un jour la Lettre suivante à un de nos Princes du Sang qui le protégeoit :

« MONSEIGNEUR, « Si votre Altesse Sérénissime ne m'honore de ses bontés dans la situation « où je me trouve, elle me réduira à la dure nécessité de dire la Messe. »

(Note de Chevrler.)

LE COLPORTEUR IOI

souhaita un jour qu'il la lui lût. Le Poëte se prêta d'autant plus volontiers à ce désir, qu'il pensoit comme la Maréchale. Il lut donc sa pièce telle qu'il l'avoit composée quand elle tomba. Dans la pénultième scène du dernier acte, Mariamne empoisonnée venoit mourir aux yeux d'Hérode qui, se reprochant ses jalousies et ses fureurs, se jettoit à ses genoux, en lui disant ce vers :

Vis pour toi, vis pour moi, vis pour nos chers enfans.

« La Maréchale frappée de ce vers que le Poëte rendoit avec attendrissement, versa des larmes. Gourval qui s'en apperçut, s'avisa de lui dire : « Ne pleurez pas, Madame, « il y en aura pour tout le monde. »

« M. de Voltaire s'offensa du propos ; la Maréchale, outrée de son côté que l'Abbé osât jouer le mot avec elle en bonne compagnie, le mit à la porte sans lui payer le mois commencé, a dit la chronique. — Elle fit très-bien, répondit la Marquise; de pareilles impertinences méritent d'être corrigées, et depuis long-temps cet Abbé passe pour un fat. Je me souviens fort qu'un homme de sa robe, à qui j'avois remis le soin de ma Bibliothèque avant que Brochure s'en mêlât, me le présenta un jour, et que le gros Président me dit, après qu'ils furent sortis, que ces deux Abbés n'étoient pas la meilleure compagnie de Paris. — Je connois les masques, répliqua le Colporteur et je sçai pourquoi M. le Président vous parloit ainsi. — Eh pourquoi, demanda vivement Mme de Sarmé? — Parce qu'il a été, répondit Brochure, témoin presque oculaire du premier événement qui rendit Gourval célèbre. Mme de °*, plus éprise de la réputation de l'Abbé que de sa personne, lui fit une prévenance dont le résultat fut de l'amener à son lit; on passa la nuit la plus agréable du monde. Le soleil luisoit depuis long-temps, quand Mme de ***, offusquée par ses

rayons, tira les rideaux de son lit. Les portraits de tous ces ancêtres, qui décoroient sa chambre à coucher, la frappèrent; et comme si elle s'étoit repentie alors de ce qu'elle venoit de faire, elle dit à Gourval : « L'Abbé, que penseroient mes aïeux, que diroient tous ces Officiers Généraux qui ont versé leur sang- pour la Patrie, s'ils me voyoient avec toi ? — Ils diroient, repartit Courval, que vous êtes une Gatin (i). » Mme de ***, qui vouloit qu'on respectât ses épigrammes et ses vices s'emporta, et ayant tiré dix louis de sa bourse, elle les donna à l'Abbé qui les reçut, en promettant de ne paroitre jamais à ses yeux. — Ce tort-là, reprit Mme de Sarmé, n'est pas essentiel, et la vanité déplacée de Mme de ***, méritoit la répartie de l'Abbé. — Ce jour, répliqua Brochure, fut malheureux pour lui. Mme la Comtesse de ***, à qui les spectacles fournissent un fond que sa galanterie épuise rarement, trouva l'Abbé à l'Opéra; elle l'appella sous le prétexte de lui faire dire du mal de la Guirlande qui n'avoitpas besoin des manœuvres de la cabale pour être sifflée, et elle lui proposa de venir lui rendre visite à minuit. L'Abbé fut exact à l'invitation ; la Comtesse, qui étoit déjà couchée, lui permit de s'approcher d'elle; et celui-ci s'étant dépouillé de ses ornements sacerdotaux, se jetta rapidement dans les bras de Mme de **\ Vous vous rappellerez que Courval avoit passé la nuit, et que son ame, anéantie par l'insomnie, ne pouvoit guère s'occuper de toutes les réflexions voluptueuses dont la Comtesse le croyoit susceptible. L'Abbé, s'appercevant de sa situation, voulut préluder en portant ses mains sur la plus belle gorge du monde, la Comtesse, offensée de ce préliminaire, jetta l'Abbé hors de son lit; Courval, consterné, demanda à

(i) Cette aventure est attribuée par Bachaumont, dans ses Mémoires secrets, au comédien Grandval ; mais n'aurait-elle pas, en réalité, pour acteurs la marquise de l'Hôpital et son amant, l'acteur Clairval ?

Mme de *** d'où provenoit son courroux : « De votre insolence, répartit-elle : apprenez, mon petit Abbé, que lorsque que je vous paie pour venir ici, c'est pour mes plaisirs, et non pas pour les vôtres. » Courval interdit se retira, et borna sa vengeance à faire quelques épigrammes contre cette femme, et à tâcher d'en séduire d'autres qu'il peut voir sans défiance, parce que s'étant créé le répétiteur de presque tous les théâtres particuliers, il va à toute heure chez toutes les Dames qui jouent la Comédie. — Convenez donc, reprit la Marquise, que cette manie que Boissi a drapée dans la folie du jour, prend en France avec bien de la fureur : il semble que plus on s'acharne à mépriser l'état de Comédien, plus on veut se rapprocher de lui; tout est devenu acteur. Un des contrevens de mon cabinet de jour s'étant brisé avant-hier, j'envoyai chercher le serrurier pour le raccommoder ; mais le laquais chargé Ûe cette commission, me répondit qu'il ne pouvoit venir, parce qu'il s'habilloit pour jouer Tancréde. — Que cela ne vous étonne pas, Marquise, reprit le Chevalier; j'ai un de mes gens qui est l'ornement du Théâtre du Temple, et qui, faisant, il y a huit jours, Orosmane, mugit presque aussi agréablement que Lekain (i). — Voilà, par exemple, répliqua Mme de Sarmé, où je ne vous supporte point : vous n'aimez pas Lekain que Paris trouve délicieux. Que manque-t-il à cet Acteur? — De la figure, de la voix, de la vérité et des entrailles, répondit le Chevalier. — J'avoue, reprit la Marquise, que sa voix n'est point agréable. — Le terme est modéré, répartit le Chevalier, et il convient mal à l'organe sépulchral de ce Comédien. Je sçai qu'il plaît à la moitié de Paris, et que l'hébété

(i) Henri-Louis Caïn dit Le Kain, né à Paris, le 3i mars 1729, mort le 8 février 1778. Il débuta le 14 septembre 1750. Le Kain fut un des plus illustres comédiens du xvme siècle.

Provincial, qui se laisse surprendre par de grands bras et des cris, trouve Lekain admirable; mais quand on connoît le théâtre, et qu'on veut suivre de près cet usurpateur de réputation, on est forcé de convenir qu'il n'a pour lui que la beauté de l'attitude, et l'expression des gestes; encore verroit-on, si on les suivoit de près, qu'ils ne sont pas naturels, et qu'étant compassés au miroir, ils ont une uniformité qui, sentant l'étude et la contrainte, n'ont pas l'air d'avoir été dirigés par la situation : d'ailleurs votre Lekain est un convulsionnaire qui, ne saisissant jamais le vrai sens d'un rôle, est toujours au delà de la nature. Aboyeur éternel, il est furieux dans toutes les positions; ainsi je conclus qu'il faut qu'il se borne à jouer les rôles de martyr, si analogues à sa figure pitoyable, et à sa voix piteuse. — Je vois, répartit la Marquise, que je n'y gagnerai rien; ainsi laissons-là les Comédiens de profession, et parlons des gens du bel air qui veulent se donner en spectacle. Où aboutit cette manie, dites-le-moi, je vous prie? — Où elle aboutit, répliqua le Chevalier ; à arranger les affaires de cœur, à tromper les surveillans, les mères vigilantes, et les maris jaloux. Une femme ou une fille qui ne peut voir son amant, qui vit cependant dans la même société, convient de prendre dans la pièce qui est sur le tapis, un rôle qui se rapporte à sa situation, et les deux amans jouissent du plaisir d'un tendre épanchement, et de parler pendant deux heures le langage de l'amour, sans que leurs surveillans, toujours ridiculisés dans ces comédies, puissent se plaindre. Au contraire, on les voit enchantés du talent de leurs Femmes ou de leurs Filles, applaudir à leur jeu, et se féliciter tout haut d'un art dangereux qui doit faire le malheur des admirateurs. — Cela n'est pas adroit, dit Mme de Sarmé, et j'adopte volontiers les remarques que vous faites à ce sujet. — Rien n'est si

LE COLPORTEUR IOO

positif, répliqua Brochure, et j'ai vu l'Abbé de Gourval vivre long-temps du bénéfice que la disposition des rôles lui procuroit de la part des amans qu'il réunissoit sur la scène.

« — Mais mon serrurier et le laquais de Monsieur, reprit la Marquise, n'étant pas dans ce cas, pourquoi ces animaux-là jouent-ils? — Pour singer les grands, Madame, répliqua Brochure, et se donner un air. Vous sçavez qu'à Paris rien n'est si arrogant que le petit peuple et la Valetaille; ce sont exactement les Arlequins de la société, dont la fureur balourde est de parodier tout : on va aux Tragédies qu'ils jouent, comme aux Parades du Boulevard, où Ton met sa raison à l'écart pour s'amuser davantage.

« — J'ai vu, reprit la Marquise, une Fille de Paris violemment entichée de ces bouffonneries; elle y passoit réellement la moitié de sa vie, et finissant par jouer la grandeur, elle donnoit à Giles, au bon homme Gassandre ou à Maneselle Zisabelle (i) un présent, comme elle donna autrefois une tabatière à Lekain. — Ah! palsembleu, s'écria le Chevalier, il n'y a plus d'énigme, et vous nous parlez ici de la Pelissier (2) ! — Il est vrai, répliqua le Colporteur, que clans le tems même qu'elle montroit en ville, elle avoit l'orgueil de faire une pension aux Directeurs des Marionnettes pour lui jouer deux parades par jour. — Avant d'aller plus loin, dit la Marquise, je veux savoir ce que vous appeliez montrer en ville. — Je ne sais trop, repartit Brochure, comment vous gaser cela ; mais figurez-vous un maître de danse qu'on ne paie

(1) C'est le nom des personnages qui figurent dans ces Parades, espèces de Comédies dont le jeu des mots et la grossière équivoque font le mérite. (Note de Chevrier.)

(2) Ancienne actrice de l'Opéra, célèbre par une aventure de mœurs qu'elle eut avec un juif, nommé du Lis, en 1781. On trouvera le détail de cette affaire dans le Journal de Barbier, II, pp. i5G et suiv.

IOÔ LE COLPORTEUR

qu'au mois, et qui prend dans chaque maison où il donne leçon, un cachet qu'on retire à l'expiration du terme. La Pelissier avoit la vogue, et l'Angleterre seule, qui était alors en paix avec nous, lui valoit des sommes considérables. Un Comte Allemand, qui en devint amoureux, la captiva de façon, qu'il ne lui fut plus possible de continuer l'exercice d'un talent aussi lucratif. Le Comte, Allemand dans tous les points, étoit de tout le corps Germanique l'observateur le plus rigide de l'Etiquette : cette humeur orgueilleuse se paroissoit justifiée par le titre de souverain qu'il portoit sans usurpation, puisqu'il fournissoit deux hommes au contingent de l'Empire, et que son auguste visage étoit empreint sur un morceau de cuivre blanchi avec plus d'art que de bonne foi, qui couroit pour trois sols dans toute l'étendue de sa domination. Le Comte aimait vivement la Pelissier, mais pas assez pour lui laisser une sorte de liberté sur ses goûts les plus indifférens. Ses compagnies et ses lectures étoient réglées par son amant; ce n'est pas qu'il fut jaloux : l'amour seul de la grave étiquette le décidoit en tout. Les allées du Palais Royal et des Tuileries, où les Femmes de Robe, et les Fermières générales, se promenoient, étoient interdites à la Pelissier; elle ne pouvoit paroître que dans celles où, à l'aide du microscope, on développoit quelques Duchesses ou des Femmes à seize quartiers. Le Comte vouloit bien qu'elle reçut compagnie, mais il falloit que les hommes qui venoient lui faire la cour fussent Chevaliers de Malte, ou au moins Capitaines de Cavalerie ; et les Demoiselles du monde qu'elle pouvoit voir, dévoient être entretenues par des Princes ou par des Ducs. La manie de ce fastidieux Comte me rappelle l'usage ridicule qui s'observe dans les cercles ennuyeux de beaucoup de Provinces d'Allemagne, où un étranger ne peut avoir la prérogative de

-danser avec une Madame à seize Quartiers, qu'il n'ait étalé ses titres ; et s'il descendoit en droite ligne des Duchatelet et des Beaufremont, et qu'il fût au service sans le rang de Capitaine, il ne pourroit être que Spectateur immobile de ces fêtes généalogiques, où l'amour-propre porte l'ennui dans le sein des plaisirs. La Pelissier contrainte jusques dans ses lectures, ne pouvoit lire que l'Armoriai de l'Allemagne, l'Histoire de l'Empire, et quelques autres ouvrages où les hauts faits des ancêtres du Comte étoient détaillés avec la pesanteur des Erudits de Leipsick. Cette Bibliothèque n'étoit pas considérable; mais il y avoit suppléé en faisant imprimer l'Histoire de toutes ses possessions; Domaines admirables dans lesquels l'œil perçant des Physiciens avoit découvert de l'eau, de l'herbe et des chaumières.

« La table seule pouvoit indemniser la Pelissier de la gêne dans laquelle on la tenoit. Trois services de seize plats analogues aux seize quartiers, formoient son ordinaire; mais elle ne pouvoit trouver délicieux que ce qui étoit cher : et docile à la manie de son illustre amant, elle ne touchoit point aux mets qui n'étoient plus dans leur primeur: aussi quand le plat de petits pois étoit au dessous de cinquante francs, le Comte vouloit bien qu'on lui en servît, mais il ne permettoit pas qu'elle en mangeât. Il lui étoit aussi défendu de boire des vins qui n'avoient pas été recueillis dans un fonds noble, et sa haine pour la roture étoit telle, que, ne pouvant se déterminer à boire de l'eau de la Seine, qui étoit commune à tout Paris, il envoyoit tous les jours chercher un barril d'eau à dix lieues de la ville ; mais il étoit sûr de ne point se mésalier en en buvant; elle sortoit d'une source vive qui appartenoit à un Prince du Sang.

« — Voilà un personnage bien singulier, reprit

Mme de Sarmé ; mais il falloit cependant qu'il fût fort riche pour mener ce train de vie bizarre et dispendieux. — Il jouissoit, repartit le Colporteur, de cent mille écus de rente. — Tu te moques de nous, perruque, répliqua le Chevalier; la Table aux seize quartiers auroit déjà emporté cette somme. — Patience, Monsieur le Chevalier, patience, répondit Brochure ; le Comte vivoit deux années dans ses Etats, où il s'occupoit à faire battre sa petite monnoie, faire couper ses bois, et à tuer beaucoup de gibier qu'il vendoit forcément à ses Vassaux : sa maison qui n'étoit plus montée sur le ton généalogique, vivoit ainsi que lui, de lièvres, de saucisses, et du fin plat de choux vinaigrés, mets délicieux, le seul des choses communes qui tienne encore à l'étiquette Allemande. Ces épargnes entassées, le Comte reprenoit l'air souverain, et venoit jouer la dignité à Paris, où il affectoit modestement de parler de ses troupes, de sa Régence et de ses Ministres; et ces petites misères l'indemnisoient de l'égalité que le François le moins noble osoit mettre entre son Altesse et lui. — Oh, ce ne sont pas seulement, repartit le Chevalier, les Princes Allemands à qui nos petits insectes titrés manquent de respect; je me souviens qu'après la paix d'Aix-la-Chapelle, un Prince Souverain d'Italie, dont la maison est très ancienne, étant dans l'appartement de la Reine, le Marquis de J ***, lui proposa de jouer deux cens louis au piquet, le Duc ayant répondu que ce jeu étoit trop mince pour lui. « Eh bien, Monsieur le Duc, répliqua le Marquis d'un ton persifleur, je vais, si vous voulez, jouer dans un cent de piquet vos petits Etats contre une partie de mes Terres. » Le Duc, indigné, se retira. Les hommes sensés blâmèrent l'indécence du Marquis, qui eut pour lui le suffrage de tous nos illustres freluquets,

« — J'avoue, repartit la Marquise, qu'il y a bien de la

petitesse dans les détails de l'étiquette ; mais on doit une sorte de considération à un Etranger qui joint à sa naissance le titre de souverain toujours respectable pour tous les hommes. Que Ton rie tout bas de son orgueil ridicule, passe; mais on lui doit dans le public une honnêteté de convention, de laquelle il est sage de ne pas s'écarter. — Quand le Prince retourne dans ses Etats, demanda le Chevalier, que devient la Pelissier ? — L'amant, répondit Brochure, promet de lui faire payer exactement sa pension; elle, de son côté, jure d'être sage, tous deux manquent à leur parole, et s'oublient. La Nymphe auguste voulant bien déroger, descend à la roture ou à la noblesse du troisième rang, et elle ne retient des femmes de condition, dont elle a effleuré le rôle, que la manie des caprices. C'est dans une de ses fantaisies qu'elle a pris Vervilly. — Ah, bon Dieu, s'écria la Marquise! de quel fat subalterne s'est-elle empêtrée? C'est bien le petit Monsieur le plus ridicule et le plus avantageux que je connoisse. Je sortois un jour de l'Opéra, l'Abboyeur avoit demandé vingt fois mon carrosse qui ne venoit point ; Vervilly m'offrit effrontément le sien. Comme je soupois dans une maison où l'on sert régulièrement à neuf heures, je l'acceptai sans balancer, parce que je l'avois vu deux ou trois fois chez sa mère. Ce carrosse, offert avec tant d'empressement, n'arriva point, puisqu'il n'existoit pas ; mais mon impudent, voulant soutenir la gageure, joua l'impatience, cria dix fois qu'il étoit le Gentilhomme de France le plus mal servi ; jura qu'il feroit une réforme dans sa maison, et partit incognito le talon rouge en l'air, et cherchant à travers la lueur des lanternes le moyen de ne point imprimer ses souliers dans la boue. — C'est bien lui, reprit le Colporteur; un Auteur de mes amis mit un jour malignement au bas de son portrait exposé dans le sallon du

Louvre, les six vers suivants, qui peignent, on ne peut pas mieux, cet original :

Talons rouges à pic, poudre sur ses habits (i),

Pincé comme un Danseur, et de lui seul épris,

Verbiag-eant sur tout, tantôt pour, tantôt contre,

Son premier compliment est d'étaler sa montre,

Meuble cher et pesant, où cent colifichets

Montrent moins un Seigneur qu'un Marchand de cachets.

— Redites-moi ces vers que je les copie, dit la Marquise, ils peignent Vervilly d'après nature, et le voilà tout craché; mais vit-il ces vers? — Un des premiers, répondit Brochure, et ils parurent si frappans, que Mlle d'Anville (2) qui les lut au sallon, ne voulut plus recevoir Vervilly qui étoit au mieux avec elle, si Ton en croit la Gazette de Cythere. — Vous pourriez, reprit le Chevalier, être ici dans l'erreur, mon cher Brochure; je crois avoir entendu dire qu'elle ne quitta ce fat que parce qu'il s'avisa de faire un couplet sur l'histoire de la Cheminée, qui a rendu cette femme fort célèbre. — Vous tombez ici dans un anachronisme, repartit le Colporteur, et l'anecdote de la Cheminée est postérieure de plus de deux ans aux vers mis au dessous du portrait de Vervilly. — Mais en vérité, reprit Mme de Sarmé, je ne sçais d'où je viens, et je crois que je suis une femme de l'autre monde : vous venez l'un et l'autre de raconter-là une infinité d'aventures dont je ne sçavois pas le premier mot. — C'est que toutes ces choses, répartit le Chevalier, se sont apparemment passées dans le temps que vous étiez dévote. — Encore un coup, Monsieur, point de mauvaises plaisanteries, répliqua la Marquise, laissons-

(1) Les Sous-Seigneurs ont la manie de se faire poudrer leurs habits au bas des deux faces de leur chevelure pour se donner un air de vivacité, et persuader que cette poudre est tombée des cheveux en bonne fortune. (Note de Che~ vrier.) • (2) Lisez : Madame de la Popelinière.

là vos propos, et écoutons Brochure qui va nous faire l'histoire de cette Cheminée.

— Le Baron de Mazanges (i), reprit le Colporteur, devenu amoureux de Mrae d'Anville, s'introduisit dans sa maison de campagne, sous le prétexte d'y jouer la Comédie. M. d'Anville (2) avoit la fureur de faire des pièces que sa femme avoit la manie de représenter. C'est à l'art de ce Financier que nous devons le Flegmatique, le Mélancolique et les Dangers du Faste, trois Comédies dont les représentations lui coûtèrent cent mille francs. Ce n'étoit pas-là prêcher d'exemple, mais telle est la fatalité des Auteurs et des Prédicateurs; ils s'élèvent toujours avec véhémence contre les défauts dans lesquels ils tombent à chaque instant. Mazanges eut le bonheur de parler d'amour à Mme d'Anville, et d'en être écouté favorablement; mais les yeux jaloux du mari ne les quittaient point, et quand celui-ci étoit obligé d'aller bavarder auprès d'un tapis de verd, où le traitant cruel boit, en guise de limonade, le sang des peuples dans des coupes d'or, il mettoit à la suite de sa femme un vieux grifon constamment attaché à la persécuter. Deux amans gênés imaginent bientôt des moyens pour rompre leurs entraves. Le Baron avoit à ses ordres un Machiniste habile (3), qui, ayant à se venger personnellement de M. d'Anville, imagina de soustraire les deux Amans aux yeux des jaloux, et de les réunir dans des moments où on les croyoit fort éloignés l'un de l'autre. Il inventa pour cet effet une cheminée mouvante dans le goût des tours de Religieuses, au moyen de laquelle Mazanges pouvoit, quand il le désiroit, passer dans l'appartement de Mme d'Anville, qui depuis longtemps ne couchoit plus

(1) Louis-François-Armand, duc de Richelieu (1696-1788).

(2) Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de la Popelinière.

(3) Jacques de Vaucanson (1 709-1 782).

avec son mari. Le Baron songea d'abord à se mettre à l'abri du soupçon, en faisant louer par un nommé Merobert (i), qui étoit alors garçon de Bureau de la Marine, un appartement chez un Baigneur de la rue de Richelieu, qui étoit mitoyen à celui que Mme d'Anville occupoit. L'hyver ayant rappelle tous les honnêtes gens à Paris, Mazanges, qui demeuroit place Royale, ne parut plus chez le Financier ; celui-ci fut enchanté de la séparation, et ceux qui aiment à imaginer des raisons qui puissent avilir les personnes auxquelles ils en veulent, se turent sur cet événement, parce qu'ils Pattribuerent à la variété des plaisirs qui enchaînoient le Baron.

« D'Anville qui avoit acquis, par une fatale expérience, le privilège d'être jaloux, eut des soupçons qu'il voulut éclaircir. Maisonneuve, c'est le nom du vieux grison qui portoit celui de Galepin avant qu'il eût jugé à propos de faire banqueroute, fut chargé de l'opération, et le maudit vieillard découvrit que le Baron de Mazanges passoit, au moyen de la cheminée, dans la chambre de Mrae d'Anville qu'il vit un jour dans les bras de son amant par le trou d'une serrure. Le grison, fier de sa découverte, courut enfoncer le poignard dans le sein de son protecteur, en lui dévoilant la perfidie de sa femme dont il vouloit ignorer la conduite, en cherchant à l'approfondir. D'Anville monta, et il ne vit rien. Galepin, que ses yeux n'avoient point trompé, voulut le persuader de l'existence de cette cheminée tournante, qu'il assuroit avoir vue. Le Financier, outré de l'insolence du grison, le punit, en le condamnant à copier une de ses Comédies. Vous me réduiriez, dit Galepin, à mourir de faim, ou, ce qui revient au même, à transcrire les Tragédies à la

(i) Pidansat de Mayrobert (20 février 1727-27 mars 1779), le continuateur des Mémoires Secrets, de Bachaumont.

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glace de Titus et de Térée (i), que j'affirmerois ce que j'ai l'honneur de dire à votre Opulence (2); j'ai vu, continua le Surveillant, et quand je vois, je vois bien. Finissons, reprit financièrement d'Anville, vous êtes un sot qui n'avez que des yeux, et moi j'ai de la tête. Je sais un moyen infaillible qui m'assure de votre imposture ou de l'innocence de ma femme, à laquelle je ne crois cependant pas plus que de raison. Epiez par vous même, ou par les Commis que je vous paie, le Baron de Mazanges la première fois qu'il reviendra chez ce maudit Baigneur, et sur votre indication j'aviserai au maintien de mon honneur qu'on veut léser dans cette partie. Galepin qui étoit fait à ce jargon financier, jura d'obéir, et le lendemain Mazang-es, qu'il vit entrer dans l'hôtel suspect, lui procura l'occasion de se justifier auprès de son protecteur. D'Anville hésita, le grison affirma, et le Fermier plein de rage et d'impatience, monta dans l'appartement de sa femme qui n'étoit point à la maison. Arrivé dans cette chambre funeste, il imagina que s'il y avoit de la réalité dans l'intrigue qu'il soupçonnoit, il y avoit un signal convenu entre sa femme et le Baron, et tirant une clef de sa poche, il frappa deux coups contre le mur mitoyen. Mazanges croyant que l'horloge du plaisir venoit de sonner pour lui, se mit dans le tour, et se trouva dans les bras du Financier qu'il ne cherchoit point. On ne peut mieux peindre l'embarras du Baron, et la surprise de d'Anville, qu'en comparant leur situation à celle de Tartuffe et d'Orgon, sortant de dessous la

(1) Deux pièces détestables : la seconde ne fut pas achevée; la première mériloit le même sort; mais l'Opéra Comique en fit justice par ce seul vers :

Titus perdit un jour, Un jour perdit Titus. {Note de Chevrier.)

(2) Il est plus naturel de dire à un Financier chargé d'or, Votre Opulence, que de traiter de Grandeur un petit homme, et d'Excellence un Allemand dur et grossier, comme il s'en trouve par fois. {Note de Chevrier.)

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table pour surprendre le séducteur de sa femme (i). Mazanges revenu de son premier étonnement, prit le ton d'un ricaneur qui lui étoit assez naturel, et dit au Financier : Eh, que faites-vous ici, Monsieur? croyez de bonne foi que ce n'est point vous que j'y cherchois, adieu. D'Anville ne sortit de son abattement que pour ordonner à son portier de ne jamais laisser entrer Madame dans la Maison, éclat scandaleux qui le perdit, parce que n'ayant pu résister à tous les écrits orageux qui vinrent fondre sur lui, il tomba dans une langueur qui ne lui laissa que le tems de faire un Godicile et son Epitaphe. « L'un et l'autre sont assez plaisants pour que je vous en fasse mention; j'ai ici copie de la première pièce; écoutez.

« Codicile de Louis-Alexandre-Métrophile-Auguste & 'Anville, Seigneur Haut- Justicier de trente-deux Paroisses, et de la rue de Grenelle S1. Honoré en partie (2). « Comme le chagrin fait de vives impressions sur une « ame élevée, et qu'aussi délicat et plus convaincu que « César qui ne vouloit pas que sa femme fut seulement « soupçonnée, j'ai vu de mes propres yeux la fatale che- « minée, au moyen de laquelle mon honneur a souffert « plus d'un échec, et que l'éclat de mon nom, et la « gloire attachée au rang que j'occupe, ne me permettent « point de soutenir plus long-tems le poids de la vie, « j'ai résolu d'en sortir, et pour cet effet, j'ai choisi le « moyen le plus prompt en me remettant entre les mains « des Médecins les plus fameux, et par conséquent les « plus expéditifs. Espérant donc que la science de ces « Messieurs m'arrachera dans peu de jours aux maux

(1) On trouvera le détail de cette aventure scandaleuse dans tous les mémoires du temps, ainsi que dans l'ouvrage de E. Campardon : La Cheminée de 3/m* de la Popellnière. Paris, Charavay, 1889, in-16.

(2) C'est dans cette rue que l'Hôtel des Fermiers Généraux est situé. (Note de Chevrier.)

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« qui m'accablent, je vais, dans le présent Godicile qui « ne sera ouvert qu'un mois après ma mort, disposer de « cent mille écus, dont le remboursement vient de m'être « fait, et ajouter quelques articles que j'ai omis dans « mon Testament.

« Primo. Je veux et entends que mes trois pièces de « Théâtre soient, à l'exemple de ce qui se pratiquoit pour « les Tragédies d'Eschile, enfermées dans des boîtes d'or « qu'on ouvrira alternativement au renouvellement de « chaque Bail des Fermes Générales, pour être jouées et « applaudies. J'ai payé pour cela. Item. Je fonde à per- « pétuité une Fête lugubre qui sera célébrée tous les ans « au jour anniversaire de mon trépas, dans l'hôtel des « Fermes où mon éloge sera prononcé par un des « soixante heureux de la Compagnie, s'il s'en trouve qui « sçache lire et parler une autre langue que celle de « Barrême. Item. Je donne et lègue mille écus à chacun « des beaux esprits qui diront du bien de moi après ma « mort, et cinquante mille francs au Poëte qui fera dans « une pièce de vers l'éloge de mon goût pour les Arts.

« Item. Je lègue cinquante mille livres à ceux de mes « Neveux qui ne se seront pas réjouis de mon trépas.

« Item. Je donne cent mille francs à Mme d'An ville, si « elle n'est pas consolée de ma mort lors de l'ouverture « du présent Godicile.

« Item. Je veux et entends que de l'excédent des Legs « portés dans le présent Godicile, il soit établi à perpé- « tuité un Hôpital des Incurables, destiné à renfermer « tous ceux qui ayant eu la manie de rimer, ont eu le « malheur d'échouer dans cette tentative, comme aussi « tous les auteurs siffles, voulant qu'ils soient servis par « les faiseurs de feuilles périodiques, et les autres Jource nalistes, dont le Public dénigre les productions imbé- « cilles, tels que Fréron, Abraham Chaumeix, Acarias

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« de Sèrionne, d'Aquin, et quelques autres plats Ecri- « vains qui changeront leur qualité d'Auteurs en celle « d'Infirmiers privilégiés dudit Hôpital.

« L'objet de cette fondation citoyenne, étant de délice vrer le Public de l'ennui que tous ces Barbouilleurs de « papier distillent impunément tous les mois, je prétends « que tout Malade et Infirmier de l'Hôpital des Incu- « râbles, qui conspirera de nouveau contre le Public, en « reprenant la plume, soit expulsé de sa retraite, et con- « damné à la peine cruelle de lire ses propres Ouvrages « qui seront tirés à cet effet de la pharmacie de l'Hôpital « où ils seront déposés comme somnifères efficaces.

« Item. Je veux que sur le frontispice de la maison où « tous ces Écrivains fastidieux seront renfermés, on « pose un marbre noir sur lequel on gravera ces mots « en lettres rouges :

Tombeau des Sots.

« Item. La Demoiselle Brillant (i) m'ayant fait entendre « que des remords la pressoient depuis long-tems de « quitter le Théâtre et la vie dissolue qu'elle en croit « inséparable, je lui lègue une somme de dix mille « francs pour l'aider à vivre dans l'honnêteté, lesquels « passeront à ses enfans légitimes et autres, en cas que, (( lassée de la décence si peu compatible avec la façon « de penser qu'elle attache à son état, elle redevienne « MIle Brillant.

« Item. Je veux que l'on grave sur mon tombeau cette « Épitaphe que j'ai composée moi-même, dans la crainte « que les Poètes qu'on en auroit chargés, ne me louas- « sent trop.

(i) Ancienne danseuse de l'Opéf a-Comique et de la troupe de Bruxelles, née à Paris vers 1725. On trouvera des renseignements très précis sur cette actrice, qui fut, de plus, une femme galante, dans les rapports de police publiés par C. Piton (Parts sous Louis XV, t. IV, pp. 168-188).

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