LA CLÉ ET LA CRITIQUE DU COLPORTEUR 1C
Membres de leurs conseils ne sont point attaqués dans mon livre, et je préviens, une fois pour toutes, que ceux qui chercheront dans ce que je me réserve de publier des traits contre la Religion et les souverains, peuvent se dispenser de me lire, s'ils n'achètent ces ouvrages que pour avoir le plaisir honteux d'y voir violer le respect qu'on doit à Dieu, aux Princes et aux lois, objets sacrés que je me ferai un devoir de reconnoître toujours.
La Comtesse. — Mais pourquoi avez-vous mis votre nom à cet ouvrage ?
L'Auteur. — Par trois raisons : la première, pour obéir à la loi de l'État; la seconde, parce qu'il est de moi, et que s'il y a du mal, je ne veux pas qu'on l'impute à d'autres ; la dernière, enfin, c'est que tout livre qui nomme quelqu'un ne doit point être anonyme. Un homme qui écrit dans l'ombre des ténèbres, ressemble à ces brigands qui, au sein d'une forêt épaisse, tirent un coup de fusil à un voyageur qui marche sous la foi de la sûreté publique. Les Romains, dont nous avons conservé les grands principes de législation, faisoient couper le bout du nez et marquer d'un fer chaud la joue gauche de ceux qui écrivoient des lettres anonymes. J'entens ce que je dis, une personne respectable l'entend aussi bien que moi, et nous espérons l'un et autre que cet Avis aux Lecteurs arrêtera la plume criminelle de quelques scélérats ou de quelques filles perdues ; la patience échappe, les offensés peuvent se plaindre, et la sagesse de la République souffre moins qu'ailleurs les auteurs et scribes de lettres anonymes.
La Comtesse. — J'avois hier mille fortes raisons contre vous, mais je trouve un air de bonne foi dans vos réponses, qui me persuaderoit si on ne m'avoit assuré que vous êtes fort méchant.
L'Auteur. — Il y a dix-huit ans que j'écris, et depuis ce tems on n'a pas cessé de m'accabler de ce reproche. Pour juger de son injustice, lisez tous mes écrits et mes pièces de théâtre ; la tâche est un peu forte, car je crois que le tout formeroit trente volumes : vous y verrez que toutes mes méchancetés ont consisté à dire que Cartouche étoit un scélérat, la
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Brainvilliers une empoisonneuse, Ninon Lenclos une fille galante, Rolet un fripon, et Pradon un auteur détestable. Voilà, Madame, sous d'autres noms, toutes les méchancetés que vous trouverez dans mes productions.
La Comtesse. — Quel intérêt tant de gens ont-ils donc à vous dire méchant?
L'Auteur. — Un très-vif, Madame. Les écrivassiers, fâchés d'être démasqués, disent un tel est méchant : ce propos est sûr de réussir auprès des sots, qui se consolent de leur nullité en cherchant à prêter des défauts aux gens de lettres. Les mauvais acteurs intéressés à écarter un auteur qui connoît le Théâtre viennent à l'appui, et les femmes les moins décriées crient encore un tel est méchant, parce qu'elles ont peur qu'un tel ne dise ce qu'on ne sait pas. Ce n'est point d'aujourd'hui que j'ai fait cette dernière remarque, comme vous le verrez par les vers que je tire d'une de mes pièces, reçue en 1766 au Théâtre Italien, affichée la même année et suspendue jusqu'à la paix par des raisons de convenance.