‹ Le colporteurChapitre 20 sur 40 · DIALOGUE ENTRE LA COMTESSE DE PRILLY ET L' AUTEUR · texte numérisé non relu

DIALOGUE ENTRE LA COMTESSE DE PRILLY ET L' AUTEUR

La scène se passe à Paris (2).

Le lieu de la scène représente une chambre à coucher, au fond de laquelle est un lit de damas cramoisi, fait en alcôve : une table de nuit est auprès du lit, on y voit deux bougies, des dents postiches, du bleu, du blanc, et des pinceaux pour les sourcils et pour les veines, avec quelques serviettes.

La Comtesse fait répéter sa pendule, midi sonne, elle ouvre ses rideaux, ses femmes entrent et annoncent l'Auteur du Colporteur qui entame le Dialogue dans la ruelle de la Comtesse.

L'Auteur. — A midi déjà éveillée, madame ! vous allez scandaliser toutes nos femmes du bon ton !

La Comtesse. — Mais si je veux aller au spectacle, je n'ai précisément que le tems de prendre mon bouillon, et de faire une toilette : vous voulez donc bien permettre qu'on me coëffe : hola! mes Demoiselles; personne ne vient... Marianne, Julie... Où donc sont ces espèces ? Ah ! vous paroissez enfin, il est difficile de jouir de vous, faites ouvrir ces contrevens, et venez me coëffer dans mon lit. Que cherchez-vous ? du papier pour des papillotes? Eh! ne voyez-vous pas le Colporteur qui est sur ma cheminée ; prenez, prenez, Monsieur le voudra bien.

(1) Ce curieux morceau est extrait de l'ouvrage suivant de Chevrier : La Vie du fameux Père Norbert, ex-capucin connu aujourd'hui sous le nom de l'abbé Platel, par l'auteur du Colporteur. Londres, Jean Nourse, 1763, in-i2, pp. I27-I44.

(2) Pour conserver l'unité du temps et du lieu, il faut supposer que l'Auteur est à Paris. (Note de Chevrier.)

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L'Auteur. — A votre aise, Madame ; un Auteur qui se fait imprimer, doit abandonner ses productions au public ; trop heureux quand il les voit servir à augmenter les agrémens de la plus belle tête du monde.

La Comtesse. — Voilà déjà une fadeur ; il faudra que vous m'en disiez bien d'autres, pour réparer les ridicules que vous m'avez prêtés dans votre roman.

L'Auteur. — Mais de bonne foi, croyez-vous y être? Nous avons dans un tiroir des noms factices que nous prenons à mesure que les situations les amènent. Comme je n'avois point l'honneur de vous connoître, le nom de PrilUj, dont beaucoup de nos romanciers se sont servis, me tomba sous la main, et je l'encadrai dans le ridicule que j'avois voulu peindre.

La Comtesse. — Vos petits reproches m'ont pourtant touchée au point que depuis trois jours je n'ai plus d'animaux à ma toilette : je me suis débarrassée des singes, des arlequins, et même d'une petite épagneule que j'aimois à la fureur.

L'Auteur. — J'ai donc fait une conversion à laquelle je no visois pas.

La Comtesse. — Mais qui donc avez-vous prétendu désigner sous le nom de Prilly ? Car toute réflexion faite, je vois que vous n'avez point voulu parler de moi.

L'Auteur. — Eh ! mon Dieu, non ; la femme que j'ai peinte est rousse, et vos cheveux sont d'un blond parfait ; elle a cinquante ans, vous n'en avez pas quarante ; elle a une grosse taille qui marque un embonpoint bourgeois, et vous êtes faite au tour ; elle ne rougit pas d'entrer dans les tracasseries dos mauvais comédiens, et vous ne protégez que les bons acteurs. Enivrée des fadeurs histrionn.es, elle traite de noirceurs tontes les critiques raisonnables, et votre sagesse les tolère comme un remède utile qui arrête les progrès ridicules du faux bel esprit et du libertinage.

La Comtesse. — Ne seroit-ce pas Célimène que vous auriez voulu peindre?

L'Auteur. — Cela peut lui convenir ; mais pourquoi ne voudriez-vous pas que ce fût Emilie? Croyez-moi, madame la clé de tous les livres est dans toutes les villes, et c'est la seule que

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je veux donner aujourd'hui. Prenez à la main le Spectateur An g lois, composé par un homme qui n'avoit jamais vu la France, et parcourez Paris, vous y trouverez sans peine les copies de tous les orig-inaux que l'auteur a peints dans le sein de Londres. Les ridicules sont partout les mêmes, et quoique Molière ait porté d'heureux coups à la misanthropie, aux petits-maîtres, aux hypocrites, aux précieuses et aux savantes, on trouvera dans toutes les grandes villes des personnes chargées de ces défauts; ainsi il arrive très-souvent qu'on accuse un écrivain d'avoir voulu peindre une femme dont il ne connoissoit ni le nom ni la figure.

La Comtesse. — Comment se peut-il donc que ces portraits soient si ressemblans ?

L'Auteur. — Par l'usage du monde et du cœur humain que tout auteur de comédies et de romans doit avoir : voyez, par exemple, un portrait que je tire à ce moment de mon imagination ; je proteste par tout ce qu'il y a de plus sacré, que je n'ai personne en vue : « Céliante est une femme singulière, elle cache la vertu qu'elle a, pour afficher les vices qu'elle n'a point ; elle refuse Damon qu'elle aime, pour se livrer à Clitandre qu'elle déteste ; prodigue avec les g"ens riches, avare avec les malheureux, elle ne sait donner ni refuser à propos ».

La Comtesse. — Quoi ! vous n'avez réellement voulu peindre personne, en faisant ce portrait ?

L'Auteur. — Non, madame.

La Comtesse. — Ma foi, c'est Araminte d'après nature ; et je puis vous dire que jamais ressemblance ne m'a paru plus parfaite.

L'Auteur. — Je ne connois point Araminte, et je crois ce que vous me faites l'honneur de m'en dire ; portez ce tableau à Londres on dira que c'est milady Judith ; à Vienne que c'est Mm* Klein, et partout on dira vrai, quoique je ne connoisse ni Araminte, ni milady Judith, ni M™* Klein ; mais le monde et le cœur humain, dans les replis duquel j'ai fouillé quelquefois, me persuadent qu'il peut y avoir des femmes assez bizarres pour ressembler à la prétendue Céliante.

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La. Comtesse. — Je vous crois, mais il paroît cependant une clé de votre ouvrage.

L'Auteur. — Cela peut-être, mais elle est le fruit de l'imposture ou de la vénalité, et je la désavoue authentiquement en accusant d'insigne fourberie tous ceux qui auroient l'impudence de dire qu'ils la tiennent de moi : on en a fait à Paris, à Bruxelles, et même à La Haye; mais toutes ces applications sont l'ouvrage des Lecteurs, et non point de l'Auteur. 11 m'est arrivé plus d'une fois d'expliquer les noms factices dans la conversation, mais c'était uniquement pour dérouter les curieux ; ce n'est pas qu'il ne puisse y avoir une clé à mon ouvrage, et que je n'en fasse peut-être une ; mais je répète que celle qui court le monde est probablement d'un homme qui ne mange pas d'entremets, c'est-à-dire, qui ne connoît ni la bonne compagnie, ni l'esprit de mon livre.

La Comtesse. — N'y auroit-il pas un moyen d'éviter les aplications ?

L'Auteur. — J'en connois un qui est infaillible ; je n'ai qu'à peindre des vertus, la méchanceté du public m'est un sûr garant qu'on n'y reconnoîtra personne.

La Comtesse. — Convenez pourtant qu'il y a bien des méchancetés dans le Colporteur ?

L'Auteur. — Oui, Madame, mais ces satires Sont nécessaires, parce que depuis que le goût des réflexions s'est perdu, la méchanceté est devenue la rocambole des romans.

La Comtesse. — Pourquoi, par exemple, avez- vous fait une sortie sur ces pauvres filles de spectacles ? Ne faut-il pas que chacun vive?

L'Auteur. — Eh ! qu'elles vivent morbleu, Madame; qu'elles vivent I

La Comtesse. — Un moment, Monsieur, vous me manquez en me répondant d'un ton aussi brusque.

L'Auteur. — Eh! non, Madame, c'est vous-même qui vous manquez en prenant le parti de ces créatures : qu'elles fassent leur métier, j'y consens; mais je ne puis voir de sang-froid que ces Demoiselles tirent vanité de leur supercherie, et mettent au rang d'une action méritoire le méprisable talent de vendre

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des nuits et des soupers à tous venans, et de faire passer le malheureux qu'elles ont séduit, de leur couche avilie dans le cabinet de Kaiser ou de Recolin, deux habiles gens qui doivent leur fortune à la découverte de l'Amérique. Un philosophe peut-il entendre de sang-froid une fille du monde s'écrier avec enthousiasme, une Femme comme moi! et joindre à l'insolence de ce propos un faste impudent qui ose le disputer aux Femmes de la Cour? La police qui réforme tant de petites misères, devroit bien porter des regards attentifs sur les grands abus et empêcher une Danseuse d'étaler aux yeux de tout Paris indigné, un équipage de trente mille francs, des diamans du plus grand prix, qui sont souvent le patrimoine de malheureux enfans, que l'inconduite de leur père, et l'âme avide d'une fille prostituée, réduisent à l'oprobre de la misère. Garderai-je mon flegme quand je verrai une de ces espèces casser par partie de plaisir pour vingt-cinq mille livres de porcelaines à la fin d'un souper; faire porter le plumet blanc à ses gens, et les galonner comme les valets de pied d'un Ambassadeur? Voilà? Madame, ce que l'histoire de la petite Deschamps de l'Opéra me fournit. J'ajouterois au tableau, si je ne craignois de vous déplaire, en nommant un tas de molles enchanteresses, dont le nom seul est une indécence.

La Comtesse. — Oh ! sévissez avec chaleur contre le luxe insolent des Filles de spectacle, je vous le livre ; mais ménagez le Théâtre, au moins par égard pour les honnêtes gens qui l'aiment : je ne sais si j'ai compris votre livre, mais j'ai cru y lire qu'une actrice ne pouvoit conserver sa vertu sur la scène, et un comédien sa probité; je vois sans rougir quelques-uns de ces gens-là, et vous m'avez inquiétée en parlant ainsi.

L'Auteur. — Souffrez, Madame, que je vous dise que vous m'avez mal lu ; si j'avois, sur les personnes attachées au spectacle les idées que vous me prêtez, je ne parlerois de ma vie à aucune d'elle : ma conduite, toujours conséquente à ma façon de penser, suffit pour me justifier. J'aime tous les talens, et surtout ceux qui donnent un nouveau lustre aux chefsd'œuvres des fondateurs de la scène française. Je ne demande point qu'une actrice, à qui je rends visite, soit une Salle; mais

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je ne veux pas non plus qu'elle soit une Beaumenard. Je passe à une comédienne une galanterie de besoin ou de dissipation ; mais je condamne un libertinage méthodique et suivi. A l'égard des acteurs, je verrais de tems en tems avec plaisir ceux qui réuniront les bonnes mœurs au mérite; plusieurs d'entr'eux me doivent leurs talents et leur fortune. J'ai dit que dans les Provinces j'avois trouvé peu de mœurs; je répète à regret ce propos, et si on le révoquoit en doute, les comédiens de Bruxelles me justifïeroient. Comme il faut rendre justice aux honnêtes gens, j'excepte de la liste scandaleuse Gompain (i), Quinaut et deux autres; quant aux mœurs : Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé;

La Comtesse.— Mais vous en voulez furieusement à ce Théâtre de Bruxelles.

L'Auteur. — C'est que j'y ai trouvé plus d'insolence et de dépravation qu'ailleurs; mais la décence y rentrera dans peu autant qu'il sera possible. J'apprens avec plaisir que M. le duc d'Ursel, seigneur aimable, qui réunit aux talents de toutes les nations l'urbanité française et les vertus flamandes, va donner une forme nouvelle à un spectacle qui coûte assez à la ville de Bruxelles, pour être mis sur un pied respectable à tous égards. Au reste, Madame, ma façon de penser sur le Théâtre et sur les acteurs, se résume par ces deux mots : j'aime le spectacle avec passion, j'estime les acteurs qui ont de l'honnêteté dans la conduite, et je méprise les autres.

La Comtesse. — Mais tout le monde pensera comme vous làdessus : ainsi je laisse la comédie de côté pour en revenir aux gens de qualité qu'il paroit que vous avez voulu peindre.

L'Auteur. — Il m'est aussi facile de détruire ce reproche que les précédens; j'ai nommé dans le Colporteur des Auteurs ou des Filles de spectacle, et l'usage m'a autorisé à le faire; j'ai donné les lettres initiales de trois femmes qui n'ont d'autre

(i) Cet acteur, qui mène véritablement la conduite d'un honnête homme, est le même qui a fait un petit poème à l'occasion de la fête du prince Charles dont j'ai parlé à la fin du Colporteur; l'auteur m'a écrit à ce sujet une lettre modeste, dont le style feroit honneur à tout homme desprit; ma réponse a du le satisfaire. {Note de Chevrier.)

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occupation que celle de donner à jouer : mes réflexions peuvent les désobliger; mais comme je n'ai point attaqué leurs mœurs, je suis tranquille sur cet objet. A l'égard des noms supposés de ducs, de duchesses et d'autres personnes de marque, on ne peut me faire un crime de la méthode circonspecte dont je me suis servi.

Ou les anecdotes que j'ai rapportées sont vraies, ou elles sont fausses; dans le premier cas, la prudence vouloit que je ne nommasse personne. Me fera-t-on, sans injustice, un crime de cette discrétion? Celui qui viendroit dire que c'est lui dont le nom est enveloppé dans les étoiles, prononceroit en même tems sa condamnation et mon apologie. Si j'ai décrit des faits imaginés, je n'ai pu offenser; ainsi il doit nécessairement résulter de mes observations, que les faits contenus dans un roman ne peuvent nuire à qui que ce soit, quand l'auteur n'a nommé, ni même désigné personne. Tel est le Colporteur, relativement aux noms suposés; il faut en excepter une anecdote très-connue que j'ai cependant défigurée autant que j'ai pu; mais ne m'étoit-il pas permis de coudre au Colporteur une aventure qui a été mise en vers, imprimée et gravée, avec beaucoup moins de ménagement que je n'en ai employé dans les détails que j'en ai donnés? D'ailleurs, si elle peut humilier quelqu'un ce n'est que l'héroïne de la scène.

Madame, elle n'est plus, laissons en paix sa cendre.

La pureté de mes intentions est prouvée, moins encore par ce que je dis ici, que par la conduite que j'ai tenue. Je n'ai jamais eu l'âme intéressée, mais j'aime l'argent pour le plaisir de le dépenser. Si j'avois voulu donner une clé réelle ou imaginaire (cela dépendoit de moi) du Colporteur, une personne du premier nom m'a fait offrir cent ducats par un particulier de Bruxelles; c'est un fait que je puis prouver par une lettre arrivée par le courrier du mardi 24 novembre : cependant si mes intentions n'avoient pas été si droites, le secret qu'on me promettoit et qui m'auroit sûrement été gardé, me donnoit beau jeu.

La Comtesse. — Un auteur refuser cent ducats? Voilà une

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anecdote qui va faire passer le Colporteur à la postérité, et votre livre avait besoin de ce véhicule pour se tirer de l'oubli.

L'Auteur. — Ce que vous me dites-là n'est pas fort obligeant, mais il en est d'un livre comme d'un acteur; on peut dire qu'ils sont mauvais, sans que l'auteur, se crût-il égal à Voltaire, et le comédien supérieur à Dufresne, puissent se fâcher.

La Comtesse. — Ah! puisque vous êtes en train d'être docile, écoutez eneore une critique. A quel propos, s'il vous plaît, avez-vous fait parade d'une érudition ministériale dans un roman? Vos remarques, quoique fort judicieuses, m'ont paru déplacées là.

L'Auteur. — Il falloit que je terminasse ce roman, peut-être déjà trop long1; et comme il étoit vrai qu'un quiproquo eût privé la Brillant d'une pension, j'imaginai que je punirois cette actrice en substituant à la donation qu'elle attendoit, une Instruction dont elle ne se soucioit guère. C'estdans cette intention que j'ai rapporté cette pièce; je ne sais ce qu'on aura pensé de ce morceau ; mais cet endroit, qui n'est pas fait pour le monde, est le seul qui m'ait satisfait. Ainsi, s'il n'a que le défaut d'être déplacé, on peut y remédier, et je suis en état de donner, quand je le voudrai, deux volumes sur une matière que je n'ai qu'effleurée, quoique j'ose me flatter de la connaître assez bien.

La Comtesse. — Convenez aussi que dans cette instruction que vous faites donner par un ambassadeur à son fils, votre projet a été de critiquer les Ministres répandus dans les pays étrangers.

L'Auteur. — Quand j'aurois eu ce dessein, me conseilleriezvous d'en convenir? Mais voici l'exacte vérité : j'ai vu beaucoup de cours d'Italie et d'Allemagne, je les ai examinées en homme qui voyage pour s'instruire, et de mes observations j'ai formé un composé du faste déplacé, des fautes, de l'inconduite, et enfin des choses essentielles qu'un représentant dans une cour étrangère devoit éviter ou suivre, et pour ne point compliquer cet article, j'ai fait parler un seul homme, qui est un être de raison dans le cas que j'ai supposé ; les Rois, ni les

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