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ACTRICES DU MÊME THEATRE

MUe Dangeville (3) joue depuis trente-deux ans les rôles de soubrette avec une vérité et une finesse qui ont réuni tous les suffrages en sa faveur : elle a deux époques singulières dans sa vie ; un Américain amoureux d'elle, voyant que ses instances et son or ne pouvoient émouvoir l'Actrice, devint fou ; un François qui avoit éprouvé d'elle les mêmes rigueurs, ne fut pas plus sage et se jeta dans un puits. MUe Dangeville qui jouit d'une fortune aisée, qui peut être le fruit de son économie, a toujours mené une vie très régulière : on lui a soupçonné quelques amans ; mais on n'auroit pu affirmer qu'elle en avoit.

M11* Gaussin (4), fille d'une ouvreuse de loges, est née en

(1) Jean-Baptiste Britard, dit Brizard. Voyez plus haut, p. 80.

(2) François-René Mole, né à Paris, le 24 novembre 1734, mort le 11 décembre 1802. Il avait débuté le 7 septembre 1754. Mole, qui fut de l'Institut, a laissé des Mémoires (Paris, 1825, in-8°).

(3) Marie-Anne Botot, dite Dangeville, née à Paris, le 29 décembre 1714, morte dans la même vilie, en mars 1796. Elle avait fait ses débuts le 28 janvier 1730. Reçue le 5 mars suivant, elle quitta la scène, en 1763.

(4) Jeanne-Catherine Gossem, dite Gaussin (1711-17G7). Voyez plus haut, pp. 17 et 69.

1710. Il y a trente et un ans qu'elle est au théâtre français; mais sa destinée a été bien différente de celle de M11** Dangeville : celle-ci a toujours régné sur la scène et sur-tout depuis la retraite de 7J/He Quinaut (1). Trente aspirantes ont cherché à se mettre sur les rangs en débutant par ses rôles, et toutes n'ont servi qu'à marquer sa supériorité et augmenter l'éclat de son triomphe ; l'autre au contraire a été éclipsée par les grands succès de MHe Clairon, qui occupe presque seule toute la scène françoise, parce que tous les rôles sont pour elle. M. de Voltaire, oubliant les obligations qu'il avait tout à la fois à l'Amante et à l'Actrice, a été le premier qui a fixé l'attention des auteurs et du public sur Mlle Clairon. MHe Gaussin a eu 1.372 amans dont on a les noms; un des plus aimables fut le Comte de T..., lieutenant-général des armées du Roi et Gouverneur de B...; elle en a eu une fille, mariée, en 1755, à un Entreposeur du tabac, dans une petite ville de la Champagne.

MHe Gaussin qui « n'a jamais cru (ce sont ses termes) qu'on pouvoit refuser un galant homme qui demandoit de bonne foi » compte presque tous les Auteurs au rang de ses amans, si on peut appeler de ce nom des voyageurs qui vont se désaltérer à une fontaine qui est sur un grand chemin pour la commodité des passans.

Tavalégo (2), Danseur médiocre du grand Opéra a épousé la veuve cY Hector (3) ; ce mariage a fait rire tout Paris ; on prétend même qu'on y travaille à la vie de cette nouvelle Lycoris, qui nous arrivera un de ces jours par le canal du grand éditeur M. Jean Nourse ; si l'Auteur veut être vrai, il doit être bien amusant : c'est pour ne point anticiper sur ses droits que je tais ici beaucoup d'anecdotes qui intéresseroient à coup sûr la malignité humaine.

MHe Dumesnil (4) joue depuis vingt-cinq ans les rôles de

(1) Jeanne Quinault. Voyez plus loin, p. 203.

(2) Voyez plus haut, p. 69.

(3) MU» Gaussin.

(4) Marie-Françoise Dumesnil, maîtresse de Grandval. Née à Paris le 2 janvier 1713, elle fit ses débuts le G août 1737, fut reçue le 8 octobre suivant, prit sa retraite en 1776 et mourut en i8o3.

reines et de mères ; elle a survécu à sa réputation, et depuis que MUe Clairon s'est emparée du Théâtre François, il ne reste à MUe Dumesnil que Cléopâtre dans Rodogune, Mérope dans la tragédie de ce nom, et Clitemnestre dans Iphigênie, rôle par lequel elle débuta à Paris.

Elle a eu dans la retraite, où elle a toujours vécu, quelques amans et beaucoup d'enfans.

Mlle Gautier (i) joue depuis vingt ans tout ce qu'on veut qu'elle joue ; son début fut très brillant, mais, soit inconstance de la part du public, soit rétractation d'un suffrage lâché trop inconsidérément, elle ne fait plus qu'une légère sensation ; il y a près de dix ans qu'elle épousa Drouin homme de bonnes mœurs, qui commençoit à plaire, lorsque s'étant démis le tendon d'Achille dans la comédie des Hommes, il voulut remonter trop tôt sur la scène, et se cassa, sur le théâtre de la cour à Fontainebleau, ce tendon dans la comédie de Ylndiscret. Honoré des bienfaits de la Cour, il a quitté la scène sans espoir d'y remonter.

Mlle Clairon (2) occupe le Théâtre François depuis dix-neuf ans avec le plus grand éclat ; cette Actrice est peut-être la seule, depuis la création du théâtre qui ait donné une idée de la perfection du genre déclamatoire, ou plutôt de la manière vraie et intéressante de rendre les grands mouvemens de l'amour et de la fureur ; elle a débuté sur le théâtre de l'Opéra comique, passé delà aux Italiens, au grand Opéra et enfin au François où la gloire l'attendoit : elle a été fort connue dans sa première jeunesse par le fameux roman de Fretillon, production peu vraie et indigne du Conseiller au Parlement de Normandie qui en est l'auteur; galante, voluptueuse et peu intéressée, elle a fait des passions qu'on ne lui pardonne pas, et quelques unes qui lui font honneur.

Mlle Hus (3) joue depuis neuf ans quantité de petits bouts de rôles ; son nom est plus célèbre par les amours, les fureurs, les prodigalités, les abandons et les retours de M. Bertin que

(0 Marie-Angélique Gautier, par la suite Mme Préville. Voyez p. Ifi. (2) Voyez pp. 18, 200, 203.

<3)-voyez notre note de la page 34-

LE THEATRE FRANÇOIS ET LE THEATRE ITALIEN 20ê>

par ses propres talens ; madame sa mère a fait, en 1706, une comédie dans laquelle elle eut la complaisance de peindre sa fille et son amant ; M1^ Silvia, qui jouoit dans cette comédier intitulée Plutus rival de l'amour, vint l'annoncer au public par ces quatre vers :

Messieurs, par un long- étalage Je ne viens point mendier un succès, Ni vous parler en faveur de l'ouvrage : L'Auteur est femme et vous êtes François.

Le parterre, insensible à la cajolerie qu'on lui faisoit, fut équitable et la pièce trouvée mauvaise ; il n'est pas hors de propos d'observer que M. Berlin étoit le Plutus de la comédie, et le Marquis de la V... l'amour. Le sieur La Chaissagne, Auteur sifflé et aujourd'hui Secrétaire de quelqu'homme des vivres, le môme qu'on dit être fils naturel de MUe Lamothe, que Messieurs les premiers Gentilshommes de la Chambre, armés d'un bras d'airain, ont enfin chassée de la Comédie où elle étoit depuis quarante ans, fut le premier qui rendit Mlle Hus infidelle à son financier ; les lecteurs me dispenseront de donner ici la liste des heureux, le calendrier deviendroit trop considérable ; d'ailleurs cela auroit un air d'indiscrétion qu'on ne veut point afficher dans un ouvrage qui courra le monde, si le monde ne court pas après lui.

M"e Préville (i) joue depuis cinq ans; sa figure est noble au théâtre, et il y a certaines pièces dans lesquelles elle fait plaisir : elle est la femme du comédien dont nous avons parlé plus haut.

11 y a encore Mn« le Kain, reçue à cent francs par mois, et trouvant mieux d'un autre côté ; MUe Dubois (2) qui promet beaucoup et dont pour cette fois nous ne louerons que lestalens.

(1) Mile Gautier, épouse en premières noces du sieur Drouin. Voyez les notes des pages 40 et 204.

(2) Marie-Madeleine Blouin, dite Dubois, fille du comédien de ce nom. Née vers 1746, elle débuta le 3o mai 1759, fut reçue en 1760 et quitta la scène en 1773. Elle mourut de la petite vérole, à Paris, le iG novembre 1779. MU» Dubois, dont la vie fut galante, mit au monde le poète erotique Beaufort d'Aubcrval.

Les comédiens de Paris comptent parmi eux des invalides, c'est-à-dire de vieux combattans, qui ne pouvant plus porter le harnois, obtiennent une retraite honorable, d'autres qui, combattant mal, sont obligés de quitter les drapeaux, et enfin des mécontens qui se retirent, parce qu'ils prétendent qu'on leur a fait un passe-droit.

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