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AVEC UNE NOTE SUR CHACUN DES ACTEURS

Armant (i) joue depuis trente-huit ans les valets avec une vérité que feu Deschamps, tant applaudi, n'a jamais pu saisir; il est goutteux et il l'a mérité in utroque.

Granval (2) représente depuis trente-trois ans les Petits- Maîtres plus supérieurement que Baron et que Dufresne : il a certains rôles dans la tragédie où il approche de ces deux grands acteurs. Granval joint au talent de la comédie celui de la poésie, dans lequel il a eu quelques succès qui font rougir un peu la pudeur; mais le théâtre sur lequel on joue ses pièces

(1) Filleul du duc de Richelieu ; né en 1699, mort à la fin de décembre 1763. Il avait été reçu en 1723 pour les rôles à caractère. C'était un excellent acteur.

(2) Charles-François Racot de Grandval, né à Paris, le 23 octobre 1710, mort le 24 septembre 1784, rue Blanche, dans la maison de M11» Dumesnil. Il avait débuté, sous le nom de Duval, le 19 octobre 1729. Il quitta définitivement la scène en mai 1768.

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est hors de la ville, et les faux-bourgs sont faits pour les amours libertins.

Après avoir passé en revue toutes les Actrices, il s'est attaché à Mlle Dumesnil, avec laquelle il vit maritalement, c'est-à-dire dans un appartement séparé.

Dangeville (i), neveu du fameux Dangeville le Niais, joue depuis vingt-deux ans ses rôles avec une expression imbécille qui marque toutes les nuances de ce caractère ; c'est un honnête homme qui vit avec sa femme ; exemple qu'on ne suit guère au Théâtre François.

Dubois (2), fils naturel, si l'on en croit la chronique scandaleuse, de Sarazin, acteur estimable, qui n'avoit que cette malheureuse foiblesse qui tient si fort à l'humanité. Joue depuis vingt-six ans au Théâtre François : ses rôles ont varié, il a débuté par les amoureux dans les deux genres. Forcé d'abord dans le tragique, plus vrai dans la Comédie, il a joué pendant quelque temps en sous-ordre les Petits-Maîtres, avec succès. M. le duc d'Aumont, premier Gentilhomme de la Chambre, qui aime le théâtre et par conséquent les talens, crut apercevoir dans Dubois les qualités nécessaires à un comique ; l'Acteur docile a pris cet emploi, et joue aujourd'hui les valets, non pas avec la supériorité d'Armant, mais avec assez de vérité pour plaire. Il a remplacé Le Grand dans les récits de la tragédie, et l'a surpassé.

Mile Dubois (3) débuta en 1745 par le rôle de Lisette dans les Folies amoureuses ; elle ne réussit pas assez pour pouvoir demeurer à Paris, et Turin qui n'a pas le droit d'être aussi difficile que Paris, en fait de comédie seulement, la reçut avec transport. La Noblesse piémontoise la trouva de son goût, le lui dit ; elle fit l'incrédule, mais les bourses de sequins com-

(1) On a peu de renseignements sur cet acteur, on sait seulement qu'il était le frère de Marie-Anne Botot, dite Dangeville, et qu'il tenait les rôles de niais dans le comique et les confidents dans le tragique.

(2) Louis Blouin, dit Dubois, né vers 1706. Il avait été reçu à la Comédie- Française en 17-36. On ignore la date de sa mort. Dubois fut le héros d'une aventure dont les suites firent grand bruit. Voyez là-dessus le Journal de Papillon de la Ferté.

(3) Marie-Savinienne César, épouse du précédent. Née en 1720, elle fit ses débuts aux Français en 1745, et quitta la scène en 1746, sans avoir été reçue.

mencèrent à l'émouvoir, et elle finit par se rendre à tous ceux qui vinrent essayer de la persuader avec des arguments aussi convainquans.

Les François qui étoient alors en Italie, attirèrent MHe Dubois à Gênes ; les Autrichiens devenus maîtres de cette ville, voulurent l'être de notre Actrice : mais son cœur n'étoit plus à elle, un officier d'un Prince allié à la France, prisonnier des vainqueurs, se vengea sur Mlle Dubois, qui l'aimoit de bonne foi, puisqu'elle prenoit des précautions pour le tromper. Depuis ce temps, cette Actrice, à l'exemple de toutes celles qui ne sont point sédentaires, a battu la campagne, et fatiguée des plaisirs provinciaux, elle s'est retirée depuis quelque temps à Paris, d'où le premier caprice la fera partir pour aller reprendre ailleurs le théâtre, qu'on ne quitte jamais qu'à regret, quand on a de l'amour-propre. Eh ! quelle est la femme qui n'en a pas ? Rara avis in terris.

Bonneval (1) fait depuis vingt ans les rôles à manteau et de petites brochures qui ne valent pas grand'chose : il est grimacier au théâtre et mielleux dans la société ; peu difficile sur le choix des femmes, il vit avec une vieille fille qui est laide, tandis que MUe Bonneval, qui est fort jolie, prend ses ébats avec Paulin dont nous allons parler.

Paulin (2) débuta en 1742, par les premiers rôles dans la tragédie; quoiqu'il eût rendu médiocrement le rôle de Rhada~ mîste dans la pièce de ce nom, on crut lui découvrir le germe du talent, et M. de Voltaire qui le protégeoit, lui donna peu de temps après le rôle de Polifonte dans Mérope. Quelqu'un lui ayant demandé pourquoi il donnoit le rôle de cet usurpateur à ce jeune homme, il répondit : c'est un tyran que j'élève à la brochette. Groiroit-on que ce fameux Poëte, le père nourricier du Théâtre François, ait dit de Paulin que c'étoit un des Acteurs qui rendoit mieux un vers? Un pareil jugement fait plus d'honneur à la complaisance qu'au goût de M. de Voltaire.

(1) J.-Jacques Gimat, dit Bonneval, né le 10 juin 1711, mort à Paris, le 3 février 1783. 11 avait débuté le 9 juillet 1741 et s'était retiré de la scène en 1773.

(a) Louis-François Paulin, né vers 1710, mort à Paris, le 19 janvier 1776. Il appartenait à la Comédie-Française depuis le 20 mai 1742.

Paulin depuis la mort de l'estimable Monmeny, joue les paysans, et les connoisseurs aiment mieux voir en lui le Jardinier que le Tyran.

Le Kain (i) faussement appelé le Serrurier, car il ne l'a jamais été, son métier étoit de travailler en acier les instruments propres aux opérations de la chirurgie; un de ses parens pleins des préjugés injustes du petit peuple, qui déshonore les Comédiens, venant un jour me parler de l'opprobre prétendu que Le Kain alloit répandre sur toute sa famille, m'ajouta qu'il gagnoit dans sa profession jusqu'à 18 livres par jour ; cette réflexion m'entraîna et je le blâmai non seulement de s'être fait mauvais Comédien, mais d'avoir sacrifié une fortune assurée à des désagréments que la cabale, le nom de M. de Voltaire, et des circonstances imprévues lui ont évité. Cet acteur n'est pas sans quelques talens, H a celui de la représentation des gestes et des attitudes, dont il fait une étude méchanique chez lui ; mais toujours au-delà de la nature, il n'est jamais dans une assiette tranquille, et ce qu'il joue avec moins de mal-adresse, ce sont ces rôles de force qui vont à tous ceux qui ont du poumon.

La réputation de Le Kain s'est soutenue beaucoup plus longtems que les vrais connoisseurs ne l'estimoient, et le tiers de Paris est encore pour lui; il y a môme plus d'une province en France où Le Kain est adoré, et on y désire son retour comme celui d'une comète dont l'apparilion a procuré une année abondante : système populaire, bien digne de celui qui en est l'objet et de ceux qui l'adoptent.

Il eut en 1751 une dispute fort vive avec Mlle Clairon, et il eut même l'insolence de lui adresser une lettre que le verbeux chevalier de La Morlière lui composa ; elle finissoit par ces mots : le meilleur moyen de vous venger de moi, c'est de me donner une de vos nuits. L'Actrice s'emporta, comme on peut se l'imaginer, mais le tems et l'habitude où ses rôles la réduisent de dire au difforme Le Kain : cher Prince, Je vous

(1) Henri-Louis Caïn, dit Le Kain (1729-1778). Il avait épousé Christine-Josèphc Sirot, actrice du Théâtre-Français.

aime, et mille autres petites circonstances, ont rétabli la paix dans le ménage.

Bellecour (i) joue depuis dix ans les seconds rôles dans les deux genres et double souvent Granval dans les premiers ; son début fut malheureux dans le tragique : Le Glorieux dans lequel il échoua ensuite, alloit le faire renvoyer, lorsque la petite comédie du Babillard le releva : le temps, sa figure fort jolie au théâtre, sa constance et une extrême envie d'être utile, ont levé les obstacles et l'ont fait recevoir.

Comme il connoît assez bien les ballets et l'architecture théâtrale, il préside, de la part de sa compagnie, à la danse et aux décorations.

Une garde-robe brillante et des dépenses qu'un Acteur modeste ne fera jamais, ayant dérangé considérablement Bellecour, il a cru que M^ Beaumenard pouvoit rétablir ses affaires, et le mariage, ce sacrement si redoutable pour la comédie, les a unis : il me reste à leur dire avec plus d'aménité que Cléopàtre n'en mit en faisant ces affreux adieux à Antiochus et à Rodogune :

Et pour vous souhaiter tous les bonheurs ensemble, Puisse naître de vous un fils qui vous ressemble.

Préville (2) étoit à Lyon, lorsqu'il apprit la mort du naturel et inimitable Poisson; il partit, arriva à Paris, débuta et fut reçu sur-le-champ ; c'est le César des comédiens par la célérité de son succès, et il peut dire : Veni, vidi, vici.

Cet Acteur a de la vérité et de la gaieté dans son jeu, on a remis pour lui la mauvaise comédie du Mercure galant, qui tomba tout à plat lorsque l'estimable Lanoue la fit remettre en 1745. Préville qui y fit, en 1702, sept rôles avec une variété pleine d'intelligence, la porta aux nues, et elle valut prodi-

(1) Gilles Colson, dit Bellccourt, ancien élève du peintre Vanloo. Né le 16 janvier 172c», il avait débuté le 21 décembre 1700. Il mourut à Paris, le 19 novembre 1778. Bellecourt avait épousé, en 1761, Rose-Petronille Le Roy de la Corbinais, actrice de la Comédie française connue sous le nom de la Beaumesnard.

(2) Pierre-Louis Dubus, dit Preville, né à Paris, le 17 septembre 1721, reçu en 1753, retiré du théâtre en 1784, mort à Beauvais, le 18 décembre 1709. Ses Mémoires ont paru à Paris, en 1812. Préville était membre de l'Institut.

gieusement de l'argent à la Comédie pendant tout l'hiver de

Brisard (i) a remplacé Sarazin depuis quatre ans et on ne peut bien le louer qu'en disant qu'il est presque égal à son prédécesseur dans la comédie et qu'il le surpasse dans le tragique ; cet Acteur qui est aujourd'hui un des principaux ornemens de la scène françoise a joué long-tems les premiers amoureux à Lyon, sans qu'on lui entrevît môme des dispositions heureuses. Il est des hommes chez qui le germe du talent se développe tard et Brisard en est un.

Blain ville a débuté, en 1767, par le Grand Prêtre, dans Athalie ; il a quelques talens et devient nécessaire dans une troupe nombreuse, où tous les Acteurs ne peuvent pas être de la môme force.

Molle (2) reçu depuis un an, joli Comédien, mais inférieur à Dalainville, son frère dans la tragédie.

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