SUR CHEVRIER
UN LIBELLISTE DU XVIIIe SIÈCLE
François-Antoine Chevrier,
Par Henri d'ALMÉRAS (i)
François-Antoine Chevrier naquit à Nancy, « rue des Quatre- Eglises », le n octobre 1721, de Charles-Claude Chevrier, un des fermiers du greffe de la ville, et de Marguerite Larcher. Sa famille, qui appartenait à la noblesse de robe, était assez à l'aise et fort estimée. Une note de police de 1753 nous apprend qu'il reçut une bonne éducation, dont il ne profita guère, « estant seul de garçon avec deux sœurs et estant regardé de ses perres (sic) et mères comme un prédestiné, ayant naturellement des dispositions dès sa jeunesse à devenir quelque chose au-dessus de ce qu'il estoit par état » (2). Il y a bien peu d'enfants dont on n'en dise pas autant.
Dans les premiers mois de l'année 1740, Chevrier commença ses études de droit à Pont-à-Mousson, qui avait alors une Uni-
(1) L'intéressante notice qu'on trouvera ici est extraite d'une longue étude consacrée par M. Henri d'Alméras à François-Antoine Chevrier (Chronique des Livres, io-i5 oct. 1904) et que l'auteur a bien voulu nous autoriser à reproduire partiellement. On consultera, en outre, sur le célèbre pamphlétaire, une Notice historique et bibliographique sur Chevrier, par M. Gillct (Nancy, 1864, in-8°); François- Ant. Chevrier en Belgique, par Ch. Piot (Bulletin de l'Acad. royale... de Belgique, 1880, 2e série, p. 217) ; le beau livre de MM. F. Funck-Brentano et P. d'Eslrées : Figaro et ses devanciers. Paris, Hachette, 1909, p. 237 et ss., enfin notre notice des Contes et facéties galantes du XVIII* siècle, I, p. 123.
(2) Note de police sur Chevrier, du 20 août 1753. Archives de la Bast., cart. 11819.
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versité, et il s'y fit bientôt remarquer par la violence de son caractère. Pour se venger d'un mauvais propos, très mérité probablement, il se présenta l'épée à la main dans la grande salle du palais de justice et frappa au visage un des avocats les plus estimés. Cette affaire n'eut pas pour l'irascible étudiant de trop graves conséquences. Il put achever son droit, dans une tranquillité relative, et prêta serment le 12 février 1743. D'ailleurs il renonça à plaider, mais il prit souvent, même dans ses libellés, le titre d'avocat. On ne peut pas dire qu'il l'ait honoré.
Quelques succès littéraires de médiocre importance — des succès de province — avaient inspiré à Chevrier le désir de se lancer dans une carrière qui plaisait à sa vanité et semblait convenir à son esprit satirique. Déjà à Pont-à-Mousson et à Nancy, faisant son apprentissage de pamphlétaire, il écrivait de petites satires, en prose ou en vers, qu'on se passait « sous le manteau ». Cette chronique scandaleuse, qui n'épargnait personne, devait avoir un vif intérêt pour l'oisiveté jalouse et malveillante d'une société de province. Cependant on finit par trouver que le chroniqueur allait beaucoup trop loin et il jugea prudent de partir pour Paris à la fin de l'année 1743.
Il débuta, très discrètement, dans la carrière littéraire, en 1745, par le Recueil de ces dames (1), où des anecdotes très libres étaient contées avec un remarquable cynisme.
L'année suivante, il fit jouer à Nancy une comédie, l'Inconstant, qui ne survécut pas à la première représentation, et il publia Bi-Bi (2), son premier conte satirique, dans le genre de ceux de Crébillon fils.
Le genre de littérature qu'avait adopté Chevrier l'obligeait, dans l'intérêt de sa liberté ou même de ses épaules, à de fréquents déplacements. En 1746, il partit pour l'Italie et fut accueilli avec beaucoup de bienveillance, à Gênes, par M. de Chauvelin, qui s'y trouvait alors comme envoyé extraordinaire.
(1) Sans lieu ni date (Paris, 1745) et sans nom d'auteur. Ce recueil fut plus tard inséré dans les Œuvres badines, de Caylus.
(2) « Bi-Bi, conte traduit du chinois par un Français. Première et peutêtre dernière édition. Mazuli-khi-lo-khu-la l'an de Sal-Chodaï 6s3 et de l'âge du traducteur 24 (Paris, 17/46). Un des ouvrages de Chevrier les plus difdciles à trouver, quoiqu'il ait été plusieurs fois réimprimé.
En 1749, Chevrier était en Corse, où il passa plusieurs années. Il prétendait y avoir été appelé par le marquis de Cursay, commandant des troupes françaises dans l'île, pour rédiger les statuts d'une nouvelle Académie, qui y fut fondée en effet et dans laquelle il joua un rôle assez important. Malheureusement, ses préoccupations académiques ne purent complètement l'absorber et il se laissa entraîner par son humeur satirique dans un pays où elle risquait d'être assez mal appréciée. « Il n'eut pas plus d'égards pour les femmes ultramontaines que pour celles de France, lorsqu'il passa les Alpes avec le marquis de Cursay, auquel il était attaché et duquel il s'est toujours donné pour amy et non comme secrétaire, quoyque cette qualitté ne puisse luy faire qu'honneur; elles auraient résolu de s'en venger; lorsqu'il quitta le pays, il estoit question, sans aucuns ménagemens pour son maître, de le faire assassiner (1). »
Pendant cette période, Chevrier publia, presque toujours sans les signer, un grand nombre d'opuscules : en 1748, une lettre sur la comédie du Méchant de Gresset (il avait pour traiter ce sujet toute la compétence désirable); en 1749, Cargula, parodie du Catilina de Crébillon; en 1761, le Voyage (imaginaire) de Rogliano; en 1752, trois petits contes satiriques : Magakou, Minakalis et Cela est singulier (2).
C'est aussi en 1762 que parut le premier ouvrage de Chevrier qui ait eu vraiment du succès, Les Ridicules du siècle (3), tableau ironique et mordant dont quelques parties sont remarquables...
En 1753, d'après la note de police du 20 août, Chevrier se trouvait à Paris, et il était un des habitués du café de Mme Bourette, rue Croix-des-Petits-Champs. Mme Bourette, née Curé, tenait à Paris, où elle mourut en 1784, un café littéraire où se réunissaient quelques écrivains de second et de troisième ordre.
(1) Noie de police du 20 août 1753.
(2) Magakou, histoire japonaise. Goa (Paris), 1702. Minakalis, fragment d'an conte siamois. Londres (Paris), 1752. Cela est singulier, histoire égyptienne, traduite par un rabbin. Babylone (Paris), 1702.
(3) Londres (Paris), 1752. Sans nom d'auteur.
C'était en quelque sorte le café Procope des médiocrités. Mme Bourette avait elle-même des prétentions littéraires et on peut supposer que ses clients la payaient surtout en éloges. Elle publia, en 1735, la Muse limonadière ou Recueil d'ouvrages en vers ou en prose. On y trouve ces vers de Chevrier :
Rivale de Sapho, vous avez ses talens.
Les grâces de son style et sa délicatesse : Gomme elle, vous charmez les sens, Mais que n'avez-vous sa faiblesse!
Chevrier fit représenter en 1753 une comédie en vers, la Revue des théâtres, qui tomba à la première représentation, et il a raconté lui-même, dans YAlmanach des gens d'esprit, avec une bonne humeur qui est assez rare chez les auteurs siffles, la chute rapide et définitive de sa pièce...
La guerre de Sept ans (1 706-1 763) fît naître une innombrable quantité de pamphlets, de libelles, dans lesquels le public trouvait, pour quelques sous, d'admirables plans de campagne, la révélation des plus mystérieux secrets d'État et surtout (la matière était particulièrement riche) des diatribes violentes contre l'incapacité de nos généraux. Dans cette masse énorme de brochures, dix ou douze sont attribuées à Chevrier (1) qui, en les écrivant, travaillait — dans les deux sens du mot — pour le roi de Prusse.
Chevrier avait quelque mérite à prodiguer ainsi les conseils au gouvernement, car il était, à cette époque, fort occupé par ses propres affaires encore plus embrouillées que celles de la France. Dans les deux premiers volumes de son Histoire de Lorraine (publiés à Francfort en 1758), il avait attaqué, avec la plus grande acrimonie, plusieurs personnages notables de Nancy, et entre autres le magistrat Thibault. Celui-ci avait eu le tort d'écrire une très mauvaise comédie, et Chevrier, qui s'y connaissait, la lui reprochait avec aigreur. Il se forma contre
(1) Lettres aux nouvellistes de l'arbre de Cracovte. La point d'appui entre Thérèse et Frédéric. Dialogue du roi de Prusse avec le maréchal de Schwerln. La Voix de la Paix ou Considérations sur l'Invitation à la tenue d'un congrès, etc.
le satirique une véritable ligue : on réveilla le scandale causé quelques années auparavant par deux libelles, qu'il croyait oubliés : les « Adieux » et « l'Ordre des Platogés », ce dernier contre les membres de l'Hôtel de ville et les conseillers au Parlement. Toute la ville de Nancy prit parti contre le satirique. 11 a raconté lui-même ces curieux débats dans un écrit intéressant et assez rare, qu'on a pu rapprocher des Mémoires de Beaumarchais, V Histoire d'une cause célèbre (1759).
Chevrier fut condamné par le bailliage de Nancy, où ses ennemis étaient nombreux, « ... à servir en qualité de forçat sur les galères du Roi Très Chrétien, à perpétuité, préalablement flétri par l'Exécuteur de la Haute Justice, sur l'épaule droite, d'un fer chaud, portant pour empreinte ces trois lettres, G. A. L. » Le 20 juin, les premiers volumes de l'histoire de Lorraine furent brûlés sur la place de Grève de Nancy. L'auteur avait pris la précaution de se réfugier à Francfort pour laisser passer l'orage. La haine de ses adversaires avait été maladroite : la sévérité excessive de leur jugement ne pouvait que le rendre illusoire. Informé qu'un revirement se produisait en sa faveur, dans l'opinion publique, Chevrier revint à Nancy le 8 juillet 1769, se constitua prisonnier, fit appel le 12 de la sentence rendue par le bailliage, et le 3 août, il fut rendu à la liberté.
La France était devenue pour ce libelliste impénitent un séjour dangereux. Détesté à Nancy, suspect à Paris, surveillé par la police avec une sollicitude incommode, menacé à chaque instant d'être mis à la Bastille, non seulement pour ses propres libelles, mais pour ceux des autres qu'on lui attribuait, le satirique impénitent, dès que son procès fut terminé, se hâta de fuir à l'étranger. Il avait été avisé sans doute que la munificence royale avait l'intention, suivant le mot de Voltaire, de le loger gratuitement.
Lorsqu'il se réfugia en Hollande (pays privilégié où l'on avait le droit d'écrire librement), Chevrier préparait la publication du roman satirique qui peut être considéré comme son chefd'œuvre, et la police, fort bien dirigée à cette époque, était au courant de ses projets. L'ordre avait été donné, quelques jours
trop tard, de le mettre à la Bastille et de s'emparer de tous ses papiers. Chevrier se trouvait déjà à La Haye, où Le Colporteur allait paraître. La surveillance du gouvernement l'y suivit : amateur délicat de livres scandaleux, fort capable d'en favoriser l'éclosion tout en paraissant y mettre obstacle, M. de Sartine était très exactement renseigné par les nombreux « observateurs » dont la police utilisait les talents dans les principales villes de Hollande et de Belgique.
Le Colporteur (i) avait paru à La Haye dans les premiers mois de l'année 1762. Introduit secrètement en France, il y excita autant d'indignation que de curiosité. On n'osa pas avouer le plaisir qu'on avait trouvé à le lire. Les contemporains se montrèrent en général peu indulgents pour ce roman satirique, où tant de hauts personnages étaient attaqués et qu'il n'était pas prudent de louer.
Bachaumont, dans ses Mémoires secrets (2) (où abondent les anecdotes scandaleuses), Grimm, le vertueux Grimm, dans sa Correspondance littéraire (3), Favart, scrupuleux comme un acteur du xvme siècle, dans ses Mémoires (4), se découvrirent des trésors de pudeur littéraire, en jugeant avec une sévérité indignée ce roman léger, très léger, que l'auteur ne destinait pas à l'édification de la jeunesse et qui n'est pas beaucoup plus cynique, en somme, que la plupart des contes de Voltaire. Tant d'indignation s'explique aisément : Chevrier était pauvre, banni, poursuivi par de puissantes haines; on ne pouvait que lui reprocher avec aigreur ce qui paraissait bien excusable chez les écrivains de bonne compagnie, comme le comte de Caylus, riches, titrés et généreux.
(1) Le Colporteur, histoire morale et critique par M. de Chevrier. A Londres (La Haye;, chez Jean Nowse, l'an de la vérité (1762). M. Edouard Meaume possédait un exemplaire de l'édition originale qui avait successivement appartenu à Jamet, à Charles Nodier, au conseiller Gillot et dont les marges étaient couvertes de notes de Jamet. La date de 1753, donnée à l'édition originale du Colporteur, dans le catalogue Meaume, reproduit une erreur de M. de Paulmy, dans son catalogue de la bibliothèque de la reine Marie-Antoinette au Petit-Trianon.
(a) T. I, pp. 55 et 73.
(3) T. III, p. 91.
(4) Édition de 1808. T. II, p. 20.
Il y a dans le Colporteur beaucoup de fiel, mais ce pauvre Chevrier avait été si malheureux qu'il ne pouvait guère, dans son exil, écrire des pastorales. Ce tableau des mœurs du siècle, quelque peu flatté qu'il paraisse, est très sincère et très vivant. Il a été fait avec des renseignements précis et des anecdotes parfaitement authentiques. « C'est le plus méchant des opuscules de Chevrier, disait Duclos, parce que tous les faits sont presque vrais (1). » Pour écrire un livre curieux et intéressant, Chevrier n'eut qu'à faire appel à ses souvenirs. Il a décrit très franchement les mœurs de son temps, sans les calomnier, ce qui eût été difficile. Les personnages visés durent crier, beaucoup plus haut que les autres, à l'immoralité et au scandale. Cette indignation, un peu intéressée, ne fit aucun tort au roman. A cette époque — nous avons bien changé depuis — on ne regardait comme vraiment immoraux que les livres ennuyeux.
Ni Ouérard, dans l'essai si incomplet publié par M. Brunet, ni M. Drujon, dans son excellent recueil (2), ne donnent la clef du Colporteur. Les clefs qui ont paru au xvme siècle sont beaucoup trop contradictoires pour mériter quelque crédit. On a dû les multiplier à dessein et les anecdotes contées par l'auteur laissaient en général Rembarras du choix. Il est préférable, je crois, aujourd'hui, de ne pas trop vouloir guider le lecteur qu'on risquerait d'égarer. Au bas de chaque récit, plus ou moins graveleux, on serait amené à citer quatre ou cinq noms, et tout l'armoriai y passerait.
Presque en môme temps que Le Colporteur et YAlmanach des gens d'esprit (3), Chevrier publiait à La Haye un autre roman satirique, divisé en trois parties : Les Amusements des
(i) Cité par Gillot, dans une Notice historique et bibliographique sur Chevrier (Nancy, 1864, in-8°), p. 74. Ce biographe de Chevrier parle avec plus de justice du Colporteur : « Il est écrit, dit-il, avec plus d'esprit et de verve qu'on n'en rencontre habituellement dans les autres romans de Chevrier et si le style n'est pas toujours exempt d'afféterie, il est moins fautif que dans ses autres œuvres. Il plaît et attire par sa facilité. »
(2) Les livres à clef, 2 vol. Paris, Rouveyre, 1888.
(3) Almanach des gens d'esprit par un homme qui n'est pas sot, calendrier pour l'année 1762 et le reste de la vie, publié par l'auteur du Colporteur. Toujours à Londres, chez l'éternel Jean Nourse, 17G2.
dames de B. (Bruxelles) ; Les trois C, conte métaphysique ; Je m'y attendais bien, Jiistoire bavarde (i).
Les Amusements des dames de Bruxelles ont été réimprimés en 1881, chez Gay et Douce, à cinq cents exemplaires, sur papier jonquille, avec une eau-forte de Rops.
Les Trois C, ce n'est pas ce qu'on pourrait supposer et ce que Chevrier, pour mieux vendre son livre, désirait évidemment qu'on supposât : il s'agit simplement des trois coquins, des trois ennemis « intimes » de l'auteur : Chanval (d'Hennezel), Cosmopole (Henri Maubert) et Chat-Huant (des Essarte, maître de mathématiques à l'École militaire de Bruxelles).
La publication du Colporteur et le scandale que ce roman avait provoqué en France décidèrent le gouvernement à demander l'extradition de Chevrier. On aurait probablement réussi à l'obtenir, lorsque le libelliste, objet de ces négociations, mourut subitement, dans les derniers jours de juin 1762. Le bruit courut qu'il s'était empoisonné : « Juste ciel, s'écria Sophie Arnould, il aura sucé sa plume ! » Chevrier n'était pas de ceux qui se tuent. Favart prétend dans ses Mémoires que les États généraux, gênés par la présence de Chevrier, n'osant ni le garder ni le livrer, prirent le parti de l'empoisonner, pour résoudre cette question rapidement, à la satisfaction générale.
L'auteur du Colporteur, qui avait passé presque toute sa vie à crever de faim, mourut d'une indigestion. Ce fut sa dernière ironie...
(1) Les Amusements des dames de B., histoire honnête et presque édifiante composée par le chevalier de Ch. et publiée par l'auteur du Colporteur. Première partie, à Rouen, chez Pierre le Vrai, cette présente année (La Haye, 17G2). — Les trois C, conte métaphysique imité de l'espagnol et ajusté sous des noms français pour la commodité de ceux qui n'entendent pas le ,/lamand. Seconde partie des Amusements des dames de B. Nancy, Henry Gouvest, cette présente année (La Haye, 176a). — Je m'y attendais bien, histoire bavarde, par l'auteur du Colporteur. Partout chez Maculature, imprimeur ambulant des bavards sédentaires, l'an des méchancetés (Amsterdam ou La Haye, 17G2).
Notes et Rapports de Police,
EXTRAITS DES ARCHIVES DE LA BASTILLE (i)
20 août 1753.
Le sieur Chevrier, natif de Nancy en Lorraine, rue des Quatre-Églises, est fils d'un des fermiers du greffe de la même ville. Il a eu une assez bonne éducation étant seul de garçons avec deux sœurs et était regardé de ses père et mère comme un prédestiné ayant naturellement dès sa jeunesse des dispositions à devenir quelque chose au-dessus ce qu'il estoit par état. Il estoit encore jeune homme quand il débuta à faire différentes satires sur les femmes le plus respectables de la ville, dont il n'épargnoit aucune, et môme se fit honneur de ces productions en faisant tomber son ouvrage entre les mains du public. Il pousse môme la chose jusqu'à faire des comédies sur ces Dames qu'il représenta en public, avec le sieur Fournier, un de ses collègues, qui avoit les mêmes dispositions que luy. Sa famille qui n'avoit que peu de bien, s'alarma souvent de sa conduite et des licences qu'il se donoit par la crainte de ce qui en pouvoit résulter par la suitte. Cela ne seroit pas à le rendre plus circonspect. Né naturellement méchant, il exalla sa veinne lors de la prise de possession de la Loraine par le Roy Stanislas. Il représenta encore quelques comédies, avec plusieurs de ses amis, dans lesquelles il parla avec si peu de
(1) Archives de la Bastille, 11,819, fol. 249.
ménagements et de respect du nouveau gouvernement que Fournier, avocat, et luy, furent arrestés et exillés. Le dernier, ayant du bien, fut chercher fortune à Vienne, en Autriche, où il entra enseigne dans le Régiment de François de Loraine ; Ghevrier, au contraire, plus dangereux par sa plume que par son épée, suivyt son penchant naturel à dire du mal de tout le genre humain. Expatrié depuis cette époque il a fait usage de ses talents plus médiocres que bons pour s'acquérir une place au temple de Mémoire. S'il n'y a pas encore réussi, il a du moins eu le revers de se faire générallement haïr du beau sexe contre lequel il s'est achargné (sic) et dont il n'a jamais su que dire du mal sans égards pour les personnes les plus respectables.
Non Carpo nec prillus, Gallina, nec advolat ancer, Quin sua sacra famés sit satiasta prius.
Il n'eut pas plus d'égard pour les femmes ultramontaines lorsqu'il passa les Alpes avec le marquis de Cursoy, commandant les troupes de Corse auquel il étoit attaché et duquel il s'est toujours donné pour amy et non comme secrétaire, quoique cette qualité ne puisse lui faire qu'honneur. Elles avoient résolu de s'en venger lorsqu'il quitta le pays. Il étoit question sans aucuns ménagements pour son maître de le faire assassiner.
Depuis son retour à Paris, il n'y a point de femmes qui ne se plaignent de lui. Il est dangereux dans la société en tout genre, mauvais plaisant, n'épargnant pas ses meilleurs amis, se donnant pour un homme de qualitté, riche. Cependant sa mère veuve depuis longtemps ne vit dans un certain estât honneste que par le secours de deux filles qu'elle a, sœurs du sieur Chevrier dont la figure avantageuse avec un petit fond qu'elles font valoir avec assez de succès fait tout l'apanage et tirent fort bon parti de leurs charmes.
[D'une autre main] Chevrier va rue Croix des Petits Champs au café de Curé.
Signé : Illisible [Sartines].