LES GRANDES LIQUIDATIONS EUROPÉENNES
Les traités qui suivent les guerres ou mettent fm à J amiable aux contestations entre les États peuvent être comparés à des actes de liquidation, car toute guerre ou toute contestation juridique entre États donne lieu a l'ouverture partielle ou totale d'une succession nécessite donc un partage, un règlement de comptes.'
Ainsi il y a analogie entre l'acte de droit internatioaal qui s'appelle un Traité et Tacte de droit civil qui ^ appelle : liquidation.
Mais les traités ne sont pas tous des actes de liquilation, car la liquidation a pour ellet de placer les inté- •essés dans un état définitif, de faire disparaître entre ux toute cause de litige. Or combien de traités n'ont ait que des règlements provisoires, n'ont été en quelue sorte que des jugements de première instance, cceptés par la partie perdante avec des restrictions lentales, avec l'arrière-pensée d'attendre des circonsmces plus favorables pour porter sa cause devant la our d'Appel où les juges sont des canons?
La Première Liquidation. -- Dans Vhistoire de l'Eu- »pe, il y a eu plusieurs grands actes de liquidation, ous ne considérerons que ceux où la France a été inté-
ressée. Le premier en date fut le pacte du Traité de Verdun, en 843, entre les fils de Louis le Débonnaire : Charles le Chauve qui régnait en France, Louis qui était roi de Germanie et Lothaire qui, avec la couronne italienne des Lombards, portait le titre d'Empereur, son père, dont il était l'aîné, l'ayant, de son vivant, associé à l'Empire.
Bien que l'Empire Carolingien dût recouvrer pendant quelques années un semblant d'unité sous Charles le Chauve, en 8^5, après la mort de Louis II, fils » Lothaire, le traité de Verdun le liquida réellemei Après ce traité, il n'exista plus cet empire unitai romain d'Occident dont Charlemagne avait fait uno reconstitution plus apparente que consistante et qui, avec une bande de territoire en Espagne, comprenail toute la Gaule, la Germanie jusqu'à l'Elbe, la Lombardie, la Toscane, et tous les futurs Etats héréditaircf d'Autriche jusqu'au pays qui un peu plus tard devaii être la Hongrie. Les parties de cet immense aggloméra de domaines se disjoignirent. Gomme la France et 1î Germanie avaient déjà des occupants, Lothaire qu n'avait pas pu les déposséder et qui se trouvait àl'étroi dans son royaume piémontais tailla à Verdun sa part ai détriment du Roi des Francs. Tous les pays de la riv droite du Rhin, les Allemagnes, furent le lot de Loui que l'on nommait déjà le Germanique. Pour Charles 1 Chauve il conserva seulement une Gaule rétrécie dan sa largeur, car l'Empereur préleva, pour le réunir à so royaume de Lombardie, un large territoire qui englc hait la Provence, le Dauphiné, la Bourgogne, un partie de la Suisse, l'Alsace, la Lorraine, la Belgiqu les Pays-Bas. Sans le savoir, Lothaire avait créé premier Etat-tampon entre la France et l'Allemagne sans le savoir aussi, en s'adjugeant des territoir< gaulois, lui qui était Empereur, il leur donnait jurid quement le caractère de terres d'Empire, non de terr' de l'Empire germanique, mais de terres de l'Empi romain dont Lothaire, qui n'avait pas un pouce (
terre allemande, et dont les États en Italie étaient à peine plus grands que ceux de Victor-Emmanuel en 1859, était le titulaire dérisoire.
Ce caractère d'un immense « Reischland » devait persister. Lorsque la Maison de Saxe, dynastie purement germanique — telle que ne l'avait j^as été au même degré la maison Carolingienne — eut, en 962, relevé l'Empire, sans toutefois y englober le royaume de France qui ne devait plus y rentrer, on trouva dans la Chancellerie de Milan les titres qui, suivant les idées du temps, fondaient « le droit » des Empereurs sur les parties de la Gaule que Lothaire en avait détachées.
Sur le long ruban territorial qui allait de la Méditerranée à la Mer du Nord et qui était partagé en plusieurs souverainetés (comté de Provence, Royaume d'Arles, Royaume de Bourgogne cis-jurane et de Bourgogne trans-jurane, Haute et Basse Lorraine, Flandres, Frise), l'Empereur avait acquis non le Domaine Utile qui donnait le droit d'administration directe, mais le Domaine Eminent qui imposait seulement aux inféodés l'obligation de l'hommage et de certains services à rendre au seigneur suzerain. Quand, parle double couronnement d'Othon de Saxe, comme roi d'Italie et Empereur, la dignité impériale, qui ne conférait guère alors que des prétentions, fut passée définitivement dans une maison germanique, les titres à la souveraineté, à la possession du Domaine éminent que s'était arrogés Lothaire sur des territoires gaulois furent transmis aux nouveaux Empereurs.
11 est donc à remarquer que si la couronne impériale, au lieu de se fixer héréditairement chez des Allemands, avait pu être saisie par la dynastie qui régnait sur la France, il y aurait eu au lieu d'un Empire Romain- Germanique, un Empire Gallo-Romain. Tous les titres dont devaient se prévaloir les Empereurs allemands pour maintenir la mutilation de la France effectuée à Verdun, auraient été invoqués par les rois français,
pour qu'il fût mis fin à cette mutilation. Avec le droit naturel, le droit national, nous aurions eu le droit des juristes, le droit des chancelleries. La main-mise d'un Allemand sur la couronne impériale mit ce droit écrit des parchemins au service de nos voisins et ennemis de Germanie, et notre droit national fut en échec.
C'est à contester les prétentions trouvées par les Empereurs germaniques dans l'héritage de Lothaire, prétentions qui avaient des conséquences contre nature, telle par exemple que de faire des Provençaux des sujets de l'Empire, que devait s'appliquer la politique de tous les rois de France ^ L'anéantissement, dans ces effets du Pacte de Verdun, fut constamment leur objectif; et sous la Première République, sous l'Empire^ sous la Troisième République, la même tâche a été poursuivie. Tâche qui ne s'achèvera sans doute jamais, car la germanisation de la province rhénane a été assez avancée depuis 1870 pour que nous ayons renoncé à étendre la France politique jusqu'à ses limites géographiques et parce que le seul dessein que nous puissions concevoir encore c'est la reconstitution, entre la Prusse et la France, de l'Etat que Lothaire avait établi, sans aucun dessein politique et seulement parce qu'il lui fallait pour soutenir son titre impérial de la terre et des hommes; tâche enfin qui, si nous ne pouvons la terminer comme nous le désirerions au détriment de la Prusse, est impossible à poursuivre du côté de la Belgique dont la personnalité nationale est complète et dont l'indépendance et l'intégrité nous seront à jamais sacrées. Ce Lothaire a donc eu la surprenante fortune que son caprice et sa cupidité aient fait une construction plus durable que ne l'a fait le génie d'aucun grand politique. La France auxx* siè-
1. Avignon et ses dépendances étaient fiefs d'Empire. Lorsque. en 1348, la reine Jeanne de Sicile les vendit au Pape Clément VI, le pontife romain obtint de l'Empereur la décharge de toutes le? redevances dont ils étaient grevés au profit du fisc impérial.
cle subit encore le Traité de Verdun qui a mille quatrevingts ans d'existence Et quelqu'un a dit que les traités étaient des chiffons de papier.
Ainsi, après que l'Empire romain d'occident eut disparu comme un continent brusquement submergé, le premier acte de liquidation accompli en Europe mutila notre pays en lui ôtant, à l'est et au nord, plus d'un tiers de son territoire géographique.
La Deuxième Liquidation. — Les siècles s'écoulèrent pendant lesquels se fit péniblement l'unité française par l'agglomération des grands fiefs autour du noyau national, représenté alors par le Domaine Royal, En i5i5, cette agglomération est tellement avancée que la France peut concevoir une politique européenne. François I*^- règne depuis un an quand meurt Ferdinand le Catholique roi d'Aragon, qui, en vertu du testament de sa femme Isabelle, gouvernait aussi depuis douze ans le royaume de Gastille, son petitfils, l'archiduc-infant Charles, né en i5oo, étant encore mineur. Ce jeune prince, qui avait seize ans en i5i6, se trouva alors roi des Espagoes, roi de Naples, de Sicile et de Sardaigne. Déjà, à la mort de son père l'archiduc Philippe le Beau, fils de l'Empereur Maximilien, il était entré en possession de tout ce que Louis XI n'avait pas pu enlever à la Maison de Bourgogne. Maximilien avait épousé en effet Marie, fille unique de Charles le Téméraire. Cette héritière avait apporté à la Maison d'Autriche la Franche- Comté, le Luxembourg, la Basse-Lorraine, les Ardennes, tous les pays qui constituent nos départements du Nord, enfin la Belgique, et la Hollande. C'étaient des débris septentrionaux de l'ancien Empire de Lothaire. Considérés en eux-mêmes, ils avaient une très grande valeur ; considérés par rapport à la France, ils avaient une grande importance stratégique, du moment que leur souverain était aussi le souverain des Espagnes, car nous pouvions être attaqués par le même agi^esseur
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sur nos trois frontières continentales. Le danger s'accrut encore quand, en 1619, son grand-père l'Empereur Maximilien étant mort, le roi des Espagnes fut devenu le maître des immenses domaines allemands et slaves de la maison d'Autriche, surtout quand il eut été élu empereur. La France se trouva alors dans la situation où 400 ans plus tard l'Allemagne se plaindrait qu'Edouard VLI et Del cassé eussent cherché à la mettre. Elle fut encerclée. De quelque côté qu'elle se tournât, excepté vers la mer d'Occident, elle se heurtait à une possession de Charles-Quint, et par toutes ses frontières continentales l'invasion pouvait entrer sur son territoire ; pas une invasion d'armées appartenant à des États coalisés, — bloc dans lequel il peut toujours se produire des fissures, — mais invasion des armées d'une puissance unique, car, réalisée par Charles d'Autriche sur les Espagnes, sur les AUemagnes, sur l'Italie où^ après Pavie, il avait au royaume de Naples adjoint le Milanais, l'unité de volonté dirigeante donnait à ces Etats disparates et centrifuges une unité d'action offensive contre la France. Notre pays était, sous la menace hispano-autrichienne, au Sud, à TEst et au Nord, comme une presqu'île battue par les flots sur ses trois rivages.
Entre cette Puissance vraiment monstrueuse par son étendue et le chiffre des populations qu'elle gouvernait, et la France, ce fut plus qu'une seconde guerre de Cent ans ^ ce fut une guerre de près de deux cents
4. Une singularité de notre histoire c'est que la guerre de Cent ans, qui fut, jusqu'à ce que Jeanne d'Arc lui eût donné le caractère national, une querelle de Féodaux, ne se termina p:ir aucun traité. Au cours de cette longue rivalité des Maisons de France et d'Angleterre il y eut des traités établissant des trêves. Mais de traité final il n'y en eut pas. Des capitulations de chefs militaires rendirent à Charles VII ses villes de Rouen, de Caen, de Bordeaux, avec les provinces qui en dépendaient; mais les traités sont des actes de souveraineté et les rois de France et d'Angleterre ne ratifièrent pas, par des actes formels, les conventions des gens de guerre qui avaient rendu à l'un ce (jui eu droit naturel lui
ans qui, commencée en 1620, devait se terminer partiellement en 1648, et ne s'achever qu'en 17 14.
A la première de ces dates, aux traités de Westphalie, c'est la fortune de la branche allemande, de la Maison d'Autriche qui entre en liquidation. La France, serrée dans l'étau, en a usé à la fin les mâchoires ; sa frontière naturelle au Rhin est réoccupée en Alsace. Nouveau coup porté à l'œuvre du traité de Verdun, qui déjà au cours des siècles précédents avait été ébréchée parles récupérations des provinces du Sud-Est qu'avait successivement faites la royauté française.
Mais on ne doit pas perdre de vue que, si les Empereurs avaient dû successivement abandonner des parties de l'héritage de Lothaire, les titres sur lesquels s'étaient fondées leurs prétentions à la souveraineté ne furent presque jamais abrogés formellement. C'est pourquoi, même après que l'Alsace eut été ramenée en France sous Louis XIV, leurs chancelleries continuèrent de la revendiquer comme terre d'Empire. ' Et si, dans leurs longues guerres avec la France, ils avaient remporté un avantage décisif, les Empereurs auraient pu se prévaloir de leurs vieux parchemins pour reparler de « leurs droits » sur les pays français qui s'étaient libérés de leur domination. Dans les atlas
revenait, et retiré à l'autre ce qu'il détenait seulement en vertu d'un droit féodal périmé. En 1475, vingt-deux ans après la dernière défaite des Anglais en Guyenne, défaite de Talbot, le roi Edouard IV étant descendu à Calais avec une armée qu'il préten- • dait conduire à Paris, Louis XI s'entendit avec lui. Le roi de France qui avait à régler un compte 'sévère au duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, consentit à promettre au roi d'Angleterre un paiement annuel de 50.000 livres et, contre celte promesse d'un payeur assez inexact, l'envahisseur retourna à Calais. A partir de ce moment, on ne parla plus des provinces que les rois d'Angleterre avaient possédées eu France. Mais ces rois continuèrent jusqu'à Victoria à s'intituler rois de France et flucs de Normandie. Aucun acte ne mit lin à la guerre de Cent ans, et un auteur paradoxal pourrait, émule de celui qui a démontré que Napoléon ii'a pas existé, prouver, cri une dissertation savante, qu'elle dure encore.
pangermanisles, la Bourg ogne^ la Champagne, la Lorraine ne portaient-elles pas récemment encore une teinte qui, en les rattachant idéalement à la plus grande Allemagne, les vouait à l'annexion?
Après les traités de 1648, il y eut en Allemagne plus de 200 Etats confédérés qui avaient le droit de contracter des alliances au dehors. D'où dériva la Ligue du Rhin dont Louis XIV fut le garant. La Maison d Autriche dans sa branche allemande, la descendance de Ferdinand, frère puîné de Charles-Quint, cessa alors d'être notre rivale principale ; elle ne put plus être qu'un appoint aux forces des autres ennemis que la concurrence vitale susciterait à notre nation.
Restait la branche espagnole de la Maison d'Autriche, la descendance de Charles-Quint. Avec celle-ci, la Liquidation^ commencée aux Traités des Pyrénées en 1659, fut accomplie en 1712, quand la possession du Trône d'Espagne eut été reconnue au petit-fils de Louis XIV, Philippe d'Anjou. Dès lors le péril d'une attaque sur les Pyi^énées fut conjuré. La politique française n'eut plus à surveiller que nos frontières de l'Est et du Nord. Par rapport à la France, la Maison d'Auti'iche était liquidée .
La Troisième Liquidation. — Cette lutte de la Nation française pour son indépendance d'abord puis pour sa sécurité, qui porte dans les Histoires le nom de Rivalité des Maisons de France et d'Autriche, en était à sa dernière phase, quand coiiiineiiça la troisième guerre de Cent ans que l'on pourrait appeler la guerre des Anglais, car la trame de cette dramatique histoire, c'est la Rivalité de la France et de l'Angleterre.
Elle devait durer de 1688 à i8i5,donc cent vingt-sept ans, et après des péripéties si nombreuses et si émouvantes, tant de victoires et tant de revers, tant de gloires et tant de déceptions, après que le Monde eut vu un Empire français plus vaste que ne l'avait été celui de Charlemagne, il fallut procédei' à la troisième
liquidation européenne qui, à la différence de la précédente, ne nous fut pas avantageuse.
Les Alliés étaient entrés à Paris le 30 raars i8i4. Dès le 23 avril, avant l'arrivée de Louis XVIII, le Comte d'Artois étant lieutenant général du Royaume pour sou frère, Talleyrand signa une Convention par laquelle la France acceptait de rentrer dans ses limites de l'^g^- Étaient abandonnées non seulement les conquêtes de Napoléon, mais aussi les acquisitions de la Révolution : Savoie, Belgique et provinces rhénanes. C'est seulement le long de l'x'Vlsace que nous était conservée la frontière naturelle du Rhin. En outre, ordre devait être donné à nos garnisons à Hambourg, à Magdebourg, le Texel, Flessingue, Anvers, Mayence, Luxembourg, Mons, Lérida, Tarragone, Figuières, d'évacuer ces places en y laissant tout le matériel de guerre, à l'exception des armes portatives. Avec une hâte qu'explique le désir d'obtenir au plus vite l'évacuation de la France par les troupes ennemies, nous nous démunîmes de tous les gages que nous détenions, de toute notre monnaie d'échange . Les préliminaires da cette paix, qui liquidait le grand Empire mais qui laissait intacte la vieille France, signés le 23 avril, trois semaines après la capitulation de Paris furent ratifiés j)ar le traité du 3o mai. La question de l'héritage napoléonien se trouva donc réglée pour la France avant le Congrès de Vienne qui s'ouvrit à la fin de septembre i8i4 • Dans la succession de l'Empire français la France n'avait rien à prétendre, elle avait renoncé à tout. Il était certainement pénible et mortifiant que nos dépouilles dussent être partagées entre nos ennemis de la veille sans que nous puissions en retenir le moindre lambeau. Mais ce désintéressement de la France donnait à son i*eprésentant au Congrès, l'habilo Talleyrand, une position d'arbitre dont il se saisit autant que le permettait notre récente infortune. Le 25 septembre, il s'était fait rédiger, en tant que Ministre des Affaires Étrangères, les instructions auxquelles il
aurait à se conformer en tant que Plénipotentiaire de France.
« En Italie », avait-il écrite c'est l'Autriche qu'il faut empêcher de dominer; en Allemagne, c'est la Prusse. La constitution de sa monarchie lui fait de l'ambition une sorte de nécessité. Tout prétexte lui est bon. Nul scrupule ne l'arrête. La convenance est son droit.
« Les Alliés ont pris l'engagement de la replacer dans le même état de puissance où elle était avant sa chute, c'est-à-dire avec dix millions de sujets. Qu'on la laissât faire, bientôt elle en aurait vingt, et l'Allemagne entière lui serait soumise. Il est donc nécessaire de mettre un frein à son ambition en restreignant d'abord son état de possession en Allemagne et ensuite en restreignant son influence par l'organisation fédérale. »
Si clairvoyant quant à la menace prussienne, ïalleyrand n'adopta pas pour la conjurer la méthode la plus expédiente. La Prusse convoitait la totalité des Etats du roi de Saxe, auquel les alliés reprochaient d'avoir été le dernier, le seul des Princes allemands qui fût resté Qdèle à la cause française pendant l'année t8i3, l'année des défections allemandes. Le ministre français invoqua le principe de la légitimité au nom duquel les Bourbons venaient de rentrer en France et au nom duquel ils demandaient que Murât, malgré son triste traité de i8i3avec l'Autriclie,fût détrôné et le royaume de Naples rendu à la dynastie bourbonienne; le Ministre français, donc, au nom de ce principe auquel il n'était pas attaché certainement par toutes les fibres de son être, s'éleva contre les prétentions prussiennes sur la Saxe. Il sauva la plus grande partie des possessions du souverain que les rois, ses frères en légitimité, auraient laissé dépouiller; mais, en dédommagement de ce qu'il ne laissait pas prendre à la Prusse sur la
1. DAngeberg : Le Conf/rès de Vienne, cité par PaKain : Conespondaace inédile de Talleyrand et du loi Louis XVlll.
frontière nord-occidentale de la Bohème autrichienne, Talleyrand consentit que la province rhénane devînt possession prussienne, et que le Royaume dont il avait dit lui-même qu'il était sans scrupule et qu'il ne connaissait d'autre droit que sa convenance, devînt limitrophe de la France, limitrophe il est vrai, sur quelques kilomètres seulement en Lorraine, entre Sarreguemines et Luxembourg. Mais ce qui était dangereux c'était l'établissement au voisinage immédiat de la France d'une puissance dont la croissance encore incomplète s'était faite par la guerre et qui de la guerre seulement pouvait en attendre l'achèvement. Les territoires des anciens électorats ecclésiastiques de Trêves et de Cologne et les duchés de Juliers et de Clèves formèrent la nouvelle province prussienne. Bien autre aurait peut-être été l'histoire si Talleyrand avait laissé la Prusse absorber la Saxe et s'il avait fait transporter sur le Rhin le Saxon dépossédé de son trône héréditaire; s'il avait fait du roi de Dresde un roi de Cologne. Le nouveau souverain n'aurait pu avoir qu'une modeste ambition conservatrice et, se sentant menacé parles convoitises prussiennes, n'aurait-il pas cherché protection et secours de notre côté ? Le Tampon que les traités de Westphalie et la fondation subséquente de la Ligue du Rhin de Louis XIV puis la Confédération germanique de Napoléon avaient tant bien que mal posé entre l'Allemagne belliqueuse et la France, ce tampon qu'en 1919 on ne nous a pas laissé mettre entre nous et le peuple qui menace notre sécurité, il aurait dépendu de Talleyrand qu'il fût iormé en i8i5. Mais le diplomate de Louis XVIII avait dû adapter sa politique au principe de la légitimité, auquel il croyait si j^eu, comme cent ans plus tard, Clemenceau devait avoir à compter avec les « Points » du Président Wilson — lesquels n'étaient du reste qu'un nouveau formulaire du principe des nationalités — et avec les idées traditionnelles chez les hommes d'Etat britanniques.
12 AVANT-ï>ROPOS
La liquidation de i8i5, liquidation de tout ce que nous avions abandonné par le traité du 20 mai i8i4, eut donc cette conséquence de disposer le long de notre frontière de l'Est des semences de conflit entre la France et la Prusse. La germination de ces semences fut seulement retardée par la rivalité, à l'intérieur de l'Allemagne, de la Prusse et de l'Autriche.
La perspicacité de Talleyrand avait été mise en défaut en i8i5. Pour ne pas constituer un bloc territorial Prussien trop considérable au centre de l'Allemagne, il avait laissé la Prusse luthérienne établir sa domination sur des peuples catholiques qui avaient avec elle assez peu d'affinités et que rapprochaient au contraire de la France, avec la communion religieuse dans le catholicisme, les souvenirs de la vieille Ligue du Rhin qu'avait formée Mazarin, les souvenirs du recrutement pour les Régiments allemands — ces frères aînés de la Légion Etrangère — qui servaient dans les Armées royales, les souvenirs plus récents et plus vivaces de la Révolution et de l'Empire, de la fraternité d'armes sous les aigles de Napoléon, de la bonne administration enfin que leur avait donnée l'Empereur.
La Quatrième Liquidation. — Les traités de i8i5 avaient constitué une Confédération germanique dont les deux États principaux étaient l'Autriche — à qui était dévolue la présidence de la Confédération — et la Prusse. Les royaumes et principautés secondaires devaient être disputés entre les deux pôles de Vienne et de Berlin, et la force attractive de Berlin devait tinir par l'emporter. La Prusse avait encore toute la vitalité de la jeunesse et quelle tâche elle avait à remplir pour achever son développement! 11 lui fallait d'abord supprimer les solutions de continuité qui existaient entre les États de sa Monarchie, réunir ses membres dispersés. Elle devait donc être conquérante, en Allemagne, soit par la force, soit en
obtenant par rase la soumission des États dont Tindcpendance empêchait la réalisation de son unité.
En face de cette aventurière aussi astucieuse qu'audacieuse, la vieille Maison d'Autriche — qui n'avait pas pu reprendre, en i8i5, le titre impérial allemand — était condamnée à une politique de conservation. La diversité de races qui peuplaient ses domaines ne lui permettait pas d'exploiter des sentiments nationaux, car tout appel à une nationalité aurait mécontenté, soulevé les autres. Au contraire, la Prusse, puissance exclusivement germanique — excepté dans ses provinces polonaises — avait à son service le patriotisme germanique auquel les guerres de i8i3et i8i4 avaient donné essor. La monarchie multilingue des Habsbourgs était un assemblage pesant, lent à se mouvoir, dont les parties étaient mal jointes, qui pouvait servir de support à une politique de cabinet mais ne permettait pas aux Empereurs de Vienne de prendre figure de chefs nationaux. Ils avaient trop de peuples j)our que l'unité d'aspiration fût possible dans leurs États.
La rivalité était un fait de nature et non le résultat des calculs entre l'Autriche, officiellement dominante dans la Confédération germanique où elle exerçait la Présidence, et la Prusse dominante dans les esprits de FAUemage intellectuelle, parce qu'elle s'était posée en champion de l'indépendance \ parce que, plus jeune, elle était plus vivace que la vieille Autriche^ parce que les ambitions qu'on lui voyait, et à la réalisation desquelles elle ne pouvait pas se soustraire, éveillaient des espérances chez les Allemands qui, sans être déjà pangermanistes, étaient déjà germanistes.
Après 1849, où elle déçut ceux qui croyaient en elle, la Prusse parut avoir le dessous dans la compétition. Elle n'avait pas répondu à l'appel du Peuple et elle
1. Le Parlement de Francfort avait, en 1849, voté une conslitiltion unitaire et offert la couronne impériale au roi de Prusse.
excitait chez les Princes des États moyens des défiances qui les rejetaient vers l'Autriche.
Mais Bismarck arriva aux affaires en 1862, et avec lui tout changea, et vite. Ayant entraîné l'Autriche (1864) dans l'entreprise inglorieuse de dépouiller le faible Danemark des duchés d'Holstein et de Schleswig, il entra en querelle pour le partage de la rapine avec l'autre larron. Et ce fut la guerre de 186G : Sadowa,
Par le traité de Prague, l'Autriche accepta de sortir de la Confédération Germanique. Les héritiers des empereurs d'Allemagne étaient chassés de l'Allemagne par un de leurs anciens vassaux. La fortune allemande de la Maison d'Autriche était liquidée par la Prusse, comme l'avaient été par la France, en 1648, ses prétentions à l'Empire universel.
La situation qui avait été créée par les traités de Westphalie à l'avantage de la France passa alors à la Prusse. Avant de pouvoir faire entrer les États du Sud de l'Allemagne : Bade, Bavière, Wurtemberg, dans la Confédération de l'Allemagne du Nord, Bismarck les contraignit à contracter avec la Prusse une alliance défensive, pour le cas où l'Allemagne serait attaquée. Avant donc de devenir les confédérés de la Prusse, ces États devenaient ses protégés. Le rôle de garant de l'indépendance des Petits États de l'Allemagne qui avait appartenu depuis Louis XIV, à tous les gouvernements de la France, le monarchique, le républicain, l'impérial, ce rôle le gouvernement prussien s'en emparait.
La Cinquième Liquidation. — Maîtresse de l'Allemagne, la Prusse qui était en état d'hostilité latente avec la France depuis i8i5, depuis qu'on l'avait mise sur notre frontière, et dans le voisinage des anciennes <c Terres d'Empire » d'Alsace et de Lorraine; maîtresse donc de l'Allemagne, la Prusse avait à y consolider sa domination, Il lui fallait rendre à la Patrie
allemande un ^r a lul service qui justiliàt les violences et les fourberies par lesquelles elle s'était élevée. Uije satisfaction à donner à l'orgueil et à Tavidité de tous les Allemands, seule pouvait la procurer une guerre victorieuse, dans laquelle serait ramassé un riche butin. Du moment que la Prusse avait besoin d'une guerre, après la défaite de l'Autriche, elle ne pouvait s'attaquer qu'à la France. La guerre éclata en 1870. Le Traité de Francfort, à la différence des grands traités précédents qui sont comme des bornes kilométriques sur la route des étapes de THistoire, le traité de Francfort ne fit pas une liquidation matérielle de puissance. Même diminuée de l'Alsace et de la Lorraine, la France demeura assez puissante pour» conserver l'espoir d'une réparation. La liquidation qui se fit et qui ne devait pas être définitive, fut celle du prestige militaire. Ce prestige était resté à la France sur le continent, après les traités de i8i5. La Prusse s'en saisit momentanément en 1870. Mais elle ne trouva chez les Français ni résignation à la perte de leurs provinces, ni acceptation de l'arrêt par lequel, à Sedan, la Fortune des armes semblait avoir donné la primauté à l'armée allemande. Sans vouloir prendre l'offensive pour annuler cet arrêt et faire rentrer dans la patrie les Français qu'on en avait fait sortir, la France se prépara pendant quarante-quatre ans à la nouvelle agression que rendaient inévitable la croissance de l'Allemagne en population et en richesses et l'enflure grossissante chaque année de son orgueil.
La Sixième Liquidation. — La victoire remportée par l'Allemagne en 1870 aurait pu être définitive si la politique française, sous la direction de Delcassé, avec l'appui du président Loubet, n'avait pas procédé de 1898 à 1904 aune dernière liquidation, à la liquidation de la rivalité coloniale de la France et de l'Angleterre. A partir de 1880, la France avait fait de grands eftorts pour élargii^ son empire en Afrique et en Asie.
Sur beaucoup de points dans le monde, les prétentions de ses coloniaux se heurtaient à celles des coloniaux britanniques; il y eut entre eux rivalité de commerce, rivalité de confessions religieuses, compétitions d'explorateurs,de soldats et de missionnaires, concurrence de comptoirs, en un mot rivalité d'impérialisme. Ce conflit franco- anglais eut sa crise aiguë quand le capitaine Marchand fut arrivé à Fachoda, sur le Haut-Nil, en juillet 1898, après une marche de plus de deux ans et demi.
Il y avait planté le drapeau français, et en vertu de l'acte de Berlin, il semblait que nous pussions nous prévaloir du droit du premier occupant. Mais la Haute- Vallée du Nil n'était pas res nullius. Elle avait de iS;;! à 1876 été rattachée à l'Egypte par le Khédive Ismaël. L'insurrection des Mahdistes en 1882, la chute de Karthoum (i885) en avaient causé la perte mais n'en avaient pas changé la situation au point de vue du droit international. L'Egypte n'ayant renoncé par aucun traité (et avec qui aurait- elle traité de cette renonciation?) à la possession des régions équatoriales, elle en demeurait juridiquement souveraine. Quelque quinze ans plus tard l'Angleterre qui, l'ayant prise en tutelle, parlait et agissait en son nom, entreprit de réoccuper le territoire perdu, de rétablir le fait en harmonie avec ce que les juristes appelaient le droit de l'Egypte.
Sir Herbert Kitcliener, avec des forces considérables, avait remonté le Nil, repris Berber etKarthoum. Enfin l'avant-garde de Tarmée anglo-égyptienne, arrivée devant le fortin de Fachoda, en octobre 1898, avait eu la surprise d'y trouver quelques officiers français et une compagnie de tirailleurs sénégalais.
Si nous avions voulu nous maintenir dans ce poste, tellement distant que, pour y faire parvenir des renforts, il fallait au moins huit mois, et avec lequel nous n'avions aucun moyen de communication télégraphique, Kitchener, dont les soldats étaient vis-à-vis de ceux de Marchand dans la proportion de cent contre un, aurait pris d'assaut notre vaillante troupe ou,
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Tencerclant, 1 aurait réduite par la lamine. Quelque tactique qu'il eût adoptée, c'était la guerre entre la France et l'Angleterre. Avec une clairvoyance et un esprit de décision vraiment peu communs, Delcassé pensa que le moment où les épées allaient se croiser — et l'Allemagne aurait été la grande profiteuse de ce duel — était le moment à saisir pour réconcilier définitivement la France et l'Angleterre, pour procéder à la liquidation générale de tous les litiges qui les séparaient, en Egypte, au Maroc, dans le centre de l'Afrique, à Terre-Neuve. Il proposa à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, sir E. Monson, d'aborder le règlement de toutes ces questions. En même temps qu'il faisait cette ouverture si inattendue au représentant du Gouvernement de la Reine, Delcassé envoyait à Londres un ambassadeur qui, lui aussi, croyait que, pour rendre à la France sa liberté diplomatique, dans les négociations sur les questions vitales, il fallait la débarrasser des entraves que lui mettait la politique de rivalité avec l'Angleterre pour des intérêts, à tout bien considérer, secondaires.
Ce premier confident des desseins de Delcassé était Paul Gambon, un de ces deux frères Gambon qui illustrèrent la diplomatie de la République, et dont les noms passeront dans l'histoire, associés à ceux des capitaines, dont ils préparèrent la tâche. Le nouvel ambassadeur de France à Londres fit aux ministres anglais les mêmes suggestions que Delcassé avait faites à Monson.
Il fut d'abord écouté avec scepticisme par lord Salis* bury. Mais, quand ce premier ministre qui s'était réservé la direction du Foreign Office, l'eut passée à lord Lansdowne, Paul Gambon trouva dans le nouveau ministre un auditeur attentif et cordialement bienveillant* chez qui, dans le subconscient, s'exerçaient des influences françaises, car sa mère était une fille du
i. L'Histoire de VEntènte cordiale sera conlée en détails dans iiu autre Fragment d'Histoire,
général comte de Flahaut ' . Lord Lansdowne fit part immédiatement au roi Edouard qui, en janvier 1901, avait succédé à la Reine Victoria, du grand dessein du gouvernement français.
Le roi l'approuva sur l'heure, et avertit l'ambassadeur de France que cette politique de rapprochement franco-anglais était dans ses vœux, qu'elle serait sa politique personnelle, autant qu'un roi constitutionnel pouvait en avoir une, qu'il la seconderait de tout l'ascendant que la personne royale a conservé en Angleterre. Cette parole fut tenue, avec quelle fidélité, on le sait : Edouard VII voulut venir à Paris, où il n'avait pas fait de visite depuis sept ans. Arrivé le i'^^ mai 1903, il sut par sa bonne grâce retrouver d'emblée la sympathie publique^ dont, prince de Galles, il avait joui. Lorsqu'il prit congé du président Loubet, il l'invita à lui rendre sa visite. Au mois de juillet suivant, Loubet et Delcassé vinrent à Londres. Pendant que les chefs d'État se livraient à ces démonstrations de la bonne entente naissante entre les deux Nations, à Paris, Delcassé et Monson, à Londres, lord Lansdowne, secondé par le premier ministre Balfour, et Paul Gambon continuaient l'élaboration de la grande oeuvre. Enlin le 8 avril 1904 fut un des jours lumineux de l'Histoire de France et d'Angleterre et même de l'Histoire du Monde. Sous le nom modeste de « Déclarations », il y fut signé par lord Lansdowne et Paul Gambon des accords qui mettaient fin à toutes les contestations nées de la concurrence coloniale, à Terre- Neuve, dans la Sénégambie, en Egypte, au Maroc, au Siam, à Madagascar-.
1. Général à 28 ans, aide de camp de Napoléon à Waterloo, marié à la fille de rAmiral Anglais Keith.
2. En mai 1899 avait été si{>née une convention de partage de TAfrique centrale. Nous avions reconnu à l'Egypte, sous la gérance de FAngleterre, la possession de toule la Vallée du Nil et des territoires adjacents sur la rive gauche du fleuve : Kordofau et lîahr-el-Gazal ; notre droit avait été reconnu sur le Darfour,le Ouadaï et le Tibesti
Ainsi, par Loubet, qu'il serait injuste d'oublier, par Delcassé, Paul Gambon, Edouard Vil, lord Lansdowne et Balfour fut fondée l'Entente Cordiale. Elle sortit d'une des plus grandes liquidations qu'on eût vues^ la liquidation des litiges séculaires entre la France et l'Angleterre. Les deux nations dont la désunion faisait de l'Allemagne l'arbitre de l'Europe étaient maintenant amies, leur amitié allait passer par l'épreuve de la crise d'Algésiras en 1905, de la crise de l'Affaire des Déserteurs de Casablanca en 1909, de la crise d'Agadir en 191 1 et, après trois jours d'une hésitation causée par des interventions d'hommes d'affaires et aussi par les scrupules sincères de quelques pacifistes, 1914 les trouverait alliées contre le même ennemi, contre l'ennemi qui les menaçait également, car, si l'Allemagne avait passé sur le corps de la France^ l'Angleterre aurait bientôt été assaillie à son tour.
Cette liquidation d'une immense portée rendit possibles les liquidations de 1919 : liquidation des Hohenzollern, liquidation totale de la Maison d'Autriche, liquidation partielle de TEmpire des Osmanlis\ pour ne parler que des vaincus.
i. En octobre 1904, l'Espagne avait pris acte amicalement des conventions franco-anglaises touchant le Maroc.
En 1902, Delcassé et Barrère, ambassadeur à Rome, après avoir mis fin à une guerre de tarifs, qui durait depuis plusieurs années, avaient fait, relativement à la Tripolitaine, un accord franco-italien qui avait commencé la dissociation de la Triplice.
FRAGMEISITS D'HISTOIRE 1914-19..