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L'ÉNIGMATIQUE ARMAND

Deux lettres et une note que l'impartialité nous fai un devoir de placer sous les yeux des lecteurs de Fragments d'Histoire nous ont été adressées pa M. N. Armand. Comprenant le sentiment qui inspir M. N. Armand, nous ne discuterons pas toutes se allégations. Il en est une seule que nous devon relever.

M. Armand place l'entretien du comte Armand, soi père, avec le baron de ,Lancken au 28 mars 1912, et i dit que «c'était précisément l'époque de la crise maro caine )>. Mais cette crise, qui avait commencé ei juin 19 ti, s'était terminée en novembre, parla signa ture du Traité Jules Garabon-Kiderlen, ou, si on 1 veut, seulement après que l'Allemagne, pour facilite l'approbation de ce traité par les Chambres françaiscî eut rappelé d'Agadir le bateau dont l'arrivée, dan cette rade, avait justement ouvert la crise.

1. Voir le cinquième Fragments d'Histoire : Les Négociation secrètes et les Quatre Armistices.

Dans rentretien du 28 mars 191 2, le comte Armand et Lancken, d'après M. Armand, auraient cherché les moyens à employer pour faire faire dans la presse allemande d'abord, puis dans la presse française une campagne tendant « à la détente » entre la France et l'Allemagne, u Tout ceci, écrit M. N. Armand, se passait à la connaissance du gouvernement français, et en conformité avec ses directives. » Gomme « le gouver- Qement français », c'était alors M. R. Poincaré, Président du Conseil et Ministre des Affaires Étrangères, l'assertion qui le représente comme ayant entretenu, en mars 1912, avec M. de Lancken, des rapports occultes, semblables à ceux dont on avait fait grief à M. Cailiaux, manque de vraisemblance.

Paris, 20, rue Hamelin.

Le 31 août 1021.

Monsieur,

Au retour d'un voyage en Amérique, j'ai pris connaissance

ijle votre livre sur les « Négociations Secrètes et les Quatre

^Vrmistices » dans lequel vous consacrez à mon père un cha-

j)itre que vous intitulez « L'énigmatique Armand ».

En dehors de plusieurs erreurs de détail, vous avez apporté,

n toute bonne foi et faute d'une documentation que vous ne

(ouviez avoir, des hypothèses qui tendraient à amener des

onfusions et à propager des légendes. Je tiens à préciser les

ifaits.

Je joins à ma lettre une note. Vous lui donnerez, j'en suis ijerluin, la place que commande le souci de l'impartialité.

Les précisions que je vous apporte sur le rôle du comte

jLrmand, dans les négociations avec !e comte Revertera et

1 ans ses rapports avec le baron de Lancken et M. Judet, sont

olontairement brèves. Ce faisant, j'observe ce qu'aurait

oulu mon père qui, officier, a toujours exécuté les ordres

t gardé le silence.

En vous remerciant de votre courtoisie, je vous prie 'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distin- 1 ués .

Signé : N. Armand.

NOTE

L;i publication de documents et d'un ouvmge sur l'offre dr paix séparée de l'Autriche en 1917-1918 et celle de deux dépèches de Lancken, versées Tune au procès Caillaux, l'autre à Tinstruction ouverte contre Judet, ont mis en évidence le nom du comte Armand. On a cherché à établir entre ce:: trois circonstances, dans lesquelles il apparaissait, des corrélations qui tendraient à accréditer des légendes. Voici les faits.

Affaire Armand- Reçer ter a.

Le b avril 19lR, le communiqué viennois faisait connailr» que des négociations avaient été engagées entre le comt( Uevertera et le commandant Armand. Clemenceau dévoih aussitôt par la presse les conditions dans lesquelles ces négoi dations avaient été engagées et accepta une enquête di Parlement sur les détails de l'affaire. Les rapports et le documents produits à cet effet ont été publiés depuis lor dans le journal /'Opinion, repris et commentés par le princ Sixte de Bourbon dans son livre : VOffre de paix séparée C Autriche.

Toute lumière a été donc faite sur cet incident.

11 est établi que le rôle du comte Armand s'est borné celui d'intermédiaire, agissant par ordre. La preuve exisi que les conditions transmises par lui le 7 août 1917 au coml llevertera et celles communiquées les 22 et 23 août furer soumises préalablement au ministre M. Painlevé et corrigée sous sa dictée. Aucun document écrit n'a été laissé à l'envoj autrichien. Personne n'a été témoin des entrevues, le com' Armand a toujours insisté sur le fait qu'il ne se présenta pas en plénipotentiaire, qu'il était seulement chargé de tran mettre des possibilités. Encore fallait-il qu'il donnAt ur preuve d'authenticité à ses communications, pour cela avait la parole même du ministre. « Vous pouvez garantir plein appui de l'Angleterre et de la France à l'Autriche poi la défendre contre l'Allemagne. ;> "

En "sominé, la mission du commandant Armand éVa double : recueillir des informations — amener l'Autriche

se séparer de rAlIemague sans cependant prendre d'engagement.

Sa première mission accomplie, le commandant Armand on rendit compte, dans un rapport détaillé qui ne donna lieu à aucune critique ou observation.

Lorsqu'en novembre 1917, M. Clemenceau fut mis au courant des conversations engage'es, il ne vit dans celles-ci qu'une source de renseignements à conserver. D'accord avec les principes qu'il avait publiquement précisés, il réduisit le rôle du commandant Armand à celui d'un ieformateur et lui imposa une attitude passive ; il n'y avait donc plus de propositions à formuler. Il s'agissait purement et simplement de sonder l'état d'esprit de l'Autriche.

Cest dans ce sens que le commandant Armand interpréta la consigne du Président du Conseil « écouter, ne rien dire ».

Personne ne lui reprocha d'avoir outrepassé les instructions reçues et, à deux reprises (1" et 23 février 1918), il fut chargé de reprendre le contact avec le négociateur viennois. Les indications qu'il obtint furent jugées très intéressantes par M. Clemenceau lui-même (à la Commission parlementaire, le 3 mai 1918).

A la suite de sa dernière entrevue, il rapportait une note écrite de la main du comte Revertera, note cachetée, remise par un intermédiaire, qu'il n'avait pas discutée et qu'il n'était pas en droit de refuser, c'était la rupture des pourparlers.

Le 27 février 1918, sur l'ordre de M. Clemenceau, il rédigeait une lettre disant que jamais on n'avait été aussi loin d'un accord.

Par ordre, le commandant Armand terminait une mission dont, par ordre, il avait été chargé.

Relations açec Jiidet et documents de Bruxelles.

1'^ Dans une interview au Petit Parisien, du 16 septembre 1919, Judet indique que le comte Armand lui fit Tavance nécessaire pour l'acquisition de sa villa de Gunten. Le fait est exact. Le prêt, convenu avant la guerre — il s'agissait en 1912, de l'achat d'une propriété à Poschiavo — fut réalisé le 10 octobre 1917, portant intérêt et garanti par hypothèque. Les retards apportés à la liquidation de V Eclair ont seuls

empêché le remboursement offert par Judet lui-même et par écrit le 27 juin 1918.

Si le comte Armand resta en relations suivies avec Judet, après l'avoir rencontré en 1907 chez des hommes de lettres, il faut remarquer que Judet se posait en défenseur de l'armée et était généralement tenu pour un ardent patriote. Il avait les plus hauts appuis et la confiance de personnages éminents.

2» Au cours du procès Caillaux, Le Matin, dans son numéro du 16 février 1920, a publié le document suivant, provenant du dossier de l'instruction.

« Bruxelles, le 2 avril 1915. — Je me souviens que le comte « Armand m'a parlé autrefois à plusieurs reprises d'un agent « de presse pour affaires financières, particulièrement (c capable, du nom de Lenoir, auquel M. Caillaux, en parti- « culier comme ministre des Finances et Président du Conseil, « a donné beaucoup à gagner. Je crois aussi me rappeler « que Lenoir fut employé par Caillaux dans sa lutte contre « de Selves. Je ne me souviens de rien quanta son rôle comme « intermédiaire dans la crise marocaine. Armand m'a suggéré « une fois, je crois à l'époque de l'élection présidentielle, de « gagner Lenoir, qui était à vrai dire fort cher, pour une « campagne dirigée contre Poincaré et l'amitié avec l'Angle- « terre. Toutefois, je ne suis jamais entré en rapport avec « lui. »

C'est en février 1908 que le comte Armand fut mis en relation avec le baron de Lancken.

Le comte Armand représentait alors des intérêts financiers français considéiables et avait à atteindre, par des agents diplomatiques de l'Allemagne, des groupes allemands dont les agissements au Maroc compromettaient la réussite de nos entreprises.

Si M. de Lancken fait allusion dans sa dépêche à un entretien avec le comte Armand au sujet de Lenoir, il en a oublié les circonstances exactes. — C'est en 1912, précisément à l'époque de la crise marocaine, que le nom de Lenoir a été prononcé au cours d'une conversation avec le comte Armand. Dès cette date (28 mars 1912), M. de Lancken, comme il le fit observer lui-même, savait parfaitement qui était Lenoir, le comte Armand n'avait donc pas aie lui apprendre.

Une fut d'ailleurs nullement question de mêler cd iii'rnt à des affaires politiques.

Le rôle de Lenoir devait être le suivant : se rendre à Berlin

CLEMENCEAU, LLOYD GEORGE, WILSON ?>Ort

pour rencontrer des personnages autorisés. S'il trouvait chez ceux-ci un désir re'el de « détente » appuyé par un effort pour amener dans la presse allemande une campaf^'ne dans ce sens, il aurait tâché d'obtenir dans la pressa française une campagne converj:;ente.

Tout ceci se passait à la connaissance du gouvernement français et en conformité avec ses directives.

Jamais le comte Armand n'a même laissé entendre que Lenoir pourrait être utilisé pour influencer notre politique intérieure et bien moins encore pour mener une campagne lors de l'élection du chef d'État.

M. de Lancken serait incapable de fournir une preuve de ce qu'il a avancé — dans des termes d'ailleurs assez hésitants. Il a certainement dû prendre ses désirs pour des réalités et confondre ses informations.

3" On a produit une pièce du dossier Judet d'après laquelle Lancken aurait télégraphié le 19 février 1913 à Jagow : ; « Mon accord verbal avec Eclair comporte en somme que [ lui (Judet) ou le comte Armand se rencontreraient de nouveau !! avec moi. »

Judet, s'il a rencontré un agent allemand, a disposé sans scrupule du comte Armand. A moins que, de sa propre initiative, Lancken ait eu l'illusion de pouvoir franchir le fossé que la guerre avait creusé.

Le comte Armand na été en rapport, depuis l'ouverture des hostilités, ni directement, ni indirectement, de quelque façon que ce soit et pour quelque cause que ce soit, avec M. de Lancken ou un de ses intermédiaires. Sa vie militaire, pendant toute la durée de la guerre, suffit à détruire toutes les suppositions qui ont été faites à ce sujet.

Ancien officier de l'active, de la promotion de Madagascar (1883), capitaine en 1894, il avait démissionné le 9 mars 1897 pour s'occuper d'affaires de famille.

Bien qu'il ne fût plus tenu à aucune obligation militaire — il avait cinquante et un ans — il reprit cependant du service, dès le début des hostilités, et fut attaché, du 28 août 1914 au 28 février 1915, à un général inspecteur des dépôts de cavalerie. Il reçut ensuite le commandement d'un escadron du 9^ dragon, d'où il passa à TÉtat-Major de la 134® division d'infanterie, puis à l'État-Major du 14® corps d'armée, et fut enfin affecté, sur la demande d'un général, au 2® bureau du Ministère de la Guerre. Le comte Armand prit pari aux

affaires de la Somme et de TArtois, aU printemps 1913 suivit t,a division sûr le front d'Alsace et fut devant Verdun du lu avril au 2;i décembre 1916. 11 se trouvait en 1911 dans la Somme, quand il fut désigné pour le Ministère de la Guerre.

Le 30 juillet 1916, il avait reçu la Légion d'Honneur.

Soldat et Français avant tout, le comte Armand a toujours ou en vue le service du pays. 11 y a consacré toute son énergie sachant prendre ses responsabilités, sans sortir jamais ni de son rôle ni des consignes qui lui étaient données.

30 août 1921.

Nous avions cru devoir faire connaître à M. N. Armand que nous ferions des réserves, quant au consentement du « gouvernement français » aux tractations du comte Armand avec M. de Lancken, en mars igi!^. M. N. Armand nous a répondu :

Paris, 20, rue Hamelin (lô-^), le 24 septembre 1921.

Monsieur,

Votre lettre du 11 septembre m'est bien parvenue.

J'apprécie le souci d'impartialité qui vous guide. Vous vous en réclamez d'ailleurs pour formuler une réserve sur un ^ passage de mon texte relatif à la crise marocaine (mars 1912). Vous estimez qu'il est inexact que le Gouvernement français ait eu connaissance des négociations poursuivies avec des représentants allemands, pour amener une « détente » dans les relations économiquesfranco-allemandes et qu'il ait pu donner des directives dans ce sens.

J'insiste cependant formellement sur cette affirmation.

C'est à dessein que j'ai omis de mettre en avant des noms.

Les circonstances actuelles me font un devoir de ne pas rappeler des incidents que l'histoire aura plus tard à juger.

Comprenant le sentiment qui vous fait hésiter a souscrire à mon assertion, je tiens à en préciser le sens.

Lorsqu'on mars 1912, le comte Armand eut, au nom des intérêts français, à entrer en relations avec des représentants allemands, il voulut, avant tout, connaître le point de vue du Gouvernement français.

Clemenceau, lloyd george, wilson 3G7

,. Le but était d'éviter l'intrusion active de la politique alle- ' mande clans nos entieprises au Maroc. Il reste entendu que

lt> Gouvernement ne prit aucune part officielle aux discussions

qui suivirent, mais il fut tenu au courant des négociations. C'est dans ces conditions que le comte Armand eut, le

28 mars 4912 et dans la période qui suivit, avec le baron de f Lancken, des éclian^'es de vues tendant à amener dans la l presse allemande une campagne d'apaisement, campagne

qui, si elle était jugée efficace, devait avoir sa contre-partie

dans la presse française.

Je ne crois pas qu'il y ait d'homme politique qui doive se

défendre d'avoir connu ces démarches ou même de les avoir

favorisées, .le vous prie de croire, Monsieur, à mes sentiments de con-

: ide'ration très distinguée.

Signé : N. Armand.

Un ami de M. R. Poincaré à qui nous avions fait lire

f les lettres de M. Armand, les a soumises à l'ancien

président de la République et, le 5 octobre, il nous a

écrit que « M. Poincaré opposait le démenti le plus

} catégorique et le plus formel aux assertions de

1 M. N. Armand ».

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