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L’ÉCOLE DE NATATION

Pour peu que vous ne soyiez pas bien orienté sur les monuments de Paris, je vous apprendrai que l’école de natation est située vers le quarantecinquième degré... de l’escalier du Pont-Royal.

Du reste, on écrit : École royale de natation , mais on prononce Deligny; lisez donc Deligny.

Ces deux longs bateaux couverts de toile, qui de loin ressemblent à un établissement de blanchisseuse, et qui effectivement servent au blanchissage des corps humains, sont, pendant trois mois de l’année, le rendez-vous de la belle société: — nous disons belle parce que c’est l’usage, car, lorsqu’on pénètre dans le sanctuaire et qu’on voit tous ces personnages dans le simple appareil aquatique, on les trouve généralement fort laids; — il n’y a rien qui ait l’air moins cossu qu’un agent de change ou un notaire en petit caleçon bleu. — Le bleu n’avantage guère qae les brochets.

Pendant les étés comme nous avons eu l’agrément ou plutôt le désagrément d’en posséder un en 1842, Deligny voit affluer chez lui, depuis quatre heures du matin jusqu’à minuit, tous les infortunés qui cherchent à échapper aux suites d’umsoleil tropical, et pour unique domicile ils prennent la Seine.

Quelques-uns de ces habitués, encore plus Tritons que les autres, don-

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nent congé à leurs propriétaires et louent tout bonnement un cabinet non garni chez Deligny, qui leur procure pour tout mobilier un drap et un serre-tête.

Dans cet asile frais et tranquille (tiens, je vous parle en vers, mille pardons) le Parisien descend le fleuve de la vie le plus agréablement du monde. — Il trouve là tout ce qui embellit l’existence : des journaux nouveaux et des vins très-vieux, des biftecks ravissants et pas de portière , — enfin tous les éléments du parfait bonheur sur la terre, ou plutôt sur l’eau.

Pour comble de volupté, plus de billets de garde , le sergent-major ne peut pas soupçonner votre retraite ; et en tout cas le tambour n’oserait pas vous relancer jusqu’au milieu de la Seine, il a généralement une trop grande horreur de l’eau pour cela.

L’école de natation a ses célébrités tout comme les courses au clocher ou les salles d’armes, — et les passés-maîtres en fait de planche ou découpé sont décorés du caleçon rouge. — Malheur aux profanes qui oseraient se parer de ce signe glorieux sans avoir prouvé qu’ils étaient digues de le porter, car alors des passades vengeresses l’enverraient à chaque instant à quinze pieds sous l’eau pour y faire des réflexions fort humides sur les vanités terrestres.

Comme il faut que les originaux se g issent partout, on en trouve aussi un bon nombre chez Deligny; — parmi ceux-ci nous citerons les amateurs qui se font confectionner un caleçon orné de broderies, un bonnet grec ravissant et un peignoir qu’envierait une petite maîtresse, le tout pour se promener pendant deux heures sur le plancher de l’école de natation.

Us disent à ceux qui sortent de l’eau : — « Hé bien , comment l’eau estelle aujourd’hui ?... bonne. . . tant mieux; je vais piquer une tête tout à l’heure. . . ah! mais une tête soignée. »

A ceux qui arrivent ils crient : — « L’eau est excellente. .. arrivez donc... voilà déjà plus de deux heures que je suis ici... je viens de faire une pleine eau. . . ah! quelle pleine eau ! »

Et à six heures du soir, après avoir fumé dix cigares, ils vont revêtir les habits de leur sexe, et accrochent au clou leur ravissant caleçon, qui, pendant toute la journée, est resté sec comme une allumette chimique allemande.

Les personnes auxquelles les bains froids sont interdits par le médecin se consolent en allant se plonger dans les eaux chaudes de Baden , d’Ems ou de Spa ; en outre, ces malades ont l’agrément de s’ingurgiter journellement quinze ou dix-huit verres de ce même liquide. Et quels verres! — En Allemagne, on appelle verre ce que chez nous on est convenu de nommer un litre ; et à la première vue le médecin vous jauge avec une facilité qu’envierait un rat-de-cave, il voit à un demi -litre près ce que vous pouvez contenir de liquide.

Quand on revient de ces eaux on a l’agrément de pouvoir raconter à ses amis comme quoi on absorbait deux voies d’eau très-facilement. — Mais cela ne réussit pas toujours et malgré ce système hydraulique plus d’un malade ne parvient pas à revenir sur l’eau !

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