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LE TRIOMPHE DE L’INGENIEUR CHEVALIER

roi qui, du haut de son piédestal de granit, préside à la vente de la galette et à la tonte des caniches.

L’ingénieur Chevalier ne vil réellement que pendant les grandes chaleurs et pendant les grands froids; — pour lui le printemps et l’automne sont des saisons mortes pendant lesquelles il ne peut pas se livrer aux plus petites observations sur son thermomètre.

Car vous n’ignorez pas que l’ingénieur Chevalier est le thermomètre fait homme. — Quand vous lui dites :

— Comment vous portez-vous?

Il vous répond :

— A minuit, je marquais cinq degrés au-dessous de zéro, et à quatre heures du malin, sept degrés... Demandez plutôt à ma femme.

Depuis soixante ans l’ingénieur Chevalier n’a connu, en fait d’événements remarquables, que les variations atmosphériques, et il les adresse bien exactement aux journaux parisiens qui les enregistrent fidèlement; — car les journalistes n’acceptent comme légal et véridique que le fçoid ou le chaud de l’ingénieur Chevalier.

C’est un bien beau jour pour notre homme quand il peut descendre à quinze degrés au-dessous de zéro, et il se frotte les mains de joie en contemplant la foule des flâneurs au nez violet qui se pressent autour de son thermomètre chéri.

Heureux philosophe, ce n’est pas toi qui songes à te faire élire député, maître des requêtes ou sergent de la garde nationale; tu ne t’es même peutêtre pas aperçu que depuis quarante ans la France a changé huit ou dix fois de gouvernement, — et que la girouette de la tour des Tuileries est encore plus variable que ton thermomètre de la tour de l’Horloge.

Du reste , la passion de l’ingénieur Chevalier pour le thermomètre est portée à un si haut degré, que je suis convaincu qu’il applique cet instrument à tous les usages de la vie. — Bien certainement il a un petit thermomètre pour son potage, afin de l’avaler toujours à la même température, — un autre pour son vin et ainsi de suite.

Aussi, grâce à cette manière de vivre, je suis persuadé que l’ingénieur Chevalier atteindra l’âge de Mathusalem, qui, dit-on, est décédé à sept cent vingt-sept ans, — et encore par suite d’imprudence et non pas de vieillesse.

L’ingénieur Chevalier doit avoir aujourd’hui au moins cent vingt ans, — du moins si j’en crois les souvenirs de mon grand-père, qui avait connu ce personnage bien avant la première convocation des notables, et qui, en conséquence de la célèbre réputation qu’il avait déjà pour les thermomètres, allait chez lui acheter ses lunettes, ce qui se fait encore de nos jours.

Quand l’ingénieur Chevalier viendra à payer son tribut à la nature, la France sera dans un bien grand embarras, car elle ne saura plus si elle a froid ou ebaud. — Ce sera un déplorable gâchis : nous mettrons des pantalons de nankin au mois de janvier, et des gilets de flanelle au mois de juillet.

O ingénieur Chevalier! soyez assez ingénieux pour ne jamais mourir !

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