LES DAMES PATRONESSES
Décembre est un mois ruineux à Paris; — non-seulement il faut acheter du bois, de la bougie, des bottes à triple semelle et des gilets de flanelle ; non-seulement il faut se précautionner d’albums, de keepsakes, de polichinelles, mais encore il faut se munir de pièces d’or pour payer les billets de bals philanthropiques offerts par les Dames patronesses ; et qui ne connaît pas au moins cinq ou six dames patronesses?
Comme les femmes ont entendu dire souvent que rien n’embellissait un visage féminin comme un air de bonté angélique, elle< cherchent presque toutes à se donner une auréole de sainte, surtout de trente-cinq à quarante ans; — et en conséquence elles lèvent une contribution de vingt francs sur toutes les personnes de leur connaissance, en se réservant elles-mêmes le droit de payer le dernier billet qui leur restera; — mais il ne leur en reste jamais
Si tous les pauvres ne deviennent pas riches un jour, ce ne sera pas faute de bals philanthropiques, où l’on fait des entrechats à leur bénéfice; — il est vrai que la plupart du temps les frais de la fête absorbent presque toute la recette, et un de ces jours on sera obligé de s’adresser aux caisses des bureaux de bienfaisance pour couvrir le déficit de ces fêtes philanthropiques données au bénéfice des indigents.
Ce sont surtout les célibataires qui sont victimes par les Dames patronesses; il leur est impossible de refuser leur offrande, car s’ils cherchaient à s’excuser en disant qu’ils ont déjà pris trois billets pour le même bql, la dame patronesse leur répond: — « Raison de plus; si vous ave? déjà pris un billet à madame Bligny, vous devez m’en prendre un aussi, sans cela vous ne seriez pas galant! » — Et il faut se résigner à faire repreuvç de galanterie sous peine d’clre grandement soupçonné d’avarice !
Alors, malheureux jeune homme, vous tirez votre dernière pièce d’or, qui, semblant prévoir son sort, avait été se réfugier dans le recoin le plus inaccessible de la poche de votre gilet, et vous étouffez lç plus que vous pouvez le soupir que vous cause cette douloureuse séparation. — Après ça vous vous consolez en pensant que pour peu que cela continue vous aurez aussi bientôt des droits à ce que l’on organise un bal philanthropique à votre propre bénéfice.