‹ Le comic almanackChapitre 58 sur 76 · BILAN · texte numérisé non relu

BILAN

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De Vannée 1842.

I y eut jadis un empereur d’Espagne, je ne sais plus lequel, qui faisait consister son souverain bonheur, ou si vous aimez mieux son bonheur de souverain, à posséder une collection de deux ou trois cents montres et d’autant de pendules , sans compter les autres pièces d’horlogerie à Boudin. Cet empereur, si bien fait pour être élève de Bréguet , passait toutes ses y» journées et même une partie de ses nuits à remonter les diverses pièces de sa collection. Cet infortuné souverain éprouvait quotidiennement les plus grands chagrins en voyant que jamais deux pendules ne pouvaient marquer exactement la même heure.

M. de Rambuteau, préfet de la Seine, doit descendre au moins par les femmes de cet empereur espagnol que nous n’avons pas 'dénommé plus haut, mais que nous soupçonnons très-fort être

Charles II. — Grâce à la nouvelle monomanie de M. de Rambu- j teau , on ne trouve plus en fait de monuments que des horloges j ! publiques dans tous les coins de Paris , et tout récemment en- J core voici que deux cents coucous ont été placés sur les petites ! baraques en bois qui servent de bureau et de guérite à MM. les j inspecteurs des voitures publiques.

L’horloge est agréable, mais il ne faut pas pousser sa passion jusqu’au fanatisme, car si l’excès en tout est un défaut, c’est surtout en fait d’horloges publiques; c’est là une vérité que je vais vous prouver sur l’heure.

La manie de M. de Rambuteau, bien loin d’être utile à ses contemporains, amène au contraire chaque jour quelque nouvelle catastrophe.

Je ne parle pas des faillites qui se déclarent chez les horlogers, puisque les Parisiens s’imaginent n’avoir plus besoin de montre , — car à cela vous me repondrez avec un cœur très-sec et un ton idem : — Tant pis pour les horlogers !

Mais abandonnons ces industriels à leur malheureux sort, — je vais attaquer une corde plus sensible pour vous et vous faire frémir en vous prouvant le danger que vous fait courir la manie horlogère de M. de Rambuteau, à vous garde national égoïste, ou ! rentier plus égoïste encore.

Je suppose d’abord que vous ayez une montre, c’est une simple supposition que je fais, je ne prétends pas vous humilier. — Pos- ; sédant cet objet, vous en êtes fier, vous le vantez à vos amis et j connaissances, vous le tirez, cet objet, à tout propos et même hors ! de propos du fond de votre gousset, et vous amenez toujours la conversation sur l’heure qu’il peut bien être afin de faire admirer , votre bijou — fùt-ce même un vulgaire oignon de l’Égypte!

Mon Dieu, ne cherchez pas à vous en défendre — l’homme est ainsi fait, il est toujours sûr de la bonté de sa montre et de la vertu de sa femme — il est toujours le dernier à s’apercevoir que l’une et l’autre sont fort dérangées.

Or, du moment où vous avez une montre et que conjointement avec votre bijou vous passez devant l’un des treize cents horloges de M. de Rambuteau , vous tirez machinalement cette montre de

son asile et vous réglez son aiguille sur l’aiguille administrative de l’horloge de la ville de Pans. — Car vous vous dites : Cette horloge est un des rouages du gouvernement français , nécessairement elle doit marcher d’une manière irréprochable. — Vous reculez votre aiguille de dix minutes. — C’est bien.

Cent pas plus loin, nouvelle horloge gouvernementale, nouvelle comparaison, et vous apercevez avec effroi que votre montre avance maintenant d’un quart d’heure. — Vous commencez à la qualifier à voix basse de l’épithète mal sonnante de patraque. —

! Nouveau coup de pouce donné cette fois en arrière. — Très-bien.

Dix minutes après, — troisième horloge , — troisième surprise,

— troisième coup de pouce ! — et ainsi de suite pendant toute votre pfomenade.

Ce n’est pas tout : comme, grâce à M. de Rambuteau, vous ne savez plus du tout l’heure qu’il est , vous rentrez dans votre domicile conjugal une demi-heure plus tôt que vous ne l’aviez annoncé , et par ce retour intempestif vous apprenez , hélas! que vous ne pouvez plus compter ni sur la vertu de votre montre ni i sur celle de votre femme.

Si vous n’avez pas de montre, mon cher monsieur, votre destin n’en sera guère plus prospère , et la création des cadrans Rambuteau vous menace aussi des plus, grands malheurs.

Avant l’installation de ces objets, quand vous vouliez savoir*

I l’heure, vous n’aviez qu’à regarder le soleil, et vous vous disiez ■

— Tiens , il est d’une heure à quatre heures ! — et vous preniez vos mesures en conséquence. — Maintenant , si vous avez foi aux aiguilles municipales , vous êtes un hommme complètement dérouté.

Les horlogers qui ont travaillé pour M. de Rambuteau sont des gens fort sensés qui se sont dit : — « L’heure est une chose totalement de convention. Quand on est convenu de dire qu’il est midi à Paris , il est sept heures du soir à Tombouctou , et onze l heures trois quarts à Calcutta : donc il est parfaitement inutile de j nous entendre pour faire aller nos horloges d’une manière iden- ! tique. — Il vaut mieux, infiniment mieux, qu’elles marquent des heures différentes : il y en aura du moins pour tous les goûts j . |

et , si les Parisiens ne sont pas contents , c’est qu’ils seront bien difficiles. »

Voilà pourquoi l’horloge de la Bourse marque midi quand le cadran du passage de l’Opéra indique une heure moins vingt minutes.

Quant aux cochers de cabriolet , obligés , quand on les prend à l’heure , de se régler sur les coucous des différentes stations , ils en perdent la tête. — Aussi quarante-cinq d’entre eux ont-ils déjà fait une dernière course pour se conduire eux-mêmes à Charenton.

Décidément le simple soleil vaut mieux !

élas ! ce n’est que trop vrai , c’est M. Ara go lui-même qui l’a dit, tous les Français sont condamnés en ce moment à neuf années de soleil forcé 1 A la suite de longues observations astronomiques , hygrométriques et calorifiques, l’illustre professeur de l’Observatoire royal est arrivé à reconnaître que la terre venait d’entrer, depuis le commencement de cette année , dans une phase qui devait être la contrepartie de celle qui existait depuis 1833. — C’est-à-dire que pendant neuf ans nous avons eu des pluies presque continuelles, tandis que jusqu’en 1851 nous n’aurons plus, en France, qu’un beau temps permanent, et des étés qui seront une contrefaçon de ceux qui semblaient être exclusivement le plus bel apanage du Sénégal !

Nous avons eu déjà un échantillon assez agréable de la puissance du soleil, car, du mois de mai au mois de septembre de la présente année, je ne connais guère que les vers à soie qui aient été à leur aise. — Tout desséchait sur pied, les arbres, les hommes et les melons; et l’eau, dans certaines localités, se vendait beaucoup plus cher que le cidre ou même que le petit vin de propriétaire : on craignait une hydrophobie générale.

Imaginez-vous donc ce que va produire une chaleur constante pendant neuf années, c’est à faire envier le sort des batraciens,

I qui pourront du moins se réfugier dans le sein des ondes pures i des marais de notre belle patrie.

Oui , ma parole d’honneur , à l’idée des souffrances cuisantes qui m’attendent, j’abdiquerais volontiers ma qualité d’homme et de garde national à cheval pour être transformé en une simple grenouille, en un vulgaire crapaud.

Mais , par malheur, cette métempsycose me semble difficile; Brahma n’est plus, et je crois même que son existence n’est qu’un simple bruit que s’est plu à faire courir la police indoue !

Neuf années de soleil!... Mais où nous cacher, où fuir, où ne pas fuir? — Je ne veux plus loger qu’à quatre étages au-dessous de l’entresol ; les propriétaires vont construire des appartements | en sens inverse de ce qui se pratiquait jadis , et MM. Mulot père j fils vont gagner un argent prodigieux comme architectes.

J’ai rencontré quelquefois dans la société des gens à caractère mal fait qui se plaignaient de la pluie , qui la trouvaient désagréable , monotone. — Mais , malheureux , que direz-vous donc quand vous aurez au-dessus de votre tête le soleil pendant neuf | années complètes. — En voilà de la monotonie!

Tandis que la pluie : mais il n’y a rien de plus varié au monde; t nous avons le brouillard, la petite pluie, la grande pluie, la pluie j d’orage, le givre, la grêle... Que sais-je! ça n’en finit pas; et j quand on est à la campagne, on peut passer une journée entière | fort agréablement, rien qu’à voir tomber la pluie. — Essayez seulement un peu de regarder marcher le soleil pendant une demiheure et vous m’en direz des nouvelles, à moins que vous n’ayez pris la précaution d’affubler votre nez de gigantesques lunettes d’un vert tirant sur le noir, et d’un énorme abat-jour qui vous fera passer pour la personnification du Constitutionnel.

Il n’y a pas de plus grand supplice que d’être face à face avec le soleil pendant seulement quinze jours , car vous n’avez pas même la consolation de pouvoir mirer vos yeux dans ses yeux ; et en Égypte, nos vieux grognards, qui n’étaient pas prodigieusement religieux , poussaient des cris de joie et se jetaient même à

genoux quand ils avaient le bonheur de voir enfin, dans le ciel,

une légère apparence de pluie.

Au lieu d’adorer des bœufs ou des oignons, comme les anciens indigènes du pays , ils auraient bien plus volontiers adoré des nuages.

Je ne parle pas du désespoir du petit rentier dont une bonne partie de la matinée se passait à consulter un baromètre qui lui permettait de se poser avantageusement dans la société du Café Turc , en pronostiquant vingt-quatre heures à l’avance le temps dont devaient jouir les Parisiens. — Tout le monde maintenant saura à quoi s’en tenir là-dessus ; les rhumatismes et les cors aux pieds eux -mêmes ne seront plus qu’une infirmité déplorable et sans compensation.

Au milieu de la douleur générale , je trouve encore une larme de compassion pour les malheureux capucins à boyaux de chats,

qui, pendant neuf années complètes, vont être obligés de tenir leur bras tendu horizontalement et leur index appuyé sur les mots : Beau fixe ! — C’est là un supplice que n’avaient jamais imaginé même les fakirs les plus fanatiques de l’Inde !

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