LES ENFANTS MATHÉMATICIENS
1 y a bien long-temps qu’on commença à voir apparaître périodiquement dans les colonnes du Constitutionnel certains prodiges qui du moins avaient le mérite de la nouveauté. — Ainsi tantôt c’était une araignée mélomane , forte sur la musique comme M. Hector Berlioz ; tantôt un serpent de mer, long comme un mélodrame de M. Bouchardy; une autre fois c’était un brigand comme Schubry, qui poignardait cinquante personnes entre son déjeuner et son dîner.
Toutes ces histoires étaient variées :
c’était gentil, c’était agaçant, ça fouettait le sang, et l’abonné ne regrettait pas trop ses quatre-vingts francs.
Mais aujourd’hui ce n’est plus cela; et, sous prétexte que les journaux ne coûtent plus que quarante francs par an, ils ne servent plus grand’ chose à leurs abonnés en fait de nouvelles. — Je ne sais pas quel est le rédacteur qui a la spécialité des prodiges; mais il n’est pas sot, et il n’est guère plus varié que les prodiges de la chimie. — C’est toujours la même chose : à l’époque des renouvellements les abonnés sont invariablement régalés de la nouvelle de l’Enfant de sept ans connaissant les mathématiques beaucoup mieux que père et mère , et se livrant , sur l’addition, la multiplication, et même la soustraction, à une foule d’exercices qui étonneraient même un gérant de société en commandite,
Le dernier de ces mathématiciens peu mouchés a été trouvé dans les campagnes de la Touraine ; car, règle générale, c’est toujours dans la campagne que vous trouvez un enfant-prodige.
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Vous sortez pour aller récolter des fraises ou des hannetons , et , vlan! vous tombez sur un enfant-prodige.
Le dernier rival de Mangiamele se nomme... Comment diable se nomme-t-il?... Ma foi, je l’ai oublié; mais le nom ne fait rien à la chose , et je vais continuer à vous narrer les prodiges de ce mathématicien ; car nous avons eu le bonheur d’assister à l’une de ses séances.
Notre jeune homme , âgé de sept ans , répond à toute espèce de demandes faites dans toute espèce de langues (pourvu que ces langues ne lui soient pas étrangères , et il ne comprend guère I le patois tourangeau). — Méprisant le charlatanisme des plumes,
| de l’encre et du papier, ce mathématicien modèle sait résoudre les calculs les plus compliqués rien qu’en se mettant un instant i le front entre les deux mains , quelquefois même il se contente de fourrer l’index dans l’organe de la respiration et du rhume de cerveau. — Mais son professeur l’empêche autant que possible de se livrer à ce genre de méditation.
Voici quelques-unes des demandes qui ont été le plus justei ment remarquées et applaudies lors de la séance du jeune pro- ! dige. — Dans le fait, c’est réellement prodigieux.
Demande. — Jeune homme, vous êtes allé hier soir au théâtre j du Gymnase, et vous avez vu par conséquent le nombre de spectateurs qui ne se pressaient pas dans la salle : — ■ eh bien, ditesmoi , à combien estimez-vous la recette?
Réponse. — A quatre-vingt-sept francs vingt-cinq centimes.
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Le caissier du Gymnase , soupirant. — C’est bien cela !
Demande. — Jeune homme , si sur cette recette , multipliée par les trois cent soixante-cinq jours de l’année, on prélève trente mille francs de loyer, cent mille francs d’appointements d’acteurs et cent autres mille francs de frais divers , que restera-t-il à chaque actionnaire?
Réponse. — Très-peu de cheveux, attendu qu’il s’en sera arraché bien des fois en songeant qu’il a eu la bonhomie de se laisser intituler : Actionnaire du Gymnase !
Un monsieur chauve. — Cet enfant-là raisonne comme un ange. Je regrette beaucoup de n’avoir pas fait sa connaissance plus tôt.
Demande. — Un jeune auteur quelconque a fait imprimer à ses frais et à huit cents exemplaires un volume de poésies intitulées : Échos de ma lyre, ou Pleurs démon âme. Il en dépose cinquante exemplaires dans les bureaux des journaux, trois exemplaires au ministère de l’intérieur, et le reste chez un libraire. — Combien, au bout d’un an , retrouvera^t-il de volumes chez l’éditeur dépositaire?
Réponse. — Sept cent trente.
Un jeune homme a longs cheveux, se levant. — C’est faux ! Ce calcul est de toute fausseté !
Le mathématicien. — J’ai répondu sept cent trente, non parce que dix-sept volumes ont été un peu goûtés par le public , mais parce qu’ils ont été totalement goûtés par les rats : ce qui nous rend notre total de huit cents.
Demande. — Une actrice est née en 1797, quel âge aura-t-elle en 1843?
Réponse. — Trente-deux ans.
Le public s’apprêtait à poser d’autres problèmes mathématiques sur les dames, mais la séance se trouva forcément levée par la fuite de toutes les spectatrices.
La suite à une prochaine séance et à une prochaine année.