M. GANNAL L’EMBAUMEUR
ous n’êtes pas sans savoir que le célèbre docteur Gannal est l’inventeur de la fameuse liqueur à l’aide de laquelle on peut conserver à perpétuité tous les grands hommes et tous les petits chiens auxquels on a voué une affection toute particulière.
Cette découverte , à ce que prétend le prospectus qui enveloppe la fiole et qui donne la manière de s’en servir, doit puissamment contribuer au bonheur de l’humanité ; car désormais la mort ne sera plus qu’un véritable sommeil pour peu qu’on ait eu la précaution de se faire infiltrer plusieurs litres de véty-ver à la façon Gannal; chacun peut avoir la certitude de conserver à perpétuité ses dents , ses cheveux , sa peau et son bonnet de coton. — On reste pendant trois cents ans aussi laid que le jour même de sa mort. — C’est charmant !
Enfin tous les goûts sont dans la nature, et il ne nous est pas plus permis de disputer sur celui-là que sur tout autre. Mais nous ferons seulement observer que, si cet usage momifiant devenait général, au bout de cinq ou six siècles il n’y aurait plus de place sur la terre, ni même sous la terre , pour les vivants ; seuls messieurs les morts envahiraient toute la France , à moins de les établir par couches à une profondeur de trois cents mètres , patrie de l’eau artésienne.
Les préfets de police de l’an 2400 seront obligés de rendre des arrêtés pour défendre aux Parisiens de se faire empailler autrement que pour un temps limité. — Il y aurait des concessions de trois, six ou neuf siècles ; et encore faudrait-il payer les termes d’avance , ce qui ne laisserait pas que d’être coûteux.
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Mais tout cela regarde l’an 2400 , et je ne vois pas pourquoi j’en prendrais à l’avance plus de souci que cela ne vaut. Ils s’arrangeront comme ils voudront à cette époque lointaine, où nous ne pourrons guère avoir la prétention de jouer un rôle qu’en qualité de noir animal ou de cirage Robertson.
Nous voulons seulement attirer votre attention sur toutes les réclames hyperboliques dont M. Gannal ne cesse d’enrichir les journaux toutes les fois qu’un illustre personnage se permet de décéder sans avoir témoigné l’intention d’être gannalisé. — Les morts semblent être son domaine , son patrimoine exclusif. M. Gannal se plaît aussi à prendre son invention sous le point de. vue philanthropique, et il crie bien haut que, grâce à son élixir, on ne peut plus enterrer une seule personne vivante , — genre d’accident qui se rencontre très-fréquemment. .. . dans Y Almanach boiteux de Bâle en Suisse.
Du reste , nous sommes convaincu avec M. Gannal qu’à l’aide de son système cet accident ne peut plus arriver, car tout individu qui se fait gannaliser doit forcément se faire ouvrir une artère au cou pour que l’on puisse injecter dans les veines le liquide conservateur ; et , comme cette opération est tout simplement mortelle , il s’ensuit que , si le mort n’était pas mort , il mourrait immédiatement cette fois et tout à fait pour de bon.
Concession et infusion à perpétuité !
Pour éviter ce désagrément , j’aimerais infiniment mieux me faire empailler tout simplement d’après l’ancien système , qui avait du bon quoi qu’on en dise, et auquel on reviendra peut-être un jour.
Du moins quand on commençait à vous fourrer une demi-botte de paille dans l’estomac , pour peu qu’on ne fût pas très-mort on pouvait se hâter de crier à l’opérateur : — Monsieur, vous me chatouillez! et l’on était sauvé.
A moins pourtant que l’opérateur ne fût un Breton très-entêté et très-consciencieux, qui , payé pour vous empailler, voulût absolument gagner loyalement son argent, et continuât à vous empailler bon gré mal gré.
Mais c’était rare. — Tandis qu’aujourd’hui un simple cpup de
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bistouri lancé dans l’artère vous lance dans l’éternité. — Il est vrai qu’après cela on est conservé parfaitement , — sauf quand on gonfle comme une outre, ce qui arrive la plupart du temps. Aussi maintenant tous les malades ont-ils la même frayeur de i la seringue de M. Gannal que Pourceaugnac des ordonnances de I son docteur.