LES CHOURINEURS ET LES GOUALEUSES
ou
'année 4 8 42 aura eu la gloire unique de voir retomber la littérature un peu plus bas que du temps où Robert- Macaire étalait ses haillons sur les planches de la Porte -Saint- Martin. — Nous sommes revenus à la belle époque où on lisaitavec fureur les Mémoires de Vidocq et où on se disputait dans les cabinets de lecture les Derniers jours d’un condamné et tous les souvenirs écrits de Toulon.
Aujourd’hui tout le monde parle argot , et il n’est pas une jeune fille de la meilleure société qui ne sache parfaitement ce que c’est qu’une goualeuse et un chourineur. — C’est au Journal des débats que revient cet insigne honneur : gloire au Journal des débats !
Aussi V élite de la société parisienne se rend-elle chaque jour dans le bureau du directeur du journal pour le féliciter sur la
nouvelle impulsion donnée à la littérature contemporaine, et pour demander une sixième partie aux délicieux Mystères de Paris.
Le vieux Constitutionnel est devenu complètement rococo avec ses veaux à trois têtes , son serpent de mer , et meme avec sa mystérieuse jeune fille de Marseille! — Il faut d autres émotions aux Parisiennes , qui sont blasées sur toutes ces vieilles histoires qui auraient fait les délices de nos aïeux en 1 825 : de nos
jours les nerfs ne sont plus si faciles à émouvoir , et les fameuses
pluies de beurre ou de crapauds sont tout au plus bonnes mainenant pour amuser les petites filles de sept ans!
Ce qu’il nous faut maintenant, ce sont des grands seigneurs endossant le bourgeron de toile bleue et allant boire du vin non moins bleu dans les cabarets de la cité , pour avoir l’occasion de se battre à coups de poing avec les forçats libérés, et de filer le parfait amour avec des jeunes filles dont la profession ne se trouve pas indiquée dans l’honnête Almanach du commerce .
Depuis six mois il est du dernier bon genre dans la société parisienne de prendre pour modèle le célèbre Rodolphe, et on fait maintenant la partie d’aller souper dans un tapis-franc comme jadis au Café de Paris; — au lieu de prendre dans ses moments de loisir un professeur d’anglais ou d’italien , on suit un cours
d’argot, et l’on ne va plus à la salle d’armes que pour apprendre à détacher proprement un coup de poing sur l’œil ou sur le nez , à volonté.
Dernièrement un fashionable dormait au balcon de l’Opéra et on lui demandait la cause de cet engourdissement extraordinaire.
— « Ah ! cela tient à ce que j’ai passé la nuit dernière dans une société très-curieuse.
— Où cela?
— Au tapis-franc de la rue Chanoinesse . j’ai été présenté
par un libéré qui a rompu son ban . Seulement l’ennui de la
chose, c’est que j’ai été obligé de rester là jusqu’à cinq heures du
matin . j’aurais bien dormi sur ou sous une table, mais je n’ai
pas osé, on m’aurait volé mes bottes. »
La littérature chourineuse ne tardera pas à porter son fruit et nous verrons cet hiver une foule de personnes embrasser une carrière pour laquelle elles avaient eu quelque répugnance jusqu’à ce jour, à cause des anciens préjugés; — mais, grâce à M. Eugène Sue , les voleurs , les chourineurs et les goualeuses comprennent maintenant toute la poésie de leur profession.
Il serait curieux , par exemple , qu’un nouveau converti fît ses premières armes en allant essayer son rossignol sur la caisse du Journal des débats.
es Chinois ( qui, par parenthèse* ne sont pas aussi Chinois qu’on veut bien leur en faire la réputation ) ont, depuis un temps immémorial , contracté l’habitude aussi saine que bourgeoise de ne construire de maisons que pour leur propre usage. — C’està-dire que dans ce pays béni du ciel les termes sont totalement inconnus ; personne n’a l’ennui de songer à payer son loyer, vu que chacun est son propre propriétaire.
De plus , les Chinois , par suite d’un raisonnement fort spirituel , se croiraient humiliés de demeurer au-dessous d’un autre individu. — Dans ce pays le cinquième étage serait considéré comme le premier : aussi les maisons n’ont-elles qu’un simple rez-de-chaussée.
Les Français (qui eux, au contraire, sont beaucoup plus Chinois qu’ils n’en ont la réputation) entendent l’architecture d’une déplorable manière. D’abord ils ont inventé les propriétaires , les termes , les huissiers et autres choses fort stupides; — puis en outre ils ont inventé encore les maisons à huit étages , — non compris le rez-de-chaussée et deux entresols.
Depuis quelque temps les architectes parisiens ont trouvé que ce genre de construction n’était pas encore assez pyramidal ; et , en conséquence , ils se sont mis à inventer une maison formée d’un amas de maisons. — Ce pâté de maisons a été décoré du nom générique de Cité , auquel on ajoute un autre sobriquet
quelconque , — tel que Cité Bergère , Cité d'Orléans , Cité
d'Antin, etc.
Pour le moment une armée de Limousins, ayant vu le jour en Lorraine ou en Champagne, est occupée à construire sur l’ancien emplacement du passage de la Boule-Rouge une Cité monstre , auprès de laquelle toutes les autres cités déjà existantes ne mériteront plus de l’être , — citées.
Pourtant ces maisons étaient déjà de véritables quartiers dans lesquels on avait bien du mal à trouver son chemin , et plus de mal encore à trouver les personnes que l’on voulait visiter.
Ainsi vous allez Cité-d' Orléans , je suppose , pour visiter un nommé Durand qui vous a dit demeurer dans cet établissement , — et vous commencez tout naturellement par passer votre tête à travers le vasistas du portier en lui disant avec un organe approprié à la circonstance et au vasistas :
— M. Durand , s’il vous plaît ?. . .
— M. Dantan? au rez-de-chaussée, au fond du collidor, la deuxième porte à droite. ..
— Non... c’est M. Durand que je vous demande...
— Ah! Dunand...
— Durand!... Durand!...
— Qué Durand?
— Parbleu! celui qui demeure ici...
— C’est que nous en avons cinq , des Durand , pour le moment.
— Ah! diable! — C’est que je ne connais pas son prénom .
Enfin mon Durand n’est pas beau et porte des lunettes.
— Tous très-laids.. . avec des lunettes.
— Le mien est marié...
— Tous nos Durand sont mariés...
— Mais le mien est...
— Je crois bien qu’ils le sont tous aussi.
— Mais, portier, vous ne me laissez seulement pas achever... Je vous dis que le mien est grêlé!...
— Ah! très-bien.... Alors allez au fond de la troisième cour,
vous prendrez le cinquième escalier à gauche . , et vous mon-
terez au quatrième étage . , au fond du deuxième collidor à
droite... Ce doit être là.
Pour peu que vous ayez la bosse de la mémoire , à force de patauger dans les divers escaliers, vous ne tardez pas, après une demi-heure de recherches , à venir enfin sonner à la porte d’un monsieur qui s’appelle Ducantal , et qui vous ferme son huis sur le nez en marronnant de ce que vous l’avez dérangé. — Quand il est poli , il ne vous appelle pas imbécile trop haut ; — mais il est très-rare qu’il soit poli.
Si vous êtes Français né en Bretagne, vous ne vous découragez pas pour cela , et , en votre qualité d’homme entêté , vous redescendez chez le portier pour qu’il vous donne l’adresse exacte des cinq Durand qui se trouvent parmi ses deux cent quatre-vingtsept locataires.
En commençant votre tournée vers cinq heures , pour peu que vous arpentiez crânement les escaliers , vous arrivez vers sept heures et demie du soir à faire votre visite au cinquième Durand, qui se trouve enfin le Durand demandé , chez qui vous alliez dîner , et qui vient vous ouvrir la porte en mâchant un cure-dent ,
— seule chose qui reste sur la table , et que l’on puisse vous offrir.
Or si les modestes cités actuelles, renfermant tout au plus cent cinquante ou deux cents locataires, occasionnent chaque jour des mésaventures pareilles , jugez de ce qui arrivera lorsqu’on essaiera de chercher quelqu’un dans la Cité de la Boule-Rouge , caserne qui pourra loger onze ou douze cents individus ! — C’està-dire qu’il faudra donner à chaque visiteur un guide spécial , tout comme lorsqu’on veut s’aventurer à visiter les Invalides , la Salpêtrière ou les Catacombes.
Le portier principal aura sous ses ordres au moins vingt-cinq sous-portiers. — Ce sera pis qu’un chef de division de Ministère.
— Et rien qu’avec le sou par livre et la bûche par voie il se fera un revenu de quinze à dix-huit mille francs par an , — sans compter que , si ce portier veut un jour se permettre des cancans sur ses locataires et écrire ses mémoires , il pourra faire l’histoire anecdotique et scandaleuse de presque tout Paris.