LES NOUVEAUX PAVAGES STEREO -COMIQUES
une question palpitante d’intérêt, et sur laquelle les opinions sont
bien partagées.
L’un vous dit: — 'Prenez mon bois de chêne; — l’autre: — Achetez mon sapin; — celui-ci vante son marronnier, celui-là son cerisier. — Je ne serais pas étonné que prochainement quelque marchand de bric-à-brac vînt à prouver que le seul bois vérita- j blement excellent pour confectionner les pavés de la ville de Paris est le bois d’acajou tiré des vieux lits qui sont dans ses vieux magasins.
Le principal mérite des pavés en bois , c’est que les voitures vont désormais rouler plus vite que sur les chemins de fer. — Un omnibus une fois en route , on ne pourra plus l’arrêter , et les fiacres eux-mêmes feront huit lieues à l’heure. Ce sera fabuleux.
Enfin les voitures iront si vite, si vite que c’est à peine si l’on sentira une légère secousse quand on passera sur le corps d’un pauvre diable de piéton. — Mais, ma foi, pourquoi y a-t-il des piétons? — Enfoncés les piétons!
Puis remarquez qu’avec les pavés en bois on arrivera à une propreté admirable. — À Harlem, en Hollande, on lave les rues tous les samedis à l’eau de savon. A Paris non-seulement on procédera à cette toilette tous les matins , mais encore , quand on s’apercevra que l’épiderme des pavés s’encrasse légèrement , on les rabotera , et la rue sera complètement rajeunie. — On aura | des escouades de raboteurs comme jadis on avait des escouades de balayeurs. Ce sera ravissant.
Par exemple , il suffira d’un bout de cigare mal éteint pour mettre le feu à tout un quartier ; mais on en sera quitte pour rendre une ordonnance de police par laquelle on priera tous les fumeurs de fourçer dans la poche de leur paletot tous leurs fragments de cigare , — sous peine d’être poursuivis comme incendiaires, ce qui entraîne la peine de mort.
Des spéculateurs éclectiques essaient de tenir tête aux pavés en bois en opérant un rapprochement entre le pavé de grès et le bitume. — On coule de l’asphalte entre les interstices : on tente ainsi une fusion entre les deux adversaires.
e puits de M. Mulot père et fils est décidément un fait accompli ; on n’entendra plus dire : — Il le percera , il ne le percera pas ! — Pendant cinq ans les paris furent ouverts, et même il n’y avait que cela qui s’ouvrait; mais grâce au ciel et au gigantesque tire-bouchon de M. Mulot père et fils le problème est résolu , et les habitants de la rue de Grenelle peuvent prendre des bains chauds dans leur ruisseau , — sauf après cela à aller se nettoyer dans la Seine.
Après la question des sucres il n’en est pas peut-être qui ait plus occupé tous les journaux que la question du puits de Grenelle. — On donnait chaque semaine les détails exacts des progrès du tirebouchon, plus le détail des coquilles d’huîtres, des vieux fragments de bouteilles, et autres détritus qu’il ramenait dans sa fameuse cuiller, laquelle cuiller se brisait régulièrement tous les quinze jours, — ce qui fait qu’il fallait inventer une nouvelle cuiller pour aller chercher la précédente.
Puis quand l’eau se mit enfin à quitter le domicile souterrain qu’elle avait eu l’idée de prendre à quinze cents pieds sous terre, ce fut une autre succession de nouvelles touchantes. La nuance du liquide aujourd’hui était jaunâtre, demain noirâtre, une autre fois verdâtre ; car ce fameux jet d’eau de Grenelle enfonce l’arc-en-ciel lui-même pour les nuances.
Puis est arrivée la fameuse nouvelle qui menaçait d’engloutissement tout Paris, attendu les éboulements successifs qui se pro-
duisaient dans le puits qui allait toujours s’élargissant, — à en croire certains savants, il devait avant quinze ans absorber dans son estomac gigantesque tout le quartier de Grenelle , y compris l’hôtel des Invalides et les trois mille pensionnaires , qui pourtant doivent être de vieux lapins tant soitj>eu difficiles à digérer, je les soupçonne coriaces en diable. — Mais M. Mulot père et fils ont mis le holà à cet appétit de Gargantua en rétrécissant le gosier du puits de Grenelle, et en rétamant complètement en fer galvanisé, — sauf à ce que ce diable de puits avale un jour son propre gosier , et ne l’envoie à quinze cents pieds sous terre.
Mais en attendant ce jour le puits de Grenelle
Poursuit sa brillante carrière,
Et verse des torrents d’eau claire Sur ses obscurs blasphémateurs.
Nous disons eau claire pour le vers — en poésie on se permet des licences ; — mais le fait est que ce liquide , sous ce rapport , ne jouit pas encore d’une réputation sans tache. — Demandez plutôt à toutes les dames qui ont été admises par M. Mulot père et fils, ces jumeaux siamois de l’hydraulique, à pénétrer dans le sanctuaire de la cour de Grenelle , — cour qui pour le moment se trouve transformée en un vaste lac.
Dernièrement le puits de Grenelle s’est mis à expectorer une multitude de petits poissons noirs!
C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire; la nouvelle a mis en révolution tous les restaurateurs du faubourg Saint-Germain. Ces
petits poissons ressemblent assez à des goujons , sauf qu’ils sont noirs ét qu’ils n’ont pas d’yeux. Admirez en cela la prévoyance de la nature ! donner des yeux à de petits animaux dont le domicile politique et réel est à quinze cents pieds sous terre aurait été une plaisanterie excessivement déplacée.
Du reste , comme il faut que tout soit mystérieux dans cette étrange apparition , il se trouve que le puits de Grenelle n’accouche de ces petits poissons que de deux jours l’un ; de sorte que les amateurs qui voudront manger des fritures toutes fraîches feront bien de n’aller chez les fricoteurs du quartier des Invalides que l’un des jours où arrive cette marée subterranéenne.
Il est probable que les goujons noirs ne sont que l’avant-garde d’une armée de poissons extraordinaires qui vont faire leur apparition sur notre globe. En effet, du moment qu’il y a dans le sein de la terre des goujons , il doit y avoir aussi des soles , des limandes, des morues et des esturgeons. Qui sait même si le fameux serpent de mer ne viendra pas, un beau matin, mettre le nez à la fenêtre percée par le tire-bouchon de M. Mulot, et ne fera pas son déjeuner du brave invalide commis à la garde du puits de Grenelle ! Envoyez donc la gendarmerie courir après lui à quinze cents pieds sous terre !
A la première nouvelle de l’apparition des goujons noirs, l’Académie des sciences a expédié une députation sur les lieux mêmes pour faire les recherches les plus scientifiques et les plus gastronomiques possibles sur cette nouvelle découverte de l’histoire naturelle. Nos savants sont donc partis pour le puits de Grenelle , munis de microscopes et de casseroles ; et , après une séance de trois heures , les expérimentateurs ont décidé à l’unanimité des voix et des palais que ce petit poisson est peu agréable à la vue , mais très-désagréable au goût.
Quant au nom qu’on doit lui donner, l’Académie des sciences, s’étant réunie à celle des inscriptions et belles-lettres, a décidé qu’on devait l’appeler Goujonus Grenelius.
P. S. M. Eugène Sue se propose d’adresser à l’Académie des sciences un mémoire scientifique et poissonifique dans lequel il prétend prouver clairement que si les goujons sont aveugles ,
cela tient uniquement , non pas à ce que la terre renferme une multitude d’animaux sans yeux , mais à ce que M. Mulot a placé son tire-bouchon tout justement au-dessus d’un réservoir qui servait de prison aux goujons criminels de la Seine , ces malheureux ayant été aveuglés à l’aide du procédé Rodolphe.
A cela vous me direz : « Comment diable les goujons de la Seine ont-ils eu connaissance du nouveau Code pénal de M. Eugène Sue? » — Mais je vous répondrai que cela s’explique fort aisément, attendu que le jour même où M. Sue a émis sa fameuse idée , elle est tombée dans l’eau.
Une autre nouvelle non moins importante: c’est que M. Mulot va être appelé par le gouvernement à creuser, au milieu de l’O¬
céan, un puits qui lancera de l’eau douce à cinquante pieds audessus du niveau de la mer.
Les vaisseaux pourront s’approvisionner d’eau fraîche sans se déranger de leur route.