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DU MONUMENT DE MOLIÈRE

i jamais question fut fertile en complications de toute nature, ce fut certes la question du monument de Molière.

Depuis tantôt trois ans l’ombre du grand homme pouvait se dire tous les matins : — Voyons , aurai-je ou n’aurai-je pas un monument?

Tantôt le grand homme se répondait oui , tantôt il se répondait non , — une autre fois ni oui ni non. t — C’était réellement déplorable , et je ne connais guère que la question d’Orient ou la question des betteraves qui ait soulevé une polémique aussi palpitante dans tous les journaux et dans tous les estaminets, où l’on traite spécialement les grandes questions qui sont à l’ordre du jour.

Enfin , il n’y a plus à en douter , Molière a son monument funéraire, — lequel monument est une fontaine.

Molière sera le patron des porteurs d’eau du quartier Richelieu.

Nous avons pu contempler dernièrement de nos propres yeux les travaux de cette fontaine ornée d’une statue , ou , si vous aimez mieux , de cette statue ornée d’une fontaine ; car nous ne savons pas au juste laquelle , de la statue ou de la fontaine , sera l’accessoire de l’autre; et, nous le déclarons hautement, la France n’aura désormais rien à envier à la Belgique , et Paris, à l’instar de Bruxelles , possédera un magnifique Manneken-Piss.

94 l’inauguration DU MONUMENT DE MOLIÈRE.

La statue du grand homme est placée dans une niche derrière laquelle est établi le réservoir. Vous voyez que tout est pour le mieux dans le plus mauvais des monuments possibles , et jamais souscription nationale n’aura mieux produit de l’eau claire.

Pour pendant à ce monument de Molière il y a en face une boutique où l’on voit en étalage une multitude de ces instruments aussi bienfaisants qu’hydrauliques, et qui figurent si avantageusement dans le troisième acte de M. de Pourceaugnac. — On ne pouvait pas mieux tomber !

Molière va verser ses flots limpides sous très-peu de jours , et l’inauguration de ce monument sera faite avec une pompe véritable. — C’est, je crois, celle du Gros-Caillou.

M. de Rambuteau prononcera un discours, le maire du deuxième arrondissement commettra aussi quelques phrases sur les grands hommes du grand siècle et leur grand style. — On tournera un robinet, et le monument de Molière sera inauguré.

M. Régnier sera fort attendri , et se jettera dans les bras de M. de Rambuteau ; mais il tombera dans ceux d’un porteur d’eau qui de son côté pleurera comme... j’allais dire un veau... ; mais , hélas! à l’époque où nous vivons, le veau est une chimère. Demandez plutôt un fricandeau au restaurant , et vous m’en direz des nouvelles , — non pas de bonnes.

Le soir il y aura grande représentation extraordinaire par les comédiens très-ordinaires du Théâtre-Français. — On jouera le Misanthrope et le Malade imaginaire. Toute la troupe défilera dans la cérémonie , et on couronnera en grande solennité un buste en plâtre acheté trente sous le matin môme.

Lorsque M. Régnier traversera le théâtre , il sera derechef fort ému , et saluera le parterre en plaçant la main sur son cœur pour le remercier des applaudissements unanimes qu’on aurait pu lui décerner.

Enfin à minuit toutes les pièces de vers seront débitées. — Mais le lendemain et jours suivants Molière continuera à débiter cent vingt-sept litres d’eau par minute.

Vanité des vanités ! — Né pour être grand homme , et devenir machine hydraulique!

pour l’année 1843.

Et des oracles redoutables annoncent d’ailleurs que les temps sont arrivés !...

Tous, les Sorciers.

ertes, jamais année n’aura été plus fertile en miracles et en événements extraordinaires que 1 843 ! C’est à n’y pas croire ; et nous avons long-temps hésité à publier les feuilles suivantes, arrachées au Livre du Destin par un voleur audacieux qui désire garder l’anonyme.

— M. Alphonse Karr, chasseur de la 3e légion, fera une pétition aux Chambres pour se plaindre de ce que son sergent-major lui aura fait tort d’une garde, en, ne lui en faisant monter que cinq au lieu de six; et, en conséquence, il demandera à être indemnisé , en obtenant l’autorisation de monter la garde tous les huit jours pendant huit ans.

— M. Ancelot, directeur du Vaudeville, n’abusant nullement

de sa position nouvelle, ne fera jouer que quinze de ses pièces dans le courant de l’année : — stupéfaction générale. — Toutes obtiendront le plus brillant succès : — réstupéfaction encore plus générale !

— Du 1er janvier au 31 décembre, M. Duprez commettra cinq canards ; M. Marié n’en fera pas un seul.

— Une modiste de la rue Yivienne refusera d’un prince complètement russe une voiture, un groom et plusieurs cachemires ; de plus, dans son désespoir d’avoir vu même soupçonner sa vertu, au point de lui faire des offres aussi révoltantes, la malheureuse achètera un boisseau de charbon et le placera au milieu de sa chambre ! — Heureusement elle n’en mourra pas, attendu que dans l’égarement de son désespoir elle aura oublié d’allumer le fatal réchaud.

— Un planteur de la Martinique mariera sa fdle avec un cultivateur de betteraves.

— Le 1er avril 1843, le Globe, journal des deux mondes, ce qui ne voulait pas dire qu’il fut, jusqu’à ce jour, le journal de tout le monde, fera le relevé de ses abonnés, et trouvera que le total s’en élève à 37,847, — dont cent vingt-sept en Europe.

— Un célèbre philanthrope, ne se contentant plus de prononcer des discours, de porter des toats et de manger du veau froid en faveur des indigents, versera cinquante mille francs dans la caisse du bureau de bienfaisance, et, de plus, inventera un nouveau bouillon, qui sera confectionné avec de la viande de bœuf, et non avec de vieux jeux de dominos.

— Un industriel prendra un brevet d’invention pour l’exploitation d’un nouveau système de pavage en bois bien supérieur en durée à tous les essais stéréo- comiques connus jusqu’à ce jour. — Ce pavé en bois s’établira sous les pavés en grès.

— Un boulanger, s’apercevant qu’il vient de vendre par erreur un pain de quatre livres auquel il manque trois onces, s’empressera de courir après l’acheteur, pour lui restituer six centimes.

— M. Hetzel, éditeur des Scènes de la vie privée des Animaux, ouvrage annoncé comme devant être complet en deux volumes, ne profitera pas de l’immense succès obtenu par cette spirituelle

publication pour en faufiler quinze volumes à ses souscripteurs :

— tous les libraires de Paris seront dans l’étonnement. — Le même éditeur Hetzel fera paraître, en 1843, un ravissant volume, illustré de cent dessins de Johannot, et s’en tiendra rigoureusement aux cinquante livraisons annoncées. — Ce sera à n’y plus rien comprendre en librairie.

En 1843, la place du Carrousel sera magnifiquement pavée et splendidement éclairée ; en outre, une grille en fer remplacera le? ignobles palissades en bois qui entourent la colonnade du Louvre ; et tous les monuments publics, auxquels trois ouvriers travaillent depuis vingt ans, seront complètement terminés.

— Quinze bas-bleus renonceront à cultiver les Muses, et tricoteront des chaussettes de laine grise pour leurs maris.

— Un gérant de société en commandite, touché par la grâce divine, restituera de lui-même à ses actionnaires tout ce qu’il leur avait volé depuis six ans.

— M. l’abbé Châtel , pape de l’Église française , verra accourir dans son église plus de trois mille auditeurs, qui seront tout stupéfaits de l’entendre prêcher cette fois véritablement en français.

— Le chemin de fer de la rive gauche fera le trajet de Paris à Versailles en trente minutes. — On aimera mieux le croire que d’v aller voir.

— Un cheval de cabriolet de place prendra le mors aux dents ;

— mais cela n’aura pas de suite, et un enfant de sept ans l’arrêtera à trois pas de là.

— M. Levassor reconnaîtra qu’il gagne beaucoup trop au théâtre des Variétés, et demandera une diminution sur ses appointements. M. Roqueplan refusera, et alors s’entamera un procès dont 1 843 ne verra pas la fin,

— M. Cazal, encore plus ingénieux que certains de ses confrères, qui ne savent fourrer qu’un petit parapluie dans une grosse canne, parviendra à faire entrer une grosse canne dans un petit manche de parapluie. La maison Giroud de Gand en expédiera trois mille douzaines rien que dans la banlieue#

— Un célébré chemisier inventera une nouvelle chemise tellement riche et tellement chère, qu’on ne la portera que pour aller j au bal, — et encore par-dessus son habit, j — Enfin, dernière grande prophétie : en 1843, comme les I années précédentes, les membres du Jockey-club continueront à | encourager les courses et les steaple-chases , attendu que c’est | la meilleure manière d’améliorer les chevaux et de détériorer les cavaliers.

ous nous apercevons aujourd’hui que l’immense succès de Y Almanach prophétique, dont 200,000 exemplaires ont inondé la France et l’Algérie l’année dernière , a porté ses fruits , car cette année on compte au moins soixante petits volumes qui tous se prétendent plus almanachs les uns que les autres.

11 n’y a pas une profession qui, celte année, ne possède son almanach illustré d’une cinquantaine de petites vignettes sur bois, — sur bois, c’est possible ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que ce ne sont pas des vignettes sur le papier.^

Le marin et le garde national, l’électeur et le ferblantier, le moutard et le vieillard, ont leur almanach spécial au prix fixe de cinquante centimes, — absolument comme les petits pâtés, sauf que c’est plus cher et moins bon.

Le tout, bien entendu, sans compter les anciens almanachs à quatre et' à six sous qui ont ouvert la marche et qui continuent à se publier avec un magnifique astrologue en tête, lequel représente invariablement Mathieu Lœnsberg orné d’un grand bonnet pointu. — car il est reconnu qu’on ne peut pas lire dans les astres sans l’aide d’un grand bonnet pointu.

Ces vieux almanachs, qui sont les pères aux autres, s’intitulent le Double Liégeois , le Triple Liégeois, — puis est arrivée la concurrence, qui a imaginé le Quadruple Liégeois, le Quintuple Liégeois ; — vous voyez qu’il n’y a pas de raison pour que cela s’arrête.

Pour peu que la rage de spécialité dans les almanachs continue encore,

(t) Voir le Comic Almanack de l’année dernière, premier volume de la ! collection.

100 AVERSE t>’ ALMANACHS.

on verra bientôt paraître un almanach pour chaque saison; — puis des éditeurs, renchérissant sur cette idée lumineuse et productive, feront paj raîire douze almanachs par an, — un par mois.

I Que nous sommes loin de l’époque où l’on se contentait d’un Almanach ! perpétuel, qui donnait bien exactement et perpétuellement le quantième du mois où l’on se trouvait, — pourvu qu’on se livrât pendant une demiheure à quelques légers calculs arithmétiques et algébriques.

Du reste, l’esprit du siècle a tellement déteint sur presque tous les éditeurs d’almanachs, qu’ils sont tous plus Jloueurs les uns que les autres; ils promettent monts et merveilles , et ne tiennent rien du tout, — excepté vos dix sous qu’ils ne lâchent pas.

Il n’est pas jusqu’aux annonces des éclipses de soleil et de lune qui ne soient de la plus insigne fausseté. — Règle générale : tout almanach promet au moins cinq ou six éclipses pour la présente année, et il se trouve en fin de compte qu’il y a eu seulement éclipse d’éclipse.

Vers le premier décembre on entre dans une seconde période de recrudescence d’almanachs, — période d’autant plus désagréable que ceux-la coûtent de vingt à vingt-cinq francs, — à moins qu’ils n’en coûtent quarante. — Du reste on les appelle almanachs pareeque ce ne sont pas des almanachs, vous chercheriez en vain dans leurs pages satinées le moindre S. Sylvestre ou S. Pantaléon ; i!s ne renferment que des gravures -représentant des dames anglaises et des vues de l'Inde, le tout escorté de pièces de vers qtii se qualifient de français je ne sais pas trop pourquoi.

Après cela On ne regrette vraiment pas ses vingt-cinq francs, pour peu qu’on aime un peu les belles reliures et beaucoup une jolié dame que l’on a le droit d’embrasser sur la joue droite en lui offrant le précieux almanach. — Moyennant un total de deux cents francs, on peut se procurer un total de huit baisers variés dans sa journée : — c’est bon, mais c’est cher.

Nous prendrons la liberté de faire remarquer aux amateurs que ce Comte Almanack, qui est aussi un koepsake doré sur tranche, ne coûte que cinq francs: — ils ont donc une économie de qS pour cent à en prendre une d uzaine d’exemplaires chez l’éditeur pour leurs galanteries du jour de l’an.

Nous avions l’intention de passer en revue tous les almanachs offerts au public pour la présente année, mais le nombre s’en élevant à trois cent quatre-vingt-sept, nous avons réfléchi que cela nous mènerait beaucoup trop loin , et nous nous contenterons d’en signaler quelques-uns qui nous sont tombés sous la main.

A tout seigneur tout honneur. Commençons par l’ Almanach prophétique, encore plus complet cette année que les années précédentes. Il n’est pas besoin d’ajouter une foi aveugle aux sorciers et aux pronostications de toutes sortes pour lire avec plaisir ce petit volume, qui, outre ses calculs plus ou moins cabalistiques, renferme une foule de notices et d’articles remplis d’intérêt; et sans être une vieille portière, on ne peut s’empêcher de s’étonner de certaines bizarreries du hasard qui produisent des résultats

semblables à ceux que nous allons citer et que nous empruntons à l’ Almanach prophétique.

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