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CHAPITRE III

À quel moment vaut-il mieux examiner les ressorts et les rouages du nouveau gouvernement et la manière dont il a fonctionné ?

Le Comité de salut public a duré du 6 avril 1793 au 4 novembre 1795. Mais, pendant ces deux] années et demie, sa physionomie est loin d'être toujours restée la même. Il eût été bien extraordinaire, en effet, qu'une pareille institution fût demeurée stable et immobile au milieu des furieux bouleversements de celte époque. Son histoire comprend donc au moins trois grandes phases : d'abord, le Comité est dantoniste d'avril à juillet 93, pendant trois mois ; puis il est robespierriste pendant une année, de juillet 93 à juillet 1794 ; enfin il devient thermidorien. La période thermidorienne est la plus longue, puisqu'elle compte 15 mois. Mais le Comité ne possède alors ni l'esprit de suite* ni le prestige, ni l'autorité qu'il avait auparavant; il n'inspire plus la terreur, il n'a plus la force suffisante pour régulariser l'activité nationale et discipliner le chaos révolutionnaire, il n'est plus un gouvernement ;

en un mot il n'exerce plus cette dictature terrible que son nom seul éveille dans tous les esprits.

C'est donc le Comité jacobin qu'il Faut étudier, non pas que le Comité dan ton i s te soit indigne de notre attention; il s'appuie sur les mêmes principes, dispose à peu près des mêmes moyens d'action et poursuit le même but ; mais il y a entre eux la différence qui existe entre une institution naissante, aux prises avec les difficultés inhérentes à tout début, et une institution solidement établie, ayant étendu son action, fortifié ses parties faibles, et qui s'impose déjà par l'ancienneté, l'habitude et les services rendus.

« Mais, dirait-on, quinze mois, si au Comité jacobin on ajoute le Comité dan ton iste, — une année seulement si on ne considère que le grand Comité, c'est un bien court espace de temps ! » — Erreur : la mesure habituelle de la durée n'est pas applicable à cette époque extraordinaire, unique dans l'histoire du monde; il faut chercher une autre règle. Le sang court plus vite dans les veines, les sensations se succèdent pressées et intenses, l'activité est fébrile.

Ne sachant pas s'ils verront le lendemain la lumière du soleil, ces hommes voudraient pouvoir concentrer en quelques jours une existence entière : « Je veux me bâter de vivre, écrivait Hérault de Séchelles, et lorsqu'ils m'arracheront la vie, ils croiront tuer un homme de 32 ans et j'en aurai 80, car je veux vivre en un jour dix années ! » Et Robespierre : — « Nous n'avons pas fait entrer dans nos calculs l'avantage de vivre longuement! » (7 prairial an II).

Et les œuvres s'accumulent. Est-ce en trois ans que la Convention a rendu 11.200 décrets? Est-ce en quelques mois que son Comité a pris 8.000 arrêtés ?

C'est à la fin de 1793 ou dans les premiers mois de 1794 qu'il faut voir le Comité de salut public pour le saisir dans sa pleine activité et dans sa marche régulière, avant que quelques hommes n'y acquièrent une prépondérance trop marquée. Ses membres sont réduits à dix, puisque Thuriot a donné sa démission et que Hérault de Séchelles est tenu à l'écart par ses collègues. Les décemvirs se partagent la souveraine puissance. Voici d'abord les travailleurs : Prieur de la Côte-d'Or, qui s'occupe du matériel de guerre ; Robert Lindet, qui approvisionne nos armées ; Jeanbon Saint-André, qui reconstitue notre flotte, et surtout Carnot, « le généralissime des armées de la République, l'organisateur de la victoire ». Puis Rarère, l'homme au travail facile, le parleur intarissable, qui, avec sa faconde méridionale sait « faire mousser les victoires », pallier les échecs, amuser l'Assemblée lorsqu'il s'agit de gagner du temps, et aussi exciter son enthousiasme : c'est le rapporteur en titre du Comité; Couthon, le paralytique, qui, de sa voix argentine, vient de temps en temps proposer quelque mesure atroce à la Convention, ou présenter quelque motion violente aux Jacobins ; Collot d'Herbois, l'infatigable déclamateur, qui va dans les clubs où dominent ses amis hébertistes, pour les surveiller et les rallier aux vues du Comité ; Rillaud-Varenne, le (('patriote rectiligne », dont Tinflexibilité farouche maintient partout l'énergie révolutionnaire et la terreur ; puis un jeune homme à l'attitude impérieuse, « délibérant comme un vizir (1), «

(\) Barèrc, Mémoires.

Fonctionnement dû comité 145

Saint-Just ; il représente la bravoure hautaine, et va porter aux armées, avec l'exemple du mépris de la mort, avec la terreur qui l'accompagne partout, les vues militaires du Comité, qui se trouve ainsi présent en face de l'ennemi ; enfin, au dessus de tous, l'Incorruptible, Maximilien Robespierre, qui ne prend la parole que dans les grandes circonstances, lorsqu'il faut proclamer le règne de la vertu ou l'existence de l'Être suprême, dépeindre sous de noires couleurs les crimes de l'Angleterre et des rois, ou demander la tête des factieux, leurs complices. Dans ce cas, il n'agit pas toujours lui-même; il fait un signe et son disciple bien-aimé, Saint-Just, l'ange porte glaive, accourt, rédige rapidement quelque rapport meurtrier, le lit à la tribune d'une voix brève et incisive, et, son œuvre de mort accomplie, retourne aux armées.

Ainsi, d'un côté, les travailleurs, les citoyens modestes et courageux dont la prodigieuse activité prépare sans bruit la victoire ; de l'autre, les policiers, les inquisiteurs, dont la méfiance ombrageuse poursuit d'une haine implacable tous les ennemis réels ou supposés de la Révolution, scrute le fond des cœurs, toujours prête à suspecter la pureté du civisme, et maintient la terreur ; ici, un labeur obstiné, là une fureur permanente ; chez tous l'amour, poussé jusqu'au fanatisme, delà France et de la Révolution.

Faut-il regretter que le Comité ne se soit pas renouvelé, et que les mêmes hommes aient conservé leurs fonctions pendant plus d'une année? L'entrée de membres nouveaux apportant, avec leurs lumières et leur énergie, l'esprit de la Convention dont la veille encore ils faisaient partie, eût-elle éloigné pour l'Assemblée elle-même le danger d'une dictature dont elle devait

avoir à souffrir ? — Peut-être. Mais la permanence du Comité n'a pas été sans présenter de sérieux avantages.

Certes, les hommes de valeur delà Convention n'étaient pas tous au Comité ; et ce sont de beaux noms, et purs, que ceux deRomme, Grégoire, Lakanal, Dubois-Crancé, Ramel, Cambon ; mais la plupart faisaient partie d'autres Comités, où les appelaient leurs aptitudes, ef où ils rendaient plus de services qu'ils n'auraient pu le faire au Comité de salut public. On eût pu redouter également les s.uites fâcheuses d'un désaccord entre quelques-uns deces membres, Grégoire, Dubois-Crancé ou Cambon, et leurs collègues robespierristes. Il n'était pas mauvais que leschefsde la Montagne eussent la direction des affaires. Cette fixité du pouvoir dans les mêmes mains avait en outre pour résultat de donner plus d'unité et de célérité à la conception et à l'exécution des mesures de gouvernement. Et l'aveu d'un homme qui les détestait, mais qui les vit de près, est ici précieux à recueillir : «Le nouveau pouvoir, dit Lacretelle, commit beaucoup d'inepties politiques et militaires ; mais il avait la volonté déterminée et persévérante qui manquait à tous les rois ligués. » Ainsi, leComité porte en lui, avec l'audace révolutionnaire, cette persévérance et cet esprit de suite sans lesquels on ne fait rien de grand.

lit

C'est aux Tuileries, à portée de la Convention, que se tient le Comité de salut public. L'Assemblée siège*

depuis le 10 mai 1793, dans l'ancienne salle des spectacles du palais, située au premier étage, entre le pavillon de la Liberté (Marsan) et le pavillon de l'Unité (Central); plus loin se trouve le pavillon de Flore : c'est là, au rez-de-chaussée, dans les anciens petits appartements du roi, que se réunit le Comité. De nombreux corps-degarde, tant du côté du jardin que du côté de la cour, assurent sa sécurité ; devant la principale entrée, se trouvent des canons, mèche allumée. Il n'est pas facile d'entrer, à moins d'avoir été mandé par le Comité ; il arrive même aux membres de la Convention de faire antichambre. On traversed'abordun longcorridorobscur, éclairé nuit et jour par une faible lampe à chaque extrémité; ce corridor est bordé de bureaux où travaillent les employés, et où desagents à ladispositiondu Comité, <( couchés sur des matelas éparsçà et là (1),» attendent ses ordres; On parvient ainsi aux antichambres autour desquelles sont les salles où se réunissent les sections du Comité ; enfin, on pénètre dans le salon où s'assemblent tous les soirs, vers dix heures, tous les membres du Comité de salut public. Là, autour d'une table ovale couverte d'un tapis vert, — le papier de la salle est de la même couleur, — délibèrent en commun, sans président (2), les hommes qui tiennent dans leurs mains les destinées de la patrie. La discussion est parfois très vive, ce On sait aujourd'hui comment, dans ces nuits laborieuses du Comité de salut public, le silence était

(1) Prud homme, Révolutions de Paris.

(2) Nous avons vu cependant (chapitre II) que, lors de sa créa* tion, le Comité dantomste avait organisé son bureau. Et pour ce qui concerne le Comité montagnard, Barére nous apprend que les premières séances furent présidées par Prieur de la Marne « avec un véritable et sage enthousiasme de la liberté ». Mais cela dura peu.

quelquefois brusquement interrompu. On se reposait du travail par une menace de mort, une accusation de Saint-Just qui promettait l'échafaud pour le lendemain à Garnot, à Collot d'Herbois ou à Billaud. Après quoi le silence recommençait, et l'on n'entendait plus que le grincement de la plume de Saint-Just, ou le frôlement des cartes et des plans militaires que Carnot déployait devant lui... (1). ;)Un jour même, la discussion devint tellement violente, qu'on dut monteraupremierétage, afin que les passants qui se promenaient sous les fenêtres ne fussent pas témoins des orages qui agitaient le Comité.

C'est de ce sombre atelier que sortaient, par centaines, chaque jour, les projets de décrets, les arrêtés, les instructions, les plans, etc., qu'une petite imprimerie située dans les caves, et fonctionnant nuit et jour, jetait sur la France étonnée. Quatre ou cinq cents affaires étaient traitées chaque jour, et dans telle séance, celle du l 6r avril 1793, par exemple, la Convention vota, sur la proposition du Comité, jusqu'à dix décrets.

Pour produire une pareille somme de travail, le Comité avait adopté une organisation particulière (13 et 16 juin 1793). Il se divisait en six sections ayant chacune deux membres à sa tête : 1° correspondance générale ; 2° affaires étrangères ; 3° guerre ; 4° marine ; 5° contributions publiques, intérieur et justice ; 6° réclamations (2). Cette dernière se réunissait dans la salle à

(i) Edgar Quinet, Révolution.

(2) Quand les six ministres furent remplacés par douze commis* sions, on établit douze bureaux correspondants, surveillés par les membres du Comité ; quelques-uns, en l'absence de leurs collègues, en surveillaient jusqu'à trois.

deux colonnes, et comprenait deux membres pris à tour de rôle dans le Comité et chargés d'entendre tous les jours les réclamations des citoyens et de leurs collègues. Pour les cinq autres sections, il n'y eut pas de partage formel entre les membres du Comité ; mais ils s'enfermèrent peu à peu, suivant leurs aptitudes ou leurs goûts, dans un domaine dont ils ne sortaient guère : Saint-André et Prieur (de la Marne) dans la marine ; Carnot, Prieur (de la Côte-d'Or) et Lindet dans la guerre ; Billaud-Yarenne et Collot d'Herbois dans la section de correspondance générale ; en relations continuelles avec les représentants en mission, les agents du Comité, et les autorités administratives, « ils étaient, à proprement parler, dit M. H. Carnot, les ministres de rintérieur(i);). Barère avait la section des affaires étrangères; mais, comme la besogne était assez restreinte, il s'occupait aussi de la marine, de la guerre, de la correspondance : c'était le maître Jacques du Comité. Un jour même, ses collègues étant malades, absents ou en mission, il s'y trouva tout seul. Quant à la 5 e section, sous la dénomination assez impropre de : contributions, intérieur et justice, elle ne comprenait en réalité que la haute police; c'est celle dans laquelle se cantonnèrent Robespierre, Couthon et Saint-Just. Grâce au vague de leurs attributions, ils purent prendre une sorte do prépondérance sur leurs collègues.

Les six sections s'assemblent tous les matins à dix heures dans leurs salles respectives ; la section de correspondance générale ouvre les paquets et indique les

(l) En l'absencede l'un deux, il était suppléé par Barère, Carnot, etc. Beaucoup de lettres sont signées: Carnot et Barère, Carnot et Billaud, Collot et Barère.

questions ?i traiter. Les membres préparent leurs rapports, et, à deux heures, ils se réunissent en comité général dans la salle du Conseil exécutif, où les ministres sont depuis une heure, pour préparer, eux aussi, leurs rapports sur l'exécution des mesures de salut public, et présenter leurs vues sur les réformes à introduire. Là, on discute les arrêtés à prendre et les projets de décret à présenter à l'Assemblée; les premiers doivent être signés des deux tiers des membres ; pour les autres, six signatures suffisent.

Ces dernières prescriptions furent mal observées ; à cause des absences et des missions, on ne pouvait pas toujours trouver les signatures exigées ; du reste, la masse des affaires traitées était si considérable qu'il eût été impossible à un membre de lire toutes les pièces qu'il signait. Sauf les cas exceptionnels, les signatures étaient données à titre de simple formalité.

Le soir, à partir de huit heures, avait lieu la plus importante réunion du Comité de salut public, celle dans laquelle on s'occupait plus spécialement des grandes mesures à prendre ; elle seprolongeait jusqu'à minuit, et souvent même plus tard.

Quelle est la doctrine politique du Comité de salut public, et sur quels principes s'appuie-t-il ? — Robespierre lui-môme va nous l'apprendre. Dans son Rapport sur les principes { du gouvernement révolutionnaire (1), il nous dit que ce gouvernement est nécessaire, parce qu'on ne peut « soumettre au même

(1) 25 décembre 1793,

régime la paix et la guerre, la santé et la maladie » ; il est juste et légitime, parce qu'il est « appuyé sur la plus sainte des lois, le salut du peuple, sur le plus irréfragable de tous les titres, la nécessité ». Il est destiné à fonder la République, que le gouvernement constitutionnel conservera. « Il n'a rien de commun avec l'anarchie ni avec le désordre ; son but, au contraire, est de les réprimer pour amener et pour affermir le règne des lois; il n'a rien de commun avec l'arbitraire, car ce ne sont pas les passions particulières qui doivent le diriger, mais l'intérêt public. Il doit se rapprocher des principes ordinaires et généraux dans tous les cas où ils peuvent être appliqués sans compromettre la liberté publique... » — a La Révolution, disait-il encore, est la guerre de la liberté contre ses ennemis. » Le gouvernement révolutionnaire est donc un gouvernement de lutte., de combat, de guerre : do là, son activité, sa sévérité et l'absence de fixité dans ses lois : elles sont flexibles comme les circonstances — « Le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu ; en révolution, il est à la fois la vertu et la terreur^ la vertu sans laquelle la terreur est funeste, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante (1). »

Les théoriciens de la Gironde croyaient noblement qu'il n'y a qu'une méthode politique, — la justice et la légalité, — applicabledans tous les cas, aussi bien dans « la paix » que dans « la guerre », dans la santé que dans la maladie; les Montagnards pensaient, avec Robespierre, qu'il est des heures dans la vie des nations où la légalité et la justice sont impuissantes, que la plus haute

(1) 6 février 1794.

fonction d'un peuple est de réaliser la justice, mais que la première condition pour cela, c'est de vivre. Ils aboutissaient ainsi à la vieille maxime romaine : le salut du peuple est la suprême loi ; ils revenaient à la raison d'État de l'ancienne monarchie ; et le nom même qu'ils avaient donné à leur Comité indiquait assez que le salut public était pour eux la grande, l'unique question. Les actes paraissaient justes et légitimes en proportion de ce qu'ils contribuaientau salut public. *c — llsveulent être libres, et ils ne savent pas être justes, » avait dit avec amertume l'abbé Sieyès. — C'est qu'ils voyaient que la justice conduisait tout droit non à la liberté, mais à la servitude. En cas de légitime défense, la justice passe au second plan, ou plutôt elle consiste à se défaire de l'agresseur.

Au reste, ainsi que le disait le général Foy, t le salut public ne s'inscrit pas dans les lois : au jour du danger, on sauve la patrie aussitôt qu'on le peut, et comme on le peut ».

C'est ce que fit la Convention. Elle déclara que le gouvernement serait révolutionnaire jusqu'à la paix, et le confia au Comité de salut public. Les mesures du Comité et les lois de la Convention étaient aussi qualifiées de révolutionnaires, moins parce qu'elles étaient dictées par les circonstances, — ce qui est un peu le cas des mesures et des lois ordinaires, — que parce qu'elles restreignaient la liberté individuelle. Les lois faites en temps normal tendent en général à garantir aux membres de la collectivité la plus grande indépendance possible, parce que la libre initiative individuelle constitue la meilleure base de l'État; le pouvoir central ne doit aliéner que le minimum de la liberté des citoyens, car c'est de la somme des énergies particulières,

se mouvant librement chacune dans sa sphère, que résulte le jeu régulier de l'organisme social; la part de chaque individu que prend l'État sert à lui garantir la tranquille possession du reste. Mais lorsque de grands dangers menacent d'engloutir la nation, l'État redevient omnipotent; il a besoin de l'homme tout entier, de toutes ses facultés, de toutes ses^énergies pour Former un faisceau puissant qu'il .dirige vers un but unique; l'individu abdique alors au profit delà communauté : il n'y a plus de place pour la liberté, jusqu'au jour où, ce suprême effort accompli, l'État cesse d'être le maitre absolu et rend à l'individu sa vie propre.

Les mesures révolutionnaires prises p ar la Convention le plus souvent sur la proposition du Comité de salut public, et destinées, les unes à repousser les ennemis du dehors, les autres à terrifier les ennemis de l'intérieur, sont innombrables. D'un côté se trouvent la levée en massedu 23 août 1793, et toutes les lois mettant en réquisition permanente « tous les âges, tous les sexes, toutes les intelligences, toutes les ressources * pour le service des armées; de l'autre les mesures qui caractérisent la Terreur: la terrible loi des suspects (17 septembre) qui, menaçant ceux qui s'étaient montrés partisans de la royauté ou du Fédéralisme, ceux qui avaient des parents émigrés, ceux qui avaient parlé contre le peuple, enfin ceux qui, n'ayant rien Fait contre la liberté, n'avaient rien fait non plus pour elle, — ne laissait à personne aucune garantie de sécurité; et la loi du

maximum (29 septembre), complétée par la loi contre les accaparements.

VU

Pour l'adoption de ces mesures, le Comité de salut public agit sur la Convention; pour leur exécution, il sut établir de nombreux et dociles agents, se servir de ceux qui existaient déjà, et faire concourir toutes les forces sociales à ce but.

C'est dans la Convention que résidait légalement la souveraineté ; elle seule avait le droit de rendre des décrets; c'est d'elle enfin qu'émanait le Comité de salut public. Hais, par suite de la tendance de tout corps constitué à étendre ses attributions, et par suite aussi de la difficulté qu'éprouve une assemblée à se défendre contre des empiétements légitimés par la nécessité, le Comité est arrivé à dominer la Convention. Elle ne fait rien sans lui ; son rapporteur se fait attendre; lorsqu'il entre, il apparaît suivi d'une petite cour. L'Assemblée adopte alors ses choix, approuve ses arrêtés et vote les projets de décret qu'il propose, tout cela silencieusement, sans opposition, presque sans discussion. Si un mécontent ose donner une marque d'improbation, des murmures s'élèvent; Barère monte à la tribune, fait une carmagnole dans laquelle il parle de Pittet de Cobourg, de Brissot et de Chabot, du perfide modérantisme et des crimes des rois; l'opposition cesse, et il est bien rare qu'on ait besoin de l'intervention de Couthon ou d'un discours plein de vagues menaces de Robespierre. — Quelquefois, Barère est déjà au milieu de la salle; il remonte précipitamment à la tribune; d'une voix

indifférente, il annonce qu'il va réparer un oubli : les pouvoirs du Comité expirent aujourd'hui, ou môme ils sont expirés depuis la veille et quelquefois l'avantveille; aussitôt l'Assemblée, par acclamation, les renouvelle pour un mois.

La certitude qu'a la Convention qu'il lui suffît d'un vote pour anéantir le Comité, lui dissimule son asservissement ; de son côté, le Comité voit son autorité fortifiée par l'approbation que l'Assemblée donne à ses actes. La suprême puissance appartient donc, en réalité, à une poignée d'hommes qui n'ont pas de représentation extérieure, et que rien ne distingue de leurs collègues de la Convention.

Ceux-ci ne se font pas d'illusion à ce sujet, car ils savent que l'effort qui les débarrasserait de leurs maîtres devient de jour en jour plus difficile à effectuer, et que leur victoire n'irait pas sans inconvénients. Un jour, Barère rencontre dans la cour des Tuileries son collègue Baudin (des Ardennes), et le prie de lui dire nettement ce qu'il pense de la Constitution. Comme ils étaient près du perron par lequel on entrait au Comié de salut public: « Est-il possible, répondit Baudin, qu'à la vue des degrés du trône (et il montrait du doigt le perron) je me hasarde à parler sans feinte à Votre Majesté ? — Allons, vous plaisantez 1 — Nullement. »

Le Conseil exécutif est conservé encore pendant quelque temps; mais il n'a plus qu'un semblant de pouvoir. Les ministres sont tenus de soumettre leurs projets au Comité, de lui présenter la liste des officiers généraux

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