LE COMITE DE SALUT PUBLICS
ques: « Le jour de la mort d'un tyran doit être un jour de fête!» disait Tallien aux applaudissements de la Convention. Mais, dès le lendemain, la lutte contre le Comité commença. Sur la proposition de Bréard, on avait suspendu le tribunal révolutionnaire; Billaud- Varenne, qui arrive quelques instants après, veut faire rapporter le décret : «Il reste encore des traîtres à punir, dit-il; attendez du moins la proposition que le Comité de salut public vous présentera à ce sujet! » De nombreux murmures accueillent la péroraison de Billaud ; toutefois, l'Assemblée, par un reste d'habitude, décide d'attendre les propositions du Comité.
A la reprise delà séance, Barère estime qu'il suffirait de remplacer les juges et les jurésdu tribunal révolutionnaire; de plus, comme les pouvoirs du Comité n'expr rent que le 21, il demande à la Convention de le compléter par l'adjonction de trois membres destinés à remplacer Robespierre, Couthon et Saint-Just; et il propose Bernard (de Saintes), Duval et Eschassériaux. Des protestations s'élèvent contre cette prétention du Comité de désigner lui-même ses membres. Un représentant demande qu'ils soient élus au scrutin secret. Billaud s'y oppose, il veut l'appel nominal. « De cette manière, le peuple connaîtra les siens, » dit-il. Il est interrompu avec violence,, et on demande même qu'il soit rappelé à l'ordre. Collot d'Herbois, son collègue, qui préside, refuse. Alors, les représentants s'enhardissent; pendant deux heures, ils apportent leurs récriminations à la tribune, et se vengeut ainsi de leur soumission d'une année. L'un demande que l'on nomme cinq membres et non trois pour compléter le Comité, sous le prétexte que c'est parce que le Comité était réduit à dix membres, et même moins lorsque plusieurs étaient en mission, que
Robespierre a pu établir sa tyrannie. Un autre ajoute qu'il est mauvais que les membres du Comité soient envoyés en mission; ils sont trop puissants, et, en leur absence, ils ne peuvent remplir leurs fonctions ; un troisième dit que les pouvoirs du Comité sont beaucoup trop étendus.
La Plaine est visiblement favorable à ces mécontents et les encourage. Quelques Montagnards, parmi lesquels Bourdon et Lecoîntre, devinant les intentions de leurs alliés de la veille, prennent la défense du Comité de salut public. Trop tard! La Convention décrète que les comités seront renouvelés par quart chaque mois, et que nul ne pourra être réélu qu'un mois après sa sortie. C'est aux cris de : Vive la République! qu'est prise cette décision, qui doit changer le caractère du Comité. Le pouvoir changera souvent de mains aux dépens de l'esprit de suite, de l'économie de temps et de l'autorité morale.
Les six membres manquants furent élus le 13 thermidor; c'étaient Bréard, Eschassériaux l'aîné, Laloi, Thuriot, Treilhard et Tallien (1). Ces choix sont significatifs : les nouveaux venus appartiennent à la fraction modérée de la Montagne et surtout à l'élément dantoniste ; leur entrée au Comité va annihiler l'élément Jacobin .
Après le changement du personnel, vint la limitation des pouvoirs. Barère, qui le pressentait, prit les devants,
(1) Ils remplaçaient Robespierre, Couthon, Saint-Just, Hérault de Séchelles, Prieur de la Marne et Jeanbon Saint- André; ces deux derniers, qui étaient en mission à ce moment, furent sans doute considérés comme démissionnaires.
cette fois. Comme on se plaignait surtout que le Comité proposât à la fois des mesures et les fit exécuter, il demandait que le soin de prendre des mesures fût laissé aux commissions, et que le Comité de salut public se contentât de les coordonner et de veiller à leur exécution (14 thermidor). Cet amoindrissement ne suffisait pas aux thermidoriens. Mais Barère insista sur la nécessité de conserver une autorité assez forte pour anéantir la force militaire, qui finit par anéantir toutes les Républiques. La Convention passaoutre. Sur la proposition de Del mas, elle nomma une Commission chargée de recueillir les divers projets d'organisation du Comité et d'en présenter un qui fût définitif (24 thermidor).
L'organisation qui triompha fut la suivante : la Convention reste le centre unique du gouvernement; mais les affaires sont réparties entre seize comités surveillant leurs commissions respectives: Salut public (diplomatie et guerre) ; Sûreté générale (haute police); législation (administration intérieure et tribunaux) ; militaire, de finances, de la marine, etc. (l ep septembre). A partir de ce moment, l'histoire du Comité de salut public peut être considérée comme terminée. Il existe bien encore, sous ce nom, un Comité de douze membres (et même de seize après le 15 germinal), dont le quart sortent au début de chaque mois et ne sont pasrééligibles avantunmois; mais ce n'est qu'un Comitésemblablo aux autres, avec des fonctions très limitées, obligé, s'il veut prendre quelque arrêté, de se concerter soit avec le Comité de sûreté générale, soit surtout avec celui de législation, dont les attributions ont été fort étendues aux dépens des siennes. Ces réuniçnsde Comités, nécessitées quelquefois par des mesures de peu d'importance, occasionnent une grande perte de temps ; parfois, il n'est
plus opportun d'agir quand ou a délibéré. Possédant chacun une part du gouvernement, les Comités prennent souvent des arrêtés incohérents, contradictoires, parce qu'ils n'ont pas de point central où les opérations se discutent et se coordonnent. En un mot, il n'y a plus de gouvernement. Beaucoup le regrettent. Hoche, qui pourtant n'avait pas toujours eu à se touer du grand Comité, disait : « Ce gouvernement au moins était uniforme: on savait à qui entendre; aujourd'hui, l'homme de bien ignore quelle route il doit suivre. »
Tout d'abord, on n'eut pas trop à en souffrir. Nos armées, guidées pendant plusieurs mois encore par Carnot, continuent leurs progrès, et facilitent l'œuvre de la diplomatie. Le Comité de salut public, au regard d'un juge compétent, ne fut pas trop .au-dessous de sa tâche dans cette dernière fonction : « Par le jeu des renouvellements qui en faisaient sortir quatre membres chaque mois, et qui rendaient ces membres inéligibles pendant un mois, le Comité se modifiait continuellement, et les vacillations de l'opinion dans l'assemblée s'y réfléchissaient; mais comme tous les membres y restaient quatre mois, et que presque tous ceux qui en sortirer furent réélus, ils'y établit un fond permanentd'hommc et d'idées, une tradition de politique qui se transm de soi-même des uns aux autres, enfin une sorte de coi sistance du tout, indépendante de l'instabilité des pai lies (1). »
(1) A. Sorel, l'Europe et la Révolution française, t. IV.
Mais, à l'intérieur, l'absence de gouvernement se faisait sentir. En février 1795, Thibaudeau le constatait t « Si le pouvoir était tyrannique lorsqu'il était trop centralisé, il est faible quand il est trop divisé. Il faudrait trouver un juste milieu entre le despotisme et l'anarchie. » Après les insurrections des 1 er et 12 germinal, Thibaudeau, revenant à la charge, insitte sur la nécessité d'organiser le gouvernement, et, en attendant, de fortifier le Comité de salut public (1). On nomma une commission pour étudier sa proposition : il en sortit le projet Cambacérès, que la Convention adopta (2). On restituait au Comité de salut public la surveillance des commissions executives; il devenait donc un agent central d'exécution. Quant aux décisions à prendre, elles étaient laissées aux autres Comités, et si elles en intéressaient plusieurs, au lieu de les convoquer tout entiers, on n'appelait au Comité de salut public que quatre membres de chacun d'eux, sauf pour le Comité de sûreté générale, qui devait se réunir tout entier : ainsi, avant de se séparer, la Convention décida que, en attendant l'installation du Directoire, le gouvernement serait confié aux Comités de salut public et de sûreté générale, auxquels seraient adjoints quatre membres du Comité de législation .
Le Comité de salut public recouvrait ainsi une partie de son ancienne autorité.
(1)16 avril 1795.
0>) 10 mai 1795.
Cette seconde phase du Comité thermidorien dure environ six mois, car il reste en fonctions jusqu'à l'établissement définitif du Directoire. Son dernier arrêté est du 13 brumaire an IV (4 novembre 1795). Il survécut donc dé huit jours à la Convention.
Depuis la chute de Robespierre, une soixantaine de membres firent partie du Comité, et les fluctuations de sa composition reflètent les variations de l'Assemblée. Les Girondins y font leur apparition dès le mois de novembre 1794, et ils en partagent bientôt la direction avec les membres de la Plaine (mai 1795). A ce moment les Montagnards en sont complètement éliminés. Les membres les plus souvent réélus furent : Merlin (de Douai) 11 fois; Cambacérès 10 fois; Bréard, Delmas, Fourcroy, 8 fois ; Treilhard, Sieyès, Rabaut-Saint- Etienne, Reubell,6 fois; puis Boissy-d'Anglas, Tallien, Debry, Aubry, Dubois-Crancé, etc.
Les anciens membres du grand Comité sortirent, les uns un mois après la chute de Robespierre (Collot, Billaud et Barère) (1) ; les autres, le mois suivant (Prieur de la Côted'O, Lindct et Carnot) (2). Cependant, Carnot y fut bientôt rappelé (3), et y resta encore quatre mois, aprèsquoi il le quitta définitivement. Les
(i) 15 fructidor an II.
(2) 15 vendémiaire an III.
(3) 15 brumaire an III.
premiers sortirent lors du premier renouvellement du Comité ; le sort avait désigné Carnot, Lindet et Barère; maisColIotet Billaud donnèrent leur démission, ce qui permit à Carnot et a Lindet de rester encore. Collot expliqua à la tribune que Billaud et lui se retiraient parce qu'on ne devait pas s'éterniser au pouvoir, et surtout parce que la surveillance des autorités constituées, dont ils étaient chargés jusque-là, étant enlevée au Comité de salut public, leur présence n'avait plus de raison d'être. En réalité, les attaques dont ils venaient d'être l'objet n'étaient pas étrangères à leur détermination.
Quelques jours auparavant, Lecointre avait lancé contre eux de virulentes accusations (12 fructidor). Mais l'Assemblée les repoussa comme calomnieuses. Robert Lindet y répondit indirectement quelques jours plus tard (1). Au nom du Comité, il rendait compte de la situation delà République, montrant l'œuvre immense accomplie en deux années. 11 revendiqua la responsabilité d'actes auxquels il avait collaboré, et demanda à la Convention de ne pas persécuter ceux qu'elle avait placés à sa tête pendant la bataille révolutionnaire.
« Ne nous reprochons jamais, disait-il, ni nos malheurs ni nos fautes. Avons-nous pu être ce que nous aurions voulu être en effet ? Nous avons tous été lancés dans la même carrière ; les uns ont combattu avec courage, avec réflexion ; les autres se sont précipités dans leur bouillante ardeur contre tous les obstacles qu'ils voulaient renverser et détruire. Chacun de nous a contribué à affermir la République, la liberté et l'égalité. Qui voudra nous interroger et nous demander compte de ces mouvements qu'il est impossible de prévoir et
(1) 4« sans-culottide de Tan II (20 septembre 1794).
ft
de diriger. La Révolution est faite ; elle est l'ouvrage de tous. Quels généraux, quels soldats ont jamais fait dans la guerre ce qu'il fallait faire, et ont su s'arrêter où la raison froide et tranquille aurait désiré qu'ils s'arrêtassent? N'étions-nous pas en état de guerre contre les plus nombreux et les plus redoutables ennemis ? Quelques revers n'ont-ils pas irrité notre courage, enflammé notre colère? Que nous est-il arrivé qui n'arrive à tous les hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie ?... Le navigateur surpris par la tempête s'abandonne à son courage, à ses lumières, que le danger rend plus vives et plus fécondes en ressources, pour sauver le vaisseau qui lui est confié. Lorsqu'il est arrivé sans naufrage au port, on ne lui demande pas compte de ses manœuvres ; on n'examine pas s'il a suivi ses instructions. Quand il faut lancer fréquemment la foudre, peut-on répondre d'atteindre toujours le vrai but, et que des éclats ne s'écarteront pas de la direction donnée? La raison, le bien du peuple ne vous permettent pas de jeter les yeuxsur les ruines que vous venez de franchir ; n'envisagez que ce qui vous reste à faire; que la Patrie seule occupe vos pensées. »
Ce langage, empreint d'une philosophie si humaine, fut applaudi par les Thermidoriens ; il ne les désarma pas. Quinze jours plus tard, le fougueux Legendre reprend les accusations de Lecointre contre « les complices encore impunis de Robespierre », Barère, Gollot et Billaud ;— et Merlin de Thionville propose de nommer une Commission qui examinera leur conduite. Cette
demande provoque un grand tumulte. Lorsqu'il s'apaise, Carnot réclame la parole ; il prie la Convention de ne pas le séparer de ceux qu'on accuse. Lindet parle de môme. L'Assemblée commence à être ébranlée. Quelques paroles indignées deBréard, demandant qu'on mette fin à une discussion aussi scandaleuse, produisent une vive sensation. La proposition n'a pas de suite.
Mais la perte des membres incriminés n'est que différée. Le mois suivant, tantôt à propos des mesures prises contre les Jacobins, tantôt à propos du rappel de 73 Girondins, on remettait le passé en cause. Tallien, rappelant le souvenir du 31 mai, parla un jour des hommes sanguinaires, représentants en mission, membres du Comité de salut public, qui avaient rendu la Révolution odieuse, et il appelait la vengeance des lois sur leur tète. Lindet vint encore une fois, au milieu des interruptions les plus vives, défendre la conduite de l'ancien Comité lors de la révolution du 31 mai, qu'il estimait ce fatale, nécessaire et heureuse » ! Cette affirmation souleva une telle tempête que, pour y mettre un terme, la Convention prononça la clôture de la discussion et passa à l'ordre du jour (1).
Les haines contre eux grandissaient. Billaud-Varenne ayant dit aux Jacobins :« On accuse les patriotes de garderie silence ; maisle lion n'est pas mort quand il sommeille, et à son réveil il extermine tous ses ennemis! » Bentabole dénonça ces paroles à la Convention. Tallien s'éleva contre ceux qui, le glaive de la loi suspendu sur leur tête,songeaient encore à ressusciter le système abominable de la Terreur. Legendre, furibond, attaque ces hommes que « l'Auteur de la nature devrait condamner
l <r brumaire an III.
à ne jamais mourir, afin qu'ils portent à la postérité la plus reculée l'histoire de leurs forfaits » ! et il supplie la Convention de ne pas oublier que les plus grands coupablessont encore dans son sein. Cette fois, l'Assemblée décida que ses trois Comités de gouvernement lui proposeraient les mesures nécessaires pour empêcher les représentants du peuple de prêcher la révolte contre elle (i); et bientôt après -elle les chargea de lui faire un rapport sur les membres incriminés des deux anciens Comités de salut public et de sûretéf générale.
Le 6 nivôse, au nom des trois comités du gouvernement, Merlin (de Douai) déclara qu'il y avait lieu à examiner la conduite de Billaud-Varenne, Collot d'Herbois, Barère et Vadier; et, sur sa proposition, une commission de 21 membres fut nommée pour faire un rapport sur les faits qu'on leur imputait.
L'enquête fut longue. Plus de deux mois s'étaient déjà écoulés; Merlin (de Thionville) se plaignait de cette lenteur. Enfin le 12 ventôse, Saladin donna lecture de son rapport ; il contenait moins des accusations précises contre les quatre inculpés qu'une critique générale du système de la Terreur, et il concluait à la mise en accusation. Barère et Collot firent remarquer que la distinction entre les membres de la Convention qui avaient fait partie du Comité et ceux qui n'en avaient pas fait partie était arbitraire, puisque c'était la Convention qui avait toujours été l'àme du gouvernement, le Comité n'étant que le bras qui exécutait. Vains efforts ! Le siège de l'Assemblée était fait. Legendre, toujours acharné, demande l'arrestation immédiate des prévenus; sa proposition, que personne ne combat, est adoptée à une grande majorité,
(1) 15 brumaire an III.
Le 2 germinal (1), les accusés comparaissent devant la Convention; le procès commence. Lindet demande la parole : c Puisque vous jugez le gouvernement, dit-il, il faut le juger dans son intégrité. J'en ai fait partie depuis le commencement jusqu'au 15 vendémiaire,etquoiqu'on m'excepte de Paccusation j'appelle sur ma tête la responsabilitéque je dois partageravec les prévenus, puisque j'ai partagé leurs actes ! » Et il glorifie le Comité, dont il rappelle l'histoire. 11 a pris la parole à midi; à six heures, il est encore à la tribune, épuisé. Son frère, l'ex-évêque constitutionnel Thomas Lindet, termine la lecture de son courageux discours, qui provoque la colère de Lehardi, Isnard, Louvet ; le girondin Lesage demande même que Robert Lindet soit joint aux autres accusés : l'Assemblée n'ose pas aller jusque-là.
A la séance suivante, c'est Carnot qui vient défendre ses collègues. «Bien que j'aie souvent combattu les prévenus lorsque tout fléchissait devant eux, dit-il, je les défendraiaujourd'huique chacun les accable. »Il montre qu'on leur impute non pas des dilapidations, des conspirationsoudes vengeances personnelles, mais des délits contre-révolutionnaires, « qui peuvent avoir été lesproduitsd'uneâme exaltée, du délire même de la liberté, ou les effets d'un torrent de circonstances qui n'ont pu être ni calculées ni maîtrisées; il est alors de la grandeur du peupled'absoudre des coupables d'excès qu'ils n'ont commis que pour mieux le servir. » En outre, pourquoi les attaquer pour un discours plus ou moins violent, pour un acte ou deux sur plusieurs milliers? Si vous voulez être justes, vous devez les juger sur l'ensemble et sur les résultats généraux de leur action poli-
(1) 22 mars 1795.
tique. Il termine ainsi : « L'expérience rend indulgent, citoyens, et sans doute, ceux qui ont mis la main à l'œuvre seront moins sévères pour leurs collègues que ceux qui ont pris une part moins directe aux événements ! » — Prieur (de la Côte-dOr), à l'exemple de Lindet et de Carnot, prend aussi la défense desaccusés.
Le 4, la parole est donnée àCollot. Avecson éloquence théâtrale, il dit que c'est un étrange spectacle que celui de ces trois hommes qui ont combattu de toutes leurs forces pour le triomphe de la République, et qui sont aujourd'hui accusés d'avoir voulu la renverser; qui ont lutté quinze mois contre les tyrans de l'Europe, et qui sont accusés d'être des tyrans eux-mêmes ! « Les rois dégradés, humiliés par nous ne peuvent contempler notre situation sans un secret plaisir... Nous sommes poursuivis pour avoir servi la cause de la liberté : nous ne déshonorerons pas une si noble infortune I... L'ombre de Capet est là qui plane au-dessus de vous et qui anime nos ennemis !...» Il annonce qu'il répondra article par article aux inculpations contenues dans le rapport de Saladin.
En effet, dans les séances des 5, 6 et 7 germinal, Collot, Billaud etBarère se défendent. Lachose estfacile; car les actes qu'on leur reproche ont presque tous été approuvés parl'Assemblée. Aussi, quelques représentants demandent que la procédure soitsuspendue et les accusés remis en liberté. Mais les trois Comités de gouvernement s'y opposent, et font décider que les prévenus Seront entendus tous les jours impairs, de dix heures du matin h cinq heures du soir, jusqu'à ce que la Convention soit suffisamment éclairée.
Cette nouvelle exaspère les Jacobins, qui, le 12 germinal, viennent réclamer, d'un ton menaçant, « du pain,
la Constitution de 93 et la Liberté des détenus ! » Délivrée seulement à six heures du soir parles citoyens des sections intérieures, l'Assemblée ne respire que la vengeance. Alors commence une séance de nuit qui ne se termine qu'à six heures du matin. Les motions les plus violentes se produisent ; le président, Dumont, n'est pas le moins furieux. « Savez-vous, dit-il, quelest le but du mouvement d'aujourd'hui ? C'est de vous empêcher de vous prononcer sur le sort des trois brigands qui ont inondé la République de sang ! (Plusieurs voix : Respecte tes collègues !) — Je ne respecterai pas les hommes que je méprise ! Dussé-je être écartelé, je signalerai les bourreaux de l'humanité. Vous avez aujourd'hui les preuves de la complicité des hommes qui sont en jugement avec les révoltés ; je vous propose de les chasser du territoire français ! (Applaudissements.) Je demande que les trois brigands qui ont assassiné la patrie soient déportés cette nuit ! » — Décrété : à l'instant même, on les expédie à Oléron,où ils seront embarqués pour la Guyane.
Lorsqu'éclata la terrible insurrection du 1 er prairial, qui amena la mort des derniers Montagnards, un membre fit remarquer que Romme, Bourbotte, Soubrany et leurs complices allaient être fusillés, tandis que les grands coupables, Billaud, Gollot, Barère, seraient simplement déportés ; il voulait qu'on les fitrevenir d'Olérou pour les traduire, eux aussi, devant la Commission militaire ; un autre dit qu'au lieu de les amener à Paris , on devait les juger sur les lieux, pour gagner du temps. — « Et on économisera, ajoute L. Bourdon, les frais de voyage de ces trois scélérats !» — La Convention décide qu'ils comparaîtront devant le tribunal criminel de la Charente-Inférieure pour y être jugés sans délai
d'après l'acte d'accusation que dressera le Comité de législation. Mais Je 7 prairial, à peu près au moment où devaient arriver les courriers chargés de donner ce contre-ordre, Billaud et Collot partaient pour la Guyane.
Pendant la fameuse nuit du 12 au 13 germinal, Garnier (de l'Aube) avait demandé l'arrestation de tous les membres des anciens Comités de gouvernement. On avait passé à l'ordre du jour. Le lendemain, Cambon n'en était pas moins chassé du Comité des finances. Le 9 prairial, Larivière reprit la proposition de Garnier do l'Aube, attaquant Lindet « qui a parlé une journée entière pour les chefs de nos bourreaux » ; Carnot, qu'il accuse « d'indifférence ou d'imbécillité » ; il allait « oublier Saint-André » à propos duquel il dit solennellement : « Ne pas empêcher le crime, c'est le commettre ! » Carnot monte à la tribune: c'est la cinquième ou sixième fois. Déjà, quelque temps auparavant (1), il s'était défendu par rénumération des superbes résultats de ses efforts pendant dix-sept mois : « 27 victoires, dont 8 en bataille rangée, 120 combats de moindre importance, 80.000 ennemis tués, etc. » Le-9 prairial, il fut encore obligé de rappeler ces faits. On se rabattit alors sur Lindet, que Dubois-Crancé fit décréter d'arrestation, et sur Saint-André, pour lequel la même décision fut prise. Il ne restait plus que Prieur et Carnot. On osa proposer de mettre ce dernier en arrestation : « Il a organisé la victoire! » fit observer un membre. Ce mot le sauva.
(1) U ventôse an III.
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Que devinrent les hommes qui avaient composé le Comité de salut public depuis sa création jusqu'au 9 thermidor ?
Sur vingt-et-un membres qui en ont fait partie, six sont morts sur l'échafaud : trois dantonistes et trois robespierristes (Danton, Hérault de Séchelles, Delacroix, Robespierre, Cou thon, Saint-Just); un seul, Gasparin, est mort dans sont lit avant la fin de la Convention; les autres eurent une existence fort diverse.
Thuriot, décrété d'arrestation après la journée du 12 germinal, prit la fuite. Sous le Directoire, il fut nommé commissaire près le tribunal de Reims; puis il devint juge au tribunal criminel de la Seine; c'est en cettequalité qu'il interrogea Moreau et Pichegru, etfutle rapporteur de cette affaire; il fut nommé ensuite substitut du procureur général de la Cour de cassation (1805). Banni à la Restauration comme régicide, il alla se fixer à Liège, où il reprit la'profession d'avocat qu'il exerçait avant la Révolution. Il y mourut en 1829.
Bréard fit partie du Conseil des Anciens sous le Directoire,et du Corps législatif pendant le Consulat. En 1803, il entra dans l'administration des postes. Exilé en 1816, la Révolution de juillet lui rouvrit les portes de sa patrie, et il mourut en 1840 à l'âge de 90 ans. — Son ancien collègue Delmas avait été élu au Conseil des Anciens, mais il mourut bientôt fou (1798).
Guy ton-Mor veau, un des fondateurs de l'Ecole polytechnique, dont il devint même directeur, entra à l'Institut, dans la classe des Sciences mathématiques et physiques, puis fut nommé administrateur des Monnaies
(1800). II remplit ces fonctions jusqu'au jour où les Bourbons le destituèrent, et mourut peu de temps après (1816).
Treilhard fut successivement président du Conseil des Cinq-Cents, ambassadeur à Naples, plénipotentiaire à Rastadt et membre du Directoire. Il ne s'indigna pas trop contre le 18 brumaire, et entra au Conseil d'État; il y utilisa ses connaissances juridiques dans les discussions où fut élaboré le Code. Napoléon le fît comte et ministre d'Etat; à sa mort, ses restes furent transportés au Panthéon (1810).
Un autre membre du Comité de salut public consentit aussi à servir l'Empire : Jeanbon Saint-André. Lors des attaques violentes des thermidoriens contre le Comité, il réussit à se faire nommer consul à Alger (1795), puis à Srnyrne (1798). Fait prisonnier par les Turcs au moment de l'expédition d'Egypte, il ne fut rendu à la liberté qu'au bout de trois ans. Bonaparte en fit un préfet, et l'envoya administrer le département du Mont-Blanc, qui avait pour chef-lieu Mayence. La peste s'étant mise dans la ville, il voulut aller visiter les pestiférés et prit les germes de la maladie qui l'emporta (1813) : « Cet homme était juste, impartial grand administrateur et d'une fidélité à toute épreuve,» a dit de lui le comte de Puymaigre, qui l'avait rencontré à Spire.— « Qu'on se figure une tête étincelante d'esprit et de malice diabolique, avec le rire et l'expression sardonique de Voltaire, couronnée de cheveux blancs flottant sur le cou, et l'on aura une esquisse de Jeanbon Saint- André. Il avait le trait acéré dans la conversation, une spécialité énergique dans les mots qu'il employait, et une extrême facilité de travail et de conception. Et ce même homme était heureux comme un enfant de
ses hochets, du titre de baron et des armoiries qu'il tenait de Ja munificence impériale; on eût été malvenu de ne pas lui donner son nouveau titre, et il appliquait partout ses armes (i). »
Tous ne l'imitèrent pas. Cambon, décrété d'accusation après la journée du l* r prairial, réussit à se soustraire aux poursuites de ses ennemis, et vécut dans la retraite jusqu'à la fin de l'Empire ; il accepta alors de faire partie de la chambre des représentants de 1815. Exilé Tannée suivante, il se réfugia à Bruxelles, où il mourut (1820). Il était connu pour sa fierté un peu ombrageuse la dignité de sa vie et son intégrité : en 1796, il justifia-que, entré aux affaires avec 6.000 livres de rente, il en sortit avec 3.000. Plus tard, il refusa de Napoléon le titre de comte et le ministère des finances.
Prieur (de la Côte-d'Or) n'était encore, en 1799, que colonel du génie; deux ans après, il fut admis au traitement de réforme comme chef de brigade. Après le 18 brumaire, cet homme si actif, qui avait participé à l'organisation des armées, à la création de l'Ecole polytechnique, de Tlnstitut, du bureau des Longitudes et du système métrique, parut, dit Barère, « jeter un regard de mélancolie et de dégoût sur le train nouveau des affaires publiques ».I1 alla vivre en industriel et en savant dans son pays natal. La Restauration l'exila ; mais la chute des Bourbons lui permit de rentrer en France, et il put finir ses joursen paix à Dijon (1832).C'est l'une des figures les plus pures de la Révolution.
Prieur (de la Marne), compromis dans l'insurrection du 12 germinal, s'était aussi tenu éloigné des affaires publiques et avait repris sa profession d'avocat. A la
(i) Souvenirs de rémigration.
Restauration, il dut se réfugier à Bruxelles, où il finit ses jours dans l'indigence (1827).
Robert Lindet, d'abord compromis dans le complot des babouvistes, mais acquitté, devînt en 1799 ministre des finances du Directoire ; il resta en fonctions jusqu'au 18 brumaire, mais il refusa de servir Bonaparte. 11 mourut à Paris en 1825.
La vie deCarnotestbeaucoup plus connue. Élu membre du Directoire à la place de Siéyès, qui n'avait pas accepté, il fut proscrit au 18 fructidor. Rappelé après le 18 brumaire par Bonaparte qui le fit ministre de la guerre, il se retira au bout de quelques mois; devenu membre du tribunat,ii protesta contre la proclamation de l'Empire, et rentra dans la vie privée. Il s'occupa alors de mathématiques et d'art militaire et publia un Traité de défense des places fortes, qui fut aussitôt traduit en plusieurs langues (1810). En 1814, il offrit ses services à Napoléon vaincu, qui le rappela à l'activité comme général de division et le nomma gouverneur d'Anvers ; on sait comment il défendit cette place forte. Après le retour de l'île d'Elbe, Napoléon songe encore à Carnot, et le fait ministre de l'intérieur. 11 déploie une grande activité pendant son court ministère, et rend de signalés services à l'enseignement populaire par la création de la Société pour Vinstruction élémentaire. Obligé, après Waterloo, de reprendre le chemin de l'exil, il se fixe d'abord à Varsovie, puis à Magdebourg, où il meurt en 1823. Ses cendres ont été ramenées en France en
Collot d'Herbois et Billaud-Varenne, transportés ensemble à la Guyane, furent séparés dès leur arrivée. Collot resta à Sinnamary, où il mourut au bout de quelques mois à la suite d'excès alcooliques (janvier 1796).
i 40 LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC
Billaud, envoyé à l'intérieur, se contruisit une habitation; cultiva ses champs etéleva des troupeaux. Barbé- Marbois, qui voyait souvent le terrible membre du Comité de salut public, écrivait que « l'aspect deBillaud- Yarenne lui avait rappelé Socrate ». Il refusa l'amnistie offerte par le premier consul aux déportés. En 1817, des vaisseaux français arrivaient à Gayenne ; Billaud, sachant que le retour des Bourbons était pour lui le signal d'une proscription nouvelle, alla à Saint-Domingue où le président Péthion lui fit bon accueil et le traita avec égards. Le farouche révolutionnaire mourut peu de temps après (1819).
Barère eut une existence non moins mouvementée. Il aurait dû accompagner Gollot et Billaud à Gayenne, mais au moment du départ son navire ne se trouva pas prêt. « Pour la première fois, disait-on, Barère a oublié de suivre le vent I » 11 faillit le payer cher, car il tombait sous le coup du décret de comparution devant le tribunal criminel de la Gharen te- Inférieure. Mais un retard dans l'exécution de ce décret, — retard dû sans doute à de hautes influences, — le sauva, et quinze jours avant de se séparer, la Convention décida qu'on s'en tiendrait au décret de déportation. Barère parvint à s'évader et se réfugia à Bordeaux, où il resta caché pendant quelques mois. Du fond de sa retraite, il apprit que ses compatriotes l'avaient élu au Conseil des Cinq-Cents ; mais son élection fut annulée. Après le 18 brumaire, il fit pour Bonaparte plusieurs réfutations de pamphlets anglais et rédigea le Mémorial britannique. Exilé après la chute de Napoléon I er , il se réfugia à Bruxelles, où il trouva un grand nombre de ses collègues de la Convention (Siéyès, Merlin de Douai, Levasseur, Lakanal, Mailhe, Lejeune, Ingrand,
Cavaignac, Thibaudeau, Mallarmé, Ramel, Cambacérès, David, etc.) et d'anciens membres du Comité: G a m bon, Bréard, Prieur de la Marne. « Lorsque les conventionnels se réunissaient au café des Mille-Colonnes, Barère y tenait le dé de la conversation, parlant et écoutant avec la politesse un peu hautaine des hommes de l'ancien régime (i); » toujours mis d'une manière irréprochable, causeur charmant, très doux, « adorant les fleurs, » il était difficile de reconnaîtreen lui le rapporteur ordinaire du Comité desalut public. Il rentra en France en 1830; ses compatriotes, quine l'avaient pas oublié, l'envoyèrent au conseil général des Hautes-Pyrénées, où il siégea jusqu'à sa mort. Il continuait à s'intéresser aux affaires publiques. A la fin de 1840, il écrivit l'Avenir de l'Europe, qu'il acheva huit jours avant de mourir, et qui se termine ainsi : « Le continent, trop souvent l'instrument de l'ambition anglaise, sera préservé de ce rôle par les deux puissances continentales, la Russie et la France. » Barère s'éteignit le 13 janvier 1841, à 85 ans. Il avait vu descendre dans la tombe cette prodigieuse génération des hommes de Tan II, et en particulier tous ceux qui, un demi-siècle auparavant, siégeaient avec lui au Comité de salut public.
(1) Saint-Ferréol, les Proscrits français en Belgique, 1869.