G LE COMITE DE SALUT PUBLIC
elles aimaient la patrie, mais la patrie mère de la foi nouvelle !
Le tableau que certains historiens ont tracé d'armées ignorant tout à fait ce qui se passait à l'intérieur est donc fantaisiste. La présence presque continuelle des représentants du peuple, leurs proclamations, les adresses de la Convention, quelquefois desimpies discours de ses membres, — « qui seront envoyés à toutes les armées », disentles décrets; — les journaux patriotesque Ton expédiait par ballots, et qui prêchaient la haine des rois et l'amour de la liberté, tout maintenait la France armée en communion d'idées avec la France de Tintérieur. Nos armées étaientrésolûmentrépublicaines; seulement, elles ne s'attardaient pas à d'énervantes querelles de partis ; elles étaient républicaines sans épithète, et non dantonistes, robespierristes ou hébertistes. Les royalistes même y atténuaient singulièrement leurs opinions: «C'est à l'armée, écrivaitleroyalisteDommartin, qu'est la place de tous les gens de bien. » Les camps leur offraient, du reste, plus de sécurité que la vie civile. Les défiances et les haines qui les eussent entourés dans la mêlée des partis s'arrêtaient d'ordinaire à l'ombre du drapeau.
La possibilité d'arriver aux grades élevés pendant la guerre et la promesse d'une récompense nationale à la paix servirent peut-être de stimulants au patriotisme de quelques défenseurs de la patrie. Mais l'immense majorité étaient avant tout des hommes de foi, ardents, enthousiastes, pleins d'abnégation, héroïques devant les fatigues elles privations, et doués d'un extraordinaire mépris de la mort. Les traits de ce patriotisme indomptable foisonnent; on a pu en composer des recueils entiers. Ceux qui avaient traversé cet ardent foyer ne
l'oublièrent plus jamais : a J'en ressens encore, écrivait Marmont, trente ans après la chaleur et la puissance à 55 ans comme au premier jour ! »
Un chant fut alors la fidèle expression des espoirs, de l'enthousiasme et des colères de tout un peuple : c'est la Marseillaise. Son incomparable puissanceavait sa source dans la puissance même des passions qu'elle traduisait et concentrait en quelques paroles brèves, pour les jeter aux échos dans un rythme inoubliable. Ces paroles, on n'eut pasàles inventer, mais simplement à les recueillir, car elles flottaient dans l'air, entraient dans le langage courant, résumant des préoccupations communes et constantes et des passions qui emplissaient toutes les âmes. Vint l'homme qui, dans une heure de sublime inspiration, leur donna la plus parfaite incarnation mélodique qu'il soit possible de rêver.
C'estpar des accents pleins d'une mâle assurance que s'ouvre la Marseillaise : elle sonne le combatcontre la tyrannie, avec la liberté comme but, et la gloire comme récompense. L'appel devient de plus en plus pressant, haletant même, à l'évocation de bataillons ennemis, que l'on croit voir se rapprocher d'instant en instant dans la cadence fortement martelée des vers. La voix, contenue, tombe et laisse traîner ses dernières notes assourdies. Un silence anxieux. Puis, toutà coup, éclate un strident et formidable cri de : Aux armes f où semble d'abord poindre une seconde d'angoisse, à laquelle fait vite place la superbe affirmation d'une espérance invincible en la victoire, une sorte de furieuse et triomphante es-
calade d'une invisible forteresse. Répétée par deux fois avec une furie croissante, cette explosion d'énergie donne à la Marseillaise son caractère de tragique grandeur.
L'effet produit était intense. Aucun des autres chants de cette époque ne l'égala. Elle excitait un enthousiasme indicible, une sorte de délire parmi les citoyens, qu'elle soulevait un moment de terre pour les transporter dans la région des tempêtes. Elle était chantée dans tous les théâtres, à toutes les représentations. Gossec en avait même fait un opéra dont chaque couplet formait un acte ou un tableau. La scène figurait uue place assiégée; et femmes, enfants, vieillards, canons et chevaux l'encombraient. Au milieu était une petite Montagne symbolique. Les différents couplets étaient entremêlés de danses et d'évolutionsguerrières. Arrivés au dernier '.Liberté, liberté chérie, — c'étaient des femmes qui le chantaient d'une voix douce, comme une ardente prière, — tous les regards se tournaient vers la Liberté, représentée par une jeune fille debout sur la Montagne ; les cavaliers saluaient de l'épée, les étendards s'inclinaient, les chevaux eux-mêmes ployaient les genoux. Puis, après un long silence, les trompettes jouaient, les tambours battaient, le tocsin sonnait, annonçant l'approche de l'ennemi ; et, contrastant avec le refrain qui venait d'expirer doucement, le terrible : Aux armes I retentissait. .. Un demi-siècle après, les vieillards se sentaient tout émus lorsqu'ils rappelaient de pareils souvenirs I
Si l'âme populaire vibrait ainsi aux accents de la Marseillaise, on s'imagine sans peine quel religieux frisson devait sentir passer en elle la quintessence même de la nation, l'Armée, pour laquelle ce chant avait été
composé, et dont il représentait si bien l'impétueuse audace. Admirablement appropriée à la tactique révolutionnaire dont elle seconde les vigoureux élans, la Marseillaise achève d'enfiévrer nos soldats ; dans une action difficile on né manque pas de la leur faire chanter : leurs forces sont alors décuplées, ils deviennent invincibles. Les généraux disent qu'elle vaut dix mille hommes. Le sceptique Dumouriez l'entonne luimême à Jemmapes.— « En voyez-moimille hommes et un exemplaire de la Marseillaise, écrit un chef d'armée, et je réponds de la victoire ! » — « Nous nous sommes battus un contre dix, raconte un autre, mais la Marseillaise combattait à nos côtés 1 »
Au fond, les systèmes de tactique se réduisent à deux : celle qui s'appuie sur la défensive, et celle où domine l'offensive. Tel de nos voisins a, dans son caractère propre, assez de prudence, de calcul, de ténacité et de sangfroid pour s'accommoder de la défensive. Nous, au contraire, nous sommes faits pour aller à l'ennemi et non pour l'attendre ; nos qualités comme nos défauts, notre vivacité entraînante et nos prompts découragements nous imposent l'offensive.
Au xvu e et au xvnr siècle, des règles compassées et méthodiques paraissent l'emporter. Mais le jour où, au lieu d'une armée combattant pour une cause qui ne l'intéresse qu'indirectement, un peuple tout entier se soulève pour défendre avec une furieuse énergie son territoire et sa liberté, le tempérament national reprend
le dessus : on revient à une vigoureuse offensive; la tactique révolutionnaire sort des entrailles mêmes de la Révolution.
A vrai dire, jamais la véritable tradition française n'avait totalement disparu. Le cardinal de Richelieu écrivait en 1636 à Chavigny : t Nous perdons tout pour ne hasarder pas ; qui assaille est vainqueur. » En 1637, au cardinal de Sourdis : « Souvenez-vous que rien ne meta bout la finesse des Espagnols que la résolution des Français. » Et au fils du maréchal de Schomberg : ce Qui attaque vivement les Espagnols en a raison. » Au xvin e siècle, le comte de Guibert, dans son Essii de tactique et dans sa Défense du système des guerres modernes, préconisait l'abandon do méthodes surannées. Custine et Dumouriez furent les premiers à mettre en pratique les théories nouvelles.
Le savant rapport de Dubois-Crancé, dont les idées furent partagées par le Comité de défense générale, n'était que l'écho d'un mémoire de Grimoard, où il était dit : « Le moyen le plus simple de remédier autant que possible à l'art parle nombre, c'est de faire une guerre do masses, c'est-à-dire de diriger toujours sur les points d'attaque le plus de troupes et d'artillerie qu'on pourra, de ne jamais calculer le nombre des ennemis, mais de se jeter brusquement dessus à coups de baïonnette. Cette manière de combattre, si analogue à l'adresse, à l'impétuosité et au caractère naturels de la nation; ne peut que lui donner lavictoire en déroutant les armées étrangères. »
C'est en effet l'application de ce système, expression nette et claire d'une nécessité confuse, qui valut à la République ses plus belles victoires, et Napoléon ne fit que le continuer, en le perfectionnant, en visant davan-
tage à isoler les ennemis pour les écraser ensuite plus facilement.
On renonçait aux marches lentes, aux mouvements compassés, méthodiques, prévus; on comptait davantage sur l'imprévu et la libre initiative des chefs. « La Révolution française rendit au commandement cette simplicité et ce mouvement primesautier qu'ils avaient perdus au xvin e siècle (i). » Il est vrai que la responsabilité des chefs croissait avec leur liberté.
Il eût été facile à nos adversaires de pénétrer notre tactique et de la déjouer ; ils n'y songèrent même pas, sans doute parce qu'au lieu de la considérer comme redoutable ils n'y voyaient qu'une absence de méthode et un désordre qui excitaient leur pitié. Vaincus, ils pouvaient se plaindre, comme ce colonel prussien dont Barère entretenait la Convention, qu'on ne les eût pas battus suivant les règles! Les revers ne les corrigeaient pas plus que ne les éclairaient les avis du perspicace Mallet du Pan : « La tactique du Comité n'est pas bien compliquée, écrivait-il: attaquer toujours et toujours eu grandes masses. »
Ce n'est pas dans la création de h tactique révolutionnaire que consiste le rôle de Carnot ; son esprit lent et méthodique et son éducation militaire l'y auraient plutôt rendu réfractaire. Il la trouva imposée par la forcedes choses, et déjà partiellement appliquée. 11 eut le mérite d'en reconnaître la supériorité, de la faire adopter
(i) Von don Goltz, la Nation armée.
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par toutes les armées et de la régulariser. Il imprima l'impulsion harmonique, d'autant plus nécessaire que, l'offensive étant prise sur toutes les frontières à la fois, il fallait coordonner les mouvements. Il lui donna l'esprit de suite en ayant dans sa main la direction du personnel, à qui il fournissait le thème, la trame, le plan des opérations.
La loi du 24 février 1793 avait décidé que les grades seraient donnés : un tiers « à l'ancienneté de service à grade égal », et deux tiers au choix. Pour les grades supérieurs à celui de capitaine, il étaitdit que les nominations Seraient faites à l'ancienneté, sauf les cas notoires où les commissaires de la Convention pourraient proposer pour Vavancement sans tenir compte de Vancienneté. C'était une porte ouverte à l'action du Comité, qui disposa en maître de tous les grades élevés, surtout des généraux.
Les généraux de l'ancien régime, — - Rochambeau, Luckner, — avaient été vite usés, sauf les déclassés, les aventuriers que leur exaltation préparait à comprendre la nouvelle tactique: Biron, Custine, Canclaux, Montesquiou, Dumouriez. Maisla plupart étaient nobles, peu dociles, et inspiraient des soupçons. Le Comité de salut public, pour les remplacer, sut découvrir les talents cachés et mettre en lumière les véritables généraux delà Révolution: Hoche, Kléber, Marceau, Desaix, Jourdan, Pichegm, Dugommier, Bonaparte.
Sans doute, il se montra d'une sévérité excessive à leur égard, et beaucoup payèrent de leur tète une défaite, un échec, ou même une simple maladresse. Mais rappelons-nous l'état de fièvre dans lequel on vivait, songeons à la nécessité d'établir la subordination, à l'incurable méfiance qu'avait fait naître la tra-
hison de Dumouriez à l'égard des généraux, et nous nous expliquerons que le Comité les ait surveillés do près et qu'il ait considéré, dans certains cas, des fautes peu importantes comme des crimes graves.
On a aussi reproché au Comité d'avoir appelé aux plus hautes fonctions des hommes sans compétence spéciale, mais ayant ou affectant des sentiments révolutionnaires, — des Santerre, des Ronsin, des Rossignol, des Léchelle. N'oublions pas que, pendant plusieurs mois, jusqu'à ce que son pouvoir ait été solidement établi, il a été obligé déménager les bureaux de la Guerre, soumis à l'influence hébertiste, et de subir plusieurs de leurs créatures. Et puis, juge-t-on toujours ces généraux avec équité? Napoléon, parlant de Doppet,dit qu'il était « Savoyard, médecin et méchant», ignorant et poltron. — Mais écoutez Jomini : « Doppet était une sorte de Montagnard illuminé, homme de bien pourtant, et fort propre à seconder la Convention pour la réduction de cette ville rebelle (Marseille). » Peut-être aussi leComité se disait-il que de tels hommes seraient plus aptes à comprendre la guerre révolutionnaire et accepteraient plus docilement sa direction.
Il veut être obéi : « Il est temps, écrit-il à l'un d'eux, qu'on apprenne qu'une responsabilité terrible pèse sur la tête de ceux qu'une erreur involontaire n'excuserait pas. La Convention nationale veut que les généraux obéissent aux ordres du Comité de salut public. Chacun répond sur sa tête de leur exécution. » Cependant il sait être indulgent : « Un revers, écrit-il à Hoche après son échec de Kayserslautern, n'est pas un crime... Notre confiance te reste. Rallie tes forces, marche et dissipe les hordes royalistes. »
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Le Comité avait constamment l'œil sur les généraux par les représentants en mission près les armées(l). Le 30 avril 1793, sur la proposition de Gara bon, les anciens commissaires délégués après le 24 février étaient rappel lés et remplacés par 63 représentants que désignerait le Comité de salut public. Leurs pouvoirs étaient considérables: signaler Tétat t des places, forts, ports, côtes, armée et flotte de leur division » ; dresser des états de situation des fournitures, armes, vivres et munitions ; prendre toutes les mesures pour hâter l'armement, l'équipement et l'incorporation pour les armées et les flottes ; surveiller les agents du Conseil exécutif, les fournisseurs militaires, nommer et révoquer les agents civils, faire arrêter les généraux, et, en cas de complot contre la sûreté de l'État, traduire au tribunal révolutionnaire. Tous les corps civils et militaires sont à leur disposition pour faire exécuter leurs arrêtés. — Quelques conventionnels sont effrayés de cette autorité: t Chaque commissaire, s'écriait Génissieu, sera plus puissant qu'un roi ! » Mais Cambon, se basant sur la nécessité d'exercer une action énergique sur les armées, fit confirmer leurs pouvoirs (7 mai). On prit seulement quelques précautions : ils n'auront aucune autorité sur les payeurs et les contrôleurs de l'armée ; ils ne pourront agir que s'ils sont au moins deux; ils seront renouvelés par moitié tous les mois ; chaque semaine ils expé-
(1) Ceux-ci à leur tour étaient surveillés par des agents secrets du Comité. C'est ainsi que l'agent Hardi rend témoignage de l'habileté du général Dagobert contre les représentants Gaston et Fabre qui l'avaient calomnié auprès du Comité.
dieront un compte-rendu de leurs actes à la Convention, et chaque jour ils correspondront aveG le Comité de salut public, à qui ils communiqueront leurs arrêtés et proclamations (1).
Le rôle des représentants en mission a été jugé avec beaucoup de sévérité. Nous croyons qu'on manque de justice à leur égard ; mais, dans une question de ce genre, nous préférons laisser la parole à un soldat :
« Quel spectacle offraient alors nos armées? D'une part,des chefs improvisés et encore sans poids, ou violemment attachés aux sévères et jalouses habitudes de toute leur vie, pleins de regrets du passé, sans confiance dans l'avenir, éperdus enfin comme des pilotes surpris par la tempête dans des parages inconnus ; de l'autre, des masses confuses, impatientes, qui venaient chaque jour, recrues de la veille, agiter dans nos camps les idées subversives d'une société dont tous les liens étaient rompus. Le moyen de coordonner de tels éléments^? de faire, du jour au lendemain, dans ces camps où trônait l'anarchie, prédominer la voix de l'autorité, de la discipline ? La voix seule de la passion était à la hauteur du tumulte, et seule encore l'épreuve d'une longue année de revers pouvait démontrer l'impuissance de l'enthousiasme sans la discipline; mais enfin, pour traverser ces premiers et inévitables moments de confusion, l'enthousiasme était, à défaut de la discipline, la seule langue que comprenait la foule ; et cette parole inconnue à nos hommes de guerre,
(1) Les représentants en mission portaient un costume à moitié civil et à moitié militaire : une écharpe en ceinture, un chapeau rond surmonté de plumes tricolores formant panache, un sabre nu pendu à un baudrier en cuir noir placé en sautoir par-dessus l'habit (Décrets des k et 5 avril 1793).
c'était à d'autres, c'était aux législateurs de la religion nouvelle à l'annoncer (i) 1 »
Beaucoup étaient des exaltés, qui se trouvaient à l'étroit dans la Convention; les intrigues des partisses discours à la tribune ou le travail des commissions n'étaient pas leur fait. Parmi eux, se trouvaient un certain nombre d'officiers : l'un, Dugommier, se fit donner le commandement de l'armée des Pyrénées-Orientales; Dubois-Grancé exerça celui de l'armée qui assiégeait Lyon, tout en conservant son titre de représentant. Le marquis de Soubrany, ancien officier de dragons., député du Puy-de-Dôme, fut envoyé aux Pyrénées-Orientales avec son compatriote Milhaud, le futur général de cuirassiers de Napoléon I**. Soubrany était l'idole des soldats, « qui n'avaient pas de plus infatigable compagnon au bivouac, de plus intrépide frère d'armes au combat. Il les charmait surtout par la témérité de sa turbulente bravoure, sa franchise, la brusquerie de ses allures et jusqu'à .l'étrangeté de son costume bizarre, affectant d'étaler sa poitrine toujours nue, et de cacher à demi sous son énorme bonnet à poil son rude et sombre visage (2) ». A cette même armée, le représentant Cassanyès fut blessé à la bataille de Peyrestortes; son collègue Fabre de l'Hérault fut tué au combat de Banyuls qu'il avait engagé; quelques jours après, on retrouva son cadavre , la tôte percée d'une balle, et le corps haché de coups de sabre. Robespierre prononça son éloge funèbre à la Convention et fit décerner les honneurs du Panthéon à ce représentant du peuple mort pour la patrie.
(!) N. Fervel, capitaine d'artillerie, Campagnes de la Révolu* tion française dans les Pyrénées -Orientales. 1861. (2) Idem.
En Vendée, Philippeaux, toujours au premier rang, déploya une grande bravoure, de même que l'impétueux Bourbotte ; à Châtillon, ce dernier eut un cheval tout lui; il fut renversé et allait périr, lorsqu'un jeune officier le sauva en lui donnant son cheval : cet officier s'appelait Marceau.
Aux frontières, Baudot et Lacoste, Merlin de Thionville, Levasseur, Delbrel, Cavaignac, Robespierre jeune, Saint-Just et Le Bas, Carnot lui-même montrèrent le plus grand courage et no dédaignèrent pas de faire le coup de feu. Il arriva à Saint-Just de recevoir les parlementaires ennemis dans la tranchée. Un jour, il apostrophe ainsi l'un d'eux : « Est-ce que Monsieur est chargéde traiter pour toutes les puissances de l'Europe? Soldats, continuez le feu ! » 11 conservait sous les balles l'impassibilité qu'il avait à la Convention.— « A l'heure qu'il est, disait quarante ans plus tard son ancien collègue Baudot, son souvenir me fait encore frissonner ! »
Investis d'une grande autorité morale appuyée sur un pouvoir effectif effrayant, ils parvinrent à obtenir peu à peu Tordre, l'obéissance, la discipline. « A Poitiers, dit Thibaudeau dans ses Mémoires, je fus obligé de me présenter souvent devant des bataillons de passage, qui, réunis en armes, refusaient de partir et menaçaient de piller les caisses. Je les pérorais, et ils finissaient par obéir. A Niort, j'arrêtai moi-même, dans les rangs de plusieurs bataillons rassemblés, un officier qui soufflait la révolte, je le fis conduire en prison par ses propres soldats, et au commandement de : En avant, marche ! que je prononçai au nom de la Convention, la colonne continua sa marche sans le moindre murmure... L'autorité prenait dans ma bouche un ton de confiance tel que chaque individu se sentait comme isolé et crovait être
seul aux prises avec toute la représentation nationale.» Un autre service non moins grand que rendirent les représentants en mission, ce fut de donner aux armées de la République les moyens matériels de subsister. Après avoir activé les levées, incorporé les hommes, procédé à l'embrigadement, ils protégeaient l'arrivée des munitions et des vivres, qui, dans le désordre général, eussent été pillés vingt fois en route, et les dirigeaient aux points désignés; usant de leur droit de réquisition, ils procuraient aux troupes les chevaux, les voitures, les grains dont elles avaient besoin. Et ce sont ces travaux sans éclat, accomplis sans bruit, indispensables néanmoins, que l'on oublie pour ne se souvenir que de quelquesexcès de pouvoir; parfois, en effet,'des avocats, des juges, des médecins, investis d'une autorité sans limite, voulurent se substituer aux généraux, leur imposer leurs plans, et donner eux-mêmes le signal de l'action . Le brave général Dagobert osa s'en plaindre à la Convention.— Je suis attaqué, dit-il, pour n'avoir pas approuvé le plan de l'expédition de Rosas ; « mais les plans des représentants sont-ils donc comme l'arche du Seigneur, qu'on ne puisse les toucher du doigt sans être frappé de mort? » Ces plaintes étaient légitimes ; aussi, en novembre 1793, la Convention, sur la proposition de Collot d'Herbois, membre du Comité, apporta de sérieuses restrictions à leurs pouvoirs : les représentants devaient rester avant tout des administrateurs et des surveillants.
La présence des représentants au milieu des armées,
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à côté des généraux, devait prévenir des trahisons nouvelles; elle avait un but non moins important. Ce quo la Révolution redoutait avant tout, c'était le triomphe du militarisme, la formation d'une caste guerrière autonome, d'un pouvoir militaire rival du pouvoir civil, et dangereux pour la liberté. «Le gouvernement militaire, disait Billaud-Varenne, est le pire après la théocratie... L'histoire nous apprend que c'est parla quo toutes les Républiques ont péri. » Il craignait, de môme que Rosbespierre et Saint-Just, que, sans une main de fer, quelque général, ayant le prestige de la victoire, ne fût tenté d en abuser.
— c Tu donnes à tes rapports militaires une emphase et une solennité fâcheuses qui montent la tête des soldats, » disait Saint-Just à Barère.
— « Ce sont les défenseurs de la liberté! »
— « Oui, mais on verra sortir un jeur de leurs rangs quelque ambitieux qui tuera cette liberté! »
— a Je ne crains pas l'accomplissement de ta prophétie aussi longtemps quo le Comité de salut public existera, et que la Convention nationale maintiendra le pouvoir civil à la hauteur où nous l'avons placé. »
— « Je te le répète, tes rapports sont compromettants pour l'avenir; ne fais pas tant mousser tes victoires I »
La prophétie de Saint-Just devait s'accomplir. Du moins, tant que le Comité de salut public vécut, le pouvoir militaire fut subordonné à la puissance civile; la moindre tentative d'indépendance fut réprimée, et, selon l'expression de Michelet, l'épée trembla devant la loi.
L'action des représentants ne s'exerçait pas seulement sur les chefs, mais sur les soldats, dont ils partageaient les fatigues et les dangers. Ils les félicitaient et les récompensaient de leurs succès. Et quelles récompenses ! Point
de rubans, point de croix, point dedotations princières: un sabre ou un fusil d'honneur, un décret de la Convention disant que telle armée a bien mérité, ou continue de bien mériter de la patrie; ou bien une brève proclamation d'un représentant, — Baudot, par exemple, —ainsi conçue: « Républicains, vous avez fait votre devoir ! » Et c'était une joie enfantine lorsque le Bulletin des lois leur apportait la nouvelle qu'on avait parlé d'eux à la Convention. Ils voulaient se battre encore, tout de suite, et ils se précipitaient sur l'ennemi en criant: « Barère à la tribune! »
Ils avaient foi dans le Comité lorsqu'il leur assurait que la défaite des « hordes étrangères » était certaine. « Connaissez, lui disait Barère, tous les avantages que votre position vous donne et que votre courage vous assure : tandis quenos ennemis combattent à 300 lieues du sol dont le despotisme les a arrachés, vous combattez pour vos foyers, pour vos familles, vos propriétés et vos droits; vos ennemis sont des esclaves, des mercenaires; vous êtes des hommes libres, des républicains!... C'est un vil intérêt qui forme la ligue des tyrans, dont les haines et les rivalités réciproques préparent sourdement la dissolution ; c'est l'égalité et la liberté qui forment notre sainte coalition !... »
Le Comité était tellement assuré de l'obéissance des troupes et de leur bravoure, qu'il put plusieurs fois décréter la victoire et assigner tel jour à une armée pour battre l'ennemi : la Convention avait ordonné que les Vendéens fussent vaincus avant le 20 octobre, ils le furent le 17; de reprendre Toulon avant le 31 décembre, la ville fut soumise le 19 ; de reprendre le fort de Bellegarde avant le 21 septembre: ce qui fut fait.
Voici en quels termes laconiques et pleins d'élévation
Saint-Just leur parlait après une victoire : « Soyez grands, généreux, implacables pour les suppôts des tyrans, mais doux et cléments aux populations qu'on opprime. Vous manquez de tout... Qu'importe, si Ton dit que vous êtes le premier peuple du monde ! » — Moins de trois ans après, c'estun langage bien différent que Bonaparte tenait aux soldats de Tannée d'Italie : « Soldats, vous êtes nus, mal nourris... Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde. De riches provinces, de grandes villes seront en votre pouvoir; vous y trouverez honneur, gloire et richesses... »
La haute direction des opérations militaires appartenait dans le Comité de salut public à l'officier du génie Carnot. Issu d'une famille bourguignonne appartenant à la bourgeoisie, Lazare Carnot se montra de bonne heure réfléchi et infatigable au travail. Son goût pour les mathématiques et l'art militaire le fit entrer à l'École du génie de Metz, puis à celle d'Arras, d'où il sortit officier. Il poursuivait la solution de questions scientifiques lorsque la Révolution éclata. Il en adopta les principes avec la logique d'un mathématicien, s'y jeta avec ardeur et y porta ses qualités et ses défauts : une ténacité poussée jusqu'à i'entêmont et n'admettant pas la contradiction, du courage, du désintéressement, un caractère résolu, de vastes connaissances, des convictions libérales, et unecertaine ignorance des hommes et delà vie n'allant pas sans raideur.
Envoyé à la Législative et à la Convention par le département du Pas-de-Calais, qu'il habitait et où il
s'était marié, il s'y montra partisan des mesures les plus révolutionnaires, vota la mort du roi, fut un des membres écoutés du Comité de défense générale, et entra au Comité de salut public. Il avait alors 40 ans.
« Nul ne fut plus que lui assidu au Comité. Barère, Collot, Saint-Just et les autres arrivaient quelquefois tard, parce qu'ils allaient au spectacle ou aux Jacobins : Carnot, matin et soir, y arrivait toujours le premier, en sortait toujours le dernier (1). » Sans être resté indifférent aux querelles des partis, ainsi qu'il essaya de le faire croire lorsque la réaction le menaçait, et tout en partageant les passions et les haines de ses collègues (2), il consacra la plus grande partie des seize ou dix-huit heures qu'il passait chaque jour au Comité, aux choses militaires. Il avait constitué auprès de lui une sorte de bureau topographique, composé de savants et d'ingénieurs : d'Arçon, Lacuée, Meunier, Favart. C'est avec leur concours qu'il faisait les nominations et les destitutions, dictait les ordres, traçait les plans de campagne, correspondant le plus souvent de sa main avec les généraux.
Lui, qui faisait et défaisait les généraux, était resté simple capitaine; il ne fut fait major qu'après deux ans de grade. Sa probité était telle que, plus tard, ayant reçu du gouvernement une somme de 24.000 francs pour effectuer un voyage à l'armée du Rhin, il remit à son retour 10.200 francs au Trésor public; et l'on était si peu habitué à de semblables restitutions, que l'on se trouva fort embarrassé pour les porter en recette.
(1) J.-N. Pache, Sur les factions et les partis. (i) Voyez sur ce point, Etudes et leçons sur la Révolution, par M. Aulard.
L'autorité qu'il acquit au Comité ne manqua pas de porter ombrage à Robespierre. « Si je pouvais seulement, s'écriait un jour celui-ci, arriver à comprendre quelque chose à ces maudites affaires militaires, afin d'être en état de me passer de cet homme insupportable ! » — Carnot, de son côté, devinait les ambitieux desseins que poursuivait son collègue : c Tu es un dictateur, lui cria-t-il un jour devant tout le Comité rassemblé, au milieu du silence plein d'anxiété des autres membres; tu es un dictateur, et tous tes actes respirent l'arbitraire (1) 1 » — « Nous avons besoin de loi, lui répondait Robespierre, c est pourquoi nous tolérons ta présence au Comité; mais, songes-y bien, ta tête tombera au premier revers de nos armées! » Robespierre n'osa ou ne put mettre sa menace à exécution, et Carnot fut en quelque sorte, pendant près de deux ans, le chef d'état-major général des armées de la République.
Le résultat de tous ces efforts, on le connaît. Le 8 septembre, Houchard, par la victoire d'Hondschoote, obligeait les Anglais à lever le siège de Dunkerque. Le village fut plusieurs fois pris et repris par nos troupiers. Les représentants Levasseur et Delbrel excitaient l'enthousiasme des soldats. « En avant I En avant ! » criait Levasseur. Un boulet casse les reins à son cheval. — « Va donc en avant, murmuraient ironiquement quelques soldats, il y fait boni » Mais le représentant, sans s'émouvoir, monte sur un cheval qu'on lui amène
(1) Levasseur, Discours prononcé à la Convention le 6 germinal an III.