CHAPITRE VI
La marine française avait joué un rôle fort honorable pendant la guerre de l'indépendance américaine, et avait contribué à effacer la honte de la guerre de Sept ans. Son attitude ne fut pas aussi brillante pendant la Révolution, et les succès de nos flottes ne répondirent pas aux victoires de nos armées.
Cette infériorité s'explique par plusieurs causes.
Le corps des officiers de marine, très attaché à l'ancien régime, se montra bientôt hostile au nouvel ordre de choses ; beaucoup de chefs démissionnèrent. On dut les remplacer par des hommes d'une bravoure incontestable, mais dépourvus de connaissances techniques. Or, si la vaillance et le patriotisme suffisaient aux officiers de l'armée de terre pour remporter d'éclatantes victoires, elles ne suppléaient pas, chez les officiers de l'armée de mer, au savoir professionnel et à l'expérience.
La désorganisation n'atteignit pas seulement les cadres ; elle causa des ravages plus profonds. Dans la détente générale qui s'opéra dans les liens du gouvernement, surtout après la prisede la Bastille, les municipa-
lités s'affranchirent presque complètement du pouvoir central et s'administrèrentcommc de petites républiques indépendantes. Toutes étendirent le plus possible leurs attributions. C'est ainsi que les villesmaiitimes ne manquèrent pas de s'ingérer dans les choses de la marine. Les ouvriers renvoyés des arsenaux, les matelots qui se croyaient punis trop sévèrement allaient se plaindre aux autorités municipales. L'Hôtel de Ville devenait ainsi le point d'appui des mécontents.
Le nombre en était d'autant plus grand que la discipline était plus rigoureuse et les abus plus criants. L'obéissance des marins envers leurs chefs ne put résister au souffle de liberté qui pénétrait toutes les institutions. L'insubordination devint extrême.
Des troubles éclatèrent au Havre, à Lorient, à Rochefort, à Saint-Malo, à Cherbourg, et surtout dans nos deux grands ports militaires, Brest et Toulon, où la population, déjà nombreuse, était grossie par ces étrangers et ces gens de sac et de corde qui surgissent on ne sait d'où aux époques troublées.
A Toulon, le chef d'escadre d'Albert de Rions, commandant de la marine avait renvoyé de l'Arsenal deux ouvriers qu'il considérait comme des meneurs. La foule se rua sur son hôtel, et, non contente d'arracher la grâce des deux ouvriers, elle traîna d'Albert de Rions et deux de ses officiers en prison. A Brest, il fallut réprimer aussi plusieurs émeutes,et même des révoltes à bord des bâtiments. De Rions, qui y avait été envoyé en quittant Toulon, dut donner sa démission ;
au bout de huit jours, son successeur, M. de Souillac, s'empressa de demander un congé. Une éclaircie parut se produire lorsque le célèbre Bougainville fut appelé à la tête de l'escadre. Mais il n'en dut pas moins faire des exemples, et son autorité eût fini par s'user, si l'escadre n'eût été licenciée en janvier 1791. Lorsqu'on la réorganisa l'année suivante, Bougainville, instruit par l'expérience, refusa d'être mis à la tête. 11 reprochait amèrement à ses subordonnés « des murmures, des refus de service, des injures dites aux supérieurs, même par des matelots à haute paye, même par des officiers mariniers ». L'amiral Morard de Galle, qui accepta le commandement de l'escadre, se plaignait aussi, dans une lettre écrite au ministre de la marine « que l'esprit des matelots se fût entièrement perdu (1) ».La valeur de ce personnel ne paraissait guère devoir augmenter, car le commerce maritime, étant nul, ne pouvait fournir des hommes à la marine de guerre.
11 ne nous était pas possible d'espérer prendre l'avantage sur le nombre des vaisseaux à mettre en ligne En février-mars 1793, l'Angleterre, la Hollande, l'Espagne, le Portugal, l'Empire et les Deux-Siciles étaient entrés dans la coalition formée contre nous ; nous avions donc à lutter contre les premières flottes du monde. A ce moment, nous ne possédions que 66 navires de guerre : l'Angleterre, à elle seule, en comptait 158, c'est-à-dire plus du double! Des ordres furent donnés pour pousser activement les travaux des arsenaux et les armements.
(1) 22 mars 1793.
Mais les ouvriers ne travaillaient guère; au surplus, ce n'est pas en un mois ou deux que Ton pouvait refaire une flotte.
On ne tarda pas à être éclairé sur l'infériorité de la marine française. A la fin de 1792, le contre-amiral T ruguet avail aidé le général Anselme à conquérir le comté deNice. Mais lorsqu'il voulut s'emparer de la Sardaigne, les choses allèrent moins bien. En passant à Ajaccio, il ne put empêcher ses hommes de maltraiter la population et de se livrer au pillage ; arrivé sur les côtes de Sardaigne, il se borna à lancer quelques boulets contre Cagliari, et dut rembarquer les volontaires, qui le secondaient mal. Il perdit un vaisseau et deux frégates; l'expédition était manquée.
L'escadre de Brest ne fut pas plus heureuse. A la fin de mars 1793, sur l'ordre des représentants du peuple, l'amiral Morard de Galle prit la mer avec trois vaisseaux, et envoya des frégates en croisière. Les matelots se montrèrent si récalcitrants et si ignorants que, le vent ayant tourné, ils ne surent ou ne voulurent faire les manœuvres qu'on leur commandait; Pamiraldut rentrer à Brest. Les équipages des croisières s'étaient conduits de la même façon ; elles rentrèrent aussi (1).
Le Comité de salut public héritait donc d'une situation difficile. Le seul de ses membres qui eût quelques lumières sur les questions relatives à la marine était Jeanbon Saint- André, qui, pendant sa jeunesse, avait été
(1) E. Chevalier, Histoire de la marine française sous la première République .
capitaine de la marine marchande. C'est lui qui s'occupa presque exclusivement-de nos forces de mer. Mais son intelligence, son activité, ses talents d'administrateur, utilisés plus tard par Napoléon, ne pouvaient suppléer à l'expérience et au savoir d'un homme de la carrière. Tout d'abord, H agit avec modération et parut ne vouloir toucher que d'une main prudente à de vieilles institutions. L'infâme trahison qui livra Toulon aux Anglais, et à laquelle quelques-uns l'accusaient d'avoir contribué par son indulgence, le fit entrer dans une voie plus révolutionnaire.
Deux partis se disputaient alors Toulon : les Girondins, formant la majorité des assemblées de section, et soutenus par les royalistes et par les officiers de la flotte ; les Montagnards, appuyés sur le club des Jacobins, et en possession de la municipalité. Après le 31 mai, ces derniers demandaient qu'on épurât l'état-major de la flotte, ou tout au moins qu'on fit prendre la mer à l'escadre; ils voulaient ainsi affaiblir leurs adversaires en éloignant de la ville les officiers de marine. Le Comité de salut public refusa. Il décida que « l'escadre de Toulon ne prendrait la mer qu'autant que ses forces contrebalanceraient celles de l'ennemi ». Il ne destitua pas non plus les officiers royalistes. Le 20 juillet, Saint- André s'élevait très vivement contre les administrations qui prétendaient avoir la haute main sur la flotte, ici empêchant l'armement des vaisseaux, là disposant de tel ou tel navire à leur gré, nulle part n'obéissant à l'arrêté qui mettait les vaisseaux marchands à la disposition de
la République. Cependant il est indispensable, ajoutaitil, que les forces navales soient « conduites par la même main, par celle qui a un plan combiné ». Et il fait défendre aux autorités civiles des villes maritimes de retenir sous aucun prétexte les vaisseaux qui ont reçu Tordre de partir. « Ceux dos administrateurs qui se permettraient de donner des ordres pour arrêter, suspendre, accélérer le départ des vaisseaux, ou pour en changer la destination, et ceux qui provoqueraient et signeraient des actes ou arrêtés tendant à s'immiscer dans la direction des forces navales de la République seront traduits au tribunal révolutionnaire et punis de mort. » 11 en sera de même de tout vice-amiral ou commandant de vaisseau qui déférerait à des ordres autres que ceux du Conseil exécutif et du Comité (i).
Le Comité de salut public se comportait donc en véritable gouvernement. Il était si évident qu'il devait avoir la haute main sur les flottes aussi bien que sur les armées qu'un jour, le ministre de la marine venaut défendre à la tribune quelques nominations qu'on lui reprochait, la Convention l'envoya s'expliquer devant le Comité. Aussi, le rendit-on responsable delà trahison de Toulon.
Le 13 juillet, les excitations des prêtres réfractaires, jointes à Faction corruptrice de l'or anglais, à la complicité des officiers de la flotte, et à la disette qui se faisait sentir, amenèrent une révolte des sections. Les autorités montagnardes furent renversées et remplacées par un Comité général girondin. Bientôt, les vainqueurs humiliaient la Convention dans la personne des re pré-
(\) Le même jour, il fit casser et annuler des arrêtés des autorités du Finistère, défendant de mettre l'embargo sur des bâtiments de commerce.
LÉ GOMtTË ET LÀ MARINÉ 27?
sentants Pierre Baille et Beauvais, qu'ils contraignirent à se rendre de leur demeure à l'église principale de la ville, un cierge à la main, pour assister à un Te Deum en l'honneur de la défaite du parti montagnard (1); le lendemain, ils les mirent en prison (2). Le Comité donna Tordre de remettre en liberté les citovens incarcérés après le 13 juillet et de rétablir lesanciennesautorités : on ne l'écouta pas. Les représentants Barras et Fréron, auxquels étaient adjoints Gasparin et Escudier, reçurent pleins pouvoirs pour rétablir l'ordre. Ace moment, la trahison se tramait dans l'ombre.
La nouvelle municipalité faisait parvenir des secours aux Marseillais révoltés, défendait à la flotte d'obéir à la Convention, et envoyait au ministre de la marine une adresse des plus insolentes. Beaucoup d'officiers et même le contre-amiral TrogofF, commandant de l'escadre, l'avaient signée. Us croyaient à la victoire des Girondins : grande fut leur surprise lorsqu'ils apprirent la défaite de l'insurrection normande à Vernon, et l'envoi de forces considérables contre Lyon et Marseille. Ils entrevirent alors le sort qui les attendait. Le contreamiral TrogofF, surtout, sentait la responsabilité qui pesait sur lui ; il ne recula pas devant l'idée de livrer Toulon aux Anglais, dans l'espoir que la perte de ce port contribuerait à la chute de la Convention, qui, seule, croyait-il, pouvait le sauver. La nouvelle de l'entrée des troupes républicaines à Marseille acheva de le décider(25 avril).
Prétextant une maladie, il ne paraît pas pendant quel-
(4) 18 juillet 4793.
(2) Baille se suicida — ou fut étranglé — dans son cachot ; son collègue Beauvais, délivré par la prise de Toulon, languit quelques mois à Montpellier et mourut.
ques jours ; mais il encourage secrètement les pourparlers entre le Comité général et l'amiral Hood, commandant l'escadre anglaise de la Méditerranée. Les meneurs royalistes savent que la plupart des officiers français sont de connivence avec eux, et que les équipages ont été soudoyés par les émissaires du Comité général ou de l'étranger. L'accord s'établit bientôt : les Anglais débarqueront des troupes pour défendre Toulon contre la Convention ; pour cela, (a possession du port leur étant nécessaire, leur flotte prendra la place de la flotte française. L'arrivée de 7 à 8.000 fugitifs marseillais, dont le cœur débordait de haine, amena le dénouement.
Le 28 août, Trogoff livrait sa flotte aux Anglais, et ordonnait au commandant de la station de Yillefranche d'amener à Toulon les bâtiments placés sous ses ordres. Indigné, le contre-amiral Saint-Julien résolut de résister; il réunit les marins patriotes de son escadre, et leur lit jurer de défendre le pavillon de la République; mais déjà les Anglais occupaient les forts, 15.000 ennemis étaient dans la rade ; de plus, le commandant royaliste de la frégate la Perle menaça de canonner son vaisseau; le brave contre-amiral se vit contraint de s'éloigner avec quelques vaisseaux, qui furent sauvés ainsi. L'amiral Trogoff prétendait, pour sa justification, que, Toulon ayant reconnu pour roi légitime Louis XY1I, les Anglais restitueraient le port, la flotte, les forts et la ville aussitôt qu'il serait sur le trône. Mais ce n'était en réalité qu'une odieuse trahison, pour laquella Trogoff reçut de l'Angleterre une forte pension, qui fut continuée à sa veuve. Nos mortels ennemis s'étaient ainsi fait livrer notre premier port militaire, environ 30 navires de guerre, de nombreux vaisseaux de corn-
merce qui y étaient entrés depuis la révolte de Marseille, enfin un matériel considérable, des bois de construction, des munitions, etc.
Tout d'abord le Comité refuse d'y croire. Lorsque la triste nouvelle est confirmée, il envoie aux départements du Midi une adresse flétrissant cette « trahison infâme, dont la pensée seule aurait pénétré d'indignation les Français esclaves tTun roi, et qui a été conclue, méditée, exécutée par des Français qui se disent républicains » ! Il appelle la vengeance révolutionnaire sur la tête des conspirateurs et des traîtres (1). TrogolT et ses complices sont mis hors la loi, et leurs biens donnés aux patriotes (2). La ville rebelle sera assiégée et rasée (3). — Ces derniers décrets ont été pris sur la proposition de Saint-André, qui fait en outre décider que le ministre remettra sans délai au Comité un état des officiers de la flotte de Toulon, avec des renseignements sur le civisme de chacun d'eux (4).
Carteaux reçoit l'ordre de reprendre Toulon. Il arrive devant la ville avec 8.000 hommes seulement, mal armés et sans canons. Le port est défendu par 16.500 hommes (2.500 Anglais, 6.500 Espagnols, 4.500 Napolitains et 1.500 gardes nationaux toulonnais); rien ne leur manque; de nouvelles redoutes ont été élevées; la ville paraît imprenable. Carteaux, ex-peintre, très pa-
(1) 6 septembre 1793.
(2) 9 septembre 1793.
(3) 7 septembre 1793.
(4) Le 13 septembre, cette mesure fut étendue h. toute la marine do la République,
triote, mais sans grandes capacités, en juge du moins ainsi. Il propose de repasser la Durance et d'attendre au printemps. Mais le Comité n'admet pas ces atermoiements. Plusieurs représentants sont détachés des armées des Alpes et d'Italie pour ranimer le courage de Garteaux et maintenir Tordre dans ses troupes. Son armée est grossie par des bataillons tirés de l'armée d'Italie et par une partie de l'armée et de l'artillerie qui a prisLyon. A ce moment, le capitaineen premier, Bonaparte, allait rejoindre son corps à Nice. Garteaux, qui connaît à peine la portée d'un canon, le requiert pour le service de l'artillerie. Enfin, Garteaux lui-même est remplacé par Doppet, puis par Dugommier.
Oq sait comment, le 18 décembre, à minuit, malgré un orage affreux, les colonnes républicaines ayant à leur tête Dugommier, Bonaparte, les représentants Salicetti, Ricord, Robespierre jeune et Fréron, s'élancent à l'assaut du fort de l'Eguillette et s'en emparent. La possession de ce fort, du haut duquel on pouvait balayer le port, décide l'amiral Hood à évacuer la ville. Sans perdre un moment, il met le feu à l'arsenal et aux vaisseaux, et, à la lueur de l'incendie, il embarque ses troupes, ainsi que quelques-uns des rebelles les plus compromis ; d'autres fugitifs se dirigent en foule vers la campagne ; mais les batteries républicaines exercent des ravages effroyables dans ces masses compactes. Pendant ce temps, les patriotes et les soldats s'efforcent d'éteindre l'incendie.
Les représentants, avant la fin de cette nuit terrible, dépêchent un courrier extraordinaire au Comité pour lui annoncer cette grande nouvelle. Malheureusement, l'Arsenal était en partie détruit. Les Anglais avaient emmené dans leur fuite huit navires ou frégates, el ils
en avaient brûlé neuf. Seuls, treize vaisseaux de guerre avaient été sauvés par les patriotes aidés de quelques galériens, actuellement « les plus honnêtes gens qu'il y ait à Toulon », écrivaient les représentants au Comité. Un forçat s'était même brûlé les mains en éteignant les goudrons qui allaient mettre le feu à un établissement national. La Convention, sur la demande du Comité, décida qu'il serait mis sur-le-champ en liberté, et que les représentants lui donneraient un secours de 600 livres.
La flotte de Toulon était à peu près anéantie, celle de Brest désorganisée; le Comité s'efforça de réparer ces désastres.
D abord. 100 millions furent mis à la disposition du ministre de la marine. Tous les objets propres à la construction, à l'armement et à l'équipement des vaisseaux, boisde constructions, chanvre, cordages, cuivre,, fer, plomb, étain, goudron, toiles, suifs, résines, etc., étaient mis en réquisition. Les détenteurs de ces marchandises devaient en faire la déclaration sous peine d'être considérés comme accapareurs et traités comme tels, et de voir leurs marchandises confisquées. Les citoyens employés dans les manufactures de toiles à voiles ou dans les fonderies et les manufactures d'armes destinées au service de la marine étaient dispensés de tout service dans les armées de terre. Les bâtiments marchands étaient requis pour être armés en guerre, de même que les flotteurs de bois; et le ministre pouvait prendre dans les forêts, même particulières, les arbres propres à la construction des vaisseaux. Tous les hommes qui
avaient servi sur les vaisseaux de commerce ou de l'Etat étaient mis à la disposition du ministre de la marine ; des écoles étaient établies sur chaque vaisseau pour l'instruction des jeunes matelots, un école d'hydrographie créée à Saint-Jcan-de-Luz , les chantiers remis en activité. On remplaça dans chaque port les administrateurs de la marine par des bureaux civils plus étroitement rattachés au ministre. La municipalité du Havre, exécutant avec peu d'empressement les ordres du Comité, fut destituée.
L'escadre de la Méditerranée se reconstitua lentement. Au moisde juilletsuivant, elle comprenait unequinzaine de vaisseaux dont les équipages étaient inexpérimentés et les chefs improvisés ; ainsi, le contre-amiral Martin, qui avait remplacé Trogoff, était devenu en deux ans, de simple lieutenant de vaisseau, chef d'escadre. Après le 9 thermidor, il reçut Tordre d'escorter un convoi de 10.000 soldats qui devaient débarquer dans la baie de Saint-Florent, afin de reprendre la Corse aux Anglais. Mais une rencontre de l'amiral Martin avec la flotte anglaise en vue, du capNoli (16 mars 1795) aboutit àun échec ; deux vaisseaux furent pris ; les autres rentrèrent à Toulon. 11 se borna désormais à capturer des vaisseaux marchands. Une trentaine furent pris en quelques mois.
L'escadre de l'Océan, forte de 22 vaisseaux, alla mouiller dans la baie de Quiberon, pendant l'insurrection girondine, à laquelle le département du Finistère avait pris part. Au mois de septembre 1703, l'amiral Morard de Galle reçut l'ordre de croiser sur le passage d'un convoi hollandais faiblement escorté, se dirigeant vers l'Espagne et le Portugal. Mais les équipages se mutinèrent, prétendant qu'on ne les envoyait à la mer que pour les livrer ans Anglais, et il fallut rentrer à Brest. Le Comité de salut public, irrité de ce contretemps, adjoignit aux deux représentants en mission à Brest, Tréhouart et Bréard, deux de ses membres, Jeanbon Saint-André et Prieur de la Marne. Ils commencèrent par traduire au tribunal révolutionnaire de Paiis sis des meneurs, qui furent exécutés. L'amiral Morard de Galle, manquant d'autorité parce qu'il avait contre lut « sa naissance et la méfiance de l'armée », fut destitué, de même qu'une partie de ses subordonnés. Saint- André les remplaça, ainsi qu'il l'écrivait au Comité, par des « patriotes purs, incorruptibles et éclairés •>, écartant « les nobles, les suppôts de l'ancienne marine et les intrigants ». Les capitaines de vaisseau Martin, Cornic, Van Stabel et Villaret -Joyeuse furent promus au grade de contre-amiral.
Bréard et Saint-André adressèrent à l'escadre de R">*i une proclamation pour prévenir les équipages que t nouvelle tentative de révolte serait punie avec la nière rigueur ; ils rappelaient en outre aux officiel conduite qu'ils devaient tenir à l'égard de leurs c
et de leurs inférieurs. Ces instructions étaient complétées par un arrêté des mêmes représentants, formant une sorte de Code pénal maritime où la peine de mort n'était pas épargnée. On rétablissait ainsi la subordination nécessaire dans tout, grand service public, et la discipline qui seule peut la maintenir.
La Convention décréta. aussi, à la demande de Saint- André, que le capitaine et les officiers d'un vaisseau de ligne qui se rendraient à des navires ennemis, quel qu'en fût le nombre, seraient punis de mort, à moins que ce vaisseau ne courût le risque de s'engloutir, ou qu'il ne restât que le temps indispensable pour sauver l'équipage. En revanche, quand un vaisseau français aura capturé un vaisseau ennemi dont la force sera supérieure d'au moins un tiers à la sienne, ceux qui se seront distingués seront avancés au grade ou à la paye immédiatement supérieurs à ceux dont ils jouissent.
L'escadre de Brest fut bientôt appelée à se signaler. A la lin de 1793, notre agent diplomatique aux Etats-Unis avait reçu l'ordre d'expédier en France une grande quantitédegrains et de denrées coloniales. Un convoi iraportant partit de New-York en avril 1794. Comme ilétait escorté seulement par deux vaisseaux et quatre frégates que commandait le contre-amiral Van Stabel, le Comité de salut public, qui tenait beaucoup à ce que le convoi pût rentrer en France, décida que l'escadre de Brest irait à sa rencontre et favoriserait l'entrée de la Manche.
Le 16 mai, l'amiral Villaret-Joyeuse sortit de Brest avec 20 vaisseaux. Le Comité lui avait recommandé
d'éviter un engagement. ftlaisJeanbon Saint-André, qui raccompagnait, et que l'ardeur de l'équipage enchantait au point de lui faire croire à un succès possible, ne reculait pas devant l'idée d'une bataille. Lord Howe était sorti de Portsmouth avec 25 vaisseaux de ligne; après avoir erré pendant trois semaines dans le golfe de Gascogne, il se trouva, le 28 mai t en présence de Villaret- Joyeuse. Un combat assez vif, interrompu par la nuit, et repris le lendemain matin, s'engagea. La lenteur avec laquelle on obéit aux ordres de Viliaret-Joyeuse et les méprises des officiers firent que cette journée fut sans résultat; de chaque côté on eut un navire hors de combat. Le 30 et 31 mai, une brume épaisse enveloppa les deux flottes.
Le 1 er juin, lord Howe, convaincu de sa supériorité par le combat du 29, résolut d'en finir. Il donna l'ordre à chacun de ses vaisseaux de couper la ligne française et de combattre le vaisseau français correspondant. A dix heures, l'action devint générale. La Montagne, où se trouvaient Villaret-Jovcuse et Jeanbon Saint-André, eut à lutter contre la Reine-Charlotte, que montait l'amiral Howe. Villaret-Joyeuse, bien secondé par le représentant et par l'équipage, montra une grande intrépidité. Renversé de son banc de quart, qu'un boulet avait fait voler en éclats, il ne se déconcerta pas. Le combat devint terrible. Une fumée épaisse couvrait le champ de bataille à un point tel qu'on ne se voyait plus. Le capitaine Bazireeutlesdeuxjambesemportées; il dit au chirurgien qui le pansait : « Dites au représentant du peuple que le seul vœu que je forme en mourant, c'est le triomphede la République!» A deux heures, les Anglais avaient onze de leurs vaisseaux plus ou moins endommagés; mais nous en avions douze dans
un état bien plus grave. Villaret-Joyeuse donna alors Tordre de cesser le combat et de dégager les vaisseaux ; toutefois, il resta sur le champ de bataille, prêt à recommencer la lutte si lord Howe l'attaquait. Celui-ci, sans doute trop éprouvé, lui aussi, pour achever la déroute de la flotte française, ne l'essaya mémo pas, et à huitheuresdu soir, Villaret-Joyeuse reprit ladirection de Brest. Il abandonnait aux ennemis six vaisseaux, ou plutôt six carcasses de vaisseaux, selon l'expression de Saint-André; en outre, parmi ceux qu'il ramenait, cinq se trouvaient si endommagés qu'on dut les remorquer. Sur sa route, Villaret-Joyeuse aperçut , le 9 juin, une escadre anglaise forte de neuf vaisseaux sous les ordres de lord Montagu ; avec ses dix-neuf vaisseaux si maltraités, il la poursuivit quelque temps; puis, supposant qu'on cherchait à l'entraîner au large, il la laissa, et arriva deux jours après dans la rade de Bertheaume.
Que devenait le convoi? Pendant que se livrait la bataille du 1 er juin, il passait dans les parages où avait eu lieu le combat du 29 mai, et où il trouva des débris de mâts. Van Stabel aurait pu rencontrer soit l'escadre victorieuse de lord Howe, soit celle de Montagu; par un heureux hasard, et aussi grâce à sa prudence, il n'en fut rien, et il rentra sans encombre à Brest.
Néanmoins, la bataille du 1 er juin était une défaite, très honorable, il est vrai, et que peu d'efforts auraient pu transformer en victoire, mais c'était une défaite. L'équipage ne demandant qu'à combattre, Jeanbon Saint- André avait facilement accordé une autorisation qui flattait son ardeur belliqueuse et ses espérances secrètes. La réorganisation de l'escadre de Brest était son œuvre; de là à la croire invincible, il n'y avait pas loin. Son optimisme lui voilait la vérité : la plupart des hommes
ignoraient les manœuvres ; quant aux officiers, beaucoup naviguaient en escadre pour la première fois; et c'était sa faute, si notre artillerie de marine avait été inférieure à celle des Anglais. N'avait-il pas fait rendre un décret supprimant l'infanterie de marine k , sous le prétexte que tous les patriotes devaient combattre sur n'importe quel point pour la liberté, et qu'il était contraire à l'égalité que certaines troupes eussent le privilège de défendre exclusivement la République sur mer, — comme s'il suffisait d'avoir été garde national ou même artilleur sur terre pour être un bon artilleur de marine (1) !
Cependant, le Comité de salut public devait i*endrd compte à la Convention et à la France de la bataille du 1 er juin. On chargea Barère de ce soin. Il chercha à montrer, dans le langage hyperbolique et vague qui lui était habituel, que notre flotte avait combattu avec un grand héroïsme, — ce qui était vrai, — contre des forces écrasantes, contre une flotte comptant 14 vaisseaux de plus que la nôtre : or, on se souvient que nous avions 26 vaisseaux et les Anglais 25. Il chercha surtout à attirer l'attention sur l'épisode du Vengeur, qu'il dramatisa de la plus émouvante façon.
« Imaginez, disait-il, du haut de la tribune de la Convention, le vaisseau le Vengeur percé de coups de canon, s'entrouvrant de toutes parts et cerné de tigres et de léopards anglais, un équipage composé de blessés
(i) 28 janvier 1794.
et de mourants, luttant contre les flots et les canons. Tout à coup, le tumulte du combat, l'effroi du danger, les cris de douleur des blessés cessent; tous montent ou sont portés sur le pont. Tous les pavillons, toutes les flammes sont arborés; les cris de : Vive la République! Vive la liberté et la France! se font entendre de tous côtés ; c'est le spectacle touchant et animé d'une fête civique, plutôt que le moment terrible d'un naufrage. Un instant ils ont dû délibérer sur leur sort. Mais non, citoyens, nos frères ne délibèrent plus, ils voient les Anglais et la Patrie. Us aimeront mieux s engloutir que de la déshonorer par une capitulation ; ils ne balancent point; leurs derniers vœux sont pour la liberté et pour la République; ils disparaissent! »
Ce n'est pas tout à fait ainsi que les choses se seraient passées, d'après les relations de l'amiral Howe et surtout du capitaine français Renaudin,qui se trouvait sur un vaisseau anglais à ce moment. Le Vengeur s'était battu avec acharnement contre trois vaisseaux ennemis; démâté de tous ses mâts, ayant en outre ses soutes à poudre envahies par l'eau, ce qui l'empêchait de tirer du canon, il allait s'engloutir, malgré les efforts de l'équipage à pomper et à puiser; un autre vaisseau, le Trenteun-Mai, veut le prendre à la remorque, mais les Anglais le forcent à s'éloigner à coups de canon. L'eau gagne l'entrepont; plusieurs canons sont jetés à la mer ; néanmoins le vaisseau s'enfonce peu à peu. Le capitaine, voulant sauver ces braves gens, fait mettre son pavillon en berne. Plusieurs vaisseaux anglais lancent alors leurs canots disponibles à la mer, et ces embarcations reçoivent ceux qui s'y jettent les premiers, ce A peine s'étaient-elles éloignées, dit le capitaine Renaudin, que le plus affreux spectacle s'offrit à nos regards : ceux de
nos camarades qui étaient restés sur le Vengeur, les mains levées au ciel, imploraient, en poussant des cris lamentables, des secours qu'ils ne pouvaient plus espérer. Bientôt disparurent et le vaisseau et les malheureuses victimes qu'il contenait. Au milieu de l'horreur que nous inspirait ce tableau déchirant, nous ne pûmes nous défendre d'un sentiment mêlé d'admiration et de douleur. Nous entendîmes, en nous éloignant, quelquesunsde nos camarades former des vœux pour leur patrie. Les derniers cris de ces infortunés furent ceux de : Vivela République ! Ils moururent en les prononçant. Plusieurs hommes revinrent sur l'eau, les uns sur des planches, d'autres sur des mâts et d autres débris du vaisseau. Ils furent sauvés par un cutter, une chaloupe et quelques canots, et conduits à bord des vaisseaux anglais. » D'àprès lord Howe, 276 hommes auraient été sauvés ainsi. Le récit de Renaudin a un accent de vérité qui saisit ; mais il prévaudra difficilement contre la légende née du discours de Barère. La vérité simplement exprimée est cependant assez belle.
Jeanbon Saint-André profita de la leçon du 1 er juin pour poursuivre son œuvre de réorganisation. Il fit décréter que tout capitaine qui laisserait couper sa ligne serait puni de mort. Il décida que désormais il y aurait un cours d'instruction pour les officiers. Le 18 floréal, le Comité adopta le plan d'un ouvrage rédigé par le Comité de marine, relatif à renseignement adonner sur les vaisseaux. Il devait comprendre, outre les connaissances techniques, la déclaration des Droits de l'homme, un abrégé de l'histoire de la marine chez les ditlé-
rents peuples, ainsi que les beaux traits d'héroïsme. Mais une marine ne se reconstitue pas du jour au lendemain. A la fin de 1794, Vil lare t-Joyeuse essaya en vain de tenir la mer; il dut rentrer à Brest. L'escadre ne fut pas plus heureuse en juin 1795, en face de File deGroix; Villaret y perdit trois vaisseaux. Cependant, la croisière d'hiver avait ramené à Brest une frégate anglaise; 70 vaisseaux marchands et 1.500 prisonniers. Beaucoup de capitaines de vaisseau, parmi ceux qui avaient été récemment nommés, ne songeaient guère qu'à capturer des bâtiments marchands ; à la guerre d'escadre, se substituait la guerre de course, plus lucrative, et moins périlleuse pour une marine en aussi mauvais état que la nôtre La Convention, du reste, après le 9 thermidor, approuvait cette conduite, favorisait les armements en course et applaudissait au récit des prises faites sur l'ennemi.
En résumé, les transformations que la Révolution faisait subir à toutes chosesdevaient forcément atteindre la marine, où les abus n'étaient pas moins grands qu'ailleurs. Mais comme les forces navales d'une nation ne s'improvisent pas, et qu'il faut un temps très long pour y introduire des réformes de quelque importance, il aurait fallu n'y toucher qu'avec précaution. Etait-il possible d'attendre? C'est douteux. Le conflit entre les vieilles traditions et les principes nouveaux éclatait de lui-même. Le Comité de salut public ne pouvait pas se prononcer pour le passé. Son action sur la marine ne fut peut-être pas toujours heureuse ; mais il est permis de penser qu'il a tiré le meilleur parti possible de la situation créée par les hommes et les circonstances;