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CHAPITRE VII

Quand le Comité de salut public prit en mains la direction de la diplomatie, la conception des rapports des États entre eux n'était rien moins qu'arrêtée ; elle avait déjà varié plusieurs fois depuis 1789.

Tout d'abord, on s'était fait un idéal très élevé. Plus de conquêtes, car elles portent atteinte à la souveraineté des peuples et aux droits des nationalités, que la raison, la justice et la liberté, fondements de la Révolution, nous ordonnent de respecter; plus de guerres pour le maintien de l'équilibre européen ; car la France a une force d'expansion suffisante pour amener pacifiquement les nations de l'Europe à adopter ses principes, et par suite àse garantir leur indépendance réciproque. La paix universelle paraissait donc le résultat nécessaire de la diffusion des droits de l'homme.

La diplomatie se trouvait considérablement simplifiée. Qu'était-il besoin, désormais, d'alliances dynastiques dictées par des considérations de famille, d'intérêt ou de sentiment, accompagnées de menées ténébreuses et des habituelles fourberies diplomatiques ? Tout devait

se borner à des pactes nationaux pour un but légitime et avouable ; et alors, pourquoi rechercher le secret, le mystère, au lieu de laisser l'Assemblée constituante, forte de la pureté de ses intentions, agir elle-même en toute loyauté, publiquement et au grand jour ?

Aussi, le 22 mai 1790, voulantattester solennellement sa nouvelle ligne de conduite, l'Assemblée, après des discours de Robespierre, Pétion, Volney, Barnave, et sans tenir compte des objections de Mirabeau, vote solennellement que :

« La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de fairedes conquêtes, et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'un peuple. »

Cet article fut inséré, plus tard, dans la constitution de 1791.

Les Constituants s'aperçurent bientôt que, dans l'ivresse des principes et de la raison pure, ils avaient oublié que la France ne pouvait pas rompre ainsi avec ses traditions ni méconnaître ses intérêts; qu'il existait sur son sol des enclaves à annexer, sur ses frontières des entailles à combler; que, ne vivant pas seule dans un continent, elle devrait prévoir des difficultés avec ses voisins, être prête à frapper pour ne pas être frappée(l), en un mot à faire la guerre, c'est-à-dire à acquérir des territoires, et à donner ainsi un démenti à ses principes. L'occasion ne tarda pas à s'en présenter. Avignon

(i) « Nous portons la guerre dans les Etats^de, Jjbl maison d'Autriche, disait Du mouriez- en 1792; j |nfar'êv1ter*hotre ruine en opérant la sienne. »

demandait sa réunion à la France; le premier mouvement de l'Assemblée fut d'accepter. Mais à la réflexion, on se dit qu'il était difficile de concilier cette annexion avec la renonciation aux conquêtes. Dans le cas où certaines nations voudraient nous empêcher de faire cette acquisition ou d'autres semblables sur nos frontières, quel parti devrait-on prendre! Se résignerait-on à leur faire la guerre ou subirait-on leurs volontés ! Telles étaient les questions embarrassantes que faisait naître la malencontreuse déclaration de l'Assemblée.Mira beau demanda, en homme pratique, que Ton n'entrât pas dans ces discussions ; le Roi a le devoir de protéger les Français d'Avignon, d'y assurer la paix publique, et pour cela d J y envoyer des troupes; quant au « reste de la question », il conseille de le « laisser indéfiniment ajourné (i) ». La solution était simple. L'Assemblée s'y rallia ; mais cette solution n'en constituait pas moins une déviation des grands principes sur lesquels était basée la diplomatie rêvée par la Constituante.

D'autres déviations plus graves allaient se produire à mesure que la Révolution devenait plus ardente. Le goût des aventures, l'humeur guerrière, l'amour de la gloire, la passion de propager les idées généreuses et de défendre les grandes causes, tout ce qui avait caractérisé jusque-là les Français, ne pouvait rester longtemps comprimé. Le tempérament national reprenait le dessus, encore exalté par la fièvre révolutionnaire.

(1) 20 novembre 1790.

Les plus modérés se contenteraient de la conquête des limites naturelles; pour tout ce qui est en dehors, la propagande morale leur suffit. Les enthousiastes, qui ont le fanatisme des Droits de l'homme, embrassent Thumanilé tout entière. Ils ne peuvent résister au désir de voir adopter partout, et au besoin d'imposer par la force, des principes qui doivent faire le bonheur du monde. Ils sont convaincus que les peuples n'aspirent qu au moment où ils pourront se débarrasser de leurs tyrans; comment ne pas venir au secours de frères malheureux, impatients delà délivrance ! comment rester les amis de leurs oppresseurs!

« C'est un combat à mort entre la liberté et la tyrannie, écrit Brissot à Dumouriez... Vous êtes prédestiné à aller planter partout l'arbre de la liberté... Ah! mon cher, qu'est-ce que Albéroni, Richelieu, qu'on a tant vantés! Qu'est-ce que leurs projets mesquins comparés à ces soulèvements du globe, à ces grandes révolutions que nous sommes appelés à faire!.. Novusrerum nascitur ordot... »

Lorsque, en 1791et 1792, commençait à se former la coalition contre la France, la guerre de propagande se montra sous un aspect moins désintéressé: elle apparut comme un moyen de défense par le soulèvement des peuples contre les rois. * Elevons-nous, disait Isnard à la fin de 1791, à toute la hauteur de notre mission... Disonsà l'Europe que le peuple français, s'il tirel'épce, en jettera le fourreau, que si des cabinets engagent les rois dans une guerre contre lespeuples 9 nous engagerons les peuples dans une guerre à mort contre les rois ! Disons-lui que tous les combats que se livrent les peuples par l'ordre des despotes ressemblent aux coups que deux amis excités par un instigateur perfide se portent

dans l'obscurité. Si la clarté du jour vient à paraître, ils jettent leurs armes, s'embrassent, et châtient celui qui les trompait. De même, si, au moment où les armées ennemies lutteront contre les nôtres, le jour de la philosophie vient à luire, les peuples s'embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du ciel satisfait! »

Le fougueux orateur était en ce moment l'interprète des sentiments de la Gironde. Après le 10 août, les mêmes idées guidèrent Danton ; en même temps que lessoldals français seraient les missionnaires de l'évangile nouveau, notre pays pourrait compléter ses frontières naturelles et repousser la coalition. Les succès de septembre et d'octobre 1792 justifièrent ces espérances.

La Convention entra dans ces vues, en décrétant, le 19 novembre, que la France accorderait secours et fraternité à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur liberté ; et, le 18 décembre, que partout où entreraient nos armées, des commissaires français aideraient les habitants à organiser un gouvernement libre, et s'occuperaient en même temps d'assurer la subsistance de nos troupes.

Tels étaient les principes qui prévalaient à la fin de 1792. Ils ne ressemblaient guère à ceux de 1789. En présence de l'hostilité des rois, la diplomatie avait dû revenir aux procédés de duplicité et de corruption que l'on avait flétris et voulu détruire ; ainsi, Duraouriez avertit le président du Comité diplomatique, Kock, qu'il demande à l'Assemblée de lui accorder six millions pour «des besoins bien calculés ». La renonciation aux conquêtes ne s'entendait plus qu'avec ce correctif, que la France devait acquérir ses limites naturelles; enfin, la diffusion pacifique des Droits de l'homme avait fait

place à la propagande armée, à lacroisade pourl'affranchissement des peuples.

Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés, que déjà les théories des Girondins étaient abandonnées. Après de brillants et rapides succès étaient venus les revers. Parmi les peuples à qui nous allions porter nos principes, les uns tenaient à Ieursinstitutions et considéraient la France non comme une libératrice, mais comme un État dominateur et tyrannique; ceux qui comprenaient la supériorité du régime qui leur était offert étaient humiliés qu'on le leur imposât de force; et lorsque la France exploitait les pays conquis, changeait les gouvernements ou s'annexait des provinces, ils étaient choqués de la voir fouler aux pieds les principes de la souveraineté populaire et de l'indépendance nationale qu'elle prétendait propager; ils étaient logiques, ainsi que le remarque Michclet, en refusant la liberté au nom de la liberté. Bref, nous avions contre nous et les peuples et les rois.

Si, malgré tout, la France sortait victorieuse de ce duel grandiose, no devait-on pas redouter pour l'avenir l'établissement du régime militaire, la dictature du général vainqueur? De sorte que notre pays, aprèsavoir consacré son énergie à affranchir l'Europe, courait le risque d'être le seul à ne pas jouir des bienfaits de la liberté! Pendant que la France emploierait ainsi ses ressources et son activité à cette guerre de propagande extérieure, au lieu de s'occuper de ses propres affaires, et notamment de l'organisation du gouvernement repu-

blicain, n'était-il pas à craindre do voir l'anarchie intérieure rendre inévitable, — ce qui arriva plus tard, — l'avènement d'un pouvoir fort, confisquant la liberté pour assurer l'ordre ?

Danton, qui avait partagé un moment l'enthousiasme des Girondins pour une guerre de propagande, comprit qu'il était dangereux de persévérer dans cette voie. — Il ne s'agit plus, dit-il, de bouleverser les peuples au nom de la révolution. Ceux qui jugeront la liberté préférable à la servitude n'auront qu'à la conquérir ; la France ne doit pas compromettre sa sécurité pour les y aider. Le temps des équipées chevaleresques, mais téméraires, est passé. Nous ne devons" donc pas nous obstiner dans la guerre générale. Le meilleur moyen pour obtenir un traité honorable, — car personne ne voudrait d'une paix humiliante, — c'est de continuer la guerre commencée, mais en la concentrant contre certains États. Toutes les nations ne nous sont pas également hostiles ; plusieurs sont intéressées à notre existence ; on doit viser à les séparer de la coalition, et, au besoin, à obtenir leur alliance. Pour cela, il faut se résoudre à traiter avec leurs rois. Ce scrupule n'arrête pas Danton; il estime qu'il serait « absurde de rejeter une alliance utile avec un État par le seul motif que le chef de cet état porte une couronne (1) ». Cette politique, qui était celle de Dumouriez en 1792, lorsqu'il essayait deséparer l'Allemagne de l'Autriche, Danton la lit facilement adopter au premier Comité de salut public; lui disparu, elle fut délaissée pendant quelque temps, mais on dut y revenir, car c'était la politique du bon sens, des traditions et de l'intérêt national ; c'est celle qui triompha en 1795.

(d) De Sybel, l'Europe' et la Révolu lion française.

Il était indispensable d'obtenir l'assentiment de la Convention pour cette évolution de notre diplomatie, et d'indiquer aux puissances nos véritables intentions. L'occasion en fut bientôt fournie à Danton et au Comité de salut public. Le 13 avril, on lut à la tribune des lettres échangées entre Cobourg et les représentants en mission à l'armée du Nord. Ou crut y voir une tentative de négociations, — et de négociations avec des tyrans à qui la République ne reconnaissait aucun droit. L'indignation fut vive sur certains bancs. « Je demande, dit Robespierre, — qui persistait à trouver admirable la guerre de propagande, — je demande que vous prononciez la peine de mort contre les lâches qui proposeraient de transiger avec l'ennemi ! »

Danton répond. Il faut savoir être politique et se méfier de l'enthousiasme, dit-il en substance. Le décret par lequel la Convention promettait aide et protection aux peuples révoltés est fort beau; malheureusement il est inapplicable, « puisqu'il vous oblige à soutenir des patriotes qui voudraient faire une révolution en Chine! 11 faut avant tout songer à la conservation de notre corps politique et fonder la grandeur française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples! » Et il fait voter le décret suivant :

« La Convention nationale déclare, au nom du Peuple français, qu'elle ne s'immiscera en aucune manière dans le gouvernement des autres puissances. »

Ainsi que le reconnaissait Barère quelques jours plus tard, la paix devenait possible. En effet, par cette déclaration du 13 avril, les décrets du 19 novembre et du 15 décembre étaient virtuellement abrogés. La République reconnaissait les gouvernements étrangers et ne se

condamnait plus à ne jamais traiter avec eux. — « La guerre défensive, la lutte pour l'existence, voilà tout ce qui nous restait du grand rêve de 1792 (1). »

Arrivés à ce point, il est intéressant de rechere' quel concours de circonstances la direction de lions extérieures était échue au Comité de salut ]

Depuis l'ouverture des États généraux, le mi des affaires étrangères avait été successivement par Montmorin, de Lessart, Dumouriez, le mar< Chambonas, le chevalier Bigot de Sainte-Croix, < le 10 août, par le girondin Le Uni n, qui le conseï qu'au 21 juin 1793. Après la chute de Montait novembre 1791, de Lessart ne resta que quatre pouvoir, Dumouriez trois mois et leurs deux succi Chambonas et Sainte-Croix, à peine un mois < La destinée de ces ministres éphémères fut tra Montmorin périt dans les massacres de septem Lessart se trouvait parmi les prisonniers d'Orlé lurent égorgés à leur arrivée à Paris le9seplembr Dumouriez et Sainle-Croix moururent en exil, i sur l'échafaud; enfin, le moins malheureux, le i de Chambonas, pour échapper à une accusatk lalo, se réfugia a Londres, où il exerça la profe; bijoutier (2).

Sauf Montmorin et Le Brun, ces ministres était à fait médiocres. Les puissances étrangères, hosl

(1) D r Robinel, T)anlon homme d'Elat.

(2) F. Masson, te Département des affaires étrangères la Révolution.

Révolution, ne facilitaient pas leur tache ; le roi les soutenait officiellement, mais les contrecarrait en secret; l'opinion publique était méfiante pour des hommes qui avaient conservé une action aussi étendue et aussi mystérieuse que les secrétaires d'Etat aux affaires étrangères. Dès le début de la Révolution, leur autorité fut entamée. La longue discussion de l'Assemblée constituante sur le droit de paix et de guerre attira l'attention sur leurs attributions. Mais ce fut la nouvelle que des troupes autrichiennes allaient passer sur le territoire français pour se rendre en Belgique, qui mit le feu aux poudres. Quelques membres de l'Assemblée demandent si les traités existants autorisent une pareille atteinte à notre dignité. D'autres élargissent le débat : ce n'est pas ce traité seulement qu'il importe de connaître, mais tous ceux qui lient la France et les puissances étrangères. Ils proposent de créer un Comité de six membres, dont le travail pourra^ètre consulté en cas de besoin. La proposition est adoptée. L'Assemblée choisit, pour composer ce Comité, les députés Menou, Fréteau, Mirabeau, Châtelet, d'André et Barnave (29 juillet 1790). C'est ainsi que fut créé le Comité diplomatique,

La présence de Mirabeau dans ce Comité indiquait assez qu'il ne se bornerait pas à rédiger un recueil de traités à l'usage de l'Assemblée. Celle-ci était intéressée à savoir ce qui se passait à l'étranger, et n'avait qu'une confiance médiocre dans le ministre ; de son côté, le grand tribun, qui avait toujours eu un goût très vif pour la diplomatie, entendait ne pas négliger cette partie importante du gouvernement, et diriger, dans la mesure du possible, la politique extérieure de la France. A peine le Comité diplomatique était-il constitué que

Montmorin vint annoncer que rEspagne,décidée à faire la guerre à l'Angleterre, se disposait à réclamer à la France son concours en vertu du Pacte de famille (1) : l'Assemblée renvoya l'examen de l'affaire à son Comité diplomatique ; le ministre devait lui communiquer les dépêches relatives à cette question, ainsi que l'extrait des traités conclus entre l'Angleterre et les autres puissances de l'Europe. C'est Mirabeau qui fit le rapport sur cette attaire.

Le.rôledu Comité diplomatique se trouvait agrandi, et son rapporteur ordinaire, Mirabeau, était beaucoup plus puissant que le ministre. Montmorin souffrait de cette sujétion. Il espéra s'en affranchir après la mort du tribun. Mais lafuileduRoi le perdit : il avait toujours nié les projets do départ du Roi, .et les passe-ports portaient sa signature ! 11 redoutait l'irritation bien légitime de l'Assemblée; elle se contenta de lui imposer une garde chargée de ne laisser sortir aucun papier ou paquet du ministère des affaires étrangères, et elle lui enjoignit de conférer avec le Comité pour les afïaires importantes. Il se résigna à abandonner à peu près complètement la direction effective des relations extérieures au Comité diplomatique, où Talleyrand avait remplacé Mirabeau.

L'Assembléelégislative ne tenait pas plus que sa devancière à se dessaisir de la diplomatie. Elle reconstitua le Comité diplomatique (2), qui eut douze membres au lieu de six,etqui passa sous làdirection du meilleur homme d'Etat de la Gironde,Brissot. C'est sur sa proposition que la guerre fut déclarée au roi de Bohême et de Hongrie. Le nouveau Comité s'étant plaint d'être

(1) 2 août 1790.

(2) 16 octobre 1791.

mal secondé par le ministre de Lessart, l'Assemblée décrète ce dernier d'accusation et décide que la correspondance des affaires étrangères sera envoyée au Comité diplomatique à partir du 1 er mai 1792. On nomma cependant d'autres ministres, mais leur autorité fut à peu près nulle.

Lorsque la Convention nationale prit la place de l'Assemblée législative, elle aussi voulut avoir son Comité diplomatique bien que le ministère des affaires étrangères fût entre les mains du girondin Le Brun, qui ne manquait ni d'habileté ni d activité (1). Mais l'autorité du Comité diplomatique ne tarda pas à être restreinte par l'institution du Comité de défense, qui, comme nous l'avons vu, devint bientôt le Comité de salut public. La nécessité d'assurer le secret dans la gestion des affaires étrangères fut même une des causes delà création du Comité de salut public. Toutefois, on n'avait pas formellement supprimé le Comité diplomatique. Un jour même, Collot d'Herbois demanda son avis. Buzot répondit que ce Comité, réduit à 2 membres, pouvait être considéré comme n'existant plus, et il proposa à la Convention de déléguer ses attributions au Comité de salut public, qui les avait déjà en fait. C'est ainsi que disparut le Comité diplomatique (23 mai 1793).

(1) 2 octobre 1792.

Le ministère subsistait toujours ; le Comité de salut public y avait laissé Le Brun. La Commune de Paris, qui, à plusieurs reprises, avait intercepté la correspondance du ministre et la lui avait renvoyée décachetée, alla plus loin ; elle lança contre lui et contre Clavière un mandat d'arrêt. Le Comité protesta en vain. Le 2 juin, la Convention, sous la pression de l'insurrection parisienne, décréta d'arrestation Clavière et Le Brun. Le 4, Le Brun lui écrivit pour lui demander s'il était suspendu de ses fonctions, car l'Assemblée l'avait décrété d'accusation mais non destitué. Le Comité lui répondit de continuer à expédier les affaires courantes, l'autorisant même à prendre des décisions dans les cas urgents. On vit alors ce spectacle incroyable de deux ministres consignés et gardés à vue à leur domicile, amenés au Comité entre deux gendarmes., et expédiant les affaires de l'Etat pendant que les sbires les attendaient à la porte pour les ramener chez eux! Cela dura ainsi jusqu'au 21 juin, où, sur la proposition du Comité, la Convention remplaça Le Brun par Deforgues (i).

Deforgues, ancien clerc de Danton, avait été secrétaire général du Comité de salut public, puis adjoint au ministre de la guerre Bouchotte. Bien qu'il fût actif et éclairé, il n'eut, guère d'action sur les affaires extérieures, d'abord, parce que les relations diplomatiques devinrent insignifiantes à partir de juin 1793, ensuite parce

(1) Il n'avait pas été possible, en présence des menaces de la Commune, de garder Le Brun plus longtemps. Il fut envoyé en prison, et de là à l'échafaud.

qu'étant une créature de Danton il était suspect à Robespierre. Il se sentait tellement inutile qu'il pria luimême la Convention de le remplacer (i). Elle n'en fit rien, et il conserva son titre de ministre jusqu'au jour où il fut arrêté (2 avril 1794) (2).

Le même jour, le Conseil exécutif était supprimé. Le ministère des affaires étrangères fut remplacé par la Commission des relations extérieures. Le premier commissaire aux relations extérieures fut Goujon ; mais à peine nommé, il fut appelé à siéger à la Convention comme représentant de Seine-et-Oise, à la place d'Hérault de Séchelles. Il fut remplacé par Buchot, procureur général syndic du Jura, homme d'une intelligence médiocre, mais fort intègre et grand partisan de Robespierre. Après le 9 thermidor, lorsque les relations de la France avec les puissances étrangères devinrent meilleures, Buchot fit place à Miot, ancien secrétaire général des affaires étrangères sous Deforgues (novembre 1794) ; puis Miot eut pour successeur Colchen, employé au ministère depuis 1792, qui resta en fonctions jusqu'à l'avènement du Directoire.

La Commission des relations extérieures avait encore moins d'autorité que le ministre. Le Comité de salut public, on s'en souvient, était divisé en sections qui se répartissaient la direction générale. Les membres qui firent ordinairement partie de la section des affaires étrangères étaient Barère et Danton dans le premier Comité; Barère, Hérault de Séchelles et quelque peu Robespierre dans le grand Comité; Sieyès, Treilhard, Merlin de Douai, Boissy d'Anglas et Reubell dans le Comité thermidorien. Ce sont les vrais ministres.

(i) 18 décembre 1793.

(2) Elargi après le » thermidor, il mourut en 1840.

Voyons-les à l'œuvre. — En avril 1793, nous étions en guerreavec l'Autriche, la Prusse et laSardaigne depuis une année ; après le 10 août, la Suède, le Danemark, l'Espagne, les États-Unis, l'Angleterre et la plupart des princes d'Allemagne et d'Italie avaient rappelé leurs chargés d'affaires et leurs ambassadeurs, sans toutefois nous déclarer encore la guerre; mais après l'exécution de Louis XVI, l'Angleterre expulsa notre ambassadeur ; son exemple fut suivi par les villes hanséatiques, l'Espagne, le pape, le roi de Na pies, la Russie; notre vieille alliée la Turquie rompit toutes relations avec nous, et refusa de recevoir notre ambassadeur Sémonville.

C'est cette ligue formidable que Danton essaye de dissoudre. Par son ordre, Le Brun charge notre ambassadeur en Suisse, Barthélémy, de répandre le plus possible le décret du 13 avril qui inaugure une politique nouvelle, afin d'édifier l'opinion publique sur nos véritables intentions. Le l op juin, Le Brun engage vivement nos agents diplomatiques, dans une instruction inspirée par le Comité, à se montrer dignes, mais circonspects, à dire bien haut que chaque nation a le droit de choisir son gouvernement, et tout en démontrant l'excellence des principes de la Révolution, à ne pas chercher à les imposer par la violence; ils ne doivent pas non plus, à moins d'instructions spéciales, favoriser tel ou tel parti politique dans les pays où ils sont envoyés.

Après avoir rassuré les peuples, on pouvait songer à négocier avec leurs gouvernements, non pas directement

puisque nos agents officiels avaient été chassés de presque partout, mais indirectement, par des intermédiaires officieux entamant des pourparlers qui, arrivés à un certain point, seraient repris officiellement pour être convertis en traités définitifs. Ces négociateurs devaient agir secrètement, à l'ancienne manière, autant pour avoir quelque chance de réussir auprès des gouvernements étrangers, que pour ne pas contrarier les patriotes de l'intérieur, qui, ne comprenant pas qu'on discutât avec les tyrans autrement qu'à coups de canon, n'auraient pas manqué de crier à la trahison. La faculté de délibérer en secret, qui avait été accordée au Comité de salut public par le décret de fondation, répondait à cette nécessité. Les six millions accordés à Dumouriez étant épuisés, Cambon en fit voter six autres pour les dépenses secrètes (16 avril); en outre, le Comité se fit donner le droit de puiser dans les fonds extraordinaires du ministère de la guerre les secours nécessaires pour « indemniser les alliés de la République (1) ». — Il fit même décréter que les effets du garde-meuble pourraient être employés « dans les transactions avec les puissances étrangères (2) ». On revenait aux vieilles traditions.

Les uns conseillaient au Comité de salut public de chercher surtout à détacher l'Angleterre de la coalition ; d autres, la Prusse; d'autres, enfin, parmi les-

{{) 3 mai 1793.

(2) 30 mai 1793.

quels Barthélémy, de s'appuyer sur les Etats secondaires. 11 fit dés tentatives dans ces trois directions.

Danton inclinait vers l'Angleterre. Au fond, le peuple anglais avait été longtemps favorable à la Révolution ; ce qui l'avait surtout tourné contre nous, c'était la propagande armée, et en particulier la conquête de la Belgique. 11 est vrai que c'était la France qui avait déclaré la guerre à l'Angleterre, mais à un moment où l'influence girondine dominait, puisqu'elle avait été décrétée sur la proposition de Brissot, l'apôtre de la propagande guerrière, au nom du Comité diplomatique. Au contraire, leConseil exécutif s'y montrait opposé. Le jour même de la déclaration de guerre (1), le ministre Le Brun écrivit à lord Grenville pour lui dire combien il regrettait la rupture entre les deux nations. A la fin du mois de mars, il chargea un aventurier de lui remettre des lettres renfermant des propositions de négociations : la réponse officielle de Grenville fut négative; mais officieusement, il demandait, pour le rétablissement de la paix, que la France restituât ses conquêtes, rappelât les émigrés et rétablît la monarchie constitutionnelle. Ces conditions étaient évidemment inacceptables ; mais c'était déjà beaucoup que d'avoir pu entamer même indirectement des négociations avec l'Angleterre. Lord Grenville avait en outre déclaré que si on avait de nouvelles ouvertures à lui faire en vue de la paix, elles devaient passer par le canal des généraux des armées sur la frontière. L'occasion était bonne. Avec l'approbation du Comité, Le Brun choisit deux commissaires, le révolutionnaire Forster, Mayençais passé au service de la France, et le citoyen Pétry, qui

(1) !•' février 1793.

connaissait l'Angleterre pour y avoir voyagé. Ils devaient se rendre à l'armée du Nord pour s'occuper ouvertement, avec le général anglais Murray,de l'échange des prisonniers ; mais, secrètement, ils tâcheraient de connaître les intentions du gouvernement britannique ; les deux commissaires reçurent de Le Brun, puis de Deforgues des instructions très conciliantes à ce sujet (juin 1793).

Mais avant qu'ils eussent pu les utiliser, le Comité dantoniste avait été renversé ; les instructions deForster et de Petry furent modifiées dans un sens plus belliqueux. Si l'Angleterre, leur disait-on, c avait encore la présomption d'entretenir les commissaires de réparations, de satisfactions, d'indemnités, ils répondraient que s'il fallait examiner les motifs de la guerre injuste qu'on a forcé la République de repousser, elle aurait les premiers droits à une indemnité ; et si l'on insistait sur cette prétention étrange, ils diront froidement que, pour payer des dettes de cette nature, la République ne connaît d'autre monnaie que le fer ». — Dans ces conditions, la mission des commissaires devenait inutile; ils ne virent même pas le général anglais.

Les négociations se poursuivirent plus loin avec la Prusse et l'Autriche. Ces deux nations étaient fort mécontentes l'une del'autre. La Prusse venait de participer de concert avec la Russie, au second partage do la Pologne; l'Autriche, jalouse, laissa alors comprendre qu'elle convoitait l'Alsace. La Prusse s'éloignait de plus en plus de l'Autriche, d'abord parce qu'elle ne voulait pas l'ai-

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derà prendrerAlsace, puis parce queson intérêt lui conseillait de se fortifier dans sa récente conquête polonaise. II est tout naturel que le Comité de salut public ait cherché à tirer parti de cet antagonisme. Déjà, en septembre 1792, en ne poursuivant pas, après Valmy , l'armée prussienne démoralisée, Danton laissait entendre qu'il considérait l'inimitié de la Prusse comme passagère. Il pensait encore de même. Le ministre Le Brun mit l'agent Desportes, nommé quelque temps auparavant ministre plénipotentiaire près le duc de Wurtemberg, en relation avec le baron d'Esebeck, ministre du duc de Deux-Ponts ; celui-ci avait été arrêté et emprisonné à Metz; en échange de la liberté, il offrit ses bons offices pour la paix avec la Prusse. Desportes reçut d'abord un passe-port pour voyager en Allemagne, et conféra à Metz avec le duc de Luxbourg, chambellan du roi de Prusse. Bientôt les bruits de paix devinrent si persistants qu'il en fut question à la Convention. Garât parla d'une lettre datée de Landau, relative à un échange de prisonniers qui s'était accompli de la manière suivante : « Le maire présenta un exemplaire de la Constitution à l'aide-de-camp prussien, qui en parut fort satisfait et qui assura qu'il le remettrait à ses supérieurs. L'échange eut lieu. Notre cartel portait : La République française au roi de Prusse. Celui qui nous fut envoyé portait : Le roi de Prusse à la République française. Et les agents de ce roi ont signé. » Ainsi, un résultat considérable avait été obtenu : la reconnaissance de la République française par le roi de Prusse. Au fond, il n'y avait rien d'invraisemblable à*ee .que Frédéric-Guillaume, qui, ainsi que le disait Desportes, avait tiré de son alliance avec l'Autriche tout ce qu'elle pouvait lui donner, en particulier une

extension de frontières à l'est, acceptât l'alliance française dans l'espoir d'y gagner quelques territoires à l'ouest, sur la rive droite du Rhin. Mais le Comité dantoniste tomba; le Comité robes pierriste abandonna des négociations pourtant en très bonne voie ; car ; à ce moment, dit l'historien allemand de Sybel, « des propositions officielles de paix, faites par le gouvernement français et basées sur les projets de Desportes auraient pu être d'un poids immense». Un autre procédé, emprunté à l'ancienne diplomatie, avait été tenté pour amener la Prusse à traiter : c'était de lui faire croire qu'on cherchait à se réconcilier avec l'Autriche. Pour cela, Sémon ville, qui se rendait à Constantinople, reçut l'ordre de s'arrêter chez le grand-duc de Toscane, parent de l'Empereur; et, sans donner d'assurance formelle, il devait laisser croire à la possibilité de la paix avec l'Autriche, — ce dont le roi de Prusse eût été vite averti. En réalité, avec l'Autriche, disait le Comité, « la République n'a que la guerre à traiter... Alarmer le cabinet de Berlin, c'est, en résultat, ce dont le citoyen Sémonville aura à s'occuper. Il entrerait dans nos vues de désunir ainsi la ligue et de ramener Frédéric à nous par cette feinte ». Mais Sémonville, ayant été arrêté par les Autrichiens, ne put faire usage de ce stratagème.

Le Comité essayait de se renseigner sur les intentions de l'Autriche. La Convention ayant appris que les représentants de l'armée du Nord, Briezetdu Bois du Bais, avaient écrit à Cobourg, les désavoua avec fracas, et les rappela (l).Barère rédigea une proclamation adressée aux armées pour les mettre en garde contre les propositions astucieuses des Autrichiens. C'était pour

(i) i5 avril 1793.

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rassurer le public. Mais dans une circulaire confidentielle, le Comité s'exprimait autrement : ce Nous ne devons pas penser à négocier, disait-il aux représentants en mission. Mais ne trouverez-vous pas quelquefois l'occasion d'arracher le secret de nos ennemis sans compromettre la dignité nationale et le caractère dont vous êtes revêtus, et sans vous engager dans des discussions qui ne conviennent qu a des agents politiques et sont au-dessous d'un représentant du peuple? Les circonstances peuvent vous offrir des occasions que la prudence humaine ne peut prévoir ; nous vous prions de ne pas négliger cet objet de correspondance et de nous communiquer ce qui parviendra à votre connaissance. »

Ne voulant rien négliger pour avoir la paix, le Comité voulut profiter, pour ses négociations, du désir supposé de l'Autriche de délivrer les prisonniers du Temple. Déjà, au début d'avril, le général Dampierre avait fait à ce sujet une proposition au général autrichien. Un peu plus tard, Maret et Sémonville devaient offrir à la Toscane et aux Deux-Siciles, pour prix de leur alliance, la liberté de la reine et de sa famille. Danton voyait là un moyen de concilier l'intérêt de la République avec les prescriptions de l'humanité. L'arrestation, au mépris du droit des gens, de Maret et de Sémonville vint faire échouer ce projet. L'Autriche ne tenait pas à sauver la reine; elle désirait au contraire qu'elle fût sacrifiée, afin que son supplice excitât encore davantage la haine des puissances de l'Europe contre la France, et servit de motif avoué à la guerre.

Les puissances secondaires ne furent pas oubliées. Maret devait essayer d'obtenir du roi de Naples, — un Bourbon, beau-frère de Louis XVI, — son alliaoce pour chasser les Anglais de la Méditerranée, ou tout au moins la neutralité, en échange de territoires enlevés au pape. Noël, ministre de France à Venise, avait pour mission d'engager la Sérénissime République à^arder aussi la neutralité. « Il laissera entre voir pour Venise elle-même, disait le Comité dans son instruction du 12 mai, une part considérable dans le démembrement de l'Autriche, tandis que, d'un autre côté, sa puissance pourrait s'accroître des débris du patrimoine de Saint-Pierre. » Ghauvelin, envoyé à Florence à la place de Sémonville, devait faire espérer au grand-duc de Toscane qu'une conduite semblable lui vaudrait une fraction des Etats pontificaux et un large morceau des possessions autrichiennes du nord de l'Italie. Le Piémont fut officieusement informé qu'on ne lui restituerait ni la Savoie ni le comté de Nice, mais que s'il conservait une neutralité bienveillante et s'il livrait passage à nos troupes, on se prêterait à une compensation fournie par Gênes et les Etats autrichiens. Le pape, « l'évêque de Rome,» comme on disait à la Convention, ne devait conserver de tous ses Etats que la ville de Rome « avec de simples appointements pécuniaires qui le mattraient en état de soutenir la dignité de chef de l'Eglise, et il faudrait soigneusement lui en conserver le titre », afin de ne pas mécontenter davantage les catholiques.

L'Espagne était sans doute la seule nation qui nous

LE COMITÉ Et LA DIPLOMATIE 313

fit la guerre non par intérêt, mais par hainede l'impiété révolutionnaire et pour venger l'exécution de Louis XVI. Deux comités révolutionnaires s'étaient formés, l'un à Perpignan, l'autre à Bayonne, pour agiter ce pays. Après le décret de 13 avril, ces comités ou plutôt leurs chefs, Comeyras et Borel, reçurent de Le Brun l'ordre de proclamer toutes les fois qu'ils en trouveraient l'occasion, surtout dans les échanges de prisonniers, que la France est l'alliée naturelle de l'Espagne et que l'Espagne se laisse duper par l'Angleterre (1).

Le Corps gertnaniquen'avait rien à gagner à contribuer aux victoires de la Prusse et de l'Autriche ; aussi fit-il longtemps la sourde oreille aux appels de l'empereur;, on comprend, en effet, que la Bavière, qui savait que l'Autriche songeait à l'absorber, ou la Saxe, qui redoutait le même sort de la part de la Prusse, ne pouvaient désirer l'écrasement de la France.

Même lorsque laDiète, sous la pression de l'Autriche, nous eut déclaré la guerre (2), les Etats allemands se montrèrent peu empressés à fournir leurs contingents. Le Comité de salut public entretint, d'une manière détournée, des relations suivies avec la plupart d'entre eux.

Da vieux liens d'amitié nous unissaient à la Suède. Cette puissance déclara, le 23 avril 1793, qu'elle entendait observer « une exacte neutralité ». Puis, son envoyé, le baron de Staël, de retour en France, se mit en rapport avec le Comité de salut public, qui agit avec

(!) 3 mai 1793.

(2) 22 mars 1793,

3i4 LE COMITÉ DE SALÛT PUfiLiC

lui, dit-il, « avec beaucoup de loyauté ». Ou jeta les bases d'un traité d'alliance où il était dit que : « La République française et la nation suédoise sejurent une amitié sincère et durable, et prennent,dès ce moment, l'engagement solennel de regarder comme leurs ennemis propres quiconque attaquera le territoire, la sûreté et l'indépendance de Tune des deux.» En conséquence la France accordait un subside à la Suède ; celle-ci s'engageait à fournir des soldats et des vaisseaux ; enfin les deux alliés devaient soutenir en Allemagne tous les Etats qui voudraient rester neutres. — On ne se pressa pas assez pour faire approuver le traité au régent de Suède; le mois de juillet arriva ; nos échecs militaires et l'attitude hostile de la Russie refroidirent la Suède, qui s'en tint à la neutralité.

La conduite du Danemark fut analogue, 11 continua avec nous les relations commerciales, maigre les me. naces de la Russie et de l'Angleterre. Il n'avait pas reconnu la République française, mais il s'était engagea le faire si une grande puissance lui en donnait l'exemple. Le roi n'osa pas recevoir officiellement le citoyen Grouvelle, secrétaire du Conseil exécutif, que Lebrun avait nommé ministre plénipotentiaire en Danemark(l), mais il lui fit un excellent accueil, et, par son intermédiaire, resta en relations avec le Comité de salutpublic même au plus fort de la Terreur,

Le but du Comité était de maintenir l'union du Danemark et de la Suède, et de déterminer ces deux Etats à s'allier avec la République française. Notre envoyé extraordinaire à Constantinople, le marquis Descorches de Sainte-Croix, avait même reçu Tordre de présenter

(1) i« juin 1793*

au Sultan la coalition de la Suède et du Danemark « comme un événement très probable et prochain », afin de le pousser à y adhérer lui-même. Les menées de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse firent que le Divan, tout en protestant que la Porte n'oubliait pas sa vieille alliée, n'osa néanmoins recevoir officiellement notre envoyé (1).

Quelle politique le Comité entendait-il suivre à l'égard de la Pologne ? Un point des instructions de notre ambassadeur à Gonstantinople consistait à protester au nom de la Révolution contre le partage de la Pologne, qui fortifiait les ennemis de la Turquie. Mais, au fond, le Comité se disait que si l'Autriche, la Prusse et la Russie étaient occupées par le démembrement, elles négligeraient la lutte contre la France, et peut-être même arriveraient à se brouiller pour le partage des dépouilles. Il se disait aussi que, dans le cas où Tune des nations copartageantes nous demanderait de sous crire à l'anéantissement de la Pologne, nous ne pouvions à aucun prix donner notre assentiment formel et écrit ; mais comme notre refus ne pouvait avoir d'effet utile puisque l'Angleterre n'était pas avec nous, mieux vaudrait, dans ce cas, « nous faire un mérite de notre silence ». Toutefois, en public, on ne faisait pas aussi bon marché de la Pologne : Barère déclarait à la tribune de la Convention que les Turcs et les Polonais trouveraient au besoin un appui dans la France (2). Le Comité espérait sans doute, par cette déclaration, amener la Russie et la Prusse à compter avec nous ; peutêtre même, en cas d'absolue nécessité, fût-il effectivement intervenu ; notre agent à Leipzig, Parandier, défi) Mai 1793.

(2) 7 mai 1793.

vait môme encourager secrètement les Polonais dans celte espérance.

L'ancien régime attachait un grand prix à l'existence de bons rapports avec la Confédération helvétique. La Révolution y tenait encore davantage. L'hostilité d'un pays républicain eût produit un effet moral fâcheux; à un point de vue plus pratique, elle eût fourni à l'Autriche et au Piémont un passage pour les troupes qu'ils dirigeaient contre nous. Or, les cantons catholiques avaient fort mal accueilli la Révolution ; les atteintes portées aux capitulations, le massacre des Suisses au 10 août et la dissolution des troupes helvétiques au service de la France nous aliénèrent aussi les cantons protestants. Il avait fallu l'énergique attitude de Dumouriez et ses victoires ainsi que celles de Gustine,pour éviter une rupture complète avec les treize Cantons.

La conduite du Comité était toute tracée : empêcher à tout prix la rupture ouverte, obtenir la reconnaissance de notre ambassadeur Barthélémy, préparer même une nouvelle alliance. De pareils résultats ne pouvaienUHre obtenus que par beaucoup de ménagements et de concessions; car la Convention avait eu beau manifester publiquement les sentiments de la France pour ses « frères et alliés (1) », et Condorcet leur écrire une belle lettre, ces avances avaient été froidement accueillies. Le Comité comprit que des satisfactions d'ordre positif étaient préférables. Les Suis-

(1) Octobre 1792.

ses réclamaient depuis quelque temps le paiement des indemnités et pensions dues à leurs soldats licenciés : on le leur accorda. Autrefois, ils s'approvisionnaient de sel en Lorraine et en Franche-Comté, et le roi le leur délivrait à moitié prix; ils réclamaient un traitement analogue de la part de la Révolution : on les satisfit. Ce qu'ils redoutaient par-dessus tout, c'était l'annexion de certains territoires alliés, Genève, Mulhouse, le Valengin et Bàle; on les rassura. Le Comité eut seulement le tort d'envoyer à Genève comme résident un ancien prêtre marié, Soulavie, homme indiscret, arrogant et brouillon. Par contre, le pont de Bàle était commandé par une batterie placée à Huningue ; cette batterie fut enlevée, à la grande satisfaction des Suisses (avril-juillet 1793].

Le Comité recueillit bien vite le bénéfice de sa modération : la diète annuelle, réunie à Frauenfeld le 1 er juillet 1793, confirma la neutralité helvétique et vota la levée de troupes destinées à empocher la violation du territoire helvétique par les Autrichiens. Notre ambassadeur ne fut pas reconnu officiellement, mais la rupture était évitée et la neutralité assurée.

En résumé, le Comité dantoniste était rapidement arrivé, eu suivant la voie indiquée par le bon sens et les traditions nationales, à des résultats très satisfaisants. Grâce à son activité, à sa modération et à la largeur de ses vues, l'Angleterre consentait à entrer en rapport avec nous; pour l'obliger à compter avec la République, on lui suscitait des embarras chez elle, on essayait de lui trouver des adversaires dans la Méditerranée, en même temps qu'on vivait en bons termes avec ses colonies révoltées, les Etats-Unis. La Prusse commençait à comprendre que son intérêt lui

conseillait de se retirer de la coalition, et ne Taisait déjà plus de difficultés pour reconnaître la République française. L'Autriche elle-même ne se montrait pas absolument intraitable. Enfin, les puissances secondaires n'étaient pas entièrement réfractaires à une alliance avec nous, ou tout au moins à une neutralité bienveillante (1).

Malheureusement, à la fin de 1793, la situation s'était obscurcie. La révolution du 31 mai, accomplie sous le règne du Comité, affaiblit son prestige- le succès des Montagnards effraya nos voisins. Bientôt Danton fut renversé, et la direction des affaires passa à Robespierre et à ses amis. Les négociations entreprises furent presque partout suspendues ou abandonnées. Le ton altier que Ton prit n'était guère fait pour les faciliter. Il convient néanmoins dédire que cette recrudescence de l'esprit belliqueux avait d'autres causes que les théories robespierristes. Nous avions subi de graves échecs en juillet 1793 ; nos frontières étaient entamées. Il fallait à tout prix concentrer tous les efforts vers la défense nationale : seuls, quelques succès militaires permettraient de reprendre les pourparlers dans de bonnes conditions. La lutte à outrance, telle était la grande pensée du moment. C'est

(1) « Nous pouvons assurer que ce furent les mesures actives de Danton et du premier Comité de salut public, jointes aux dissentiments qui divisaient la coalition, qui donnèrent à la République le pouvoir de résister à l'Europe. » (De Sybel.)

ce que Barère appelait « la diplomatie du canon et de la victoire ». — « Soyez bien convaincus, disait-il encore, que notre diplomatie réside tout entière dans l'intérêt commercial et la foi des traités pour les puissances neutres ; dans les fonderies de canons, dans les fabriques de fusils et de salpêtre à l'égard des puissances continentales; et dans les ports, les arsenaux et les chantiers de construction pour les puissances maritimes (i). • En d'autres termes, agir sur les neutres par l'intérêt, sur les grandes puissances en leur opposant de bonnes armées, et sur l'Angleterre par une excellente flotte, tel est le but que Barère assignait pour le moment à notre diplomatie.

A un membre qui trouvait trop sévère le décret décidant que les Français useraient de représailles en pays ennemis, leComité répondait : « Nous ne voulons être ni des barbares ni des cannibales, mais nous devons nous défendre ; d'ailleurs, quand, en Vendée, nous brûlons nos propres villes et détruisons nos compatriotes, oserions-nous nous montrer plus humains pour nos ennemis? — Si nous avions la foudre, nous nous en servirions contre eux (2) ! » Il avait une superbe confiance dans l'avenir : « L'Univers est intéressé à notre conservation, disait Bobespierre... Au reste, dût l'Europe entière se déclarer contre vous, vous êtes plus forts que l'Europe. La Bépublique française est invincible comme la Baison, immortelle comme la Vérité (3) î »

(1) 14 nivôse an IT.

(2) Septembre 1793.

(3) Rapport du 7 septembre 1793.

Cependant, il ne faudrait pas croire que la diplomatie fût totalement négligée. Le Comité, presque malgré lui, fut obligé d'établir entre ses ennemis des différences basées soit sur des raisons de sentiment ou d'intérêt, soit sur des traditions persistantes ; ainsi, il faisait naturellement une distinction entre les monarchies et les républiques. En ce qui concerne ces dernières, même les moindres et les plus mal disposées, il n'est pas d'attentions qu'il ne leur témoigne, pas de concessions qu'il ne soit disposé à leur faire. « Le Comité de salut public est chargé de s'occuper des moyens de resserrer de plus en plus les liens de l'union et de l'amitié entre la République et ses alliées, notamment les cantons suisses et les Etats-Unis d'Amérique, » avait décrété la Convention. — Pour se conformer à l'esprit du décret, le Comité commença par rappeler de Genève le brouillon Soulavie (1). Les Genevois reconnaissants nous envoyèrent un agent, le colonel Weiss, Puis, le Jacobin Humbert reçut Tordre de se rendre en Suisse pour une mission particulière. Les administrateurs de la Haute-Saône l'ayant arrêté, le Comité lit improuver leur conduite et Humbert put continuer sa route. Bientôt après, la Convention décida qu'il était particulièrement défendu de violer le territoire des cantons suisses. Et lorsqu'aux Jacobins un citoyen demande qu'on « délivre » les Suisses, c'est le membre le plus violent du Comité de salut public,

(1) 1G décembre 1793.

's d'Herbois, que s'y oppose et veut qu'on respecte

>rté de ce peuple (I).

*>) 4 ns la diplomatie comme ailleurs, le Comité tâche

îblir un peu d'ordre. Barère se plaint que certains

lités révolutionnaires arrêtent les agents de l'étran-

;, hier celui de Malte, aujourd'hui celui do Genève.

Il faut, ajoutait-il, il faut dire hautement à cette tri- /une,d'où vous êtes entendus de tous les gouvernements, que leurs agents sont placéssous le droit des gens, que nous respectons alors même qu'on le viole à notre égard. » Et comme la direction de la diplomatie n'appartient qu'au gouvernement, il est interdit à toute autorité constituée d'attenter en aucune manière à la personne des envoyésdesgouvernements étrangers ; les réclamations qui pourraient s'élever contre eux seront portées au Comité de Salut public, seul compétent pour y faire droit (2). — Quelque temps auparavant, le représentant Rûhl demandait que l'on publiât ,1a liste des agents de la France près les gouvernements étrangers et réciproquement ; la Convention estima que cette publication serait dangereuse : la liste des agents diplomatiques serait déposée au Comité de Salut public où les représentants du peuple pourraient aller la consulter (3).

Sur la proposition de Barère, il fut aussi décidé que les traités d'alliance avec Gênes seraient maintenus (4); le Comité prit des mesures en conséquence. La neutralité de cette petite république nous fut très utile et irrita fort la coalition. — Le Comité décida également

(1) 24 février 1794.

(2) 13 ventôse an II —-3 mars 1794.

(3) 20 juillet 1793.

(4) 2 nivôse an II — 22 décembre 1793.

que les citoyens des villes hanséatiques résidant on France y seraient traités comme les citoyens des pays neutres et alliés (1).

Malgré leur attitude peu bicnveillanteet sermonneuse, les États-Unis furent traités avec égards, et le Comité supporta avec beaucoup de patience les procédés douteux de la « République-sœur ».Déjà,le 6 juin 1793,un corsaire français ayant pris un navire américain, maltraité Téquipage et tué le capitaine, les Etats-Unis se plaignirent au Comité, qui fit excepter leurs navires de ceux qui pourraient être pris par les corsaires français ; en outre le navire serait restitué et une indemnité accordée. Le même fait s'étant reproduit Tannée suivante, oùun bâtiment marchand fut capturé par le cor sairefe Sans-Culotte, de Honfleur, le Comité fit relâcher ce bâtiment. — Nous ne devons pas « nous aliéner, disait-il, les gouvernements qui nous sont favorables, et il faut moins considérer notre intérêt que ce qui nous honore (1) i. 11 fit aussi accorder une indemnité à un commerçant américain dont le vaisseau avait été endommagé à Port-Vendres par un coup de canon venu de l'armée des Pyrénées-Orientales.

En principe, on était moins bien disposé pour les monarchies que pour les républiques. En pleine tribune de la Convention,Barère, parlant des prêtres et desroi$t disait que la conduite à tenir à leur égard était bien simple : il fallait « battre les uns et chasser les autres ».

(1) 4 floréal an II — 23 avril 1794.

(2) 29 pluviôse an II — 17 mars 1794.

Son collègue Cou thon, qui appelait irrespectueusement le roi de Piémont « roi des marmottes », proposait à la Société des Jacobins de nommer une commission (c chargée de rédiger l'acte d'accusation de tous les rois ». Il fut choisi, ainsi que Robespierre, Billaud- Varenne, Collot d'Herbois et Lavicomterie, pour composer cette commission (1). Mais c'étaient ià des concessions aux passions du moment. Le Comité comprenait fort bien que, certains rois nous étant plus hostiles que d'autres, nous ne pouvions nous passer, pour les battre, de l'appui ou au moins de la neutralité des autres souverains. Il se trouva ainsi amené à ménager les vieilles alliances de notre pays.

La Suède et le Danemark, comme dans la période précédente, protestaient contre la tyrannie maritime de l'Angleterre, qui prétendait empêcher les neutres de faire le commerce avec la Franco (2) ; on ne réussit pas à leur faire déclarer la guerre à la République. Le comte de Bernstoif, premier ministre du roi Christian de Danemark, continuait à voir Grouvclle, représentant officieux delà République française à Copenhague. Il facilita même des entretiens secrets entre Grouvelle et le ministre d'Espagne en vue de la paix(3J. Toutefois, on n alla pas jusqu'à une alliance déclarée avec la Suède et le Danemark. •

Descorches, chargé d'affaires de la France en Turquie, avait soudoyé le Divan; de septembre 1793 à mars 1794, il avait distribué pour plus de quatre millions d'or et de diamants. Un traité fut alors signé: la Porte promettait seulement de se préparer à la guerre ; et,

(1) 2 pluviôse an II — 18 février 179i.

(2) Pluviôse au 11 — mars 1794.

(3) Décembre 1793»

324 Lfe COMITÉ Î)E SALÙT PUBLIC

à cet effet, le sultan Sélim demandait des officiers instructeurs que le Comité lui envoya (1).

Le Comité eût vu avec joie la Turquie au sud, le Danemark et la Suède au nord, se lancer dans la lutte contre la coalition ; cette prise d'armes eût coïncidé avec un vaste soulèvement des Etats italiens et de la Pologne, où, dans chaque ville, des patriotes promettaient d'appuyer les efforts de la Suède et de la Turquie. Les choses ne se passèrent pas de la sorte. Ce système de diplomatie, qui était préconisé par Hérault de Séchelles et Barôre, déplaisait à Saint-Just ; ce fut un de ses griefs contre le malheureux Hérault de Séchelles.

Par contre, ce n'est que de la haine que Ton éprouvait à l'égard de l'Autriche et de l'Angleterre. La fureur contre ces deux nations était telle qu'il n'est guère de discours à la Convention, de discussions aux Jacobins, de lettres des départements, où l'on n'invective « Pitt et Cobourg ». Le Comité partageait ces passions. Sur la proposition de Robespierre, les crimes du gouvernement britannique furent mis à l'ordre du jour des Jacobins, et on leur consacra d'intermiqables séances; nombre de discours violents furent prononcés. Un citoyen propose de les traduire en anglais pour les répandre « sur les bords de la Tamise », et demande que le Comité de .salut public soit invité à faciliter cette opération. A un membre qui veut qu'on établisse une distinction entre le peuple anglais et son gouvernement, Robespierre

(1) Les traités avec Alger et Tunis, dépendances de la Porte, furent renouvelés.

LE COMITÉ Et LA DIPLOMATIE 325

répond avec vivacité qu'il hait le peuple anglais, et qu'il ne reconnaîtra la différence dont on parle que le jour où il verra ce peuple renverser « le tyran imbécile et les ministres qui le gouvernent ». Il ne tarit pas sur la perfidie des Anglais. Barère les déteste encore davantage. Les dernières lignes qu'il ait écrites, quelques jours avant sa mort, étaient dirigées contre eux. En 1794, il accuse le gouvernement britannique de faire cnlomnier le Comité, de favoriser les troubles de l'intérieur, d'inonder la République de faux assignats (i). Aussi ne ménage-t-il pas « le faussaire couronné » ; le 2 thermidor, il attaque encore l'Angleterre et « son gouvernement néronien ». Sur la proposition de Couthon, son collègue du Comité, la Convention proclame solennellement Pitt ennemi du genre humain (2), et le désigne au mépris et à la haine de tous les peuples de l'univers. Défense fut faite, sous peine de vingt ans de fers, d'importer des marchandises anglaises en France; tous les Anglais voyageant sur le territoire de la République devaient être arrêtés et leurs biens confisqués (3). Sur la proposition de Barore, il fut décrété qu'on ne ferait plus de prisonniers anglais (4); enfin, pendant l'automne de 1793, le Comité combinait un projet de descente en Angleterre pour le printemps suivant ; et la présence prolongée de Saint-André à Brest était motivée par cet objet.

(1) 6 prairial an II — 25 mai 1794.

(2) Garnicr demandait môme que l'on décrétât le droit de l'assassiner.

(3) 18 vendémiaire an II. — Saint-Just voulait étendre cette mesure à tous les étrangers des nations avec lesquelles nous étions en guerre; mais il fallut faire de si nombreuses exceptions que l'on dut ajourner l'application du décret.

(4) 7 prairial an II, 26 mai 1794. —Ce décret, pris dans un moment de colère, ne fut pas exécuté.

Cette haine, parfois puérile dans ses manifestations, s'explique cependant. C'était l'Angleterre qui en 1793 avait noué la formidable coalition qui avait failli écraser la France ; c'était elle encore qui, en 1794, ranimait l'ardeur expirante de cette même coalition. Ainsi, la Prusse ne demandait qu'à s'en retirer ; mais par la convention de la Haye (19 avril 1794), l'Angleterre l'y fit rester en lui accordant un subside mensuel de 1.250.000 francs pendant toute la durée de la guerre contre la France.

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