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En somme, notre diplomatie officielle était nulle. Aucun souverain ne recevait ouvertement les représentants de la République française ; à peine quelques-uns, — et non des plus puissants, — osaient-ils les accueillir à titre d'agents officieux d'un gouvernement de fait et non de droit. Mais le Comité n'était pas moins renseigné sur ce qu'il avait intérêt à connaître en Europe. Il avait une vingtaine d'agents secrets chez nos ennemis (Duckel à Londres, Stamaty à Hambourg, Parandier à Leipzig, Probst à Nuremberg, Schweitzer dans les Grisons, Venet à Lausanne, Rivais à Bàle,etc). Des renseignements étaient aussi fournis par les révolutionnaires des pays voisins ou par de faux émigrés, sur les armements, les dispositions des troupes, l'esprit des populations. Dans le Piémont, le secrétaire royal Dufour recevait une pension du Comité de salut public, à qui il livrait les plans de campagne et la correspondance diplomatique avec l'Autriche ; à Gènes, à Florence, à Naples, des agents français s'abouchaient avec
les libéraux, de façon que l'entrée de Dumerbion en Italie pût être le signal d'un vaste soulèvement dont les points principaux seraient Turin, Naples, Venise.
Mais le principal centre d'informations était la Suisse, où résidait notre agent le plus précieux, Barthélémy. Né à Aubagne, en Provence, en 1747, il avait déjà fourni une longue carrière dans la diplomatie et avait passé par Stockholm, Vienne et Londres, lorsqu'il fut nommé, en 1792, ministre puis ambassadeur en Suisse. Alors âgé de 45 ans, dans la force de l'âge, très instruit, très prudent et d'une grande activité, il ne tarda pas à se faire remarquer, et le Comité eut le bon esprit de le conserver malgré la modération de ses idées. Cette modération, ainsi que son tact et son urbanité, en firent un négociateur excellent lorsque les puissances étrangères furent disposées à traiter. /
Il suivait avec beaucoup d'attention les modifications qui survenaient dans les dispositions respectives des coalisés; les agents secrets des villes voisines : Bàlo, Nuremberg, Coire, Lausanne, etc., étaient en corres* pondance avec lui (i). Au mois de novembre 1793, Hérault de Séchelles fut envoyé à Huningue, où il eut une entrevue avec Barthélémy pour s'entendre, au nom du Comité, sur la politique extérieure de la France.
(I) Après le 9 thermidor, lorsque la paix parut possible et prochaine, le Comité décida que Barthélémy disposerait d'un nombre plus grand d'agents secrets; et, au mois de janvier sui* vanl, il lui fît parvenir 25.000 francs en numéraire et non en assignats pour les payer. D'autres sommes devaient suivre celle-là.
Le gouvernement révolutionnaire ne peut donc être accusé d'à voir,de parti'pris,cherché à perpétuer la guerre générale. Il reste toutefois évident que la diplomatie n'a occupé qu'un rang secondaire dans ses préoccupations, et qu'il attendait la paix beaucoup moins des négociations que des victoires. « Vous le savez, disait Barère le 14 thermidor, depuis la coalition des tyrans, nos ambassadeurs sont des armées, et nos moyens diplomatiques des canons et des baïonnettes ! »
En fait, les succès de nos armées facilitèrent singulièrement les négociations. Dans les derniers mois de 1794, l'Autriche a de nouveau perdu la Belgique, et après avoir vainement tenté de s'emparer de l'Alsace, elle a dû repasser le Rhin vaincue et découragée; elle devine qu'elle est en butte à l'hostilité sourde de la Prusse, qui, sentant qu'elle ne peut lutter à la fois contre la Pologne et contre la France, cherche à se rapprocher de nous; du Piémont, qui l'accuse de l'avoir poussé à une guerre où il n'a éprouvé que des pertes. L'Angleterre est, il est vrai, victorieuse sur mer et aux colonies.; mais elle n'a pas réussi à tourner contre nous laSuèdeetle Danemark; ses incursions dans la Méditerranée ont mécontenté l'Espagne, la Toscane, Naples ; son alliée la Hollande s'attend à être envahie. La Russie maudit la Révolution, sans mettre pour celaun soldat en ligne; les autres Etats,Turquie, Suisse, Gênes, Venise,nous sont plutôt favorables; bref, la coalition est vaincue et prête à se dissoudre. Les victoires de l'automne de 1794 sur l'Espagne et le Piémont, la conquête de la rive gauche du
Rhin et l'invasion de la Hollande par Pichegru la consternent et achèvent de la désorganiser. Les souverains les plus las de la guerre, comme le roi de Prusse, ou les plus menacés, comme le stathouder de Hollande, se résignent alors à demander la paix.
L'attitude conciliante du Comité les y encourage. En prévision du rétablissementdes relations,il a commencé par fixer le cérémonial diplomatique. Quinze jours après la mort de Robespierre, Eschassériaux, nouveau membre du Comité de salut public, annonce que le ministre d'une grande république demande à être reconnu par la nation française. Il ajoute que le ridicule cérémonial de l'ancienne diplomatie doit faire place à la simplicité et à la dignité républicaines : le ministre sera introduit dans la Convention et présentera l'objet de sa mission; puis « le président lui donnera l'accolade fraternelle en signe de l'amitié qui unit le peuple américain et le peuple français » ; c'est là toute l'étiquette (I).
Quelques jours plus tard eut lieu,dans les mêmes formes, la réception du ministre de la République de Genève (2). Même cérémonial pour la présentation des lettres de créance du comte Carletti, envoyé du grand-duc de Toscane (3), et pour la réception de « M. Frédéric Staël-Holstein », ambassadeur extraordinaire du roi de Suède près la République française. Il est placé, d'après
(1) 27 thermidor an II, 14 août 1794.
(2) 30 août 1 794.
(3) 18 mars 1795.
le cérémonial indiqué par le Comité, dans un fauteuil vis-à-vis du président,et parle assis. Il commence de la sorte : « Citoyens représentants du Peuple français... »
Le Comité de salut public pouvait alors faire connaître ses intentions. Le 4 décembre 1794, son rapporteur, Merlin de Douai, prononça un très long discours sur les bruits de paix qui circulaient dans te public. — Oui, nous voulons la paix, disait-il, et nous l'aurons. Car il n'est pas éloigné, le jour « où, éclairés par la foudre républicaine qui les a frappés tous à la fois, plusieurs de ces gouvernements que l'Angleterre a ameutés contre nous ne pourrontfixersans effroi l'abîme où cetteodieusc puissance a failli les précipiter. « Mais, toujours éprise de justice, la France saura distinguer ses ennemis e* les motifs de leur agression ; elle saura faire une différenceentre ceux que la vanité, la crainte ou la violence ont poussés à la lutte, et les chefs audacieux de cette ligue insensée.
André Dumontfît décréter l'impression dece discours, sa traduction dans toutes les langues, et son envoi aux municipalités et aux armées. — L'invitation du Comité, encadrée dans de hautaines paroles, était assez claire et assez rassurante pour que plusieurs nations l'entendissent. Maisceux qui avaient intérêt àlesempêcherde quitter la coalition leur insinuaient que la France n'avait pas de gouvernement avec qui il fût possible de traiter en toute sécurité. Le Comité, par l'organe de Boissy d'Anglas, renouvela les déclarations solennelles de Merlin de Douai et fit bonne justice des assertions visant le gouvernement républicain. — La France, disait-il nettement, veut la paix,maisune paixdurableet glorieuse, et elle est en droit d'exiger ses frontières naturelles. «A ce prix, les puissances de l'Europe peuvent compter sur
une paix inviolable... En vain voudrait-on égarer les peuples en leur disant que, notre gouvernement n'étant que provisoire, aucun traité ne peut avoir de garantie: notre gouvernement est le plénipotentiaire nommé par la lotalité du peu pie français pour terminer en son nom la révolution et la guerre, et je doute qu'on ait jamais vu d'ambassadeur revêtu d'un plus ample pouvoir et d'un plus auguste caractère... La paix sera d'autant plus solide qu'elle sera donnée par un peuple entier. Peut-on mettre en doute si la nation qui sait vaincre a le pouvoir de négocier ? »
Le premier traité signé fut celui de la République avec la Toscane. Le grand-duc avait reconnu la République française à la fin de 1792; mais, après l'exécution de LouisXVI, il rappela son ministre. Toutefois, il fallutles menaces de l'Angleterre, qui luidonnadouzeheurespour se décider, pour qu'il nous déclarât la guerre (8 octobre 1793). Quant à son concours effectif, il trouva divers prétextes pour l'éluder, et n'envoya pas un soldat contre nous. Lorsque la défaite des Austro-Sardes à Savone eut rétabli nos communications avec Gênes, le grandduc vit que l'issue de la lutte n'était pas douteuse, et il se décida à offrir la paix à la République française.
Son chambellan, le comte Carletti, connu pour ses opinions libérales, arriva à Paris le 20 janvier 179o, et alla visiter le commissaire des relations extérieures, Miot, qui le mit en relations avec la section du Comité de salut public chargée des affaires étrangères. Elle se composait alors de Merlin de Douai, Cambacérès, Boissyd'Anglas, Louvet, Treilhard et Jean de Bry. C'est
Merlin de Douai qui dirigea la négociation, qui fut d'ailleurs courte.
Le 10 février, lecture est donnée à la Convention du projet de traité. Une discussion éclate à ce sujet. Bourdon de l'Oise prétend qu'on s'est trop pressé de traiter: nos ennemis vont croire que la France a soif de paix et que la République est épuisée; au surplus, ajoute-t-il, —et c'était là le grandgrief d'une partie de l'Assemblée, — le droit de signer la paix n'appartient pas au Comité de salut public, mais à la Convention. Thibaudeau émet la même opinion. Cambacérès répond que le Comité n'a fait que se conformer au décret du 7 fructidor, qui lui attribue les relations extérieures; mais voyant que l'Assemblée est mal disposée, il demande l'impression du traité et l'ajournement au quintidi suivante.
Le jour fixé pour la discussion, on vient encore dire que le Comité devait proposer un projet de traité à conclure, et non demander la ratification d'un traité conclu. Mais Boissy d'Anglas et Cambacérès n'ont point de peine à faire comprendre qu'on ne pouvait cependant pas tenir jour par jour l'Assemblée au courant des discussions diplomatiques, car beaucoup d'Etats n'enten draient pas que leurs affaires fussent ainsi divulguées (1). Ils proposent donc à la Convention de ratifier et confirmer le traité qui lui est soumis. Ce qui fut fait.
Les relations diplomatiques étaient rétablies entre la France et la Toscane, qui se juraient paix et amitié (2). Assurément, la Toscane n'était pas un grand Etat et son
(1) Bientôt, le Comité obtient même expressément delà Convention l'autorisation de signer des articles secrets, pourvu qu'ils no soient pas contraires aux articles patents, et à condition d'en rendre compte à l'Assemblée lorsque les circonstances le permettront (mars 1795).
(2) Traité du 21 pluviôse an III (9 février 1793).
alliance ne pouvait nous être d'une grande utilité; mais le traité était avantageux comme symptôme de la lassitude de la coalition. Pour la première fois, on traitait ouvertement avec la République française, et c'était un allié des grandes familles monarchiques, un parent de Louis XVI, qui donnait l'exemple! D'autres traités plus importants allaient suivre.
Au milieu de l'été de 1794, au moment où les troupes républicaines envahissaientlesPays-Basautrichiens, le maréchal Môllendorf, qui commandait l'armée prussienne, suivant les instructions secrètes de là cour de Berlin, resta dans l'inactivité, évita de nous livrer des combats sérieux et* recula peu à peu, — tout en envoyant un émissaire auprès de Barthélemy,à Bàle. Furieuse de voir que ses subsides étaient si mal employés, l'Angleterre les suspendit momentanément ; en outre, Pitt chercha à s'allier plus étroitement encore à l'Autriche.Maiscelle-cijiridignéede la conduite de la Prusse, qu'elle qualifiait de trahison, se rapprochait de la Russie pour prendre un gros morceau de la Pologne; en même temps, elle faisait adresser indirectement des propositions de paix à la France.
A la fin de I79i, le Comité de salut public avait donc le choix, pour la paix, entre l'Autriche et la Prusse. A laquelle allait-il donner la préférence? Reprenant la vieille tradition française de François 1 er , do Richelieu, de Mazarin et de Louis XIV, qui consistait à affaiblir la maison d'Autriche, il se décida à écouter la Prusse.
Le I er décembre 1794, à la nouvelle que la Hollande avait envoyé des agents au quartier général de Pichegru pour traiter, le roi de Prusse ordonna à son ancien ambassadeur à Paris, le comte de Goltz, d'aller à Bâle, et d'entrer en négociations avec Barthélémy (i). Le Comité de salut public lui demanda d'envoyer à Paris un homme de confiance pour poser les bases sur lesquelles discuteraient de Goltz et Barthélémy; Frédéric- Guillaume manda alors au secrétaire de légation Harnier, qui avait jusque-là dirigé les négociations de Baie, de se rendre à Paris. Il lui donna des instructions qui prouvent qu'il ne se rendait pas un compte exact de la situation ; il s'imaginait que la simple promesse d'abandonner la coalition et de reconnaître la République française l'autorisait à réclamer en revanche une foule d'avantages : évacuation par les Français de la rive gauche du Rhin, maintien de la maison d'Orange en Hollande, droit d'être choisi comme médiateur entre la France et les petits princes allemands, et même une clause en faveur desémigrés. — Or,à ce moment, Pichegru entrait en Hollande, la France était partout victorieuse. Aussi lorsque, le 7 janvier 1795, Harnier entra pour la première fois au Comité, il lui fut nettement déclaré que la paix ne serait solide que si le peuple français la trouvait honorable, c'est-à-dire basée sur la cession de Mayence et de la rive gauche du Rhin ; et que, de plus, on n'entendait pas que la Prusse s'occupât de la Hollande ni des émigrés.
Harnier objecta qu'il était impolitique d'affaiblir un Etat qui devait servir de barrière à d'insatiables ambi-
(1) Les Etats de l'Empire, représentés à la diète de Ratisbonne, faisaient aussi des vœux ardents pour la paix (22 décembre 4794). r r v
tions; le Comité persista à réclamer la rive gauche, mais en déclarant qu'il ne voyait pas d'inconvénient à co que la Prusse acquît sur la rive droite une compensation; qu'au besoin, même, on Paidcrait à l'obtenir- Après ces démarches officieuses et préparatoires, Harnier se rendit à Bàle, et les négociations officielles commencèrent le 12 janvier entre de Goltz et Barthélémy. A Berlin, on trouvait ces propositions trop dures; on résolut défaire traîner les négociations en longueur. Le comte de Goltz ayant été emporté en quelques jours par une fièvre bilieuse, en attendant l'arrivéede son successeur Hardenberg, Harnier demanda que la question de la rive gauche fût réservée à la paix générale. Le Co mité s'indigna de cette proposition dilatoire, et donna Tordre aux généraux d'agir vigoureusement. D'autres échappatoires furent accueillies de la même façon: « Nous voulons une décision immédiate avant le 25 mars! » dit le Comité — « Il nous faut un oui ou un non définitif et immédiat! » 11 n'était plus possible de reculer. Le traité fut signé le 5 avril. Le roi de Prusse reconnaissait la République française; la France continuait à occuper les provinces prussiennes de la rive gauche du Rhin, dont le sort devait être définitivement arrêté à la paix générale ; si elle les conservait alors, une compensation serait accordée à la Prusse ; la République acceptait pour les Etats allemands qui voudraient traiter avec el le la médiation de la Prusse. Celle-ci tenait beaucoup à cette clause, qui lui attirait la reconnaissance des petits Etats et faisaitde la Prusse le centre naturel de l'Allemagne du Nord (i). — La
(4) Le landgrave de Hesse-Cassel traite le 28 août suivant; il s'engageait à ne plus recevoir de subsides de l'Angleterre et à no plus lui vendre ses troupes. — Les autres Etats allemands allaient traiter quelques mois plus tard.
France obtenait ainsi une importante cession de territoire ; elle avait triomphé des armées organisées par Frédéric II ; unegrande nation monarchique reconnaissait la République française.
Les deux membres du Comité qui s'étaient particulièrement occupés de la paix avec la Prusjse étaient Merlin de Douai et Cambacérès ; ce furent Sievès et
Reubell qui suivirent les négociations avec la Hollande. En novembre 1794, lorsque Pichegru s'avançait vers la Hollande, le prince d'Orange lui envoya des parlementaires; le général les adressa au Comité de salut public. Celui-ci, qui savait par ses émissaires que le parti du stathouder était très faible, leur dit qu'on ne traiterait qu'à la Haye. Les parlementaires offrirent alors, au lieu d'une simple reconnaissance de la République, une alliance formelle. Mais c'était trop tard : le pays était à moitié conquis; les patriotes hollandais, longtemps comprimés, accueillaient nos soldats en libérateurs; bientôt la flotte hollandaise tombait entre nos mains, la famille d'Orange fuyait en Angleterreet le stathoudérat faisait place à un régime démocratique. C'est avec le nouveau gouvernement que le Comité allait traiter. Reubell et Siéyèsse rendirent à la Haye, où la paix fut vite signée (16 mai 1795). Une alliance offensive et défensive pour toute la durée delà guerre,et même pour tous les casde guerre avec rAnglelerre,était conclue entre laRépublique française et la République batave; la France garantissait l'indépendance de la Hollande ; en échange,
la Hollande nous promettait le concours d'une partie de sa flotte et de la moitié de son armée, prenait à sa solde un corps français de 25.000 hommes laissé dans ses places fortes, nous cédait la Flandre hollandaise, acceptait la libre navigation du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, et payait une indemnité de guerre de 100 millions de florins.
Puis vint PEspagne. Au printemps de 1794, les Anglais avaient pris la Corse, ce qui assurait leur prépondérance dans la Méditerranée. Mais les Espagnols furent effrayés de ce voisinage inquiétant, et leur ardeur pour la coalition commença à diminuer. Les succès de nos armées pendant l'été de 1794 achevèrent de les décider à traiter. Au mois d'octobre, Godoï entra en pourparlers avec un certain Simonin, agent du Comité de salut public, qui se trouvait alors à Barcelone pour s'y occuper de l'échange des prisonniers de guerre. Il lui dit qu'il traiterait avec la République si elle rendait la liberté aux enfants de Louis XVf, et si elle donnait à celui que les royalistes appelaient Louis XVII un royaume formé des provinces du sud de la France! Le Comité considéra, non sans raison, de semblables propositions comme injurieuses, rappela immédiatement Simonin, et ordonna aux généraux français de continuer leur marche en avant. La victoire de la Mouga (novembre 1794), la conquête du nord de la Catalogne et des provinces basques, la crainte de voir les succès de nos armes continuer au printemps, enfin la nouvelle que la Hollande et la Prusse abandonnaient la coali-
tion, achevèrent de déterminer l'Espagne. Le roi luimême, tout d'abord effrayé à la pensée d'entrer en relations avec des athées et des régicides, se résigna (22 mars 1795). Don Domingo de Yriarte, connu pour ses sentiments démocratiques, fut chargé d'aller s'entendre avec Barthélémy à Bàle.
L'Angleterre menaçant l'Espagne de lui déclarer la guerre si elle persistait à vouloir traiter, Godoï ne visa pendant quelque temps qu'à faire traîner les négociations en longueur, en proposant des conditions inacceptables (libre rentrée des émigrés, pension aux princes français, etc.), ou en amenant la discussion sur le sort des enfants de Louis XVI. On lui déclara nettement que la France n'entendait pas qu'on s'occupât de sa situation intérieure; d'autre part, le Dauphin mourut. Les succès deMoncey dans la Navarre et la Biscaye hâtèrent le dénouement. Le 22 juillet 1795, la paix fut signée. L'Espagne reconnaissait la République française et nous cédait la moitié de Saint-Domingue; en revanche, elle rentrait en possession des territoires qu'elleavait perdus au sud des Pyrénées. Bientôt même, Yriarte offrit au Comité l'alliance de l'Espagne, une sorte de résurrection du Pacte de famille. C'est le Directoire qui s'en occupa.
Trois de nos principaux ennemis, la Prusse, la Hollande et l'Espagne, s'avouent vaincus. Il ne reste plus, en laissant de côté quelques minuscules Etats d'Allemagne et d'Italie, que l'Autriche affaiblie et l'Angleterre lasse de se ruiner inutilement. Le jour n'est paséloigné où elles aussi s3 résigneront à traiter. La coalition est
donc disloquée. La France révolutionnaire rentre dans le concert européen. Le vieux droit monarchique se voit obligé de faire une place au droit nouveau, qui va être son dissolvant. La République réalise le rêve de la monarchie : l'acquisition des frontières naturelles. Richelieu avait dit : « Jusqu'où allait la Gaule, jusque-là doit aller la France. » Le Comité de salut public lui répondit par la bouche de Danton : « Les limites de la France sont marquées par la nature : à l'Océan, aux Pyrénées, aux Alpes et au Rhin. Nous les atteindrons. » Et il les atteignit.