‹ Le comité de salut public de la convention nationaleChapitre 9 sur 31 · LE COMITÉ DE SALUT TUBLIG · texte numérisé non relu

LE COMITÉ DE SALUT TUBLIG

blique », contre ceux qui feraient de fausses patrouilles ou qui se déguiseraient en femmes pour propager de fausses nouvelles et troubler l'ordre ; dans les départements rebelles, les citoyens arrêtés par ordre des révoltés devaient être remis en liberté ; ceux, au contraire, qui, arrêtés par ordre des représentants en mission, auraient été relâchés pendant les troubles, seront incarcérés de nouveau ; tout individu convaincu d'avoir refusé des assignats en paiement, de les avoir donnés ou reçus à perte, sera puni de six mois de prison, et, en cas de récidive, de vingt ans de fers.

En ce qui concerne la lutte contre l'Europe, à peine le Comité était-il en fonctions que Gondé, Mayence et Valenciennes tombaient aux mains de l'ennemi. Mais la face des affaires allait être changée par la grande réquisition du 23 août, et par l'entrée au Comité de Prieur et surtout de Carnot (14 août). Bientôt la victoire allait reparaître sous nos drapeaux. »

Dans tous ses actes, le Comité apporta de la fermeté ctde l'esprit de suite. Le 10 juillet, la Convention avait décidé qu'il serait renouvelé chaque mois et réduit à ses attributions primitives ; mais, dans la pratique, il fut omnipotent et immuable ; l'Assemblée ne le renouvela jamais et lui laissa des pouvoirs illimités.

Certains auraient voulu qu'il fût plus fort encore. Ainsi, le 1 er août, Danton demande que le Comité de salut public soit érigé en gouvernement provisoire, que les ministres ne puissent plus prendre collectivement aucune mesure et ne soient plus que des agents

du Comité chargés de l'exécution de ses arrêtés, enfin que 50 millions soient mis à sa disposition pour les dépenses politiques et secrètes. «Ce n'est pas, terminet-il, par ambition personnelle que je parle ainsi, car je ne veux faire partie d'aucun Comité, me réservant d'être l'aiguillon de tous. »

Saint-André répond que, dans le casoù la Convention serait d'avis de modifier le Comité, il faut qu'elle continue de laisser la partie financière entre les mains des ministres; « sans cela, on ne manquerait pas de faire pleuvoir sur le Comité une foule de calomnies qui rejailliraient sur la Convention elle-même.» Barère insiste aussi sur ce point, et menace de donner sa démission, si on met les finances à leur disposition. — «Ce n'est pas être homme, réplique Danton, que de craindre la calomnie! Lorsque, l'année derrière , dans le Conseil exécutif, je pris seul, sous ma responsabilité, les moyens pour donner une grande ^impulsion aux affaires, je me dis: Qu'on me calomnie, je le prévois, il ne m'importe. Dût mon nom être flétri, je sauverai la liberté!... Je déclare que, puisqu'on m'a laissé à moi tout seul le poids de la proposition, je déclare, comme étant un de ceux- qui ont été le plus calomniés, que je n'accepterai pas de fonctions dans le Comité! »

Robespierre, qui no veut rien devoir à son rival, demande l'ajournement de sa proposition. L'Assemblée se contente de la renvoyer au Comité pour qu'elle soit l'objet d'un rapport. Le rapport fut présenté dès le lendemain. Hérault de Séchelles y faisait remarquer que le Comité possédait les pouvoirs les plus étendus en matière d'administration intérieure, de guerre, de marine et de diplomatie; et que rien ne limitait son autorité, tant dans le choix desmesuresque dans celuides agents.

La Convention, dit-il, vient même d'ajouter à ces immenses pouvoirs le droit de lancer des mandats d'arrêt «dans les circonstances périlleuses et critiques (1) ». Il est donc inutile de supprimer le Conseil exécutif chargé des détails administratifs; il est inutile aussi de donner au Comité un nouveau titre qui n'ajouterait rien ni à son autorité ni à son énergie. Toutefois, si on croyait utile de mettre à sa disposition 50 millions payables sur ordonnances, et dont un compte imprimé justifierait l'emploi, il accepterait. — La Convention se rangea à cet avis. Elle ne poussa pas l'audace aussi loin que Danton l'aurait voulu, puisqu'elle n'accepta qu'une de ses propositions; quelques mois plus tard, elle réalisera la seconde, la suppression du Conseil exécutif. Mais elle n'osa jamais décider que le Comité de salut public serait transformé en Gouvernement : elle eût semblé lui donner une indépendance inquiétante, tandis qu'il était de son intérêt de le conserver dans ses mains, puisqu'elle pouvait alors le briser à son gré ; enfin, établir un gouvernement définitif, c'était laisser croire que la Convention songeait à s'éterniser et ne voulait plus se séparer.

En réalité, le Comité de salut public avait toutes les attributions d'un véritable gouvernement; il ne lui en manquait que la pompe extérieure et les apparences. Certains le regrettaient. C'est ainsi que, sous prétexte d'éviter aux membres du Comité une perte de temps, Bentabole était d'avis qu'on leur donnât un logement aux Tuileries. C'était un premier pas. Mais sa proposition n'eut pas de suites (27 juillet). Plus tard, Legcndre propose aux Jacobins de demander qu'on donne une

(i) Décret du 28 juillet 1793.

garde aux membres du Comité : Gouthoa refuse (2a mai 179i\

Parmi les hommes influents de la Convention qui ne faisaient pas partie du Comité et qui en témoignaient quelque humeur, il faut citer Billaud-Varenne. Il avait critiqué la marche des affaires militaires et surtout la direction de l'armée du Nord : on l'y envoya. A son retour (29 août), il monta à la tribune, trouva que tout allait mal dans cette armée, et en fit remonter la responsabilité au Comité.Gommercmètle, il proposait de créer une Commission qui, concurremment avec le Comité, serait « chargée de surveiller le pouvoir exécutif dans l'exécution des lois ». Robespierre répondit avec raison qu'il était à craindre que cette Commission, au lieu do so borner à une surveillance loyale, ne devînt un véritable Comité de dénonciation. Et comme les amis de Billaud murmuraient, il reprit d'un ton menaçant : « Citoyens, je dois le dire avec franchise, ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'aperçois qu'il existe un système perfide de paralyser le Comité de salut public en paraissant l'aider dans ses travaux, et qu'on cherche à avilir le pouvoir exécutif, afin de pouvoir dire qu'il n'y a plus en France d'autorité capable de tenir les rênes du gouvernement. Je demande la question préalable sur la proposition de Billaud. »

Danton pense de môme. II craint qu'au lieu « d'une action nouvelle on n'ait qu'une nouvelle inquisition ». Le moment est mal choisi pour attaquer le gouvernement. Qu'on le fortifie plutôt en lui adjoi-

gnant trois membres chargés de remplir l'objet de la proposition de Billaud, c'est-à-dire la surveillance du Conseil exécutif.

Danton connaissait bien les hommes. Il indiquait le véritable moyen de donner satisfaction à l'amour-propre de l'irascible représentant : l'introduire au Comité, où il pourrait exercer la surveillance qu'il réclamait, sans que pour cela l'unité du gouvernement fût rompue. Comme le Comité ne se hâtait pas de se l'adjoindre, Billaud revint à la charge. Le 5 septembre, à son instigation peut-être, une députation de la Commune de Paris vint demander avec violence : la création d'une armée révolutionnaire, divisée en plusieurs sections, suivies chacune d'un tribunal révolutionnaire et d'une guillotine ; l'arrestation des suspects, la peine de mort contre les accapareurs, l'exécution des Girondins. « Montagne à jamais célèbre, disaient les motionnaires, Montagne à jamais célèbre dans les fastes de l'histoire, sois le Sinaï des Français ! Lance au milieu des foudres les décrets éternels de la justice et delà volonté du peuple ! Plus de quartier aux traîtres! Le jour delà justice et de la colère est venu. Jetons entre eux et nous la barrière de l'éternité ! »

Thuriot s'élance à la tribune : « Citoyens, dit-il, ce n'est pas pour le crime que s'accomplissent les révolutions, c'est pour le triomphe de la justice! Ce n'est pas pour la France seule que nous travaillons, c'est pour l'humanité ! C'est ainsi qu'en consommant notre œuvre glorieuse, nous nous couvrirons d'une gloire éternelle. Loin de nous l'idée que la France soit altérée de sang, elle n'est altérée que de justice ! L'homme qui combat à la face de l'univers pour l'égalité et le bonheur des hommes, doit être sans reproche. Il faut que

HISTOIRE INTERIEURE DU COMITE DE SALUT PUBLIC 7i

cette révolution, qui est l'ouvrage d'un génie extraordinaire, déifie tous les Français... Forçons nos ennemis mêmes à rendre hommage à la grandeur de notre conduite. Il faut s'armer pourla liberté. Eh bien ! armonsnous; mais quola loi marche toujours avec nous,etagissons de manière que,loin de nous diviser par des craintes mutuelles, nous puissions à chaque instant par des baisers fraternels donner au monde le spectacle de l'union et delaforce! » — Généreuses et superbes paroles, mais combien vaines ! Non, il n'est malheureusement pas vrai que ces redoutables crises qu'on appelle des révolutions puissent être comparées à ces idylles, dontparle Thuriot et qu'elles soient caractérisées par ces élans de fraternité, ce respect de la loi qu'il réclame. On ne peut les diriger, — du moins dans l'étroite mesure où il est possible d'agir sur do pareilles forces déchaînées, — qu'en acceptant l'erreur commune. Thuriot s'y refusait ; sa place n'était donc plus au Comité de salut public. 111e comprit, et, quelques jours plus tard, il en sortit.

Barère,qui le remplaça à la tribune, tint un autre langage. « Les aristocrates, dit-il, veulent un mouvement ! Eh bien, ils l'auront: la terreur sera placée à l'ordre du jour ! Ils demandent du sang : ils auront celui des conspirateurs et des traîtres, de Brissot et de Marie-Antoinette ! Ils veulent faire périr la Montagne : la Montagne les écrasera 1 » Il fit décréter la formation de l'armée révolutionnaire; sur la motion de Billaud et do Saint-André, ont rapporta le décret qui interdisait toute visite domiciliaire pendant la nuit; enfin, les Girondins étaient envoyés au tribunal révolutionnaire. « Tous les esprits étaient en délire dans cette journée du 5 sep • tembre, » écrivait plus tard Barère.

Billaud n'avait pas manqué, au milieu de la séance,

?2 LE COMITÉ t)E SALÙT PÙfeLiCi

de venir réclamer de nouveau la création d'une commission « chargée de surveiller l'exécution des lois et de punir les fonctionnaires négligents ». Le lendemain Barère annonça que le Comité adoptait la proposition de Billaud, et qu'il s'adjoignait trois membres spécialement chargés de veiller àl'exécution des décrets ; il proposait les citoyens Billaud- Varenne, Collot d'Herbois et Granet, que la Convention accepta (i). Avec Billaud et Collot, l'hébertisme entrait au Comité ; satisfaction était donnée à ce parti ainsi qu'à la Commune, dont l'opposition allait cesser pour quelques mois. Quant à Granet, on ne sait pourquoi, il refusa de siéger.

Le même jour, on faillit, comme par compensation, y faire entrer Danton. On venait de lire de fâcheuses nouvelles sur la révolte lyonnaise ; le grand tribun prit la parole pour dire qu'il déplorait ces revers, mais qu'il croyait que le Comité n'usait pas assez des fonds secrets ; il ne faut pas négliger, pour sauver la France, « les grands moyens que suggère l'amour de la patrie» ! — Enthousiasmé par ce discours, le montagnard Gaston ajoute aussitôt: « Danton a la tête révolutionnaire; il exécutera mieux qu'aucun autre ce qu'il propose. Je demande que malgré lui il soit adjoint au Comité de salut public. » L'Assemblée accepte cette proposition à l'unanimité, dit le Moniteur. Lorsque., à la séance suivante, on informa la Convention ]que Danton refusait, elle passa à l'ordre du jour. Le lendemain, il expliqua

(1) La veille, Billaud-Varenne avait été élu président de la Convention par 149 voix sur 217.

que, le jour où il avait proposé de réorganiser le Comité, il avait juré de nVn pas f lire partie; il voulait tenir sa parole, tout en se réservant « le droit d'aLer dans les Comités pour y être utile dans la mesure du possible > (6-9 septembre).

Eu effet, quelques jours plus tard, il critiqua l'incurie du Comité des marchés, disant qu'il fallait que « les défenseurs de la liberté fussent bien nourris et bien vêtus », dût-on pour cela « déshabiller tous les muscadins de la République ». Il demanda que les membres de ce Comité fussent destitués, que le Comité de salut public les remplaçât par des patriotes, et que, d'une manière générale, il fût autorisé à éliminer les citoyens suspects de tous les comités. La Convention ayant adopté ces propositions, il en profita immédiatement pour présenter la liste des membres du Comité de sûreté générale (14 septembre).

La toute-puissance du Comité s'établit ainsi peu à peu. Il consent à conserver les agents du Conseil exécutif, mais à condition qu'ils soient placés sous sa surveillance immédiate (11 septembre). — Quelques membres du département de Seino-et-Oise étant venus demander à la Convention, d'un ton impérieux, de rapporter l'arrêté du Comité desalut publiedestituant trois de leurs collègues, Saint- André, puis Robespierre, blà-> ment ce manque de respect, « ce ton hardi et menaçant », et font improuver les pétitions et renvoyer les délégués (15 septembre).

Les sections de Paris ne furent pas plus heureuses.

Varlet étant venu protester en leur nom contre l'arrêté du Comité qui limitait à deux par semaine, — et bientôt par décade, — le nombre de leurs assemblées, et qui fixait leur durée de cinq à dix heures du soir, le président Billaud-Varenne lui répondit d'une façon sévère. Robespierre et Saint-André, arrivés bientôt après,défendirent avec hauteur les mesures incriminées, ajoutant que la pétition était certainement l'œuvre de quelques intrigants et non du grand peuple de Paris. Et ils firent passer à Tordre du jour.

Cette omnipotence devait faire beaucoup de mécontents. Une nouvelle levée de boucliers eut lieu à la fin de septembre. Merlin de Thionville, Briez, Cochon, les deux Goupilleau, Courtois étaient à la tête des ennemis du Comité. Le prétexte choisi fut la destitution, sèchement annoncée par le ministre delà guerre, de Bouchard et de deux autres généraux. Des murmures éclatent dans l'Assemblée à la nouvelle de la disgrâce du vainqueur d'Hondschoote (25 septembre) ; plusieurs membres voudraient au moins que le Comité leur donne les raisons de ces destitutions. Parmi ceux qui laltaquent, on distingue Thuriot, qui en est sorti depuis quelques jours seulement.

Billaud-Varenne répond aigrement que Houchard n'a passu profiter de sa victoire, et qu'il est non seulement destitué, mais arrêté. . .[Saint-André confirme les paroles de Billaud : Houchard est un incapable, et si l'armée a été victorieuse à Honischoote, c'est malgré son général !

- La Convention est très peu satisfaite de ces réponses hautaines. Justement, le repréientant B/iez arrive de mission de l'armée du Nord : il monte à la tribune, explique les faits à sa façon, et rejette les torts sur le

Comité de salut public. L'Assemblée décide alors que Briez sera adjoint au Comité qu'il vieDt d'attaquer.

La situation est mauvaise ; mais Barère paraît. Avec son aisance habituelle, dans un long discours rempli de considérations sur la stratégie, de menaces et d'insinuations contre les généraux frappés, et aussi contre les mauvais patriotes et les ambitieux, il s'efforce de disculper le Comité. Les esprits sont ébranlés.

Survient Robespierre. Son front est sévère, son ton irrité. 11 existe, dit-il, un projet d'avilir la Convention dans la personne des défenseurs de la liberté ; depuis longtemps, le Comité est en butte aux attaques de quelques membres plus envieux que justes. On nous reproche de ne rien faire : diriger onze armées, démasquer les traîtres ; déjouer les complots des émissaires des tyrans, surveiller les administrations infidèles, aplanir partout les obstacles qui s'opposent à l'exécution des plus sages mesures de la Convention, n'est-ce donc rien ? — f Non, il n'y a que la plus extrême ignorance ou la plus profonde perversité qui puisse prétendre qu'on ne soit pas un ennemi de la patrie, lorsque, dans les circonstances présentes, on se fait un jeu cruel d'avilir ceux qui tiennent le timon des affaires, d'entraver leurs opérations, de calomnier leur conduite!. .. On déclame sans cesse contre les nobles, on dit qu'il faut les destituer, et par une étrange contradiction, quanl nous exécutons cette grande mesure révolutionnaire, on nous dénonce !... Ah ! cette journée a valu à Pitl, j'ose le dire, plus de trois victoires I... » Ceux qui, quelques instants auparavant, avaient cru à la chute prochaine du Comité, ne conservèrent pas longtemps cette illusion, car Robespierre reprit : — «Mais avant de détruiro votre Comité, ne pourriez-vous pas examiner quelssont

7* LE COMITE DE SALTT PTBLIC

©eux qui ratUqaeot? La faction contre-révolutionnaire n'est pas morte, eJse continue à conspirer an fond des cachots : les serpents du Marais ne sont pas encore tons écrasés! ... Mais la justice dn peuple les atteindra. Ceux qui nous dénoocent eux-mêmes seront dénoncés, d'accusateurs qu'ils sont, ils yooI devenir accusés ! » La Convention applaudit. Bien que son nom n'ait pas été prononcé, Briez, qui s'est senti désigné d'une façon assez claire parles dernières paroles de Robespierre, vient protester de la pureté de ses intentions, rétracter humblement ses accusations, et, sur sa demande, l'Assemblée rapporte le décret par lequel elle lui avait fait le périlleux honneur de l'adjoindre au Comité.

Saint-André complète la victoire en désignant les auteurs de cette campagne : ce sont, dit-il, les débris de la faction girondine, et surtout les représentants qui, rappelés au bout de deux mois de leur mission, et désolés d abandonner leurs pouvoirs souverains, ont voulu se venger. Il termine par Ténumération des mesures prises par le Comité pour diriger les i. 800.000 hommes qui se sont levés pour défendre la patrie.

Quelques membres veulent clore l'incident en passant à Tordre du jour. Mais Tordre du jour pur et simple ne suffit pas à Robespierre ; il lui faut un vote de confiance. — t Où en serions-nous donc, s'écrie Rasire, si Robespierre avait besoin de se justifier devant la Montagne! » Alors, la Convention tout entière se lève et déclare, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, que le Comité de salut publie a toute sa confiance. On met à profit ce moment d'enthousiasme : Billaud-Varonne fait approuver les mesures incriminées au début de la séance, et Barère fait décréter que le Comité de salut public de la Convention portera seul cette dénomi-

nation ; les autres comités de ce nom existant dans les départements seront simplement appelés Comités de surveillance.

Le Comité robespierriste sortait plus fort de cette séance orageuse.

Le 10 octobre, Saint-Just fit consacrer par décret ce qui existait en fait : le gouvernement serait révolutionnaire jusqu'à la paix. On avouait franchement que Ton vivait sous un régime exceptionnel, dont on justifiait les rigueurs par la nécessité de vaincre l'Europe, et dont la durée était limitée à la durée de la guerre elle-même, f C'est une grande et terrible mesure de prudence, écrivait alors Mallet du Pan, d'avoir su se mettre au-dessus de toutes les formes, et d'avoir employé à Tégard du territoire tout entier les mesures qui se pratiquent dans un vaisseau en péril ou dans une ville assiégée. » Et Michelet : « Le gouvernement révolutionnaire, qu'on appelle souvent l'avènement de l'anarchie, se trouve, tout au contraire, lemoyen violent, affreux, mais enfin le seul moyen d'y échapper. »

Ce que Ton devait surtout chercher à établir, c'était l'exécution rapide et complète des mesures révolutionnaires. L'organisation administrative était toujours réglée par la Constitution de 1791, qui, par une violente réaction contre la centralisation oppressive de l'ancien régime, tombait dans l'excès contraire. Les divisions et subdivisions de la France étaient à peu près indépendantes les unes des autres et détachées du pouvoir central ; c'était l'anarchie. « Or, disait Billaud, l'écueil des jeunes républiques, c'est l'anarchie l » —

La victoire de Wattignies, dont l'éclat rejaillissait surle Comité, et la mort de la Reine et des Girondins, qui terrifiait ses ennemis, lui permirent de tenter un retour à la centralisation monarchique. Le 6 frimaire, Danton demandait de rechercher « les moyens de donner une action grande et forte au gouvernement provisoire ». En réponse, Billaud-Varenne présente, au nom du Comité, un décret qui est voté le 14 frimaire. Pendant la discussion, Merlin demande encore que le Comité s'appelle Comité de gouvernement. Billaud s'y oppose, alléguant quele centre dugouvernementest la Convention ; et Barère ajoute que, changer le Comité en gouvernement, ce serait changer la situation de ceux qui le composent et les placer en dehors de la Convention dont ils sont membres. La proposition est rejetée.

Le décret du 14 frimaire établit d'abord des principes généraux d'administration. Les diverses autorités constituées doivent être sédentaires; leur rôle est de faire exécuter littéralement les lois, en laissant à la Convention le soin de les interpréter; elles ne doivent ni sortir de leurs attributions ni se coaliser entre elles, ni reconnaître un autre centre d'autorité que la Convention et son Comité de salut public; celles qui disposeraient des fonds publics ou qui en changeraient la destination sans y être autorisées encourraient des peines sévères.

Les attributions des diverses parties de l'État sont précisées : les districts, et,sous leursurveillance, les municipalités qui les composent, doivent faire exécuter les lois révolutionnaires et les mesures de sûreté générale ou de salut public. Le véritable rôle révolutionnaire appartient donc au district. Le département ne conserve que l'exécution des mesures purement administratives, reléguées au second plan à cette époque : répartir les

contributions, entretenir les routes, faire vendre les biens nationaux, etc. — Votre rôle n'en est pas moins beau, leur disait le Comité dans une circulaire; vous travaillez aussi pour la France. « Les hommes ne sont rien, la Patrie seule est tout; elle commande, obéissez ! »

Enfin, les diverses autorités sont rattachées les unes aux autres et reliées au pouvoir central. La municipalité est placée sousla surveillance immédiatedu district; elle doit lui rendre compte, tous les dix jours, do l'exécution des lois et lui renvoyer à la fin de chaque mois l'analyse de ses délibérations et de ses correspondances; le district doit, en outre, rendre compte do ses actes, tous les dix jours, au Comité do salut public, et le département au Conseil exécutif. Les divisions de l'Etat forment ainsi une sorte de hiérarchie ;ellesne sont plus isolées, et leurs attributions sont nettement délimitées. L'institution des agents nationaux de commune et surtout de district vient affermir celte dépendance, ce rattachement au centre (1).

Danton n'avait pas été étranger à cette création. Il aurait voulu qu'on établit aussi dans chaque département, sous le nom de procureur national, un de ces agents du pouvoir central, afin de combattre les influences locales et de fortifier le gouvernement. Le Comité n'appuya pas cette motion, soit parce que les agents nationaux de district lui suffisaient, soit parco que les agents départementaux auraient trop rappelé les intendants. Comme toujours, on n'avait accordé à Danton que la moitié de ce qu'il demandait. Mais n'estil pas intéressant de constater que, chaque fois que les circonstances exigent une nouvelle manifestation d'é-

(I) Voyez chapitre III, page 159.

nergie : tribunal révolutionnaire/ Comité de salut public, levée en masse, organisation du Comité en gouvernement, nous rencontrons le grand tribun avec sa vue nette des choses, son audace et son ardent patriotisme! Ce qu'il avait demandé, c'était en réalité la créa* tiondes préfets; la Convention la lui avait refusée, mais le Consulat l'exécutera, et \eprocureur national de Danton deviendra le préfet de Bonaparte.

Le môme décret instituait le Bulletin des Lois. Dès leur insertion dans ce Bulletin, les lois étaient exécutoires sans qu'il fût besoin d'autre publication. La peine de mort était prononcée contre tout contrefacteur. Désormais l'exécution des lois n'est plus laissée à la merci des autorités du département, du district et de la commune, qui se refusaient parfois à les faire connaître (1).

Le gouvernement est pourvu de ses organes essentiels; il peut agir. Il fait décréter la suppression des taxes et des armées révolutionnaires; des commissions départementales, comités centraux, comités révolutionnaires, tous corps indépendants, qui le plus souvent contrarient l'action des autorités légales (2). Les administrateurs de district, les officiers municipaux et même de simples citoyens se permettent de faire des réquisitions : il leur est interdit d'agir sans un arrêté de la

(i) Par arrêté du 14 pluviôse, le Comité fait transporter à Paris, pour l'impression du Bulletin des lois, \es presses des quatre succursales de la Loterie nationale (Lyon, Bordeaux, Lille et Nantes).

(2) 10 frimaire an II.

Commission des subsistances ou du Comité de salut public. Les délégués des assemblées primaires avaient déjà été rappelés (8 brumaire). Furent de même sommés de ne pas continuer leurs fonctions, les commissaires nommés par les administrations, à moins d'autorisation spéciale. Enfin, les autorités qui désobéissent aux ordres reçus ou qui se montre rit tièdes sont brisées, ou tout au moins épurées.

Tous ces actes de rigueur, destinés à faire régner un certain ordre dans la prodigieuse anarchie administrative de cette époque, n'allèrent pas sans provoquer des mécontentements contre le Comité. Le 22 frimaire, ses pouvoirs étaient expirés depuis deux jours, sans que l'Assemblée eût été appelée à les renouveler ; quelques membres demandèrent non seulement qu'on respectât la loi qui ordonnait qu'on le renouvelât chaque mois, mais qu'un tiers de ses membres sortît chaque fois. C'était le moyen légal d'obtenir que les mêmes représentants n'en fissent pas indéfiniment partie. Des listes circulaient, et parmi les noms mis en avant, on remarquait celui de Dubois-Crancé. La Convention décida seulement de procéder au renouvellement le lendemain 23. Mais ce jour-là, le robespierriste Jay Sainte-Foy monta à la tribune. « J'ai entendu, dit-il, qu'on demandait l'appel nominal... Oui, on devrait l'accorder, afin de connaître ceux qui vont voter une mesure favorable à l'ennemi ! » Puis il émit des considérations très justes : des plans étaient en exécution, des négociationscommencées;ne valait-il pas mieux les laisser continuer par ceux qui les avaient entamées ? « Avec un nouveau Comité, toute responsabilité disparaît. Si vous vous plaignez de lui, il dira : Les plans étaient mauvais, nous sommes arrivés trop tard pour les corriger. — Si vous accusez Pan-

rien, il répondra : Les mesures étaient bonnes, elles ont été mal exécutées ! » Et il termina par un éloge pompeux du Comité, que l'Assemblée prorogea tout simplement pour un mois, sans le renouveler en partie, comme il en avait été d'abord question.

Quelques jours plus tard, la Convention décida que les représentants en mission qui étaient d'anciens nobles ou d'anciens prêtres seraient rappelés. Bourdon de l'Oise voulait que la mesure fût générale et que l'on décrétât l'exclusion de tous les nobles et de tous les prêtres de la Convention. Il n'ignorait pas qu'ainsi entendue la mesure atteindrait deux membres du Comité : Jeanbon Saint-André, comme pasteur protestant, et Hérault de Séchellcs, comme noble. Mais Couthon fit décréter qu'une exception serait faite en leur faveur, et l'Assemblée ne maintint pas son décret.

Les membres de la Convention n'étaient même plus ménagés. Le représentant Osselin fut arrêté par ordre du Comité de sûreté générale et envoyé au tribunal révolutionnaire pour avoir sollicité la liberté d'une femme prévenue d'émigration. L'Assemblée, se sentant tout entière menacée, vota qu'un député ne pourrait être décrété d'accusation sans qu'elle l'eût entendu (20 brumaire). Mais Barère prétendit que ce décret constituait un privilège : « 11 n'y a d'inviolable, dit-il avec emphase, que le peuple et la liberté ; tous, représentants et citoyens, doivent passer sous le même ni veau, tous doivent être soumis à la même loi î » L'Assemblée applaudit, et, après quelques mots de Billaud, se soumit.

Un membre du Comité, Couthon, avait accusé le représentant Javogue de se conduire « en Néron », Ja vogue désirait que l'Assemblée se fit juge entre son

accusateur et lui, et fixât un jour pour les entendre tous deux : la Convention refusa cette mission dangereuse, sous prétexte qu'on devait obéir aux lois du gouvernement révolutionnaire qui ordonnaient aux représentants en mission de rendre compte de leurs actes au Comité de salut public (23-24 ventôse). Ces représentants furent astreints à la plus complète subordination. Le Comité leur avait enjoint de se conformer strictement à ses arrêtés; il leur rappela qu'il leur était interdit d'établir sans son ordre des commissions ou des armées révolutionnaires, et qu'ils ne devaient pas oublier de orrespondre tous les dix jours avec lui.

Le Conseil exécutif, très amoindri, il est vrai, subsistait encore. 11 n'allait pas tarder à être détruit. On commença par défendre aux ministres de puiser dans le trésor sans l'autorisation du Comité ; on leur enleva le droit d'envoyer des commissaires civils, droit réservé au Comité seul. L'arrestation d'un représentant du peuple par un agent du Conseil exécutif indigna fort l'Assemblée, qui somma le Conseil de venir s'expliquer à la barre : Def orgues comparut et eut une attitude des plus humbles. Enfin, le 12 germinal, sur la proposition de Carnot, parlant au nom du Comité de salut public, la Convention supprima le Conseil exécutif ; à partir du i" p floréal (2O avril), les six ministres devaient être remplacés par 12 commissions placées sous la dépendance du Comité, qui centralisait leurs opérations. C'étaient les commissions : 1° des administrations civiles, police et tribunaux, disposant du sceau de la République et chargée de l'impression et de l'envoi des lois, de la police, des tribunaux, enfin de la surveillance descorps administratifs et municipaux ; 2° de l'instruction publique ; 3° d'agriculture et des arts et

manufactures; 4° du commerce et des approvisionnements; 5° des travaux publics ; 6° des secours publics ; 7° des transports, postes et messageries ; 8° des finances ; 9° de l'organisation et du mouvement des armées de terre ; 10° de la marine et des colonies ; 11° des arme«?, poudre* et exploit* lion des mines ; 12° !(»- ifla ivs fti a njreres.

Os cofiim s-ions tai«ni c imposées pour la plupart de deux membre n<»mmés parla Convention sur la présentation du Cornue, et organisant leurs bureaux sous sa surveillance.

Ce décret augmentait encore la puissance du Comité. Désormais, il avait sous sa haute direction aussi bien l'agriculture que la diplomatie, les travaux publics que les finances, les postes et messageries que la fabrication des armes ou l'exploitation des mines; pour la première fois, l'instruction publique formait un service gouvernemental distinct. Le Comité aurait trouvé là un moyen dediriger l'esprit public ; il voulaityarriveraussi en réglant les représentations théâtrales, en instituant des fêtes nationales, en donnant le ton à la presse (i).

La confusion du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif, — confusion sur laquelle l'existence du conseil exécutif laissait quelques doutes, — était désormais complète. La marche des affaires devait en être facilitée. Si insignifiants que fussent les derniers ministres, ils

(i) En septembre 179"*, le Comté avait décidé la création d'un journal dont le rédacteur devait être Garât, avec la collaboration de Rousselin. Ce journal resta à l'ôtatde projet. Plus tard, de l'aveu de Barère. il songeait à remplacer le Père Duchéne, qu'il trouvait trop ordurier, par un journal décent et patriotitique. Ce journal ne fut pas créé non plus, et au printemps de 1794, le Comité se fit autoriser à se servir du Bulletin des lois pour répandre ses avis. En outre.il subventionna desjournauxofùcieux tels que la Feuille du Salut public.

se heurtaient parfois aux membres du Comité, et il leur restait une apparence d'autorité collective. Il ne devait plus en être ainsi avec une vingtaine de Commissaires ayant chacun des attributions assez modestes (1) et ne constituant pas un corps autonome; c'étaient toujours des commis, mais des commis plus dociles*

Dans ce Comité ainsi organisé, un membre est insensiblement arrivé à s'imposer à ses collègues comme le chef. Le Comité est tout-puissant, et Robespierre le dirige. Le suprême pouvoir est à portée de sa main; il aspire à le saisir, moins peut-être pour satisfaire son ambition personnelle que pour appliquer les principes que son esprit étroit juge seuls capables d'assurer le triomphe de la Révolution. Parmi les obstacles qui le gênent, deux apparaissent tout d'abord: dans la Commune de Paris, la faction hébertiste; dans la Convention, le parti dantoniste. Ils disparaîtront. Les uns compromettent la Révolution par leurs excès, ce sont les Violents ; les autres la compromettent par leur modérantisme, ce sont les Indulgents. Il va se servir des indulgents pour détruire les hébertistes, puis il abattra les dantonistes. Tout ce qui s'écarte de la ligne inflexible qu'il a tracée doit être anéanti. Il sera alors près du but.

Notons cependant que ce n'est pas Robespierre seul qui détestait les Hébertistes. Au moment où le Comité devenu gouvernement devait songer à exercer réellement ses fonctions de centralisation, il rencontrait sur

(1) Aiosi les attributions du ministre de la guerreétaient dispersées dans trois Commissions (7% 9 e et !!•).

sa route un parti dont l'idéal politique était en opposition avec le sien, ce La Commune, qui avait pour programme politique essentiel l'autorité absçlue du municipe et l'entière subordination, sinon la suppression }

totale de l'Etat, était ce qu'il y a de plus opposé au Comité de salut public et considérait sa transformation en gouvernement proprement dit, non seulement comme uno violation des principes, mais comme une usurpation criminelle et une trahison (1). »

La divergence des vues entre la Commune et le Comité existait aussi pour la politique extérieure: les Hébertistes prêchaient toujours la propagande armée, tandis que le Comité avait dû revenir à des vues moins chimériques. Enfin, en matière religieuse, l'athéisme de la Commune se dressait en face du déisme du Comité et de son chef.

C'est par ce côté que les Hébertistes déplaisaient le plus à Robespierre. Il avait, comme on l'a dit, l'esprit prêtre; de son maître Rousseau, il tenait une sorte de christianisme sentimental qui lui fit toujours ménager le catholicisme et les prêtres. Peut-être aussi se disaitil que la religion est un puissant levier, qu'il était impolitique d'exaspérer les catholiques par des farces qu'ils considéraient comme sacrilèges, et que ses projets ambitieux seraient favorisés par tous ceux que l'attitude de la Révolution à l'égard des catholiques et du clergé avait blessés. Robespierre était très mécontent de leur politique religieuse, — ou plutôt anti-religieuse, — et surtout de l'appui donné par la Commune à ce que M. Aulard a appelé le mouvement de déchristianisation de la France. N'avait-elle pas aboli les

({) D p Robinet, Danton homme d'Etat.

cérémonies du culte catholique à Paris et installé la Raison à Notre-Dame? N'avait-elle pas décidé qu'il serait tenu un registre des citoyens qui voudraient se déprétriser, et donné le plus d'éclat possible à l'abjuration de l'évêque Gobel et de plusieurs prêtres (i) ? N'avait-elle pas aussi, — établissant l'égalité dans la tombe, — décidé que les morts seraient enterrés dans un cimetière commun, au milieu duquel on lisait : la Mort est un Sommeil étemel? Enfin n'avait-elle pas réprimandé les bouchers qui refusaient de vendre le « cidevant vendredi », fait détruire « les signes du fanatisme », enlevé l'argenterie des églises, défendu de vendre < croix, ecce-homo, agnus, orviétan, eaux médicinales », et décidé de « faire abattre les clochers qui par leur domination sur les autres édifices semblent contrarier les principes de l'égalité »? — Ces actes avaient un grand retentissement dans toute la France, et en beaucoup d'endroits, on faisait des hécatombes de saints, on confisquait les objets d'or et d'argent consacrés au culte, on fermait les églises et on célébrait la Raison.

Les Hébertistes avaient des chefs très populaires dans la démagogie : Hébert, substitut du procureur de la Commune, et rédacteur du Père Duchêne, Chaumette, procureur de la Commune, Anacharsis Cloots, V orateur du Genre humain; le ministre de la guerre Bouchotte, qui prenait dans la caisse des arméesles sommes nécessaires à la diffusion du Père Duchêne ; Ronsin, général de l'armée révolutionnaire; les représentants Carrier,

(I) Après la solennelle abjuration de Gobel en pleine Convention, Cloots, sur les conseils de qui il avait agi, ne put s'empêcher d'aller en témoigner sa joie au Comité de salut public. 11 y trouva Robespierre, qui le reçut fort mal.

Fouché, Collot d'Herbois. Ils s'appuyaient sur la Commune, sur le club des Cordeliers, sur les comités révolutionnaires des sections et sur l'armée révolutionnaire ; le journal d'Hébert leur servait d'organe de publicité, et ils étaient protégés par la présence de Collot d'Herbois au Comité.

Robespierre comprit qu'il n'abattrait les Hébertistes qu'avec le concours des modérés, et il manœuvra pour se rapprocher de Danton. Le 3 décembre, celui-ci sentit s'élever contre lui une sourde rumeur aux Jacobins ; il se vit réduit à donner des explications et à demander la nomiuation d'une commission chargée d'examiner sa conduite.. Mais Robespierre se leva, l'accabla d'éloges, — perfides, il est vrai, et pleins de réticences, — et le prit sous sa protection. De même pour Camille Desmoulins : il le traita en enfant capricieux, et l'engagea à être « moins versatile à l'avenir et à tâcher de ne plus se tromper sur le compte des hommes qui jouent un grand rôle sur la scène politique... » (14 décembre). Il le fit réintégrer, le 26 janvier, pour la seconde fois dans la Société.

S'étant ainsi attaché ces deux hommes, que dans quelques mois il enverra à l'échafaud, Robespierre peut agir. Il prend, au préalable, quelques mesures destinées à affaiblir les Hébertistes : Collot d'Herbois est envoyé en mission à Lyon, les comités révolutionnaires des sectionsparisieunes cessent d'être soumise la Municipalité, pour passer sous la surveillance du Comité de sûreté générale. Lo2i novembre, Robespierre prononce

aux Jacobins son réquisitoire contre l'athéisme; le 26, Danton le seconde en flétrissant à la Convention « les mascarades anti-religieuses (1)»; enfin Camille Desmoulin publie le Vieux Cordelier, hostile aux Hébertistes(2).

Après avoir ainsi préparé le terrain, Robespierre fit un long discours sur la liberté des cultes (5 décembre). La Convention décida que le Comité ferait un rapport sur cette question. Ce rapport, très long et très étudié, fut présenté par Robespierre ; il pouvait être considéré comme une réponse aux accusations lancées contre le peuple français, « que tous les gouvernements dénoncent à l'univers comme un peuple de fous et d'athées ». Comme conclusion, les autorités constituées étaient invitées à faire respecter la liberté des cultes, et il fallait s'occuper plutôt du salut de la patrie que de disputes théologiques. C'était une critique non déguisée de l'attitude religieuse de la Commune.

Robespierre ne s'en tint pas là. Le 17 décembre, Ronsin, ex-général de l'armée révolutionnaire, son adjoint Mazuel,et Vincent, secrétaire général du ministère de la guerre, tous Hébertistes, étaient arrêtés. Les accusations positives portées contre eux n'étant pas très graves, on les compromit en les mêlant à des étrangers suspects, tels que l'Autrichien Proly ; à des agioteurs arrêtés quelque temps auparavant pour leurs tripotages dans la liquidation de la Compagnie des Indes (Chabot, Delaunay) et à des généraux accusés de trahison (Custine et Biron).

Le 20 décembre, Robespierre fit décider que les deux

(1) Voyant qu'elle avait contre elle Robespierre et Danton, la Commune prend peur, et rapporte son arrêté ordonnant la fermeture aes églises (28 novembre).

(2) Les épreuves des deux premiers numéros furent même corrigées par Robespierre.

Comités nommeraient une commission de justice pour rechercher les patriotes injustement arrêtés, afin de les élargir ; et comme le décret disait que, pour éviter les sollicitations, les noms des commissaires devaient rester inconnus, on pensait bien qu'ils seraient choisis par Robespierre. « Enorme accroissement à son influence! dit Michelet. Seul il allait tenir la clef des prisons ! » Pour pou qu il inclinât vers la clémence, comme l'y invitaient quelques-uns de ses partisans, comme le faisait espérer Camille Desmoulins dans le 5 e numéro du Vieux Cordelier, « cet homme eût régné, malgré lui ».

Mais ses collègues Billaud, Lindet, Barère, Garnot et même Collot d'Herbois, revenu de Lyon, se coalisent pour lui faire échec. Barère, parlant de la proposition relative à l'élargissement des patriotes incarcérés, demande que la Commission chargée de ces délicates fonctions soit prise dans les deux Comités. Robespierre insiste pour qu'on s'en tienne au décret voté. Survient Billaud, qui attaque à la fois la proposition de Barère et le décret rendu sur la proposition do Robespierre : la Convention passe à l'ordre du jour sur la première et rapporte le second.

C'étaitune défaite pour Robespierre, que ses collègues avaient laissa seul. Pour mieux l'isoler etle démasquer, Barère avait même déclaré qu'il était, lui, l'organo du vœu des deux Comités réunis. Furieux démette hostilité, Robespierre fait alors un brusquo mouvement vers les exagérés, et revient aux Hébertistes, que, la veille, il combattait. Cette évolution est annoncée dans le rapport qu'il présente au nom du Comité, sur les principes du gouvernement révolutionnaire. « La mesure de la force de ce gouvernement, dit-il, doit être l'audace et la perfidie des conspirateurs... » Ces conspirateurs sont de

deux sortes: les uns affichent un perfide modérantisme, l$s autres une exagération dangereuse.. .

Le 6 février, dans un nouveau rapport fait au nom du Comité, « sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans l'administration intérieure de la république », il conclut que Ton doit continuer à appliquer une justice sévère et rapide sans écouter les partisans du modérantismo et les fédéralistes, ni les fanatiques et les athées ou les citoyens du monde (1). La Convention décréta que ce rapport serait envoyé à toutes les autorités constituées, aux sociétés populaires et aux armées et traduit dans toutes les langues. — Robespierre était de nouveau le maître.

Malade du milieu de février au milieu de mars, il fit revenir de l'armée du Nord son fidèle Saint-Just qui, au nom des deux Comités de salut public et de sûreté générale, donna le 26 février un rapport sur les personnes incarcérées. Avec plus de raideur encore que Robespierre, il attaquait les deux factions opposées, qui, prétendait-il, s'appuyaient toutes deux sur l'étranger pour détruire la République ; il terminait en proposant diverses mesures que nous qualifierions aujourd'hui de communistes. Robespierre avait, du resterait de même: ils se plaçaient ainsi l'un et l'autre en avant des Hébertistes pour pouvoir les frapper.

Ils fournirent eux-mêmes le prétexte. Le froid, la disette, les longues stations à la porte des boulangeries

(1) Il faisait allusion àAnacharsis Cloots, à qui il reprochait, outre ses 200.000 livres do rente et son titre de baron prussien, ses idées extravagantes et son furieux athéisme ; il lui en voulait surtout de s'intituler citoyen du monde et de se faire le défenseur du genre humain. « jamais celui du Peuple français, jamais celui de la Montagne » !

avaient exaspéré la foule. Aux Cordeliers, on voila d'un crêpe noir la Déclaration des droits (4 mars) ; Momoro, Vincent, Boulanger, Carrier parlèrent de s'insurger; enfin Hébert et Vincent attaquèrent le Comité (5 mars).

Le lendemain, Barère, fit décréter que le tribunal révolutionnaire informerait sans délai contre les auteurs des pamphlets, les alarmistes et les conspirateurs. On répandit le bruit que, avec l'appui de l'armée révolutionnaire, les Hébertistes voulaient s'emparer du pouvoir et conférer ladictature à un grand juge (Pache, disait-on). La Commune fut effrayée, et lorsque lesconjurés vinrent pour la soulever, le maire Pache était absent; le procureur Chaumette les reçut très froidement. La masse de la Commune restait fidèle au Comité.

La défection des Jacobins était à craindre. Le soir même, Collot s'y rendit. Il fit l'éloge du Comité, flétrit ses ennemis, qui choisissaient, pour l'attaquer, le moment où il était affaibli par l'absence de Billaud et de Saint-André et parla maladie de Bobespierre et de Couthon ; puis il flatta 'les Jacobins en leur disant que le Comité avait confiance en eux pour « comprimer les agitateurs, les rejeter hors des rangs des patriotes, et, après ce sacrifice indispensable, continuer ses travaux et ses victoires... Il faut que vous nous souteniez ou que nous nous retirions I s'écrie Collot. — Non, non, répondent les Jacobins, heureux d'être ainsi les défenseurs du Comité, ne vous retirez pas, nous vous soutiendrons ! »

Fier de ce succès, Collot osa aller, le lendemain, au centre même de l'insurrection, au club des Cordeliers. 11 réussit à rompre la glace du début, fut applaudi par la majorité, et obtint que le crêpe qui couvrait la Déclaration des droits fût enlevé. Les insurgés n'avaient plus

pour eux ni la Commune, ni les Jacobins, ni les Cordelière ; « le géant, 1 Gollot d'Herbois, les abandonnait ; Carrier prétendait qu'il ne s'agissait que d'une insurrection conditionnelle ; selon Hébert, ce n'était qu'une insurrection morale. Les exaltés, cependant, voulurent marcher ; mais lorsque, le lendemain, Ronsin parcourut les rues, appelant le peuple aux armes, personne ne bougea.

Le soin de les écraser fut confié à Saint-Just. Il lut un rapport t sur les factions et sur la conjuration ourdie par elles pour détruire le gouvernement républicain et affamer Paris ». 11 demandait que l'on fût inflexible pour les conspirateurs et qu'on les punît promptement (13 mars). Dans la nuit, Hébert, Vincent, Momoro furent-arrêtés ainsi que le banquier hollandais Kock, ce qui rendait vraisemblable la supposition d'une conjuration avec l'étranger; on impliqua dans la même affaire Anacharsis Cloots, et quelques jours plus tard Chaumette fut arrêté (1). Le procès fut vite terminé : le 24 mars, Hébert, Ronsin, Momoro, Cloots, Proly et leurs complices, en tout 18 personnes, montèrent sur Téchafaud. Cloots mourut avec courage ; jusqu'à son dernier moment, il prêcha « Notre-Seigneur le genre humain » à ses compagnons. Hébert était anéanti, et la foule oublieuse railla et insulta celui qui l'avait cependant b... amusée. Il se lamentait, ainsi que Momoro, disant que la République était perdue, ce La République perdue, répondit Ronsin, parce que quelques misérables individus vont périr! La République est immortelle ! Nos ennemis succomberont après nous, et la Liberté nous survivra à tous!* Cette foi superbe lui fit en-

(1) Fouquier-Tinville voulait englober Pache parmi les accusés. Le Comité s'y opposa.

visager avec assurance la guillotine, et il mourut sans broncher, comme il se Tétait promis. Chaumette fut envoyé à l'échafaud quelques jours plus tard (12 avril).

Les Hébertistes frappés, le tour des Dantonistes allait venir. D'ailleurs, tout en commençant par les premiers, Robespierre n'oubliait pas les autres. Chaque fois qu'une menace était proférée contre les exagérés, une autresuivait, comme pour servir de contre-poids, contre les indulgents. On pouvait prévoir le sort qui les attendait.

L'alliance signée entre Robespierre et les Dantonistes ne fut jamais très solide; elle fit même bientôt place, de la part des amis de Danton, à une hostilité mal déguisée. C'est l'un deux, Bourdon de l'Oise, qui, le i2 décembre, avait donné le signal de l'assaut contre le Comité robespierristc. D'autres amis de Danton, Fabre d'ÉglantineetPhilippeaux, critiquaient le caractère donné à la guerre de Vendée ; enfin Camille Desmoulinsl'attaquait indirectement en réclamant un Comité de clémence, t mon cher Robespierre, lisait-on dans le 4 e numéro du Vieux Cordelier... ô mon vieux camarade de collège..., souviens-toi de ces leçons de l'histoire et de la philosophie : que l'amour est plus fort, plus durable que la crainte; que l'admiration et la religion naquirent des bienfaits; que les actes de clémence sont l'échelle, comme nous disait Tertullien, par laquelle les membres du Comité de salut public se sont élevés jusqu'au ciel, et qu'on n'y monte jamais par des marches ensanglantées !... »

Robespierre se plaignit devant les Jacobins, que présidait Danton, qu'on critiquât le Comité au moment où il était accablé de travail et en butte à la haine des tyrans. Camille, voulant répondre, est interpellé de toutes parts avec vivacité. Robespierre le défend alors à sa façon : il le loue ironiquement de son admiration pouf* Philippeaux, et termine en disant que Camille est un enfant gâté né avec d'heureuses dispositions, mais que les mauvaises compagnies avaient égaré. 11 demande qu'on le conserve aux Jacobins ; seulement ses derniers numéros du Vieux Cordelier seront brûlés... — « C'est fort bien, Robesperre, répliquo Camille, mais je te répondrai comme Rousseau: brûler n'est pas répondre! — Tu veux encore justifier de pareils ouvrages ! reprend Robespierre furieux. Apprends, Camille, que si tu notais pas Camille on pourrait bien ne pas avoir autant d'indulgence pour toil » Danton s'interpose alors:... « Camille ne doit pas s'effrayer des leçons d'un ami sévère... Citoyens, que le sang-froid préside toujours aux discussions des Jacobins! En jugeant Camille, craignez de porter un coup funeste à la liberté de la presse! » (7 janvier).

A la séance suivante, Robespierre tomba sur Fabre d'Églantine, qui ne lui ménageait pas les épigrammes, et qu'il soupçonnait de mal conseiller Camille. Comme on discutait encore sur les articles de ce dernier: « J'invite la Société, dit Robespierre, à s'attacher à la conjuration et non à des numéros de journal; et je demande que cette homme, qu'on ne voit jamais qu'une lorgnette à la main, et qui sait si bien exposer des intrigues de théâtre, veuille bien s'expliquer ici; nous verrons comment il sortira de celle-ci! » Phrase sinistre! Le 12 janvier, Fabre dEglantine était arrêtésousl'inculpation

grave de complicité avec les agioteurs Chabot, Delaunay et Julien (de Toulouse).

L'arrestation desHébertistes put tromper un moment Danton sur les projets de Robespierre, l'incarcération de son ami Hérault de Séchelles vint le rappeler au sentiment delà réalité.

Des deux Dantonistes du Comité, l'un, Thuriot, avait donné sa démission le 20 septembre; l'autre, Hérault de Séchelles, fut, presque dès le début, écarté des délibérations du Comité et tenu en mission. On l'attaqua avec violence; Couthon prit d'abord sa défense, puis l'abandonna. Découragé, Hérault de Séchelles vint rendre compte à la Convention de sa mission dans le Haut- Rhin; il protesta de son attachement pour la République, pour cette République dont il avait rédigé la Constitution et à laquelle il s'était donné pour toujours; il se plaignit des calomnies dont on l'abreuvait, et donna sa démission de membre du Comité de salut public pour qu'on pût examiner sa conduite, faisant la Convention juge entre le Comité et lui. Mais l'Assemblée n'osa pas intervenir dans cette querelle et passa à l'ordre du jour (29 décembre). Dès lors, il était condamné. Le 15 mars, il fut arrêté provisoirement par ordre du Comité de salut public lui-même, pour avoir donné asile à un émigré, et le 17 Saint-Just vint faire Tendre définitive cette arrestation. A ce sujet, il dit que, depuis quatre mois, ses collègues et lui se méfiaient d'Hérault, qu'ils soupçonnaient de s'être emparé des papiers diplomatiques du Comité et de les avoir divulgués. Il n'en fallait pas tant pour envoyer un homme à Téchafaud!

11 n'était que temps pour les Dantonistes d'agir. A vrai dire, la partie n'était pas encore désespérée. Ils avaient pour eux tous ceux qui pensaient que la Terreur avait assez duré, puisque la République était victorieuse, et qui savaient que Danton voulait « rouvrir les portes des prisons, faire renouveler le Comité de salut public pour lui enlever son influence assassine, tirer la France de sa stupeur, et rendre aux bons citoyens la tranquillité et le bonheur (i) ». Son but, dit Garât, était « d'arriver enfin, ou par des mouvements gradués ou par un mouvement inattendu, impétueux, au renouvellement total ou partiel des deux Comités». Un courant se dessinait en sa faveur : ainsi, dans la seconde quinzaine de mars, deux dantonistes, Taliien et Legendre, furent nommés l'un président de la Convention, l'autre président des Jacobins; et sur la demande d'un autre dantoniste, Bourdon de l'Oise, l'Assemblée ordonna l'arrestation du chef de la police robespierriste, Héron (2),

(i) Dubois-Crancé, Analyse de la Révolution française.

(2) C'est à ce moment de la lutte entre Robespierre et Danton, nous raconte M. Legouvé, dans Soixante ans de souvenirs, que son père fit jouer Epicharis et Néron. « Les deux chefs de la Montagne assistaient à la représentation, Robespierre occupait «ne première loge d'avant-scène, Danton était à, l'orchestre, et derrière lui s'échelonnaient tous ses amis. A peine le mot de Mort au tyran! fut-il prononcé que, sur un signal de Danton, ses amis, éclatant en bravos frénétiques, se retournèrent vers Robespierre, et, debout, les poings tendus, lui renvoyèrent ce terrible cri de vengeance. Robespierre, pâle, agité, avançait et retirait sa petite main d'homme d'affaires (je tiens le mot de M. Lemercier, témoin de la scène) comme un serpent allonge et retire sa tête plate et irritée. . . »

Ces succès en faisaient présager d'autres. Robespierre redoutait par-dessus tout qu'après un discours de Danton, dont il connaissait l'éloquence, la Convention ne le portât au Comité avec ses partisans et n'en fit sortir les Montagnards. 11 comprit qu'il lui fallait ressaisir son autorité sur l'Assemblée. Avec l'aide de Couthon, il commença par obtenir, non sans peine, le rapport du décrot concernant Héron, dont il présenta l'arrestation comme une pièce du système qui consistait à discréditer le Comité (20 mars).

Restait à prendre la suprême décision à l'égard de Danton. Robespierre hésitait. C'est l'incarnation même de la Terreur, Billaud-Varenne, qui, le premier, osa formuler brutalement le désir secret de ses collègues : « Il faut tuer Danton ! » dit-il. Robespierre fut effrayé. Peu dant trois jours, on discuta avec acharnement dans le petit salon du Comité; ce n'est que dans la nuit du 23 au 24 que Robespierre accorda à Billaud et à Saint-Just la mort de Danton. Quelques heures auparavant, Hébert, Ronsiu, Cloots étaient montés sur l'échafaud. La facilité avec laquelle un parti avait disparu l'enhardissait à tenter la suppression de l'autre.

Quelques jours se passent avant l'exécution de lamesure décidée en principe. On nomme un nouveau maire, Fleuriot,à la place de Pache; et, pour remplacer le procureur Chaumette, on choisit Payan, avec le titre d'agent national ; quelques agents de l'administration de la police sont arrêtés et remplacés ; un Comité révolutionnaire régénéré. Dès lors, un soulèvement devenait presque impossible. Le 30 mars, on réunit les Comités de salut public, de sûreté générale et do législation, sous prétexte de discuter la suppression du Conseil exécutif. Au moment où on allait se séparer, Saint-Just lit

le rapport qu'il a rédigé contre Dan Ion. On est atterré, mais tout le monde signe, sauf Lindet, du Comité de salut public, et Rûhl, du Comité de sûreté. Le lende^ main, à six heures du matin, Danton, Delacroix, Philippeaux et Camille Desmoulins sont arrêtés (31 mars). Le bruit de cetle arrestation se répand rapidement dans Paris, et cause une véritable stupeur. La Convention entre en séance. Legendre s'élance à la tribune : « Citoyens, s'écrie-t-il, quatre membres de cette Assemblée ont été arrêtés cette nuit. Je sais que Danton en est un, j'ignore le nom des autres. Je demande que les membres arrêtés soient traduits à la barre pour être accusés ou absous par vous. Je le déclare, je crois Danton aussi pur que moi... » Des murmures s'élèvent; mais Tallien, qui préside, maintient la parole à l'orateur. Legendre continue l'apologie de Danton. Il craint que des haines particulières n'aient motivé son arrestation et renouvelle sa demande. Le Montagnard Fayau la combat et veut qu'on se fie au Comité. L'Assemblée devient houleuse. Robespierre arrive : « A ce trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette Assemblée, dit-il, il est aisé de s'apercevoir qu'il s'agit ici d'un grand intérêt. Il s'agit en effet de savoir si quelques hommes aujourd'hui doivent l'emporter sur la patrie, si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français I » (Applaudissements.) Il blâme ensuite ceux qui sont venus demander pour Danton une sorte de privilège... « Non, nous n'en voulons point de privilèges! non, nous n'en voulons point d'idoles! ^(Nouveaux applaudissements.)^ qu'on réclame pour Danton, on aurait pu le réclamer aussi pour Brissot, pour Pétion, pour Chabot, pour Hébert lui-même... « Nous verrons si dans ce jour laConven-

tion saura briser une prétendue idole, pourrie depuis longtemps, ou si dans sa chute elle écrasera la Convention et le Peuple français! » 11 obtient la question préalable sur la proposition de Legendre.

Bar ère, qui vient ensuite, insiste de nouveau sur ce point que, permettre à Danton de venir s'expliquer, ce serait créer un privilège en sa faveur. Et comme si cela ne suffisait pas, Saint-Just parait à son tour: c Citoyens, dit-il, la Révolution est dans le peuple et non dans la renommée de quelques personnages...» L'amour de la patrie est tellement exclusif t qu'il immole tout sans pitié, sans frayeur et sans respect humain » à l'intérêt public. C'est pourquoi les comités l'ont chargé de demander justice « au nom de la patrie contre les derniers partisans du royalisme » ! Ces partisans du royalisme sont Danton et ses amis, auxquels, pour les perdre plus sûrement, on a joint des gens tarés et des étrangers. 11 lance contre eux les accusations les plus invraisemblables, entremêlées de dissertations dogmatiques et d'aphorismes ; puis après une longue énumération de tous leurs crimes, il demande aux députés delà Montagne d'avoir cette inflexibilité qui feraleur gloire dans l'avenir en les égalantaux héros de l'antiquité ; car, dit- il mélancoliquement, « le monde est vide depuis les Romains ! > II fait décréter enfin qu'ils seront traduits au tribunal révolutionnaire (i).

Traînés au Luxembourg, où ils trouvèrent Hérault de Séchelles, Camille et Danton ne tardèrent pas à être transférés à la Conciergerie. Quand Danton entra sous la voûte « qu'on ne repassait que pour mou-

(1) Le rapport de Saint-Just était en partie composé d'après des notes fournies par Robespierre.

rir (i) », il dit : « C'est à pareille époque que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mais c'était pour prévenir un nouveau septembre, et non pour qu'il devînt le fléau de l'humanité ! »

C'est devant ce tribunal qu'il comparut avec les autres accusés, le 2 avril, à onze heures du matin. Les détails de ce procès, — l'un des plus dramatiques de l'histoire, — sont trop connus pour qu'il soit nécessaire de les exposer ici. Rappelons seulement que lorsque les accusés voulurent se défendre, et que, Danton faisant entendre sa voix tonnante, les juges étaient ébranlés et le peuple ému, Saint-Just, au nom des deux Comités, vint demander à la Convention de voter un décret mettant hors la loi les accusés qui insulteraient à la justice, c'est-à-dire qui essayeraient de se défendre ; mentant avec effronterie, il prétendit que la révolte des coupables (déjà !) avait obligé à suspendre le jugement; il déclara que « c'était le dernier effort qu'on lui demandait pour consolider à jamais la République » ; et la Convention vota (2).

Le 5 avril au matin, les débats furent déclarés clos et la condamnation prononcée. Quelques heures après, le bourreau montrait au peuple la tête de Danton : « Vive la République ! » cria la foule imbécile.

Robespierre approche du but. Girondins, Hébertistes et Dantonistes ne sont plus. Pendant les mois de mars

(1) Michelet, Histoire de la Révolution.

{2) Pour se défendre, les Dantonistes demandaient la comparution, à titre de témoins, de seize de leurs collègues Fouquier-Tinville alla présenter cette requête au Comité de sulut public. Billaud- Va renne et Saint-Just refusèrent nettement.

1 2 LE "COMITÉ* dÉ c 8 ALUT* PUBL IG

et d'avril, il a placé partout ses partisans; les grands pouvoirs civils, judiciaires et militaires sont dans sa main. La Commune de Paris lui est soumise ; ses amis Fleuriot et Payan sont, l'un maire, l'autre agent national de la capitale. Il est toujours l'oracle des Jacobins, et par eux il dirige toutes les sociétés affiliées de la République; sur leur demande, il a fait décider la fermeture des autres clubs, moins dociles. A la. tête de la garde nationale parisienne, sont Hanriot et Boulanger, d'autant plus dévoués qu'ils ont à faire oublier leur passé hébertiste. Aux armées, beaucoup de représentants en mission sont robespierristes ; bientôt même, au camp de Sablons, on institue urçc Ecole de Mars pu 3.000 jeunes gens sont placés sous la direction du général Labretèche, grand admirateur de Robespierre. Le tribunal révolutionnaire est présidé par un de ses hommes, Coffinhal; et l'accusateur public, qui, jusqu'au mois de septembre, avait reçu ses instructions du Comité de sûreté générale, venait depuis cette époque les prendre tous les soirs au Comité de salut public, c'est-à-dire chez Robespierre (1). L'armée révolutionnaire fut supprimée sous le prétexte qu'elle était antidémocratique, attendu que toutes les armées françaises sont révolutionnaires, — en réalité, parce qu'elle était composée d'hébertistes. La police de Paris a été reconstituée et purgée, ainsi que les comités révolutionnaires des sections, des éléments anarchistes qui s'y trouvaient. Son compatriote Hermann, d'Arras, dirige la Commission des administrations civiles, police et tri-

(1)11 existe môme une décision du Comité, en date du 25 floréal, écrite de la main de Robespierre, et où il est dit que « Fouquier-Tinville présentera chaque décade la liste des procès à instruire ».

bunaux; le peintre David et Le Bas, tous deux dévoués à Robespierre, font partie du Comité de sûreté générale, chargé de la police de la République. Il a, du reste, sa police particulière : un bureau de surveillance établi sur la demande de Saint-Just pour surveiller les fonctionnaires, et dirigé d'abord indistinctement par Collot, Billaud, Barèrc, Gouthon et Robespierre, se transforme bientôt en bureau de police siégeant au Comité de salut public, agissant secrètement et mené par Robespierre, qui ne consulte même pas ses collègues. Ce bureau de police, gouverné par un homme do confiance, Héron, annihile peu à peu le Comité de sûreté, où Robespierre compte quelques ennemis. Ses propres agents épient ceux du Comité de salut public et les membres de la Convention eux-mêmes; c'est ainsi qu'il envoie un jeune homme de dix-neuf ans» Jullien, surveiller Carrier à Nantes, puis Tallien à Bordeaux ; et la .femme Taschereau à Toulouse, pour le renseigner sur la conduite de Paganel. Les commissaires qui ont remplacé les ministres lui appartiennent aussi (1). Enfin le Comité de salut public, la suprême autorité de la République, paraît reconnaître en lui son chef naturel ; deux de ses membres lui sont dévoués à toute épreuve, Saint-Jùst et Couthon : à eux trois, ils forment une sorte de triumvirat à qui appartient la haute direction; la brutale intervention de Saint- Just contre les Hébertistes et les Dantonistcs indique assez quelle place prenaient certains membres du Comité parmi leurs collègues.

(I) « Robespierre se réserva la composition de ces commissions. Nous avons ses listes écrites de sa main, des projets, de courtes notes sur les individus, enfin la combinaison définitive. » (De Sybol.)

La répression des révoltes de l'intérieur et les victoires remportées sur les coalisés étaient attribuées à Robespierre. En réalité, il ne s'occupait guère des affaires militaires, préférant exercer une influence politique, sociale et religieuse sur la Révolution. Il fut donc l'inspirateur de diverses mesures destinées à imprimer un caractère particulier aux mœurs, aux idées et aux institutions.

Dans cette phase de l'histoire du Comité, — puisqu'il est resté solidaire de Robespierre, — nous pouvons remarquer : quelques réformes sociales, une tentative religieuse et une recrudescence de la Terreur, qui devait conduire Robespierre à la dictature ou àla mort.

« 11 faut enfin, disait Saint-Just, créer des institutions civiles, institutions qui seules pourront établir l'État sur des bases assez solides, et auxquelles nul n'a songé jusqu'ici.» Saint-Just voulait sans doute parler de cette sorte de communisme vague dont il a laissé l'esquisse dans ses Institutions républicaines. On n'alla pas très loin dans cette voie : on se borna à décider que l'État encouragerait les fabriques, les manufactures, l'exploitation des mines, le dessèchement des marais, ferait des avances aux négociants patriotes ; que l'étranger qui vivait du travail de ses mains était autorisé à résider en France, mais que celui qui se plaindrait de la Révolution et qui vivrait sans rien faire serait déporté à la Guyane ; quelques arrêtés relatifs à la mendicité, à la protection des vieillards et à la solidarité entreles habitants des communes, furent aussi pris. On voyait poindre ainsi la proclamation de l'obligation du travail,

HISTOIRE INTÉRIEURE DU GOiMITÉ DE SALUT PUBLIC 1 05

l'organisation de l'assistance publique, et le socialisme d'État.

En matière religieuse, le pas fut plus décisif. Le 20 avril, Billaud- Varenne exposa à la Convention la nécessité d'agir sur lame nationale au moyen de l'instruction publique, non seulement» celle que Ton reçoit dans les écoles, mais surtout celle que Ton acquiert dans les réunions publiques, les sociétés populaires, les armées, par la parole, les livres, les journaux, le théâtre, les fêtes publiques et même les monuments élevés aux grandes actions», de façon à saisir « l'homme dès sa naissance pour le conduire à la vertu par l'admiration des grandes choses et l'enthousiasme qu'elles inspirent ». — « Que chaque action héroïque, ajoutait* il, ait son trophée, que chaque sentiment généreuxsoit célébré dans les fêtes publiques ! »

Billaud, on le voit voulait développer les vertus civiques par un système méthodique de fêtes. Celles que Ton célébra en l'honneur de Bara et de Viala, et celles qui suivirent la reprise de Toulon sur les Anglais étaient des applications de cette idée; le Recueil des actions héroïques concourait au même but (i). Il n'y avait pas là depréoccupationreligieuse : il ne fallait guère en attendre de Billaud ni de la plupart de ses collègues, par exemple, de Collot d'Herbois qui disait : « Dieu a bien fait de se tenir invisible, car s'il se fût montré quelque part, je n'aurais pas manqué de le déclarer suspect! »

Mais Robespierre pensait autrement. Le 18 floréal

(\) Ce recueil, rédigé par L. Bourdon et Thibaudeau, était répandu à profusion : on l'envoyait aux armées, aux sociétés populaires et à toutes les écoles de la République; les instituteurs, devaient le faire lire à leurs élèves, et on devait le lireen publieles jours de décade (10 nivôse). Le Comité décida qu'il serait tiré 150.000 exemplaires de chaque numéro (18 pluviôse).

(7 mai), il lut d'un ton solennel un long discours sur « les rapports des idées religieuses et morales avec les fêtes .républicaines », dans lequel il s'efforçait de démontrer que Tidée de néant est contraire au bonheur individuel, que l'athéisme est une doctrine aristocratique, et qu'au contraire e Tidée do l'Être suprême et de l'immortalité de l'àme est un rappel continuel à la justice : elle est donc sociale et républicaine *.

En conséquence, il fa'sait voter undécret disant que: « Le peuple français reconnaît l'existence do l'Être suprême et l'immortalité de l'àme. » Outre les fêtes nationales des 14 juillet, iO août, 21 janvier, 31 mai, il était établi des fêtes de la Vérité, de la Justice, de la Vieillesse, etc., pour utiliser les décadis; enfin une fête nationale devait être célébrée le20 prairial en l'honneur

de Y Etre suprême.

Sur la demande de Couthon, la Convention décida que le discours de Robespierre et le décret rendu ensuite seraient envoyés aux armées, aux. autorités constituées, aux sociétés populaires, affiché sur tous les murs, « traduit dans toutes les langues et répandu dans toutl'univers»!

Il y avait deux choses dans la proposition de Robespierre : un système de fêtes, dont les unes, celles du 10 août et du 21 janvier, devaient être comprises ; mais dont les autres, celles de la Frugalité, de l'Amour, de la Foi conjugale ou du Stoïcisme, risquaient d'être froidement célébrées. Il y avait aussi l'acte par lequel une assemblée politique, s'érigeant en concile, établissait une religion d'État avec ses dogmes et ses fêtes. Ne risquait-on pas, en plaçant cette religion philosophique à côté do l'ancienne, — qui subsistait, puisque le même décret maintenait la liberté des cultes, —

de provoquer une comparaison qui pouvait être défavorable à la nouvelle ? L'une n'était qu'une suite d'allégories froides et obscures, tandis que l'autre plongeait ses racines dans les profondeurs des habitudes héréditaires. On aurait dû s'en tenir à la proposition de Billaud, et, au lieu d'avoir des visées religieuses, rester dans le domaine civique des fêtes nationales, des anniversaires héroïques et patriotiques.

On le vit bien à la fête du 20 prairial. Quoique nos armées fussent victorieuses; qu'après une année mauvaise, la récolte de 1794 s'annonçât comme devant être abondante; bien que David eût été l'organisateur de la fête,et qu'on n'eût rien ménagé pour la rendre superbe, elle resta froide et en certains endroits un peu ridicule. Robespierre lui-même n'y gagna rien. Lorsque, au sommet de la Montagne symbolique qui s'élevait au Champ-de-Mars, on le vit paraître avec un immense bouquet de fleurs et d'épis à la main, et que, la Convention à ses pieds, il parla au peuple assomblé, il sembla à la fois pape et roi; la France et l'Europe, au récit de cette fête, virent en lui un maître. Les Montagnards ne s'y étaient pas trompés, et n'avaient pu retenir leurs menaces. «Le b... ! disait un sans-culotte, il n'est pas content d'être maître, il lui faut encore être Dieu ! » Les représentants Thirion, Montaut, Ruamps, Duhem , Bourdon , Merlin de Thionville parlent do tyran, de Brutus. Lecointre dit de façon a être entendu de Robespierre : « Je le méprise et je le hais 1 » Plus do vingt lois, il l'appelle tyran et dictateur. Robespierre, déconcerté par les injures qu'il entend ou devine, hâte le pas, les peureux le suivent, si bien que le retour de cette fête triomphale ressemble à une fuite.

' Cette journée, si bieu commencée et si mal terminée, devait engager Robespierre à s'emparer complètement de la dictature. Si Ton en croit Barère, Saint-Just l'y poussait depuis quelques mois. Le 26 février, reprenant une tentative qui avait échoué quelque temps aupara- Tant, Saint-Just avait fait décréter la formation de six commissions populaires, qui devaient vider les prisons des suspects qui les encombraient, en élargissant les uns et en envoyant les autres au tribunal révolutionnaire. Ce décret fut complété par celui du 15 avril, rendu aussi sur sa proposition; les tribunaux révolutionnaires des départements étaient supprimés, les conspirateurs du pays entier comparaîtraient désormais devant le tribunal révolutionnaire de Paris ; c'était mettre toutes les existences dans la main de Robespierre.

Que restait-il à faire pour établir une dictature absolue en faveur de cet homme qui dominait la Commune, la Convention, les Jacobins, la police et letribunal révolutionnaire ? Rien qu'une petite loi permettant d'atteindre les derniers opposants de la Convention et des Comités, les Bourdon, les Tallien, les Lecointre, qui l'avaient presque injurié à la fête de l'Être suprême, les représentants qui s'étaient couverts de sang dans leurs missions, et aussi ce Carnot, ce Barère, ce Billaud, ses collègues du Comité, quil'éclipsaient par leurs services ou lui faisaient redouter leur hostilité (1).

(1) Il songeait à enlever les rapports militaires à Barère

Dès le lendemain de la fête de l'Être suprême, il en parla vaguement au Comité. Couthon l'appuya ; mais les autres feignirent de ne pas comprendre. 11 arrivait à ses adversaires de se faire des signes d'intelligence lorsqu'il faisaitquelque proposition, et de lacombattre. L'opposition se dessinait de plus en plus nettement. A la séance suivante de la Convention (22 prairial), Couthon présente, comme venant du Comité, un projet de loi rédigé par Robespierre, et destiné à rendre la justice plus expéditive : le tribunal révolutionnaire était divisé en quatre sections pouvant juger séparément; les preuves morales suffisaient pour entraîner la condamnation ; enfin, — et c'était dans ce paragraphe que résidait toute l'importance de la loi, — le Comité de salut public avait le droit de traduire au tribunal révolutionnaire. Il n'était pas dit formellement qu'il pourrait y traduire les représentants, mais les Montagnards clairvoyants l'interprétaient ainsi, et lorsque le projet vint en discussion, ils en demandèrent l'ajournement. Ro-

Eour les donner à Couthon, et la guerre à Carnot au profit de aint-Just. La trinité robespierriste aurait suifi à tout. Carnot et Saint-Just se détestaient ; une quinzaine de jours après la mort de Danton, une scène très vive eut lieu entre eux. Saint- Just, soutenu par Robespierre, critiquait la direction des opérations militaires. Carnot répliquait avec fermeté. Saint-Just, qui ne pouvait supporter la contradiction, entre aussitôt dans une violente fureur : « Tu es lié avec les ennemis des patriotes, ditil à Carnot. Sache qu'il me suffirait de quelques lignes pour dresser ton acte d'accusation et te faire guillotiner dans aeux jours. » — « Je t'y invite, répond Carnot. Je ne te crains pas, ni toi ni tes amis ; vous êtes des dictateurs ridicules ! » Saint- Just de plus en plus exaspéré demande son expulsion immédiate du Comité. Mais Carnot se contente de lui répondre froidement : « Tu en sortiras avant moi, Saint-Just ! » Ses collègues ne disent mot. Surpris delà résistance qu'il rencontrait, Robespierre sortit. Saint Just le suivit, jetant sur Carnot un regard menaçant. Carnot proposa alors à ses collègues de dénoncer les projets de Robespierre à la Convention. Ils n'osèrent pas, car ils estimaient crue sa puissance était trop grande encore, et qu'il fallait attendre. — V. les Mémoires de Barère.

110 LE COMITÉ DE SALttT PlIBLÎG

bespierre s'emporta, réclamant la discussion immédiate, dût-elle se prolonger jusqu'à neuf heures du soir. La Convention s'inclina. Mais le lendemain Robespierre étant absent, Bourdon et Merlin (de Douai) firent décider que certainement la représentation nationale n'avait pu se dépouiller du droit inaliénable de décréter ses membres d'accusation. A la nouvelle de ce revirement, Robespierre vient au Comité; mais ses collègues Carnot, Collot d'Herbois et Billaud-Varenne, sentant bien que cette loi était dirigée contre eux autant que contre les simples membres de la Convention, soutinrent l'interprétation de l'Assemblée. Une altercation très vive s'ensuivit : ce Je te connais ! » criait Robespierre à Billaud. — « Et moi aussi, je te connais, tu es un contre-révolutionnaire ! » Robespierre était suffoqué. La querelle devint si violente que les gens qui passaient sous les fenêtres du Comités'arrêtaient pour écouter. Robespierre n'obtint pas gain de cause. A la séance suivante de la Convention, Couthon et lui en furent réduits à déclarer que la première rédaction était la bonne, qu'il n'était touché en rien aux droits des représentants, et, partant, que l'Assemblée devait abroger les considérants dont elle l'avait fait suivre, et qui étaient outrageants pour le Comité.

Robespierre est battu* L'opposition s'est révélée redoutable, tant dans la Convention que dans le Comité, dont l'hostilité encourage ses ennemis. On savait que Carnot le détestait, que Billaud et Collot tournaient en ridicule « son arrogance sacerdotale». Barère sapait son

autorité avec une rare perfidie. Un certain Ladmiral ayant tiré sur Collot d'Herbois à défaut de Robespierre, et une jeune fille, Cécile Regnault, ayant été prise chez ce dernier et trouvée munie de deux couteaux, Barèrc vint informer la Convention de ces faits. Comme d'habitude, il en accusa les Anglais. « Ce sont ces mêmes Anglais et leurs complices en France, qui disaient jadis : \e Comité du salutpublic a ordonné telle mesure, comme si la représentation nationale était toute dans le Comité, et comme si la Convention n'existait pas! Ce sont ces mêmes Anglais et leurs partisans en Franco qui disent aujourd'hui : Robespierre a fait ordonner; ou bien : les soldats de Robespierre ont pris telle place, comme si le Comité de salut public n'existait pas, et comme si le gouvernement était dans un seul homme! » Barère trahissait ainsi la façon dont on parlait de Robespierre à l'étranger et la place illégale qu'il tenait dans le Comité.

Le Comité de sûreté générale seconda Barère et essaya de ridiculiser Robespierre. Le grand bouleversement qui venait de s'opéreravait fortement ébranlé les imaginations. Tant de catastrophes, de folies, de crimes et aussi degrandeur et d'héroïsme,aux yeux de certains mystiques, paraissaient présager des événements plus étonnants encore. La destinée de Robespierre, en particulier, n'était-elle pas étrange ? Le petit avocat d'Arras qui, trois ou quatre ans auparavant, était inconnu, sans prestige d'aucune sorte, devenu le champion de la Révolution en face de l'Europe monarchique, le maître absolu de la France, le créateur d'un mouvement religieux, le dispensateur souverain de la vie et delà mort, — un pareil homme avait en lui quelque chose de divin. Beaucoup le disaient tout bas. A Paris, une

lia LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC

folle, Catherine Théot, qui s'intitulait la Mère de Dieu, et dont le principal disciple était un ancien collègue de Robespierre à la Constituante, le chartreux dom Gerle, prêchait avec ardeur que Robespierre était le fils de l'Être suprême, le Messie attendu ; elle faisait des adeptes et célébrait pieusement le nouveau culte.

Le Comité de sûreté ayant découvert l'affaire, un de ses membres, Vadier, sans doute aidé parBarère, échafauda là-dessus un rapport qu'il lut à la Convention. Le vieux Gascon exposait de la façon la plus comique les momeries de la nouvelle religion ; il ne nommait pas Robespierre, mais les allusions étaient assez transparentes pour qu'où ne pût s'y méprendre : la Convention riait. Le soir, au Comité, Robespierre ordonna à Fouquier-Tinville d'arrêter ce procès, et réprimanda ses collègues, qui lui demandèrent avec un grand sérieux en quoi cette affaire pouvait bien l'intéresser !

Après le ridicule, l'odieux. On guillotina en grand appareil, avec la chemise rouge des parricides, les assassins de Robespierre : Cécile Régnault et ses 53 complices, parmi lesquels cinq ou six femmes, quelques-unes jeunes. Jamais exécution n'avait été aussi solennelle depuis celle de Louis XVI. Elle fut suivie de beaucoup d'autres. Depuis la loi du 22 prairial, le tribunal révolutionnaire déployait une activité effrayante: de trois exécutions par jour que l'on comptait en moyenne depuis la création du fameux tribunal, la proportion s'élevait à trente. Les quartiers de Paris se plaignaient du passage de la fatale charrette; on murmurait en apprenant que les prisons se remplissaient par des arrestations nouvelles, à mesure qu'elles se vidaient par l'échafaud ; cette accélération de la Terreur excitait la réprobation contre Robespierre.

Une crise était devenue inévitable. On était arrivé, selon l'expression de Grégoire, « aux jours caniculaires de la Révolution » ! Robespierre voyait qu'il faisait fausse route, et qu'il y avait assez de sang versé. Il lui suffisait de se débarrasser de quatre ou cinq opposants des deux Comités et d'une vingtaine de membres hostiles de la Convention, et après cette épuration, la dictature lui appartenait; il devenait le régulateur de la Révolution.

De leur côté, ses collègues dû Comité étaient résolus à en finir. A la fin de messidor, ils firent prendre contre lui diverses mesures hostiles: les citoyens étaient prévenus que toutes les pétitions, demandes ou observations devaient être adressées au Comité et non individuellement à ses membres (1). Sur les réclamations du Comité de sûreté générale, le bureau de police fut supprimé, — ou plutôt réuni au Comité de sûreté; le Comité expulsa de Paris tous les hommes étrangers à cette ville: on éloignait ainsi un certain nombre de clubistes des départements, que Hermann avait fait venir pour répandre dans le public l'idée qu'un nouveau 31 mai était nécessaire, et seconder le zèle des partisans de Robespierre. Enfin, dans une grande réunion des deux Comités, Rarère et Billaud dénoncèrent l'ambition de Robespierre : on trouva même plaisant ou habile de charger Saint-Just de rédiger un rapport sur la situation de la République (2). C'est par lui, sans doute, que

(1) 19 messidor an II.

(2) C'est ce qu'assurèrent Collot, Billaud et Barère, dans leur réponse aux accusations de Lecointro.

Robespierre sut ce qui s'était passé au Comité, car il n'avait pas assisté à la séance. Quelques jours auparavant, lui et Cou thon avaient fait, aux Jacobins, l'éloge du Comité, soit pour désarmer leurs adversaires, soit pour mieux dissimuler leurs desseins (1). Peut-être, en effet, Robespierre eût-il préféré obtenir de la pleine volonté des Comités cette dictature à laquelle il aspirait.

Ce qui semblerait le prouver, c'est la séancedesdeux Comités le 5 thermidor. Robespierre y assiste, avec tous ses amis. Il commence par se plaindre des lenteurs de l'action révolutionnaire... Au bout de quelques instants, silence embarrassé. Le Bas dit quelques mots sur la nécessité de la rendre plus rapide... Nouveau silence. Enfin Saint-Just prend la parole. Il parle des factions intérieures, de l'anarchie gouvernementale. « Cet immense désordre, dit-il, ne peut se guérir que par la concentration du pouvoir, l'unité du gouvernement, la force des institutions... » Il s'arrête — : «Parle, lui crie-t on. Où veux-tu en venir ?» — « Je parlerai donc, dit-il. La dictature est nécessaire, non la dictature du Comité de salut public, mais celle d'un homme qui joigne l'expérience révolutionnaire à l'amour de la patrie, qui soit vertueux, inflexible, incorruptible ! Cet homme, c'est Robespierre ! Lui seul peut sauver l'État. Je demande que demain les Comités proposent de lui confier la dictature I » Stupeur! Couthon, David, Le Bas se joignent à Saint-Just; mais les autres, sans oser s'élever contre la proposition, éludent la réponse.

On se sépara sans avoir rien décidé. En présence de cette résistance, Robespierre résolut d'accepter la lutte, mais d'agir prudemment. En ce qui concerne ses

(1) 4 thermidor an II.

HISTOIRE INTÉRIEURE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC i 15

collègues du Comité, Collot, Billaud et Carnot, — il croyait pouvoir compter sur les autres, — il se bornerait d'abord à critiquer leur administration, puis, revenant à la charge, il obtiendrait leur élimination ; ce n'est que forcé qu'il eût demandé leur tête.

Il n'agit pas lui-même. Ce fut son ami Couthon qui alla raconter aux Jacobins que Carnot avait envoyé aux frontières une partie des canonniers de Paris; les Jacobins rédigent immédiatement une pétition qu'ils apportent à la Convention dans la séance du 7. La conduite du Comité y était blâmée d'une manière très vague; Carnot n'était même pas nommé, on se contentait de désigner son commissaire Pillé, qui éloignait deParis les canonniers patriotes. Cette attaque, même indirecte, contre Carnot était maladroite en un moment où nos armées étaient partout victorieuses. Pour toute réponse, Barère, qui sortait d'une discussion orageuse avec Saint-Just, vint débiter, avec son emphase habituelle, un rapport dans lequel il comparait la situation de la République en juillet 1793 et en juillet 1794; il termina par une apologie du Comité et avertit l'Assemblée qu'un nouveau 31 mai se tramait contre elle.

Robespierre voit qu'il n'a pas de temps à perdre s'il veut terrasser ses ennemis. Le lendemain, 8, il paraît à la tribune de la Convention, et lit le fameux discours qu'il avait travaillé avec tant de soin, et mis deux nuits à apprendre par cœur, — d'abord apologie de sa conduite, puis flatterie à l'adresse de la Plaine, enfin réquisitoire violent et vague contre ses ennemis, les indulgents et les terroristes,les athées et les corrompus, et Carnot et Cambon, et Barère qui décrit la victoire t avec une légèretéacadémique»,et les Comités de salut public et de sûreté générale. Il concluait en de-

d6 LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC

mandant que la justice continuât d'être sévère, que l'on épurât les Comités et que Ton fortifiât le gouvernement. Les attaques contre Carnot tombaient mal,ear, au moment oùil montait à la tribune, Barère en descendait et venait de rendre compte do la prise d'Anvers, qui entraînait la conquête de la Belgique. Traiter l'intègre Cambon de Brissotin, d'aristocrate et de fripon n'était guère plus habile. Néanmoins, quand il eut fini son discours, écouté dans un profond silence, la crainte qu'il inspirait était telle qu'on l'applaudit, et sur la demande de Lecointre, de Barère et de Cou thon, la Convention en vota l'impression ! Robespierre triomphe.

Cependant, Vadier vient timidement défendre le Comité de sûreté; on l'écoute à peine. Mais voici Cambon : avec sa fougue habituelle, et fort de son honnêteté, le financier républicain se défend : « Avant d'être déshonoré, dit-il, je parlerai à la France ! J'ai dénoncé toutes les factions quand elles attaquaient la fortune publique; toutes m'ont trouvé sur leur route... C'est l'heure de dire la vérité tout entière : un homme paralyse la Convention ! Cet homme, c'est celui qui vient de parler , c'est Robespierre 1 » Cette virulente apostrophe réveille l'Assemblée, qui s'enhardit lorsque Robespierre s'abaisse jusqu'à répondre qu'il n'a pas attaqué les intentions de Cambon, mais seulement ses plans.

Billaud profite du revirement qui se produit. D'un ton véhément, il défend les actes du Comité, puis il s'écrie : t II faut arracher tous les masques ! J'aime mieux que mon cadavre s*erve de trône à un ambitieux que de devenir par mon silence le complice de ses forfaits ! » Et il demande que l'on rapporte le décret qui ordonne l'impression du discours de Robespierre.

Après lui, les muets de tout à l'heure, Panis, Bentabole, Charlier, Amar, Bréard retrouvent la parole; il n'est pas jusqu'à Barère qui n'appuie la motion de Billaud, oubliant qu'il a demandé le contraire quelques instants auparavant. Sa défection entraîne celle de la Plaine; la Convention se ressaisit : le discours ne sera pas imprimé!

Bobespierre, consterné, se laisse tomber sur son banc: « Je suis perdu, » murmura-t-il. lia bien compris que cet échec, en soi peu important, a une portée considérable : la Convention lui échappe; s'il ne la ramène pas à la séance suivante, il est perdu. Le soir, il se rend aux Jacobins, dont l'accueil le rassure : il peut encore compter sur eux; d'autre part, Hanriot lui promet le concours de la garde nationale ; il croit que la Commune lui est toujours dévouée, et que la Plaine lui restera fidèle» Son plan est simple : il enverra d'abord Saint-Just à la tribune, puis il arrivera pour compléter la victoire.

Mais, de leur côté, les hommes menacés ne restent pas inactifs. Ils font habilement circuler des listes de 5, 18 ou 30 noms des plus compromis. Leur tactique consiste à grossir des dangers très réels pour pouvoir enrôler un plus grand nombre d'adhérents, grâce auquel on était plus certain du succès, ou de l'impunité en cas d'échec.

Pendant que Bobespierre, accompagné de Couthon, parlait aux Jacobins, Barère, Carnot, Prieur et Saint- Just étaient restés en séance au Comité. On avait d'abord expédié quelques affaires courantes ; puis Barère demanda à Saint-Just de soumettre à l'approbation de ses collègues le rapport dont il avaitété chargé quelques jours auparavant. Saint-Just répondit qu'il ne l'avait

pas sur lui, et refusa de faire connaître ses conclusions. A ce moment, Gollotet Billaud reviennent des Jacobins, où ils ont été menacés, maltraités, et ne sont parvenus qu'à grand'peine à se sauver. Exaspéré, Collot apostrophe Saint-Just, qu'il traite decomplicedeRobespierre, d'hypocrite, de boîte à apophtegmes, et demande l'arrestation du maire de Paris, de l'agent national et d'Hanriot. Une discussion violente éclate et dure jusqu'aux premières lueurs du jour. On fait alors une transaction; le maire et l'agent national ne seront pas arrêtés, mais ils viendront expliquer leur conduite au Comité ; et, d'autre part, Saint-Just lira son rapport à dix heures à ses collègues. Un peu avant onze heures, le Comité apprend que le maire et l'agent national refusent de venir, et reçoit un billet de Saint-Just disant : « Vous avez cette nuit déchiré mon cœur, je vais l'ouvrir à la Convention! » Peu rassurés, ils se rendent tout de suite à l'Assemblée.

Tallien, Bourdon, Lecointre ont passé la nuit à s'assurer le concours de la Plaine, qui résiste tout d'abord toute la matinée du 9 est employée à ces négociations, d'où dépend l'issue de la journée. Enfin, Boissy d'Anglas et Durand-Maillane promettent l'appui de leurs amis. Il est midi ; les colloques cessent. Saint-Just vient de paraître à la tribune : c C'est le moment, il faut en finir! » dit résolument Tallien. Saint-Just commence la lecture de son discours. Dès les premières phrases, Tallien l'interrompt. Puis Billaud prend la parole et attaque furieusement Robespierre. Celui-ci, par un discours habile, espère ramener à lui ces hommes qui l'ont si souvent applaudi, mais on ne le laisse pas parler. « A bas le tyran ! » telle est l'interruption nourrie qui étouffe sa parole dès qu'il élève la voix ; c'est ains^

que les Montagnards et leurs alliés le tuent. Barère vient ensuite; toujours prudent, il prononce un discours assez pâle, où il ne demande qu'une chose, modeste en apparence, capitale au fond, la destruction de la tyrannie militaire qui opprime la Convention, c'est-à-dire la destitution d'Hanrio t. Il l'obtient. Encouragé par ce succès, il fait supprimer la charge décommandant général de la garde nationale, puis fait rendre le maire responsable, sur sa tête, de Tordre de Paris.

On n'a pas encore touché à Robespierre. Tallien s'en charge. Prenant la parole, il lui reproche d'avoir calomnié les Comités, ces Comités héroïques « qui ont sauvé la Patrie » ! Encore une fois, Robespierre essaie de se défendre. C'est en vain ; sa voix est étouffée, comme auparavant, tant par les cris des interrupteurs que par le bruit que fait le dantoniste Thuriot ert agitant sa terrible sonnette sous prétexte d'obtenir le silence. Robespierre est épuisé par ces efforts; sur la demande d'un député obscur, Louchet, — ironie de l'histoire! — il est décrété d'arrestation ainsi que son frère, Couthon, Saint-Just et Le Bas. La séance est suspendue.

Cependant, à cette nouvelle, la Commune se soulève; on délivre Robespierre, fort mal gardé, et on l'amène à l'Hôtel-de- ville ; Hanriot, arrêté aussi, est délivré de même. Un comité d'exécution de neuf membres est chargé de diriger la révolte contre le Convention. Mais la majorité des sections restent fidèles ; quatre seulement sur quarante-huit persistent à défendre Robespierre ; les Jacobins eux-mêmes hésitent. Les uns ne lui pardonnent pas le mort des Hébertistes, les autres craignent de se compromettre; ceux qui prennent son parti se décident trop tard.

Du reste, dans sa séance de nuit, la Convention a pris

i 20 LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC

des mesures sérieuses. D'abord, sur la demande du Comité de salut public, Robespierre et ses amis sont mis hors la loi, ainsi qu'Hanriot; on envoie dans tous les quartiers des émissaires chargés de faire connaître le terrible décret qui atteint aussi « tout fonctionnaire récalcitrant». Gela donne à réfléchir. En outre, Barère fait défendre de fermer les barrières et de convoquer les sections sans l'autorisation du Comité, et interdire aux chefs des légions d'obéir à Hanriot ; enfin, on décrète d'arrestation le commandant de l'Ecole de Mars, dévoué à Robespierre. Barras est chargé de défendre la Convention; on lui adjoint cinq représentants parmi lesquels L. Bourdon et Delmas. Ils ramassent à la hâte les gardes nationaux fidèles et attendent... Il est minuit, il pleut. L'indécision règne chez les partisans de Robespierre. Néanmoins, Billaud-Varenne, que Barras trouve seul dans la grande salle du Comité, n'est pas encore rassuré. « C'est à la Commune qu'il faut marcher, dit-il ; elle devrait déjà être cernée... Vous laissez à la Commune et à Robespierre le temps de nous égorger! » Barras se décide alors à prendre l'offensive; à deux heures du matin, sa petite troupe arrive à l'Hôtel-de-Ville. La lutte fut courte.

On sait le reste. A dix heures. Robespierre et ses amis montaient sur l'échafaud (10 thermidor). Les mesures pour leur exécution avaient été proposées, au nom des deux Comités, par Lacoste, du Comité de sûreté générale.

§3 Le Comité thermidorien

Le triomphe de Robespierre aurait entraîné la chute du Comité de salut public; sa défaite aboutit au même résultat. La nécessité de se défendre fit faire aux Montagnards exactement ce qu'avaient souhaité les contrerévolutionnaires. Mallet du Pan dit, en effet, que les royalistes avaient adopté le plan, dont Lameth serait l'auteur, de pousser à une alliance entre les modérés de la Convention et les députés compromis, d'engager cette coalition à attaquer la dictature du Comité, de demander son renouvellement immédiat, d'avoir une liste préparée d'avance et de la présenter à l'acceptation de l'Assemblée; le nouveau comité ainsi formé par surprise aurait fait arrêter les membres de l'ancien et leurs partisans.

Ce projet devait être réalisé presque de point en point, mais avec moins de rapidité, par les thermidoriens. Ils brisèrent la dictature du Comité; ne pouvant le supprimer tout à fait, ils l'affaiblirent en lui enlevant la plupart de ses attributions; ils firent sortir ses anciens membres et les mirent en accusation. Ce n'est que le jour où ils y entrèrent en maîtres, qu'ils songèrent à lui rendre une partie de sa force.

Le 10 thermidor se passa en congratulations récipro-

Page 1