‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents) (volume 2)Chapitre 1 sur 196 · SI. RELIGION DES GAULOIS · texte numérisé non relu

SI. RELIGION DES GAULOIS

A très peu d'exceptions près , les monuments gaulois portent tous le caractère religieux. Nous aurons à peine quelques mots à dire sur les vestiges de constructions militaires et dliabitations civiles que certaines provinces peuvent posséder encore, tandis que les monuments consacrés, soit à ]a Divinité, soit à la mémoire des morts, sont tellement nombreux qu'ils méritent une étude sérieuse et toute particulière. Malheureusement, pour obtenir des notions exactes sur ces monuments, il nous manque une donnée première. Nous ignorons presque entièrement quelles étaient les croyances religieuses des premiers Gaulois : les monuments écrits ne nous l'apprennent pas, et les monuments figurés ne nous fournissent aucun renseignement, ne nous conduisent à aucune induction qui résolve le problème. Les pierres dites druidiques ne révèlent point un culte qu on

^*) Ces instructions, rédigées par MM. Mérimée, Aifaert Lenoir et Lenormant, membres dn Comité, étaient jointes à une circulaire de 1889, insérée dans le tome II, page 94.

puisse définir: elles n'indiquent aucun attribut ispécial de la Divinité. Il est presque impossible de ne pas leur reconnaître un caractère religieux, mais ce ne sont que de grossiers symboles de Tidée qui s'empare de tous les peuples à leur naissance, Tidée de la puissance créatrice de ce monde. Avant de comprendre Dieu, Thumanitc l'adore : pour Tadorer, il lui faut une image, et celle image est nécessairemenjt aussi informe que i*idée quelle représente est obscure. Il est donc probable que , lors même que nous pourrions ressusciter les cérémonies dont ces pierres druidiques furent sans doute témoins, nous ne leur trouverions aucun sens précis, aucune signification déterminée: en un mot, nous n avons rien de net, rien de clair à apprendre sur la religion des Gaulois, tant quils demeurent indépendants, et que du fond de leurs forêts ils échappent à toute influence étrangère.

Mais un Jour moins douteux nous éclaire dès que la civilisation grecque et romaine commence à prendre racine sur leur sol : alors Timage de la Divinité n est plus quelque chose d*inerte, d*enveloppé, d'inintelligible: elle se personnifie et revêt une foule de figures à la fois variées et caractéristiques. Dans cette multiplicité de dieux qui apparaissent tout à coup, et qui disputent aux blocs druidiques leurs adorateurs , tout n'appartient pas cependant à Timitation et aux influences extérieures; une forte empreinte nationale et indigène s'y fait toujours sentir. A l'exception de ce que nous appellerons ia religion politique, religion imposée à la Gaule par ses vainqueurs, la nouvelle manière d'adorer la Divinité, quoique d'origine étrangère, n'en est pas moins toute gauloise. Partout, il est vrai , vous retrouvez le culte d'Auguste et de la Victoire. C'est là le mot d'ordre du conquérant, c'est une consigne officielle et partout semblable. Mais, quant aux formes et aux dénominations purement religieuses appartenant au culte romain , vous ne les voyez se répandre qu'en subissant une foule de mutilations et de travestissements. Les cultes de Minerve, de Gérés, de Neptune , sont très rares : il n'y a guère que cinq divinités qu'on rencontre assez généralement honorées dans toutes les parties de la Gaule: Hercule et Mercure, chacun avec des attributs particuliers et complètement gaulois; Jupiter, tantôt purement celte , quand il porte le sagum et le vase à boire de nos ancêtres, tantôt participant du Sérapis égyptien, alors que le modius est placé sur sa tête ; Bacchus , qui parait avoir été importé principalement par les Grecs, à en juger par les noms de Dionysius, Eleutherius, qui lui

sont presque toujours donnés; et enfin la Déesse Mère, introduite par les Phocéens, comme Diane ëphësienne, renouvelée sous la forme phrygienne après rétablissement des Galates en Asie et par suite des rapports que ces peuplades émigrëes conservèrent avec la mère patrie. Cette Déesse Mère est tantôt llsis égyptienne, tantôt la Vénus grecque: elle semble composée des lambeaux de toutes sortes de croyances que les Gaulois , dans leurs courses aventureuses, avaient empruntées à des civilisations plus avancées que la leur.

Mais ces cultes d'emprunt, ces bigarrures exotiques ne pénétrèrent jamais bien avant dans' les mœurs. Les vieilles superstitions domestiques avaient des racines plus profondes, et devaient être bien autrement vivaces. Pendant que de fragiles idoles se succédaient au gré de Timagination capricieuse dun peuple avide de nouveautés, on voyait se perpétuer ces adoratiohs vagues, mystérieuses, indéterminées; ces pratiques de théurgie naturelle , premiers instincts d'une société demi-sauvage , et qui , pendant si longtemps, avaient été son unique religion. Aussi, lorsque le christianisme s'en vint planter la croix sur le sol des Gaules , il eut bon marché de tous ces autels élevés par ordre des empereurs : il mit bientôt en poussière toutes ces images importées de l'Asie ou de Rome ; mais il lui fallut transiger avec les croyances indigènes. Ces puissances invisibles , ces femmes mystérieuses qui, sous le nom de fées, exerçaient un si merveilleux empire, continuèrent d'habiter leurs grottes et leurs forêts; la vénération attachée aux montagnes , aux sources , aux rochers , se perpétua de siècle en siècle , et de nos jours on peut encore en retrouver des traces dont l'étude est pleine d attraits, et qu'il importera de constater (^).

Ainsi trois époques bien distinctes dans la religion des Gaulois : d'abord une adoration des puissances mystérieuses de la nature , adoration qui s'adresse à des symboles dont il nous reste encore des vestiges , mais dont la véritable signification nous échappe; ensuite, sous la domination étrangère, invasion du polythéisme grec et romain; mais, pour se faire accepter, il faut que ce polythéisme se déguise , et qu'il laisse subsister à ses côtés les

^'^ « On eiaminera les traditionfl qui prêtent des vertus miracaleoses aux sources et fontaines; on indkpiera aassi ies clairières et carrefours des foréls habités par les dames ou fées , ies excavations , les grottes, les pointes de rochers, ies falaises, etc., que la superstition révère, et qui sont en générd désignés par les noms de châteanx da Diable, maisons de Gargantua, roches aux Fées, hnams des Dames, etc. »

vieilles croyances nationales; enfin, lorsque le christianbme a terrassé le polythéisme grec et romain, un reste de vie anime si fortement encore les superstitions primitives, que de nos jours, après tant de siècles, nous en apercevons les dernières lueurs.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ces observations préliminaires , et nous passerons immédiatement à Tétude des monuments.

Page 1