‹ Le Comité des travaux historiques et scientifiques (histoire et documents) (volume 2)Chapitre 105 sur 196 · POÉSIES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

POÉSIES HISTORIQUES

Celles qui célèbrent un fait m^orable, un homme illustre, ou même qui, sous des noms imaginaires, peignent vivement la situation morale ou politique d*un temps.

Pour ie bas breton , on trouve , dans le recueil de M. de la Viliemarqué , une suite de chants historiques qui racontent ia bataille des Trente, les exploits de Duguesclin et de Jeanne de Montfort; pour le français, on devra ranger dans cette catégorie les chants qui se rapportent aux croisades , aux guerres avec les Anglais , aux querelles de religion , au règne de Louis XIV, etc., et aux temps intermédiaires.

Ces chansons populaires historiques sont, pour les époques anciennes, quelquefois en vers latins rimes comme le chant des croisés (Edélesland du Méril, Poésies latines ia moyen âge, p. 56) :

Audi nos', rex Christe , Audi nos. Domine, Et vîam nostram dirige.

Et quelquefois, à des époques moins reculées, en vers latins et en vers français, telles que celle-ci, qui est citée par M. Rathery [Monitear du 19 mars i853), et qui semble contenir une dlusjlon à la captivité du roi

Jean :

Qiristiana Francia de laquelle

Le chef est pris , Splendens regni gloria Aux armes de la fleur de lys.

En ce qui concerne les personnages illustres de notre histoire, on ne peut oublier la mention faite du roi Dagobert et d*un évêque du vu* siècle , en même temps prédicateur plein d onction et artiste très habile, de saint Éloi ,

dans une grotesque chanson , qui nous est parvenue comme le dernier retentissement de sa popularité et la parodie de sa renommée.

Il en a été de même du vaillant la Palisse : la parodie s^est emparée de sa célébrité. Mais ici le chant composé en son honneur, et qu on a grossièrement travesti ,

M. de la Palisse est mort,

Elst mort devant Pavie,

ne contenait pas primitivement les trois vers buriesques dont on a &it suivre le premier de ceux que nous venons de citer. Tout le reste du chant était sérieux et roulait sur la captivité de François I''.

Quant à lord Marlborough , il a trouvé aussi chez nous la célébrité populaire dans une chanson qu*il faut bien se garder de repousser, car elle est évidemment un débris d*un chant plus ancien, qui remonte au moyen âge, comme Tindiquent plusieurs traits de mœurs féodales et chevaleresques , débris auquel on a associé, dans le dernier siècle, le nom du vainqueur deBlenheim.

Les guerres religieuses du xvi' siècle ont dû laisser dans les chants populaires des traces nombreuses. Le Comité a reçu de M. Gras du Bourguet, juge d^instruction au tribunal de première instance de Castellane (Basses-Âlpes), la chanson ia pétard; elle célèbre la résistance de la ville de Castellane , qui , assiégée par les protestants en i586, repoussa les agresseurs. Cette chanson raconte lexploit d une femme de la ville qu'elle nomme une brave Juâkh , et qui jeta de dessus la porte de TÂnnonciade, tandis que l'ennemi cherchait à la rompre au moyen ^e pétards, un cuvier enduit de poix allumée; sous ce cuvier fut écrasé le capitaine qui dirigeait les pétards, appelé Jean Mothe.

Malheureusement, le texte provençal est depuis longtemps perdu; la traduction française envoyée au Comité, et qui seule subsiste, n'en est pas moins très curieuse, surtout par la popularité en quelque sorte officielle dont a joui la chanson ia pétard : elle se chantait dans une procession qui se faisait autrefois avec une grande pompe , que les consuls voulurent supprimer en 1739, mais qui fut maintenue dans tout son lustre par l'évêque de Senes. a Elle n'a cessé d'avoir lieu qu'en 1 8a 5 , dit M. Gras du Bourguet, époque à laquelle le curé ne voulut pas permettre qu'on chantât ta chanson; il autorisa seulement les chantres choisis par le conseil municipal à en répéter les couplets à une distance assez éloignée de la procession , & laquelle assistaient les membres de ce conseil , portant à la boutonnière de leurs habits un grand bouquet de bois vert, auquel on attachait des graines de maïs

qu^on avait fait épanouir sur la cendre chaude. Cet usage a été. établi pour rappeler l'explosion des pétards, les graines de maïs faisant entendre un bruit assez fort en se dilatant au feu. »

Nous devons au même collecteur une hymne en vers latins grossièrement rimes que Ton chantait dans la chapelle de Saint-Joseph, où la procession s'arrêtait.

Aux temps des guerres de religion se rapporte également une chanson en patois de la Vendée donnée par La Réveillière-Lépeaux ^^\ Elle renferme une peinture des cérémonies du culte catholique, qui trahit bien vraisemblablement une origine huguenote.

La chanson suivante , recueillie en Bretagne par M. le docteur Roulin , est remarquable en ce que seule elle conserve le souvenir des persécutions religieuses du xv!** siècle, dans un pays où elles sont d'ailleurs entièrement oubliées :

Voulez-vous ouïr Tbistoire Dune fille à*espit (esprit), Qui n*a pas voulu croire Chose que Ton lui dit ?

Sa mère dit : Ma fille , À la messe allons donc.

— Y aller, à la messe , Ma mèr* ce n est qu abus.

Apportez-moi mes livres; Ou sont mes beaux saluts ^*^ ?

J'aim*rais mieux ètr* brûlée Et voûtée au grand vent ^^\ Que d* aller à la messe

En faussant mon senment.

Quand sa très chère mère Eut entendu c mot là , Au bourreau de la ville, Sa fille elle livra.

— Bourreau, voilà ma fille, Fais à tes volontés.

Bourreau *, fais de ma fiUe G)mme d'un meurtriiçr.

(^) Mémoires de l'Académie celtique ^ t. III, p. 87 1. La Picardie dispute cette chanson au Poitou. ^ Probablement les psaumes en vers français. (^) Botado? Etfà^iAJeté.

Quand dl' fui sur Téchdle,

Trois roUons (barreaux) jà montée,

Elle voit là sa mère

Qui chaudement pleurait.

— Hol la cruelle mère.

Qui pleure son enfant

Après Tavoir livrée

Dans les grands feux ardents.

Vous est bien fleiit, ma mère,

De me faire mourir.

Je vois Jésus mon père

Qui, de son beau royaume.

Descend pour me quérir.

Son royaume sur terre

Dans peu de temps viendra ,

Et cependant mon âme

En paradis ira.

La chanson du doc de Guise est aussi un souvenir de f époque des guerres de religion; elle est curieuse comme présentant dans quelques détails un degré intermédiaire entre l'ancien chant du moyen âge , aujourd'hui perdu , qui a été le type primitif de la chanson de MaUbrouk, et cette chanson ellemême, laquelle, bien que rapportée à un personnage plus moderne, a conservé des traits d'une date plus reculée.

Qui veut ouïr chanson {bis) :

Cest du grand duc de Guise, Doub, dan, donb. dans, ^on, don,

Dou, dou, don, Qu*est mort et enterré;

Qu'est mort et enterré (bis).

Aux quatr* coina de sa tombe,

Doub, etc.

Quatr gentilshom* y avoit;

Quatr* gentikhom* y avoit (615), Dont Tun portoit le casque,

Doub, etc.

L antre les pistolets;

L'autre les pistolets (iû), Et Tautre son épée,

Doub, etc.

Qaî tant d*buga*nots a taés;

Qui tant d'kugu*nots a tués (bis).

Venoit ie quatrième,

Doub, etc.

Cétoit le plus dolent;

Cétoit ie plus dolent (ki).

Appres venoient les pages,

Doub, etc.

Et les valets de pîed;

Et les valets de pied (hù) , Qui portion t de grands cièpes,

Doub, etc.

Et des souliers cirés ;

Et des soidîers cirés (&û), Et de biaux bas d*estanie,

Doub, etc.

Et des culott*s de piau;

Et des culottas de piau [bis), Appres venoit la femme ,

Doub, etc.

Et touts les biaux enfants;

Et touts les biaux enfants (bis).

La cérémonie failte,

Doub, etc.

Chacun s*aUit coucher;

Chacun s'allit coucher ((ù), Les uns avec leurs femmes,

Doub, etc.

Et les autres touts seuls.

Ce dernier couplet se retrouve dans la chanson ie Malbroak, et achève d*en marquer la provenance.

La captivité de François I*, qui fait le sujet de la Palisse, est aussi le thème d*un chant breton en français , dans lequel le récit est sans cesse en*

trecoupé de fexclamation vite le roi I M. de Monglave a envoyé une version de ce chant historique en béarnais. Cette version vient de la vallée d^Ossau, ainsi que deux autres chansonnettes historiques : LêU mort da inc de Joyeuse et La mort du dac du Maine, aussi en patois béarnais,

La destinée tragique du maréchal Biron a inspiré à la muse populaire des chants divers; tantôt elle prend parti pour Biron contre le roi et la cour, tantôt elle semble railler son malheur et son supplice. G^est ainsi que M. Friry interprète la chanson :

^ Quand Biron voulut danser.

Celle-ci est chantée dans le département des Vosges, où le gouvernement de Biron, maréchal général du roi de France, dit notre correspondant, M. Friry, pour expliquer Tanimosité quil croit voir dans cette chanson, a a laissé peser sur la mémoire d*Henri IV des méfaits si grands, qu aujourd'hui encore, dans certains villages comtob. on attribue aux Français de cette époque les dévastations qui sont le fait des Sarrasins. »

Le chant breton suivant , donné par M. le docteur Roulin , est plus favorable k Biron.

LE UkKicUkL BIRON ^^K

Le roi fut averti par un de ses gendarmes {bis) :

— Donnez-vous bien de garde du maréchal Biron , Il vous Trait des affaires qui vous coûteraient bon.

Quelle entreprise a-t-il ? dis-le moi, capitaine (bis), -^ Faire mourir la reine et monsieur le Dauphin, Et de votre couronne il veut avoir la fm.

Dessus ce propos-U, voilà Biron qui entre,

Le chapeau à la main , au roi fait révérence :

^ Bonjour, aimable prince , vous plairait-il jouer

Double million (mille doublons] d'Espagne que vous m*allez gagner?

Le roi il lui répond, rougissant de colère (bis) :

— Va-t-en trouver la reine, au elle ^*^ tu joueras. (Des plaisirs de ce monde longtemps tu ne jouiras.)

^') Le {dus souvent, au lieu de quatre vert, il ny eo a que trois, et le premier se répète deox fois. Les vers de cette chansoa peuvent se dédoubler. (^ Avec êUe.

iMruaun batiobils.

Biron n a pas mauqvè* 8*en vft trouter la reine (6û) :

— Bonjour, aimable reine, voua plairait-il jouer Double million d*Espagne que vous m'allez gagner?

La reine lui répond, rougissant de colère [bis):

— Je ne joue point au' ^*) princes à tant qu'ils sont armés ; Mettez à bas tos armes , avec vous je jouerai.

Biron n'a pas manqué, il a mis bas ses armes (itf), Son épée si brillante et son poignard joli,- Les a mis par bravade droit au chevet du lit.

N'ont pas trois coups joué, les sergents ils arrivent (bis).

— Bonjour, aimable prince, sans vouloir vous filcber. Ce soip à la Bastille il vous faudra coucher.

H y fut bien six mois, six mois et davantage (bis ].

Messieurs de la justice faisant les ignorants,

Lui demandaient : Beau prince , qui vous a mis céans ?

— Celui qui m'y a mb en aura repentance (bis); Car c'est le roi de France que j'ai si bien servi. Qui pour ma récompense la mort me fait souffrir.

Je vob mon cheval blanc errer à l'aventure; À un autre que moi servira de monture. Adieu toutes mes troupes, mal menées ell' seront. On regrett'ra en France le maréchal Biron.

Les chants populaires sont historiques, non seulement par les faits quils retracent ou auxquels ils font allusion, mais par les mceurs dont ils reproduisent Timage. Ainsi, ia fierté querelleuse des seigneurs et des gentilshommes, toujours prêts & tirer l'épée, vers Tépoque d'Henri IV, est vivement reproduite dans la romance suivante, que nous devons à M. ie docteur Roulin, et qui, vers la fin, s^ëlève à une sorte de subliitie.

<^ Avec les.

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