CHARTES FRANÇAISES
Il nest pas moins à désirer que de nouveaux documents viennent ajouter aux exemples déjà constatés d'une innovation importante, quand les chartes, les coutumes, les traités, les contrats et autres actes publics ou privés commencent à être rédigés dans l'idiome vulgaire de chacune des provinces qui ont depuis formé Funité française. Les originaux authentiques auraient surtout beaucoup de prix. Que Ion se borne cependant aux plus anciens titres, aux pièces antérieures à Tan i5oo, de provenance et de date certaines, et que Ton s'occupe moins de celles dont le lieu et le temps pourraient laisser des doutes.
GCMfPTBS, RBOISTaBS, ETC.
Nous aurions tort de ne point comprendre parmi les plus riches répertoires d'expressions techniques en langue vulgaire les comptes royaux, les registres des communes, les inventaires des familles, les statuts et les descriptions d'arts et de métiers.
IJiSCRIPTlONS EU VERS FRANÇAIS.
Les inscriptions françaises, surtout en vers, ne sauraient être transcrites avec trop de soin et de fidélité; car, outre qu'elles sont l'écho le moins équivoque de la langue usuelle, puisqu'elles s'adressent à tous et qu'elles n'ont pas été remaniées par des copistes, elles peuvent se rapporter k des événements glorieux pour notre pays, comme celle d'une ancienne porte d'Arras, où quelques rimes françaises, en i a5o, trenle-«x ans après la bataille de Bouviues,' rappelaient, dans un style simple et correct, plusieurs souvenirs de cette grande journée.
CHRONIQUES RlIlésS.
La section historique du Comité ne nous défendra pas non plus d'indiquer, en passant, les chroniques rimées, comme celles de Wace et de Benoît de Sainte-Maure, celle de Jordan Fantosme, et la chronique en vers romans du Midi sur les hérétiques albigeois, à laquelle nous donnerons bientôt pour pendant Tédition préparée par M. Francisque Michel , d'après un manuscrit de l'abbaye navarraise deFitero, du poème historique de Guillaume Ânelier, de Toulouse, qui, après avoir suivi Louis IX à Tunis , raconte la domination française en Navarre au temps de Philippe le Hardi. Mais nous ne parlons néanmoins de ce genre mixte que pour arriver tout naturellement à d'autres récits en vers, à nos grands poèmes chevaleresques, qui sont quelquefois, aussi bien que les chroniques, même en prose, un mélange de vérité et de fiction et qui ont eu longtemps une grande part dans ce qui semblait être alors de l'histoire.
. . GRANDS POiMES.
Comme nous allons exprimer le vœu qu'on nous mette à portée de sauver le plus possible de l'oubli ce qui reste de ces anciens poèmes français, nous demanderons à exposer avec une certaine étepdue quelques-uns des motifs qui nous font attacher de l'importance à ces publications.
Et d'abord elles sont utiles aux études historiques. On ne cesse de dire que la critique n'a pas encore délivré entièrement nos anciennes annales des fables qu'elles ont empruntées aux chants des trouvères , dans un temps où les traditions qu'ils propageaient en France et hors de France étaient respectées à l'égal des documents les moins douteux. Oui, sans doute, la poésie a prêté souvent ses fables à l'histoire, et la restitution n'en a pas toujours été faite; l'histoire les a gardées. Mais comment en achever le triage avec un discernement toujours sûr, si les œuvres des poètes, enfouies dans les manuscrits, ne peuvent être comparées aux narrations moins suspectes des chroniqueurs?
Autre motif de répandre et de faciliter la connaissance de ces rimeurs de nos traditions françaises. Une question à la fois historique et h'ttéraire nest peut-être pas encore suffisamment éclaircie. Le cycle épique de Gbariemagne a-t-il en effet précédé celui d'Arthm* ou de la Table ronde? Ainsi l'ont pensé de fort bons juges : ainsi le croyait notre iUustre confrère Faune! ;
et le contraste entre le rôle des femmes, grave, soumis, ou d une grossièreté naïve, dans les poèmes carlovinglens, et Tétrange ra£Bnement de mauvaises mœurs qui caractérise les Lancelot, les Tristan, les Amadis, tels du moins que nous les avons, nannonce-t-il pas une date plus récente de Tàge chevaleresque? Lorsqu'il est à peu près reconnu que des poèmes français sur Boland, Olivier, Renaud et les autres paladins, pouvaient remonter jusqu'au XI* siècle, trouvera-t-on sur le continent la trace des poèmes bretons ou gallois, avant que la cour de Henri II d'Angleterre eût fait paraphraser en prose anglo-normande, vers l'an 1 160, les histoires latines de Geoffroi de Monmouth ? Les textes seuls peuvent jeter quelques nouveaux jours sur ces incertitudes.
De telles publications intéressent aussi , nous devons le dire , l'honneur de l'esprit français. Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier siècle et même du nôtre, qui avaient cependant & leur disposition les travaux de Fauchet, de Barbazan, et les admirables recueils de copies manuscrites formés pendant plus de cinquante ans par La Curne Sainte-Palaye , ont abandonné et trahi la cause de l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer. Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété sans examen quelque dicton puéril contre la stérilité française; et ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les versions de nos poèmes dans presque toutes'les langues dix nord et de l'orient de TEurope. De prétendus critiques, moins justes en France pour nos poètes qu'on ne l'était hors de France^ nous donnaient pour des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits.
Cet ingénieux poème de Partompeus de Blois, où quelques souvenirs de la Psyché d'Apulée sont renouvelés avec grâce, et que l'on ne connaissait que par une mauvaise analyse de la BibUothèqûe des romans d'après une rédaction espagnole, était regardé, sur la foi d'une note qu'une main moderne avait jointe au manuscrit de l'Arsenal, comme la traduction d'un roman en vieux langage catalan publié en iâ88 à Tarragone; et les ré« clamations n'auraient peut-être pas été entendues ai,, en i834, Crapelet n'eût imprimé l'original d'après cette copie française du xif aièoie.
Il n'y a pas longteimps qu'on redisait encore, avec Tressao , iqijie le Fihcopo
de Boccace , ou Florio e Bianca^re , venait d'un ouvrage espagnol imprimé en 1 5 1 2 : Flore et Blancheflearf ce charmant petit poème que tout le monde peut lire à présent dans Tédition donnée en i8â&, à Berlin, est une production firançaise très ancienne, dont le style a été rajeuni au xiii* siècle, que les minnesingers avaient imitée d*après un texte antérieur, et que toutes les nations européennes, même la Grèce, s*étaient empressées de traduire.
Ce n est que lorsque nous aurons les diverses rédactions du texte français du roman de Troie, par Benoit de Sainte-Maure, écrit vers ie milieu du xif siècle, et dont nous avons un manuscrit daté de Tan ia6&, que nous pourrons savoir avec certitude si cest à une imagination française, comme un premier coup d'œil nous Ta fait depuis longtemps supposer, que le Filostrato de Boccace, et d'après lui, Ghaucer et son imitateur Shakespeare, ont dû l'épisode de Troîlas et Cressiia,
Sur notre sol même, on sait quelle controverse dure encore, pour la priorité de quelques œuvres , entre la langue romane du Midi et celle des trouvères. Trop souvent les erreurs et les disputes qu elles font naître ne se sont prolongées que faute de connaître les textes, sans lesquels toute inraie critique est impossible. Ainsi,. pour réclamer en faveur de la langue d'oc l'invention de plusieurs de nos grands poèmes sur Gharlemagne , on prétendait que nos poètes du Nord n'avaient pas même eu l'idée de chanter la guerre contre les Saxons : le fViiakind de Saxe, composé vers l'an i aoo par Jean Bodel d'Arras, est venu, en iSSg, faire tomber cet argument, que devait déjà rendre fort suspect la multitude de nos poèmes cariovingiens, dont la moitié au moins est inédite.
Un autre partisan du système absolu qui veut tout faire commencer en Provence a écrit qu'il ne restait pas un seul vers » dans la vieille poésie française, en l'honneur de Roland ni de Guillaume d'Orange. Le poème de Boland n'existait alors, sous sa forme la plus ancienne, que dans le manuscrit d'Oxford. Quant à GuiUaume d'Orange, il ne s'en est encore retrouvé, non pas à Oxford, mais k Paris, que dix-huit branches, qui ne font que cent dix-sept mille vers , dont quelques centaines viennent d'être données par M. Gonrad Hofmann , dans les mémoires de l'Académie de Bavière, et un bien plus grand nombre, environ seize mille, aux frais du gouvernement de Hollande, par M. Jonckbloet, dans une élégante édition de La Haye, qui arrive en ce moment a Paris.
Pour prévenir de tels mécomptes et faire avancer, s'il est possible, l'an-
cienne question des rapports entre les deux littératures, celle du midi et celle du nord de la France, la section hâte de tous ses vœux la publication simultanée de deux grands poèmes du cycle de Gharlemagne, Girarl de Roussillon et Ferabras , avec les deux textes en regard , le provençal d un côté et le français de l'autre. Nous avons à Paris Girart en provençal; il s*en trouve à Londres un texte à demi français. Ferabras, que nous avons en français, a été publié en provençal à Berlin. Nous croyons, d*après une étude qui devra être plus approfondie, que, pour Ferabras, c*est le français qui est Toriginal. On apprendrait avec reconnaissance quilse fût découvert de ces deux poèmes, dans lune ou l'autre rédaction, quelque exemplaire inconnu.
Enfin , un motif qui nous engage à recommander de préférence les textes en vers, et qui doit avoir quelque intérêt pour la section du Comité chargée de réunir des documents sur les différents âges de notre langue, c'est que si nous trouvons dans Tidiome vulgaire une image plus réelle et plus vivante de la physionomie de nos aïeux que dans toutes leurs œuvres latines , o.n peut le dire surtout de leurs poésies ou, si Ton veut, de leurs rimes françaises. La versification, avec ses règles déjà rigoureusement observées, de Uhs bonne heure, au moins dans les transcriptions dignes de foi, conlribue bien mieux que la prose à nous transmettre la prononciation , la manière d'écrire les mots, la construction. 11 n'en faudrait pas moins, si l'occasion s'en présentait, recueillir quelques grammaires, quelques préceptes, comme M. Guessard Ta fait heureusement pour deux grammaires provençales du XIII* siècle, ou quelques-uns de ces anciens vocabulaires qui sont encore plus précieux quand le français y accompagne le latin. Mais, à défaut de préceptes ou de glossaires, que l'on ne cesse point de multiplier les exemples, et des exemples que la mesure et la rime rendront toujours moins contestables que ceux d^ la prose. Jusqu'à une moisson plus ample et p^us complète de mots et de phrases , tous les ouvrages sur notre ancienne langue pourront sembler prématurés , parce qu'ils manqueront delautorité que leur donnerait plus tard la comparaison entre un grand nombre de textes des diverses provinces et des divers siècles.
Or, ce n'est point ici le lieu de le dissimuler, la publication de nos anciens poèmes , d*abord assez active , quoique se renfermant avec trop d'égoîsme dans le cercle étroit de ceux qui veulent qu'un livre soit toujours rare, parait s'être ralentie chez nous depuis quelque temps , et les étrangers se
sont mis à nous succéder ou du moins à lutter contre nous dans laccomplissement de notre devoir, comme pour nous avertir à leur tour de la sève féconde et de Tétemelie jeunesse de cette vieille littérature française qu'on étudie ainsi de toutes parts. Nous trouvons presque en eux des concitoyens.
Quelques-uns même, dans Tardeur que leur inspiraient ces études françaises, qui doivent être plus épineuses pour eux au milieu des habitudes d*une langue si différente de la nôtre, ont cru qu il était déjà temps de composer des grammaires de notre vieux langage. Cest là ce qu'ont essayé MM. Orelli à Zurich, Fuchs à Halle, Diez à Bonn, Bui^y à Berlin. Quoique nous pensions que ce sont là des essais venus trop tôt, pour eux plus encore que pour nous, il faut nous en applaudir, s'ils y ont trouvé un nouvel encouragement à la publication des textes. En effet, ils se sont bien vite aperçus que, pour accréditer leurs théories, il était bon d'observer encore, et que l'éditeur devait accompagner, sinon précéder le granunairieu.
Il y aurait de l'ingratitude à ne point rappeler les principales de ces éditions françaises de la docte Allemagne. L'Angleterre n'est certes point resiée indifférente à une littérature qui fut la sienne pendant près de trois siècles, et des associations amies des lettres ont tiré des bibliothèques de la Grande-Bretagne, en choisissant M. Francisque Michel pour éditeur, la Conquête de l'Irlande , la Chronique de Jordan Fantosme , Hom et Rimenhild, Charlemagne, des fragments de Tristan; c'est aussi pour des sociétés anglaises que la même éditeur a extrait des manuscrits de Paris , outre les Aventures de Frégus, par Guillaume, clerc de Normandie, la Mcmekine^ attribuée, suivant une conjecture récente,, à Philippe de Beaumanoir, seigneur de Rémi, et que M. le Roux de Lincy donnera bientôt Blanche d'Osford et Jehan de Dammartin, autre délassement, dit-on, de notre célèbre légiste. Mais l'Allemagne a rendu la vie à un plus grand nombre de ces ouvrages, qu'elle semble vouloir admettre au partage de son amour pour les monuments de toutes les antiquités. M. Immantiel Bekker, l'habile helléniste, a publié à Beriui, avec son édition du Ferabras provençal, de longues colonnes des Quatre fils Aiman, de Girart de Viane, à'Agolant, d'Aubri le Doargoing; puis, en deux fois, la légende rimée de Garnier de Pont-Sainte- Maxence en l'honneur de saint Thomas de Canterhury; dans l'intervalle, Flore et Blanche/leur, et en 1 8^9 une édition plus complète dAgolant, sous le titre d'Aspremant; M. Aldebeit Relier, à Tùbingen , les Sept Sages ^ et le Remvart, m. 57
choix de textes transcrits dans les bibliothèques d'Italie; M. Massmann, à Quedlinburg, le poème d'jÉrûcfe5, par Gautier d'Arras, trouyère du xn'' siècle; M. Conrad Hofmann, à Munich, des fragments de Gaillcoane d'Orange; à Erlangen, Joardain de Blaives et un autre poème carlovingien, Amis etAmiles, où les frères jumeaux, les Ménechmes de la comédie grecque et latine, transportés par les trouvères dans le monde de la chevalerie, leur ont inspiré une de leurs œuvres les plus attachantes et les plus pathétiques.
Plusieurs des éditions imprimées à l'étranger, comme celles qu*a données à Bruxelles M. de Reiffenberg de la chronique rimée de Philippe Mouskés, du Chevalier an cygne y de Gilles de Chzn, et tout récemment celle de Gai7hame d'Orange, k la Haye, par M. Jonckbloet, ont été faites sur nos manuscrits de Paris. De là viennent aussi les poèmes qui ont paru en France, Berte avtx grands pieds, Garin le Loherain, la Chanson d'Aniioche, dus à M. Paulin Paris , un des premiers qui aient repris chez nous avec ardeur ces études françaises; Gérart de Nevers, le Comte de Poitiers, le Saint-Gmal, Eustache le Moine, pubKés par M. Francisque Michel; Booal de Cambrai^ par M. Edward le Glay; Parise la duchesse, par M. de Martonne; la Mort de Garin, par M. Ëdelestand du Méril; le Brat et le Ron, de maître Wace, par MM. le Roux de Lincy et Pluquet; Baudouin de Sébourc, par M. Boca. Ogier, que M. Barrois a tiré dun de ces petits volumes qui servaient aux jongleurs, vient de la bibliothèque de Tours, où il avait passé de Tabbaye de Marmoutier, et où Se conserve, dans un autre manuscrit tout semblable , en attendant un éditeur, Huon de Bordeaux, que nous ne connaissons que par les remaniements en prose qui Tont altéré.
Mais il y a beaucoup d'autres xle ces ouvrages français dont nous n'avons pas même de copie en France , et qui , après nous avoir quittés pour des contrées lointaines, y sont restés, tandis qu'ils ont disparu chez nous, à moins que d'heureuses découvertes ne nous les rendent. Sans nous arrêter à ce poème provençal qu'on dit être de la princesse Éléonore, belle-sœur de saint Louis, depuis reine d'An^elerre, à Blandin de Comoaaîlles, dont l'unique exemplaire est & Turin, il suiBra de dire que Guillaume de Dole est à Rome; Ugon le Berraier et Orson de Beauvais, à Middlé*Hill; Joujjroi de Poitiers, à Copenhague; Elédas et Serène, à Stockholm.
N^est-ce pas une merveilleuse histoire que celle des diverses fortunes de nos anciens poèmes français , et n'en pourrait-on pas comparer quelquefois les vicissitudes aux aventures de leurs chevaliers errants ? Ceux qui se retrouvent
en Angleterre ontsana doute souffert des copistes, accoutumés à un accent étranger; mais comme le français y devint moins usuel au \W siècle, on peut croire qu*ib y ont cependant subi moins d*altérations qu entre les mains de nos ménestrels, qui, pour être écoutés, voulaient toujours parler la langue de leur temps : ainsi le Roland d'Oxford garde bien mieux sa forme primitive que les cojMes que nous en avons sur le continent. C'est principalement au xiii'' siècle , dans cet âge dont l'activité littéraire ne respecta pas assez les grandes compositions des âges précédents, qu'on les soumit à des changements arbitraires, à de nouveaux dévdoppements, qui leur firent perdre de leur simplicité-, mais peut-être avaient-elles été dès lors remaniées plusieurs fois. Nous voyons du moins les versificateurs allemands du même siècle, ces imitateurs infatigables de nos poèmes, en reproduire qui paraissent plus anciens que ceux qui y répondent dans notre langue. On a fait aussi connaître, au delà du Rhin, des traductions en vieilles rimes allemandes de plusieurs poèmes français qui nous manquent encore, ou que nous avons, mais inédits. M. Guillaume Grimm vient de donner celle dAihis et Ptvphélias; personne ne songe à notre texte français.
C'est également en vers que se firent les imitations an^ses , à l'usage de ceux qui n'entendaient point ou ne voulaient point paraître entendre la langue des conquérants. Lorsque les poèmes nous restent dans les deux langues, un court parallèle fait aisément voir que le français est l'original. Plusieurs traductions anglaises de liotre Gui de fVarwick, qui semblerait par son titre venir de l'Angleterre, y ont été imprimées : nous en avons l'original français, et il est inédit. Le Beave HHanstone des Anglais, copié SUT le nôtre, a été plusieiu^ fois imprimé; le nôtre ne l'est pas. Sir Ferambras, Sir Triamour, Sir Eglamoar d'Artois, Roland et Ferragus, Richcurd Cœurde-Lion lui-même et quelques autres, dont les critiques anglais sont loin de nier la provenance firançaise , n'ont pas été retrouvés en français. On vient d'annoncer à Londres un recueil d'anciens monuments de la poésie anglaise, et entre autres Sir Ysambras, dont les éditeurs font remonter le premier texte à nos trouvères : voilà encore un ouvrage à chercher dans nos collections de manuscrits.
Viennent ensuite, au xiv* siècle, les imitateurs italiens, qui commencent par se contenter de la prose. Le pays où devaient naître Pulci, Boiaixlo, Arioste, ces cbantres moqueurs de notre chevalerie françabe, dontquelques^ uns de nos poètes s*étaient permis de rire avant.eux, la connut d'abord
par les Reali di Francia, où reparaissent Berte, Chariemagne , Roland, Beuvc d'Hanstone, Aimeri de Narbonne, mais où se montre aussi, parmi quelques récits indigènes, la trace de plusieurs des nôtres qui ne sont pas encore retrouvés.
Si , dès le xin'' siècle , les remaniements en vers des anciennes œuvres de la poésie narrative en avaient altéré, même en France, le vrai caractère, les recompositions verbeuses de nos versificateurs du xv" siècle vinrent détruire à leur tour la naïveté toute guerrière de ces poèmes, pour y substituer le plus souvent des scènes édifiantes; mais la transformation fut encore plus profonde lorsque , vers la fin du même siècle , on les mit presque tous en prose.
Il y avait eu , d*assez bonne heure , plus d une application de la prose à cette vieiUe poésie. On croit que les premières amplifications romanesques de la chronique de Geofiroi de Monmouth, le conteur latin des prouesses de la Table ronde, se firent en prose française; c'est en prose aussi que nous sont racontés Le Roi Flore et la Belle Jehwne^ Le Comte Je Ponthieu, et ce vaillant Beaudouin de Flandre, «lequel espousa le diable. » Mais c'est surtout au xv^ et au xvi* siècle que la prose s'empare de tout cet héritage littéraire, et que les simples et gracieuses inventions du génie primitif d€ nos poètes subissent la plus complète métamorphose. L'imprimerie envahit le monde, et peut seule suffire A la reproduction rapide et inépuisable des plus vastes œuvres; les Vérard, les Petit, les Galiot du Pré, les Trepperel, font sortir de leurs presses, sous les titres les plus propres À séduire les lecteurs, de nombreux et d'énormes volumes. Lancelot da Lac n'en exige que trois. Perceforét, qui devait être plus court dans co manuscrit en vers de Tan 12 20 dont parle Warton, et qu'on a vainement cherché comme tous les autres du même poème, atteint jusqu'au shdème tome in-folio, et il n'est pas le seul qui devienne colossal. Nous voilà bien loin de cette sobriété qui recommande aux gens de goiHt le Rolcmd, Berte aax grands pieds^ la Chanson des Saxons I
Les anciens poèmes français, revêtus, alors surtout, de cette forme de romans en prose qu'ils ont gardée plusieurs siècles, et sous laquelle se les disputent des amateurs qui les lisent peu, mats qui enseignent du moins par leur exemple à respecter cette vieille glœre, avaient été déjà et continuèrent d'être mis à une autre épreuve : on en fit des ujeùx par personnages h ou de vraies représentations dramatiques. Les gestes des dou&e
pairs de France en fournissaient volonliers le sujet. Â Lille, en 1 35 1 , on joua (le mot est resté) Les Enfants iAimeri de Narbonne. Guillaume d'Orange, sous le nom de saint Guillaume du Désert, la reine Berte, Amis et Âmiles, Robert le Diable, transformés en «Miracles de Notre-Dame», parurent sur la scène comme autant de pieuses moralités. Quelques-unes de ces pièces sont imprimées; d*autres ne sont qumdicpiées dans les catalogues de manuscrits ; mais il doit s'en trouver dont le titre n'est pas même connu. De nos jours, en i833, on a encore assisté, dans un village des Pyrénées, à un drame tiré de ces vénérables traditions des douze pairs, et dont le plan n'était autre que celui du poème de Ferabras.
L'enthousiasme pour ces noms héroïques alla même jusqu'à les environner, ou peu s'en faut , de l'auréole des saints : les poèmes chevaleres* ques, s'ils étaient mieux connus, aideraient à l'explication des monuments de l'art religieux. On sait que Berte , Roland , Olivier, Renaud , sont quelquefois représentés au portail ou sur les vitraux des églises , à côté des images les plus révérées , et que les paladins morts à Roncevaux ont été honorés comme des martyrs. Les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle visitaient les tombeaux de Roland, de Guillaume, de Garin, de Turpin lui-même, avec non moins de piété que les reliques des bienheureux; et Ferabras, le géant sari*asin, après sa conversion , fut presque canonisé.
Que cette haute fortune des fantaisies de nos poètes ne nous empêche pas de rappeler qu'elles obtinrent et gardèrent longtemps une célébrité tout ù fait vulgaire , celle que donnent les enseignes des rues de Paris. Dans un manuscrit du xv*. siècle, une proclamation burlesque nous fait part du mariage des Quatre fils Aimon, dont l'image ornait une boutique vis-à-vis de la grande Boucherie, et invite à leurs noces beaucoup d'autres des plus fameuses enseignes : le Rolaud, de la rue de la Saunerie; Isoré et Guillaume au court nez, de la place Maubert; le Champion de la Croix Aimon; le Chevalier au Cygne, de la rue des Lavandières. Il fallait que lauteur d'un tel 0 esbatement n , comme il l'appelle , fut bien persuadé que ces vieux récits amusaient encore le peuple de la grande ville, pour prétendre fintéresser au mariage des Quatre iils Aimon.
C'étaient là du moins des hommages qui , comme l'honneur de fournir des noms aux preux des tournois ou aux figures des jeux de cartes, recommandaient bien ou mal le souvenir des héros de notre poésie nationale , sans porter préjudice aux anciennes oeuvres remplies de leurs combats et
de leurs amours. Ces nobles chants ont eu réellement plus à soufirir, en vieillissant, d un autre genre de popularité. S'ils avaient été comme étouffés, au XVI* siècle, sous le poids des volumes, il leur. a fallu traverser, dans le cours de leurs longues mésaventures, un moment plus triste encore, lorsque, vers la fin du siècle demiert quelques beaux esprits, sous les ordres de Paulmy d'Ârgenson , se mirent à en rédiger des extraits , en style moderne, pour la BibUothèqae des romans, non pas d'après les manuscrits, dont ils avaient à leur portée la plus riche collection, mais d'après les amplifications démesurées des romans en prose, ou, ce qui est vraiment sans excuse, d'après les imitations espagnoles ou italiennes , qu'ils prirent pour les originaux. De vains enjolivements, des couleurs fausses, les fadeurs à la mode, l'oubli de tout naturel, de toute vérité, quel travestissement des œuvres de nos trouvères ! Une dernière dégradation les attend , ou , si l'on peut le dire, une nouvelle consécration, mais bien humble et bien misérable, de la perpétuité de leur renommée: la Bibliothèque bleue; tous les ans on réimprime pour les campagnes, surtout à Troyes, en petits livrets couverts de papier bleu , les Douze pairs, les Quatre fils Aimon, Pierre de IVovence et la Belle Maguelone, Robert le Diable. Ces noms-là, qui sont de bonne heure descendus dans la foule, s'y prononcent encore après sept ou huit cents ans, et rien ne fait croire qu'ils doivent y être jamais oubliés.
Sommes-nous donc pour cela quittes envers no^ anciens poètes ? N'estil pas temps de réparer le mal qu'on leur a fait? Un de nos savants et zélés confrères, M. Paulin Paris, dont les études persévérantes viennent de re* mettre en lumière, dans le xxn' volume des Annales littéraires de notre pays, un grand nombre de ces vieilles histoires rimées qui ont déj^ beaucoup vécu , mais qui ont cependant besoin qu'on les aide à ne pas mourir, a commencé avec succès et poursuivi avec dévouement la publication des romans des Douze pairs. D'autres l'ont secondé dans cette noble tâche : M. Francisque Michel , qui s'y est réservé une place honorable , a donné fVidakind de Saxe, Charlemagne à Jérasalem, Roland; M. Édelestand du Méril, La mort de Garin; M.'Prosper Tarbé, Auberi le Boargoing, Girartde Viane. M. Trébutien a été Téditeur d'une des rédactions en vers de Robert le Diable. Mais combien d œuvres encore inédites , ou qui se publient ailleurs I Le poème des Qaatrejils Aimon, négligé en France, quoiqu'on n'y ait certainement oublié ni Renaud de Montauban, ni l'enchanteur Maugis, ni le
cheval Bayart, nous est arrivé en partie de Berlin, comme la Haye nous envoie celui de Guûlaame. Un autre, celui dHÉracles, rempli des souvenirs de nos guerres d'Orient, composé vers Tan ii5o, et aussitôt traduit en allemand , aurait mérité d*étre depuis longtemps publié en France ; il vient de Têtre à Quedlinburg.
Ferabras nest encore imprimé, et par des presses étrangères, que dans la langue romane du Midi; nous l'avons dans celle du Nord, qui semble, pour cet ouvrage» la langue originale. Il est à désirer que le parallèle entre les deux textes ne se fasse pas attendre.
Pierre de Provence, dont Bernard de Treviez, chanoine de Maguelone, écrivait les aventures au %u* siècle, n'est connu que par les versions en prose française, espagnole, allemande, par un poème grec, et ime ancienne rédaction latine, qui fut, dit-on, retouchée de la main de Pétrarque. Ne pourrait-il pas s'en découvrir une leçon versifiée dans i'une ou l'autre de nos deux langues romanes ?
Un savant français qui a, jusqu'à présent, coopéré aux généreux efforts de l'Allemagne en l'honneur des vieux écrivains de la France, M. Michelant, éditeur du poème d'Alexandre et des Mémoires de Philippe de Vigneulles pour la Société littéraire de Stuttgart, va mettre sous presse, pour le comité de Paris , les œuvres d'un des plus habiles et des plus claii^ de nos poètes, quoiqu'il date du milieu du xii* siècle, Chrestien de Troyes. Nous saurons mieux peut-être, en lisant les plus anciens poèmes français sur Lancelot et Perceval, comment se sont popularisées, par une langue déjà presque européenne, ces aventures des chevaliers de la Table ronde, que lisaient ensemble, à Rimini, Françoise et Paul, lorsqu'ils tombèrent sous le poignard de Malatesta. Ces chants, qui se répandirent si vite en Italie, en Espagne, et que Wolfram de Eschenbach se hâta d'imiter, doivent avoir laissé des traces dans plusieurs de nos provinces , et il pourrait s'y retrouver enfin de quoi compléter, sous une forme assez voisine de l'ancienne forme firançaise, Le'Saint-Graal et le Tristan.
Il ne reste que des exemplaires en prose de Perceforét, de Giglan, de Valentin et Orson : la rédaction en rimes, qui est la première, n'a pas encore reparu.
D'autres récits ne sont restés ni en vers ni en prose, et nous ne savons qu'ils ont existé que par les indications recueillies dans des ouvrages con* serves. On découvrira peut-être un jour Constantin, Fiovio ou Floevent
(Flavius), Cbevier (Clovîs), Richier, Landri, ies Enfances de Charlemagne. Les poèmes provençaux de Guillaume Bechada et de Guillaume IX, comte de Poitiers, sur la premit*re croisade, sont encore à trouver. Les branches que nous avons de YAlexandre^ du Renart, en désignent d autres que nous n*avons plus.
Il y a donc d'importants manuscrits à chercher, d'utiles publications à faire. Que les amis de leur pays se mettent à l'œuvre; que ceux qui sont . jaloux de réclamer avec nous pour nos aïeux cette gloire de Tinvention qu'on a eu le tort de leur refuser, interrogent avec courage nos grandes archives littéraires, les plus riches encore de l'Europe, mais qui ne sont peutêtre pas les plus connues; qu'ils étudient aussi les bibliothèques étrangères, où se conservent, depuis plusieurs siècles, des exemplaires moins retouchés que les nôtres ; qu'ils fassent sortir de ces longues ténèbres des productions originales, qui, lors même qu'elles n'ajouteraient pas à l'estime que l'on témoigne hors de France pour notre poésie primitive, n'en viendraient pas moins éclairer de lumières nouvelles nos grammaires, nos lexiques, l'histoire de notre langue; et ils doivent être persuadés, par l'appel même qu'on leur fait en ce moment, que les encouragements de l'Etat ne manqueront pas plus que la reconnaissance publique à leiur zèle et à leurs travaux.