MONUMENTS DISPARUS
Quand les monuments n^ezistent plus, le Comité propose d'en conserver la mémoire par une inscription. S'ils doivent être nécessairement et infailliblement détruits, il désire qu'on ajoute à ce moyen ceux d'en garder le portrait et les plus curieux fragments. De l'élise Saint-GAme, près de l'École de médecine, il ne reste pas pierre sur pierre. Une tablette de marbre, encastrée dans la muraille des bâtiments qu'on a élevés sur son emplacement, devrait rappeler que cette ég^dse, qui allait du xin* au xv* siècle, a été rasée pour ouvrir la rue Racine; qu'elle servait de chapelle à cette école de chirurgie d'où est sortie la Faculté actuelle de médecine; car saint Came, patron de l'église, était à la fois le patron des médecins et chirui^ens, médecin qu'il était lui-même t^^. On ne doit pas répudier le passé, quelque suranné qu'il soit ou qu'il paraisse. La Faculté de médecine doit à l'École de médecine, son aieule, ce souvenir de piété filiale. L'église n'existe plus; il serait bon qu'une plaque de marbre, ne fût-elle que d'un pied carré, rappdât le lieu où elle était.
Du reste, on a eu cette attention pour un monument qui datait des premières années du xm* siècle et qui était situé dans la Cité. Lorsque, pour percer la rue d'Arcole, il a fidlu faire sauter, en iSSy, l'élise de Saint-Pierreaux-BœuCi, le seul édifice rdigienx de Paris qui s'arrêtât par un chevet carré, on consola les antiquaires, si c'était possible, en incrustant, au-dessus de la porte d'une maison toute neuve qui a remplacé l'église, cette inscription :
5ar cet emplacement fid aatrefois Véglise Saint-Pierre^LUx-Bceafi, doiU on ignore l'origine, mais qm existait déjà en 1136, dimoUe en 1837.
Sur les ordres de M. le Préfet de la Seine, auquel le Comité doit des remerd-
^') (C« rapport a été présenté à M. le Ministre de l*instraction publique par M. de Gasparin , pair de France, président dn Comité des arts et monuments.]
<^ La oonfrérie de ehirorgie avait, dans eelte é^ise, qui était aussi m» paroisse, des bancs gothiques éenssonnés aux armes et emblèmes des chirurgiens.
ments pour la soUicilude qu'il porte à Dosmonumeots^ on avait descendu le portail très orné de Saint-Pierre-aux-Bœufs; on en avait numéroté les pierres avec une attention extrême. Le soin de replacer ce portail contre l'entrée occidentale de Saint-Séverin fut confié à deux jeunes architectes pleins de zèle pour ces reliques de Tarchitecture chrétienne. Aujourd'hui « ce portail est redressé et l'on peut admirer encore ces pierres sculptées, ces chapiteaux à feuillages, ces goi^ges fleuries qui font à l'église de Saint-Séverin une entrée digne de ce curieux édifice. De l'église, il ne reste plus qu'un bout de façade, qui est déplacé, et qu'un souvenir, qui est gravé sur une inscription; mais au moips la destruction n'est pas complète. On aurait pu, malheureusement on ne l'a pas fait, conserver les bases et les chapiteaux feuillages des colonnes de Saint-Pierre et les déposer au musée nouveau; c'est encore un moyen sur lequel le Comité insiste vivement, afin de ne pas perdre jusqu'à la dernière trace des édifices intéressants. Mais, avant que la démolition ne s'opérât, M. le Préfet de la Seine ordonna à ces mêmes architectes, qui déposaient, transportaient et relevaient la façade, de dessiner, mesurer, profiler, coter l'église entière. Ces dessins ont été exécutés avec rigueur et sur une grande échelle; ils font aujourd'hui partie des archives de la ville de Paris, et l'on pourra toujours y recourir au besoin.
Pour un monument d'une faible valeur esthétique, mais d'une certaine importance historique et sur lequel M. Eamianuel Durand avait appelé l'attention du Comité, on n'a rien fait, malgré des réclamations motivées, malgré des espérances qu'on avait fait concevoir. On l'abat, tandis qu'il était facile de le reculer et de le relever ailleurs, on rase le petit édifice, sans qu'on l'ait dessiné et sans qu^une inscription rappelle qu'il était l'unique et dernier débris d'un monument fameux. Ce débris, c'est la tourelle de Saint- Victor; ce monument fameux, c'est l'abbaye elle-même. Je crois devoir conserver ici les motifs donnés par le Comité pour justifier l'intérêt qu'il attachait à sa conservation.
Près du J»Hlin des IHantes, en face de l'hospice de la Pitié, s'âevait donc une tourelle carrée par le bas, octogonale par le haut et dont le sommet était surmonté d'un toit aigu en charpente et couvert d'ardoises. Ce petit monument ne ae recommandait ni par des détails précieux, ni par une belle (architecture, mais par les souvenirs historiques et religieux qu'il rappelait. Il datait de la fin du XIV* siècle et c'était, avec quelques ogives saisies actuellement et perdues dans des constructions toutes récentes, l'unique vestige de l'abbaye de Saint- Victor.
Les embellissements projetés en cet endroit par la ville de Paris ont fait sacri* fier cette tourelle qui servait autrefois d'éperon à l'angle sud-est de la clôture de l'abbaye; au xvm* siècle, on lui adossa une fontaine. A la place de cette flèche aiguë, on a construit, deux mètres plus imn, une fontaine qui rentre à moitié dans la maison dont elle fait l'angle. Ainsi est détruit l'efiet de perspective qu'on
aimait à remarquer de la rue Saint-Victor et du labyrinthe qui domine le Jardin des Plantes. Dans le bas de la rue Saint-Victor, a six cents pas plus loin que la tourelle 9 la ville de Paris a planté autrefois de grands peupliers, magniGques de venue, et dont un existe encore, afin de donner de la légèreté à la fontaine qu^ils accompagnaient; cette tourelle de Saint- Victor était elle-même une espèce d'arbre monumental qui donnait de Télégance aussi à la fontaine qui coulait à ses pieds.
Si des mesures avaient été prises pour que cette aiguille s*élançât au centre du carrefour projeté dans cet endroit, on eut rappelé à peu près, quoique dans des dimensions beaucoup plus modestes, la disposition des places Vendôme et de la Concorde. Les voitures, et c'est un avantage pour la circulation, auraient tourné autour de cette tourelle, comme elles tournent autour de Tobélisque, autour de la colonne de la place Vendôme et du Louis XIV de la place des Victoires, et comme on veut le pratiquer à Tégard de la tour de Saint-Jacques-la-Boucherie. Faire de cet obélisque gothique un centre à la base duquel coulerait une fontaine, était donc réaliser un projet très pittoresque et adopté depuis longtemps pour Tomement des places et des carrefours.
Malheureusement, cette idée ne s'est pas offerte; on a tracé un plan et tiré des alignements comme si la tour n'existait pas. D'après ce plan et ces alignements, on a établi des constructions à 2 mètres de distance de cette tourelle qu'on a sacrifiée. Ces alignements étant irrévocables, les concessions de terrain étant faites et les constructions presque terminées, on ne pouvait plus songer à conserver la tou-
relie dans sa place actuelle. D'un autre côté, on ne pouvait l'avancer au milieu du carrefour, parce que ce carrefour est étroit, d'après les plans arrêtés; mais il était facile et peu dispendieux de la reculer jusqu'aux alignements ou de la reporter dans un endroit voisin. Il fdiait une fontaine dans cet endroit, et, puisque cette fontaine existait à la base du petit monument, on pouvait bien reculer la fontaine avec le monument lui-même. Alors le carrefour eût été complètement dégagé et ce fragment unique d'une illustre abbaye eût été conservé.
Dans la tourelle, qu'on aurait ainsi reculée sur le plan des alignements nouveaux, M. Lenormant proposait d'incruster une plaque de marbre sur laquelle on aurait gravé en quelques lignes, d*abord l'histoire de cette célèbre abbaye qui a jeté un si vif éclat aux plus belles époques du moyen âge; puis les noms des grands hommes qui en sont sortis, comme Guillaume de Champeaux qui l'a fondée et qui fut le maitre d*Abailard, conune Hugues de Saint* Victor, qui est appelé le saint Augustin français. A côté de cette inscription, il aurait fallu laisser subsister une pierre qu'on voyait sur la face méridionale de cette tourelle et sur laquelle, au xvii* siècle, on avait gravé Rue Saint-Victor. En 1793 a été biffé le Saint, et cette pierre, ainsi devenue historique, ne portait plus^que rue Viclor;
elle témoignait que la rue Saiat-Victor avait été débaptisée à la Révolution, comme toutes celles qui, à Paris, portaient le nom d'un saint quelconque.
Il fallait donc conserver cette tourelle; il fallait sortir enfin d'un système où Ton s'est engagé depuis trop longtemps et qui ne reconnaît d'autres moyens d'embellissements que la règ^e, le niveau et les jalons, aveugles instruments d'une parfaite mais glaciale régularité. Il serait temps d'adopter une méthode plus élevée, source de nobles jouissances, et qui consisterait à faire naître des idées élevées et à faire renaître d'importants souvenirs par la vue de certains monuments.
Le Comité avait espéré qu'il serait fait droit à ces sages réflexions, et. que l'on conserverait l'unique et pittoresque débris de cette abbaye où ont vécu, où se sont développés tant d'hommes éminents en savoir et en vertu. Cette espérance n'a pu se réaliser: des nécessités, à ce qu'il parait, ont forcé de démolir cette tourelle qui ne sera. pas replacée ailleurs et dont les pierres, retaillées à. neuf, servent à d'autres constructions. Puisqu'on n'en conserve aucun débris, il faudrait, au moins, qu'une inscription, scellée dans le mur d'une des maisons nouvelles construites sur l'emplacement de Saint-Victor, rappelât le souvenir de cette abbaye.
De l'église de Cluny, sur la placé de la Sorbonne, il ne reste plus qu'une tourelle; réglise entière a été sacrifiée à la construction d'une maison. Que la tourelle, au moins, soit conservée avec soin; qu'une inscription rappelle la date de l'église, l'époque de sa ruine et constate qu'elle avait servi autrefois d'atelier au peintre David.
De la grille enlevée et détruite, à la place Royale, on aurait pufaireun dessin exact et mesuré; on pourrait placer un pilastre en fer et quelques barreaux dans le musée national des Thermes, pour rappeler la serrurerie du xvn* siècle. Dans la cour des Bernardins on a déposé des pilastres et portions de cette grille; on pourrait les transporter au musée des Thermes. Si les nécessités de l'alignement, si les exigences de l'industrie conmiandent impérieusement qu'un monument de l'art de nos pères soit détruit, que ce monument, au moins, soit gardé en partie par ses plus précieux débris et en entier par le dessin.